Depuis des années, en tant qu’enseignante en Arts du spectacle, je réfléchis à la manière dont je peux – ou dois – faire place aux émotions dans l’approche des œuvres avec les étudiant·es. Les émotions sont souvent les premières à s’exprimer dans les échanges autour de l’expérience spectatorielle. Selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales, elles constituent un « bouleversement, [une] secousse, [un] saisissement qui rompent la tranquillité, se manifestent par des modifications physiologiques violentes, parfois explosives ou paralysantes1 ». C’est pourquoi, elles semblent a priori entraver la prise de distance analytique2 nécessaire à la compréhension des œuvres et au débat interprétatif entre les membres de la communauté esthétique (ici, le groupe classe). Plus problématique, toutes sortes d’émotions négatives (colère, indignation, dégoût, angoisse, malaise, effroi, etc.) engendrent et agitent les débats plus ou moins houleux qui mettent aux prises des enseignant·es et des étudiant·es, ou des étudiant·es entre elleux, à propos d’œuvres ou d’artistes abordé·es en cours, dans et hors des campus universitaires. Ces réactions sont-elles irrationnelles et exagérées, voire dangereuses pour les libertés académiques et la vie démocratique ? Sont-elles, à tout le moins, les symptômes d’un excès de sensibilité, voire de « sensiblerie3 » de la part d’une jeune génération « trop couvée », exagérément « susceptible à l’offense », « moralement faible », incapable d’« encaisser la réalité » et prompte, par conséquent, à « nous priver de notre droit à dire ou à faire ce que nous voulons4 » ? Selon ce cadre d’explication, la cause de ces émotions ne serait pas à chercher dans les œuvres abordées, mais chez les (jeunes) spectateurices ou lecteurices, excessivement réactif·ves.
Le problème est que dans nos démocraties occidentales, depuis une dizaine d’années, l’argument de « sensiblerie » participe de l’offensive réactionnaire visant à disqualifier les courants progressistes, quand il n’est pas couplé à l’accusation de « censure » dirigée contre les féministes et les minorités sexuelles, antiracistes ou postcoloniales en lutte – englobés sous l’étiquette tristement célèbre de « wokistes5 ». Par un retournement de la langue propre aux sombres temps contemporains, ce ne sont plus les tenants de l’autorité (l’État, les institutions…) à qui l’on reproche de pratiquer la censure, mais des individus ou groupes d’individus accusés de « [voler] le passé, notre histoire, notre héritage, parfois en retirant du présent des objets que, sans [eux], nous pourrions voir, consommer et apprécier6 ». Certain·es polémistes évoquent ainsi une « censure à l’envers exercée par les associations identitaires et racialistes, en passant par les réseaux sociaux et leurs militants starisés, parfois déguisés en chercheurs7 ». Face à cette « grande confusion8 » sémiolinguistique, qui profite majoritairement aux courants d’extrême-droite, il importe de faire la distinction entre censeur et rabat-joie et, à travers elle, de différencier la censure sociale et morale de la contestation politique de l’ordre dominant, capitaliste et patriarcal. Nous empruntons le concept de rabat-joie à la chercheuse et militante féministe britannique Sara Ahmed, qui le théorise dans un essai publié en 2023 en langue anglaise sous le titre The Feminist Killjoy Handbook, traduit en français par Manuel rabat-joie féministe.
Qu’est-ce qui distingue le rabat-joie du censeur ? Selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales, un censeur est, au sens premier, une figure d’autorité « chargée d’une fonction de surveillance9 ». En histoire romaine, c’est un « magistrat chargé d’établir le cens et de surveiller les mœurs des citoyens10 ». Depuis le XVIII ͤ siècle, le mot désigne en français une personne chargée par l’autorité publique d’une fonction de contrôle à l’échelle nationale ou locale, comme un établissement scolaire. Dans son sens second, le mot censeur désigne une « personne chargée par un gouvernement d'examiner les journaux, les revues, les œuvres littéraires, dramatiques ou cinématographiques avant d'en permettre la publication ou la représentation11 ». Dans les deux acceptions, le censeur est une figure d’autorité, chargée de maintenir l’ordre social et moral par la surveillance et le contrôle. Elle suppose donc une forme de pouvoir. En France, les Lumières ont fait de la censure l’ennemi à abattre, au nom de la liberté d’expression, dans un contexte d’oppression politique, sociale et religieuse. Depuis, le mot censeur a revêtu des connotations principalement péjoratives, comme en attestent ses parasynonymes : pisse-froid, bégueule, dragon de vertu. Dans l’imaginaire collectif, plus qu’à une fonction, censeur renvoie à un caractère, que nous qualifierions d’austère, chaste, coincé, réactionnaire et, bien sûr, autoritaire. Dans nos démocraties libérales qui ont fait de la liberté d’expression une valeur cardinale, le mot censeur est brandi aujourd’hui comme un reproche visant l’adversaire, quel que soit son camp politique. En outre, depuis une vingtaine d’années et l’expansion des réseaux sociaux numériques, sont également accusées de censure des personnes qui ne disposent pas d’une délégation d’autorité publique, mais utilisent le pouvoir du nombre, les réseaux sociaux et les médias pour exercer un contrôle sur les mœurs, les programmes scolaires ou les productions intellectuelles et artistiques, entre autres. La confusion s’installe, selon nous, lorsque cette même accusation vise des groupes sociaux minoritaires ou subalternes, qui ne sont ni en position d’autorité, ni en situation de contrôle médiatique.
Il est alors utile de recourir au concept de rabat-joie tel qu’il a été théorisé par Sara Ahmed. Dans son Manuel rabat-joie féministe, celle-ci aborde ce concept à partir de situations concrètes, puisées dans son expérience de femme queer et d’universitaire : la rabat-joie (en anglais killjoy), c’est celle qui, lors d’un repas de famille, d’une réunion de travail ou d’une fête entre ami·es, réagit à des propos sexistes, racistes, homophobes, transphobes, etc., refuse de comprendre la « blague » ou de « trouver ça drôle », réplique, quitte la table ou claque la porte, bref, celle qui « gâche l’ambiance » et face à qui « l’on ne peut plus rien dire ». À l’instar du mot censeur mais dans un registre plus familier, rabat-joie est donc un terme péjoratif. Comme le souligne Sara Ahmed, en langue anglaise, « le caractère extrême du meurtre (la rabat-joie, littéralement, « tue » la joie) est très parlant12 » : il en dit long de la manière dont les « exigences » des rabat-joies ne sont pas seulement considérées comme « déprimantes », mais « mortifères ». On le comprend, l’usage qu’elle propose du terme ressort donc de la stratégie politique, linguistique et discursive de réappropriation et de resignification de l’énoncé insultant, soit « [l]’inversion ou [la] renégociation sémantique et axiologique par recontextualisation » de cet énoncé « à partir de [sa] charge blessante, effectuée par les personnes blessées, avec un effet réparateur13 ».
Avant d’aller plus loin, revenons brièvement sur l’histoire et le sens du mot en français. Sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales, l’article rabat-joie est beaucoup plus court que l’article censeur car le terme est beaucoup plus récent et son sens a peu évolué depuis la fin du XIV ͤ siècle, où il apparait dans la langue française. Le fait qu’il relève d’un registre familier pourrait également expliquer sa prise en considération moindre, en comparaