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Texte

[La] neutralité éthique de l’artiste

ne supprimerait-elle pas une des fonctions les plus anciennes de l’art,

celle de constituer un laboratoire où l’artiste poursuit,

sur le mode de la fiction, une expérimentation avec des valeurs1 ?

Dans la citation en épigraphe de cette introduction, tous les mots sont importants, d’autant plus que, dans l’ouvrage dont elle est tirée et qui cherche à penser la relation entre temps et récit, Paul Ricœur se révèle être un philosophe de la relation et de l’historicité. Pour commencer, que nous indique-t-elle globalement ? Que mettre en pratique la « neutralité éthique de l’artiste » serait contreproductif et appauvrissant pour l’art ; que, depuis longtemps, et par fonction, celui-ci produit un rapport, à sa manière, avec des « valeurs » inscrites dans un temps – soit des principes moraux ou éthiques, des normes sociales ou culturelles, et des idéologies... Mais que nous dit-elle d’autre, implicitement ou dans son détail, et qui peut être encore plus intéressant pour nous ? Que la « neutralité éthique » de l’artiste, outre qu’elle réduirait le pouvoir constitutif de l’art, en supprimant une de ses fonctions traditionnelles, est en quelque sorte une illusion, dans la mesure où artiste, œuvre et démarche artistique sont historiquement (et donc, socialement, culturellement, idéologiquement) situés ; qu’on ne peut que constater, par son histoire objective, que l’art travaille avec de la prise de position subjective, voire éthique, mais, précise Paul Ricœur, d’un point de vue plus normatif et essentiel pour nous, « sur le mode de la fiction ».

Cette réflexion nous semble pertinente pour introduire à ce lexique sur les nouvelles normes et formes de « censure » à l’université, dans les champs de l’art, de la recherche et de la pédagogie en arts, lexique qui entend répondre à des questions très contemporaines de relation (problématique) entre art et morale et entre art et politique2. Elle éclaire utilement notre conviction qu’à l’époque contemporaine, postmoderne, qui tend à créer une confusion entre les « modes d’existence », selon l’expression de Bruno Latour3, il convient de garder à l’esprit que le « mode de la fiction » a son autonomie et sa spécificité, même si ces dernières sont historiques et ne sauraient constituer des essences, et que cette autonomie et cette spécificité, seules, permettent un écart qualifiable d’artistique, mais aussi de réflexif, par rapport à une réalité référente (moi, monde, idéologie) comme détermination.

Cet écart différentiel est particulièrement souligné par Paul Ricœur à travers le choix des mots d’« expérimentation » et de « laboratoire » – mots très précieux pour nous, en lien avec l’université plus qu’avec le marché, et qui arrachent l’art au réel et l’isolent de son contexte, lesquels deviennent alors partenaires d’expériences, dans un cadre qui n’est pas ce contexte et qui n’est pas ce réel. Ce cadre, dit fictionnel, en est au contraire sciemment distinct, séparé, et même isolé, tel un laboratoire, ce qui autorise la distanciation et la critique des valeurs (y compris celles de l’artiste) et la proposition de valeurs alternatives ou nouvelles.

Le choix du terme de « valeurs », avec lesquelles et non sur lesquelles l’art expérimente, nous dit Paul Ricœur, dans un travail qui en joue, par conséquent, ou qui les fait jouer ensemble, plus qu’il n’en décrit ou déclare la vérité objective et définitive, nous pouvons l’interpréter ici de la manière suivante : les « valeurs » en question sont les principes éthiques fondamentaux ou les idées défendues ou incarnées, auxquelles l’artiste ne peut, voire ne doit pas échapper dans son art, mais dont il est conscient, précisément, que ce sont des « valeurs ». Il doit travailler avec elles dans son œuvre, conçue comme un laboratoire parce que nécessairement réalisée sur le mode de la fiction, autrement dit sur un mode plus ou moins mimétique mais nécessairement anti-illusionniste, conscient de ses exigences et de ses limites spécifiques. Conséquences précieuses en termes d’autonomie de l’art : on n’assimile pas ses discours et ses productions à la réalité, on ne les confond pas avec elle, on expérimente avec elle, mais on ne la reproduit pas. De même, avec l’état de fait idéologique.

Expérimenter avec les valeurs à l’université

Que déduire concrètement, et par analogie, de cette ouverture philosophique sur la relation entre art et éthique, en termes de recherche, de recherche-création, de pédagogie, de réception et d’études des productions artistiques ? Qu’il serait souhaitable que l’université, où l’art est théorisé, analysé, interprété et pratiqué, devienne elle-même un « laboratoire », au sein duquel il nous serait permis de penser librement des « valeurs » en expérimentant en relation consciente, ouverte, dialogique, avec elles. Cependant, pour que ce soit possible, dans ce champ de travail spécifique et autonome qu’est l’approche critique et esthétique des œuvres, il faudrait identifier comme tels les principes éthiques et politiques plus ou moins conscients et explicites qui animent nos choix et nos trajectoires de chercheur·es et d’enseignant·es, et qui conditionnent aujourd’hui, à titre individuel et collectif, le choix de nos inscriptions disciplinaires, de nos méthodes, de nos problématiques et de nos corpus. Il faudrait identifier, à la lumière de ces choix, les pressions sociales et économiques, idéologiques et morales, les plus actuelles, susceptibles d’empiéter sur notre liberté intellectuelle, critique et créative, ou d’instrumentaliser notre temps, notre énergie et notre désir. Ainsi faudrait-il systématiquement transformer nos présupposés en postulats, nos thèmes en problèmes, et nos mots en concepts. Car la recherche et la création en arts peuvent beaucoup souffrir de se départir de cette exigence de théorisation et de politisation, au sens noble de conscience, d’explicitation de ses valeurs, et d’action productive, voire transformatrice, « avec » elles.

Ainsi convient-il, par exemple, de redéfinir ce qu’est, ici et maintenant, pour nous, une œuvre réactionnaire, conservatrice, progressiste – en ayant conscience que nous sommes à une époque déterminée, traversée par des idéologies dominantes, néo-libérales et capitalistes, souvent alliées avec des valeurs conservatrices et réactionnaires qui tentent de mettre en échec toute alternative progressiste et/ou utopique, comme le prouve l’actualité récente. Depuis les années 1980, et a fortiori depuis le début de ce siècle, le contexte idéologique et socio-économique de l’enseignement et de la recherche, comme celui de la création artistique, a changé, comme se sont transformés les rapports sociaux, les mœurs, les technologies et les médias. Les valeurs avec lesquelles nous devons travailler et expérimenter ont évolué, ce dont nous devons prendre acte en toute lucidité, grâce à l’observation sensible et distanciée de l’état de fait et de ses généalogies. La question du « point de vue », partiel et situé, importe désormais, comme celle de la démocratisation légitime de la parole ; l’autorité professorale ou scientifique ne protège plus a priori celui ou celle qui l’incarne, ni la validation experte ou institutionnelle. Dans ces systèmes relationnels plus horizontaux que par le passé, nous avons affaire à des places et à des rôles provisoires, parfois fragiles, parce que l’on a heureusement pris au sérieux l’idée kantienne, radicalisée par Jacques Rancière, que « n’importe qui » est déterminé à la liberté. De là, le désir de chacun et de chacune d’apprendre librement la liberté et le refus d’être « forcé à être libre » ou victime de normes estimées tyranniques ou injustes ; de là, la défiance et le soupçon répandus face aux Institutions contemporaines et à ceux et celles qui y font œuvre de transmission de savoir et de pouvoir, l’Université, comme toutes les autres ; de là, aussi – et ce n’est pas un paradoxe, puisque personne ne peut plus a priori incarner la Vérité et le Pouvoir sans être « discuté », voire « contesté » – l’influence croissante des « post-vérités », des populismes, du complotisme et autres démagogies. Cela signifie que, dans nos travaux d’enseignement et de recherche, nous devons plus que jamais argumenter notre point de vue, l’exposer au dialogue et à la critique, justifier nos choix de corpus et nos approches, convaincre, par une argumentation rationnelle et preuves à l’appui, définir, préciser, nuancer, pour imposer, toujours à titre provisoire, nos vues, nos critères d’évaluations, nos valeurs fondatrices. Autrement dit, nous ne pouvons plus nous draper dans nos acquis ou nos identités sociales, d’âge, de métier, de culture, de classe, de genre, pour transmettre nos savoirs ou nos compétences. Nous ne pouvons pas non plus, précisément au nom des valeurs éthiques et politiques que nous défendons, chercher à séduire et à manipuler les esprits en y jetant la confusion, à l’image des démagogues, des cyniques et des populistes qui font florès sur la scène politique et dans les médias, même si c’est plus facile, et hélas, comme maints événements récents le montrent, très efficace en termes de réussite politique et d’influence symbolique à court terme. Pour autant, il n’est pas question pour nous d’exprimer des regrets ou de la nostalgie face à la fragilisation de valeurs qui nous semblaient si évidentes que nous ne les interrogions plus et qu’elles nous paraissaient inattaquables. Des interrogations renouvelées, au contraire, doivent nous porter, toujours remises en jeu, ainsi que l’élaboration de stratégies de lutte, pragmatiques, réfléchies et non violentes, dans un monde où la soif de culture, le désir de justice, l’honnêteté, le respect de la parole donnée, l’esprit critique, le dialogue, l’écoute et la rationalité comme valeurs nous semblent plus que jamais menacés.

Nous ne pouvons nier l’existence ni le pouvoir des valeurs qui nous traversent et guident nos actions, valeurs parfois venues de loin, héritées ou acquises, assimilées comme des normes ou revendiquées comme des principes. Cependant, notre liberté critique à leur égard comme face à celles de nos adversaires, et notre aptitude à créer de nouvelles valeurs, plus justes, plus pertinentes, plus solides, passent nécessairement par un travail précis sur les mots que nous utilisons, et sur le sens des gestes scientifiques, pédagogiques, artistiques, que nous accomplissons tous les jours. C’est cette tâche que nous initions avec l’élaboration du présent lexique, qui propose non seulement des critiques conceptuelles et argumentées de clichés et de labels, mais aussi l’esquisse d’une terminologie alternative. Ce faisant, nous entendons expérimenter aussi librement que possible avec les valeurs qui conditionnent inévitablement notre conception de la recherche, nos orientations disciplinaires, nos méthodologies, nos épistémologies, nos problématiques et nos choix de corpus. Manière, peut-être, de passer d’un mode tragique où nous subissons et où nous nous résignons à ce qui nous nuit et nous désole, à un mode politique, plus joyeux, de connaissance et d’existence, au sein de l’université et de la société dans laquelle nous évoluons.

Des maux...

Il importe à présent de préciser pourquoi, dans le prolongement de manifestations scientifiques organisées au sein de l’université Jean Jaurès4, un tel lexique s’intéressant aux nouvelles normes, voire aux nouvelles « censures », est devenu nécessaire aujourd’hui. De quelle situation concrète partons-nous et quels problèmes rencontrons-nous depuis quelques années, qui ont inspiré, chez nous, mais aussi chez d’autres chercheur·es en arts ou en littérature5, ce projet critique et théorique ?

À ses origines, il y a le constat, assez largement partagé dans notre équipe éditoriale, qu’il est (re)devenu difficile de ne pas connaître une forme de « censure », et, surtout, de ne pas s’autocensurer soi-même en termes de corpus, de pratiques de recherche, d’enseignement et de création, dès lors qu’on touche à certains sujets comme le corps, le genre, la « race », la sexualité, ou encore la religion – la liste n’est pas exhaustive. Aujourd’hui, il appert que certains mots, voire certains concepts, déclenchent des « discussions difficiles6 » ou finissent par être prohibés, parce que considérés comme problématiques, « dérangeants » ou « insultants ». Il arrive que, sans vouloir céder à l’autocensure, on (enseignant·e, chercheur·e) rencontre et doive résoudre un cas de conscience : peut-on continuer à aborder un artiste que l’on a longtemps admiré, au moment où la personne qu’il est ou a été se trouve l’objet d’accusations de mauvaise conduite avérée7 ? Aussi nous a-t-il semblé de notre responsabilité, en tant qu’universitaires, d’affronter cette problématique selon une modalité dialogique et dépassionnée, loin des débats stériles qui font rage dans les médias entre idéologues et « identitaires » de tous bords et, pour ce faire, de refuser une « idéologie de l’Identité » (essentialiste et dénuée de sens historique) pour lui préférer une « politique de la Relation » démocratique. Celle-ci confronte les points de vue sur ces questions sensibles de manière aussi égalitaire que possible, en respectant l’autonomie des parties, la spécificité des expériences – autant de conditions nécessaires à un échange scientifique créatif et pratiquement utile à la communauté universitaire et, au-delà, aux citoyens et citoyennes.

Même si les termes que nous avons initialement élus, comme les mots « censure » ou « autocensure » ont une histoire complexe et précise, que nous ne referons pas ici, les manifestations du problème que nous souhaitions prendre à bras le corps sont très concrètes et relativement récentes, en France, dans leurs expressions les plus aiguës. Ainsi, depuis le milieu des années 2010, certaines créations contemporaines, analysées en cours ou au sein de travaux de recherche, ont pu être jugées choquantes au regard des convictions, des identités ou de la religion des spectateur·ices ou des lecteur·ices de la communauté universitaire ; certaines œuvres anciennes canonisées ont pu être perçues (souvent à juste titre) comme insupportablement conservatrices ou réactionnaires et, de ce fait, irrecevables au titre d’objets d’étude et de critique rationnelle, alors qu’on ne peut critiquer que ce que l’on connaît ; des spectateur·ices ou lecteur·ices ont pu se sentir individuellement ou collectivement violenté·es par certains discours, certaines œuvres, certains dispositifs de transmission8 ; des situations conflictuelles ont même abouti parfois au retrait forcé d’œuvres du programme enseigné ; des enseignant·es ont pu se retrouver seul·es et désarmé·es face à une levée de boucliers inattendue9 ; des controverses ont pu surgir, dans certains cours ou séminaires de littérature ou de traductologie, quant à l’identité de certain·es traducteur·ices dont on estime qu’ils ou elles doivent être un double (fantasmé) de l’auteur·ice du texte source et qu’ils ou elles doivent adhérer à son projet (alors que les contre-exemples sont légion et que nombre de traducteur·ices plaident au contraire pour une ouverture, une démarche d’hospitalité idéologique et langagière qui est le refus même de cette assignation à résidence).

Ce phénomène est difficile à appréhender dans le contexte qui est le nôtre, où une norme remplace très vite une autre norme, mais où la Norme, dans la logique de son imposition reproductive, faute de travail de « représentation10 » (alors que sa redéfinition et sa réhabilitation esthétique et politique est sans doute l’une des solutions à certains conflits), persiste et signe. Que faire pour anticiper ces situations difficiles ou ces réactions indignées, parfois porteuses de violence, à l’échelle de la communauté universitaire ? Comment prévenir ces réactions à fleur de peau émanant le plus souvent d’une vulnérabilité qui ne dit pas son nom mais ouvre la voie à un entre-soi faisant obstacle au dialogue toujours nécessaire ? Comment appréhender ce qui procède souvent d’une volonté louable de défendre des zones et des personnes que l’on perçoit – à tort ou à raison – comme invisibilisées, reléguées à l’oubli par les pratiques et le discours mainstream ambiants ?

Nous parlons, pour cette raison, de « nouvelles » censures : une interdiction ou une limitation concernant des objets, des sujets, des thèmes, des représentations, qui ne viennent plus nécessairement d’institutions (comme l’État, l’Église, l’École...), mais de la société civile, s’exprimant beaucoup via les réseaux sociaux, et des communautés qui la constituent, voire, dans un espace donné, d’individus à fort charisme. Même si nous savons que le « nouveau » est à historiciser à l’aune d’une généalogie des modernités, au moins depuis les Lumières, ce que nous avons appelé, à l’origine de ce projet de recherche collective, les « nouvelles censures ou auto-censures » commence, avons-nous très vite constaté, avec des mots sur lesquels on ne s’entend pas ou plus, parce qu’ils sont vidés de leur sens ou utilisés comme des mantras ou des anathèmes, surutilisés ou mal utilisés, une terminologie, à l’ère d’une compétition générale et permanente, pour la légitimation, la publicité et la reconnaissance. Cette terminologie est performative au sens fort, autrement dit dans un sens devenu dominant, qui tient à l’assimilation des représentations à des présences, à des identités, voire à l’Identité. Dans cette atmosphère confusionniste, où s’accentuent les décalages générationnels, technologiques, idéologiques, sociaux et culturels, le mot crée plus que jamais la chose, parfois très rapidement, et avec une grande violence qui s’attaque à ces identités et aux vulnérabilités qu’elles recèlent.

... aux mots

Dès que nous avons conçu, en 2017, le désir d’interroger les valeurs, ou simplement les critères11, qui gouvernent la diffusion de certaines œuvres plutôt que d’autres sur le Marché Institué de la Création12, nous avons été frappées d’emblée par la confusion ambiante, en termes de vocabulaire, et donc de pensée, dans les milieux concernés, qu’ils soient militants, universitaires, artistiques ou médiatiques. Or, nous faisons le pari que cette confusion est non seulement cartographiable et toujours interprétable, en termes de conditions de possibilité, de causes et de conséquences, et, donc susceptible d’être affrontée et vaincue, mais aussi que ce travail de clarification est nécessaire et urgent dans le contexte actuel de confusionnisme sémiolinguistique13 et de récupération par les courants les plus réactionnaires des termes critiques et émancipateurs de la pensée progressiste.

Nous avons ainsi retenu certains mots, expressions ou groupes de mots, issus du langage courant, et qui se sont imposés dans la recherche en sciences humaines et sociales puis en arts et littérature, comme ressenti, vécu, impacter, innovant, territoire ; plus largement, des mots à la mode, tels que sociétal14, en ringardisant des mots comme social et politique pour désigner les questions de genre et de sexualité par exemple, dépolitisent au passage les réalités qu’ils recouvrent. Des termes, a priori efficaces en vue de la légitimation ou de la reconnaissance de travaux de recherche, se substituent de plus en plus à d’autres, comme par exemple terrain en place de corpus15. Dans le même temps, le sens de certains mots anciens de notre culture (politique, esthétique, féministe, hybride...) s’enrichit, ici, jusqu’au concept, mais s’appauvrit, là, jusqu’au cliché. Dans certains espaces réels ou virtuels, inclusifs ou exclusifs, l’usage de certains mots ou tel choix rédactionnel sont interdits (l’écriture inclusive) ou, au contraire, imposés implicitement ou explicitement (toujours : l’écriture inclusive). Des mots sont remis au goût du jour et reconceptualisés (dispositif, dialogisme, plasticité). Des mots sont créés de toutes pièces dans notre langue, par importation anglo-américaine créative (queer, male gaze, empowerment, care, canceller) ou idéologiquement déviée (woke), par nécessité de décrire des phénomènes artistiques encore peu appréhendés (chorégraphicité, cirquicité, épicisation, pop-savant), ou encore par jeu provocateur (terrainisme) ou stratégie critique (vécuisme, docuisme, ressentisme...).

Tout n’est donc pas négatif, réducteur, inepte ou jargonnant, dans ce bouleversement de la langue contemporaine, et certains concepts sont indispensables à la recherche, voire à la culture en général, ne serait-ce que pour décrire des phénomènes nouveaux, ignorés ou incompris16. Il n’en reste pas moins qu’on assiste à grande échelle à une véritable « guerre des mots » pour imposer des pratiques dans certains champs (ainsi, écriture de plateau se substitue à mise en scène) et, dans bien des cas, on peut s’inquiéter d’un appauvrissement ou d’un confusionnisme lexical. Ainsi, l’agacement peut nous gagner quand, dans un récent essai de sociologie17, des termes comme dramatique ou dramatisation n’ont plus que leur sens ordinaire d’emphase émotionnelle (et plus du tout le sens esthétique de « conflit interpersonnel au présent » ou de modalité spécifique de représentation) ou que sont utilisés indifféremment, sans arrêt et en tous lieux, les mots distance et distanciation.

Trop souvent, on confond un mot avec un autre, parfois son antonyme, parce que l’on confond une réalité avec une autre réalité, ou un mode d’existence avec un autre mode d’existence (fiction/réalité ; fiction/récit ; fiction/illusion ; présence/représentation) ou parce qu’une réalité cherche à absorber une autre réalité, plus singulière ou plus complexe (arts du spectacle ou performatifs/théâtre, cirque, danse ; idéologie/politique ; identité/identification). Trop souvent, sont éliminées les nuances qui distinguent tel mot de son parasynonyme (trouble/confusion ; imitation/reproduction ; morale/éthique/moralisme ; art à thèse/engagé/militant/politique ; adaptation/appropriation). Aussi avons-nous travaillé autant que possible, dans ce lexique, sur des couples de mots, et autres binarités problématiques.

Enfin, il est à noter que des univers économiquement ou symboliquement dominants (le numérique, le management, le développement personnel, la sociologie...) peuvent contaminer d’autres univers (en ce qui nous concerne : la recherche, l’enseignement, la culture et l’art) par leur vocabulaire avant de s’en emparer, de les instrumentaliser, voire de les détruire.

Ainsi, comme nous l’avons déduit des premières réflexions collectives engagées en 2017, dans le champ des arts et des lettres, le problème des « conversations difficiles », des réactions indignées ou des controverses plus ou moins violentes pouvant déboucher sur de nouvelles formes de censure ou d’autocensure, est sans doute avant tout un problème de langage, de définition insuffisamment explicite des mots utilisés, de manque de rigueur dans l’usage de ces mots en contexte, ou parfois de manque de concepts, pour appréhender certains phénomènes nouveaux ou plus anciens. C’est pourquoi nous avons choisi d’affronter certains de ces mots, pour les définir, les redéfinir, les contextualiser, les conceptualiser, afin de les promouvoir comme de véritables outils de pensée, de création, d’enseignement et de recherche, ou, au contraire, de les critiquer et d’en relativiser le pouvoir. En ce sens, les auteur·ices qui ont contribué à ce lexique ont expérimenté avec les valeurs.

Note de fin

1 RICOEUR, Paul, Temps et récit 1, L’intrigue et le récit historique, Paris, Seuil, 1983, p. 117. Suite de la question : « Quoi qu’il en soit de la réponse à ces questions, la poétique ne cesse d’emprunter à l’éthique, lors même qu’elle prône la suspension de tout jugement moral ou son inversion ironique. Le projet même de neutralité présuppose la qualité originairement éthique de l’action en amont de la fiction ».

2 Dans Toutes les époques dont dégueulasses (Lagrasse, Verdier, coll. « Les arts de lire », 2025), Laure Murat souligne une aporie : la contextualisation peut encore ne pas répondre à l’exigence de mise au clair des « valeurs » véhiculées par une œuvre. Ainsi, la préface insérée dans une nouvelle édition d’œuvres d’Hergé (dont Tintin au Congo) a essayé de justifier l’auteur : « L’argument principal de la préface, formidablement documentée avec photographies et dessins d’époque, est de faire d’Hergé un homme tout bonnement de son temps, victime des préjugés de l’époque, dans une Belgique largement acquise à l’entreprise coloniale. » (p. 40) En introduisant d’autres éléments, Laure Murat souligne les ambiguïtés d’Hergé. Celui-ci est effectivement pris dans des valeurs politiques colonialistes. L’administration coloniale impose par exemple dans l’éducation des jeunes Congolais un parler « petit-nègre » : « Comment voudrait-on qu’un Noir, dont la langue est d’une simplicité rudimentaire et d’une logique presque toujours absolue, assimile rapidement un idiome aussi raffiné et illogique que le nôtre ? Si nous voulons nous faire comprendre vite et bien, il nous faut parler aux Noirs en nous mettant à leur portée, c’est-à-dire leur parler petit-nègre » (Propos de l’administrateur Maurice Delafosse, 1904, cité p. 48). Pour autant, Laure Murat rappelle (preuves à l’appui) une tendance idéologique propre à l’auteur (admirateur de Charles Maurras). L’attitude de Zola envers les Juifs (défendus dans « Pour les Juifs » (Le Figaro, 16 mai 1896), et surtout « J’accuse… ! » (L’Aurore, 13 janvier 1998), mais représentés de façon stéréotypée et dénigrante dans L’Argent (1891), interroge aussi sur la représentation des valeurs en fonction du contexte (discours public/représentation romanesque) et sur les ambiguïtés idéologiques possibles des artistes.

3 LATOUR, Bruno, Enquête sur les modes d’existence : une anthropologie des modernes, Paris, La Découverte, 2012. La distinction entre champs de la connaissance, de la morale et de l’esthétique est déjà présente chez Kant, dans la déclinaison de ses trois critiques (Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique, Critique de la Faculté de juger).

4 Ce lexique est une publication collective tirée de deux journées d’études organisées à l’Université Toulouse Jean Jaurès par le laboratoire LLA-CREATIS (« Nouvelles censures : notions et concepts », 10 mars 2023 ; « Nouvelles censures : penser les mots du problème, 15 novembre 2024) et d’un séminaire de formation doctorale au sein de l’ED Allph@ (2023-2025), intitulé « Développer la critique esthétique et politique de la littérature et des arts contre les (auto)censures sociales et morales en recherche et en pédagogie ».

5 Dans les champs de la littérature et des arts, voir le séminaire « Fictions en procès » (2022-2024), organisé par des chercheur·es en littérature du laboratoire PLH (Patrimoine, Littérature, Histoire) de l’université Toulouse Jean Jaurès. Même si, et, surtout, parce que son positionnement diffère du nôtre, voir également les nombreuses publications que la chercheuse Isabelle Barbéris a consacré à la question de la censure ces cinq dernières années, parmi lesquelles : L’Art du politiquement correct. Le nouvel académisme anti-culturel, Paris, PUF, 2019 ; Panique identitaire. Nouvelles esthétiques de la foire aux identités, Paris, PUF, 2022 ; Censures silencieuses, Paris, PUF, 2024 ; et le n°82 de la revue Cités, « Nouvelles censures », 2020, codirigé avec la sociologue Nathalie Heinich. Voir, enfin, l’ouvrage collectif codirigé par Maxime Cervulle et Béatrice Hamidi-Kim, Les Damné·es de la Terre : penser les controverses théâtrales sur le racisme, Vincennes, Presses Universitaires de Vincennes, 2024.

6 Nous empruntons cette expression à la chercheuse et militante féministe Sara Ahmed, dont il sera question plus longuement dans l’article d’Anne Pellus, « Censeur/rabat-joie », publié dans le présent lexique.

7 Nous pensons par exemple au plasticien Claude Lévêque, objet d’une enquête ouverte par le parquet de Bobigny pour viols et agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans, admiré par le narrateur de l’hospitalité au démon [sans majuscules sur la première de couverture], lui-même victime d’inceste lorsqu’il était jeune, qui envoya une lettre admirative à Claude Lévêque, lorsqu’il faisait ses études aux beaux-arts et qui, devenu adulte et au fait des agissements reconnus de son idole, avoue que « ça le rend profondément triste, aujourd’hui, que Claude Lévêque aille en taule ou qu’il se fasse laminer ou qu’il se suicide. Ça le rend triste par une sorte de fidélité bizarre qui lui colle au crâne depuis une semaine.[…] Pourquoi, alors qu’elle [la Dark Tentative de Bon Père de Famille, surnom que se donne le narrateur, ndlr] a vraiment des raisons personnelles de se réjouir qu’un type qu’elle savait pédocriminel depuis fucking forever ne puisse plus continuer à violer-abuser-tromper-consommer des ados, alors qu’elle devrait juste se dire yessss, pourquoi, par on ne sait quelle foutue diablerie, quelque chose lui manque ? » Le narrateur se trouve pris dans un dilemme, entre admiration indéfectible et rejet. Il revoit les œuvres de Claude Lévêque et relit même leurs titres en fonction de leur rapport possible (et implicite) avec les actes de la personne de l’artiste. (Voir Constantin Alexandrakis, l’hospitalité au démon (préface de Neige Sinno), Paris, Gallimard, 2025, version numérique, p. 165 pour les citations).

8 La Cinémathèque française a déprogrammé le Dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci (1972) le 15 décembre 2024, sous la pression d’associations féministes et de personnalités du cinéma dénonçant l’absence de contextualisation du film et d’accompagnement pédagogique des spectateurices.

9 Ainsi, des enseignant·es ont pu être empêché·es de faire cours suite au refus d’étudiant·es d’analyser Sombre de Philippe Grandrieux à la Fémis ou Le Mépris de Godard aux Beaux-Arts de Marseille, dans ce dernier cas le projecteur utilisé ayant été éteint par des étudiantes. (Voir ces moments relatés dans l’article du Monde : « Quand les étudiants déboulonnent les icônes d’hier », 26-27 février 2023).

10 Sur la différence entre « reproduction » et « imitation » et « présence » et « représentation », voir Muriel Plana, « Introduction », Présences et représentations du corps des femmes. Reproduction, jouissance, pouvoir, Florence Fix, Muriel Plana (dir.), Dijon, EUD, « Écritures », 2023.

11 Cycle de journées d’études LLA-CREATIS : « Critères et valeurs 1. Nouvelles écritures dramatiques françaises », organisée par Muriel Plana (24 novembre 2017) ; « Critères et valeurs 2. Nouvelles écritures scéniques : écrire, mettre en scène, programmer », organisée par Élise Van Haesebroeck (16 mai 2019) ; « Critères et valeurs 3. Écritures chorégraphiques et circassiennes contemporaines », organisée par Anne Pellus, Marion Guyez et Karine Saroh (16 février 2021).

12 PLANA, Muriel, « Aux marges du Marché Institué de la Création : deux espaces « pauvres » de représentations féministes et queer », Politique des représentations queer : performa(r)tivité identitaire et ar(t)chive, coord. : Thérèse Courau et Marie-Agnès Palaisi, Sociocriticism, n°35-1, 2020. https://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=7665207

13 CORCUFF, Philippe, La Grande Confusion : comment l'extrême-droite gagne la bataille des idées, éditions Textuel, 2021.

14 On pourrait penser que si le mot de « sociétal » est si répandu et remplace d’autres termes, comme « social » ou « politique », c’est parce que la société est devenue à l’âge des réseaux sociaux, notamment, et de la faillite de certaines solidarités collectives, une institution de repli, peut-être la seule institution qui ait du poids aujourd’hui, parce qu’elle est fluide, éparpillée, sans définition précise justement.

15 « Idéologies du terrain et approches esthético-politiques dialogiques en recherche et recherche-création en arts », dans Le Terrain en arts vivants, dir. Nathalie Gauthard et Éléonore Martin, Presses Universitaire de Bordeaux, 2024. https://una-editions.fr/de-la-critique-de-l-ideologie-du-terrain-a-la-recherche-creation-en-arts/

16 Voir l’utile et amusant travail mené depuis quelques années sur France Inter pour démocratiser et éclairer ce nouveau lexique et autres jargons contemporains : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen.

17 LAHIRE, Bernard, L’interprétation sociologique des rêves, Paris, La Découverte/poche, p. 316 à 318 : « Dramatisation/exagération ». Alors que ni Freud ni Charlotte Beradt, qui ont littérature et théâtre à l’esprit lorsqu’il et elle commentent le travail des rêves dans des perspectives différentes, mais en termes de forme, ne confondent « dramatisation » (pensée comme mise en situation, mise en scène) et « exagération », c’est ici le cas.

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Muriel Plana, Anne Pellus, Elise Van Haesebroeck, Mireille Raynal-Zougari et Nathalie Vincent-Arnaud, « Introduction », Plasticité [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 20 juin 2025, consulté le 18 février 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/1134

Auteurs

Muriel Plana

Université de Toulouse Jean Jaurès

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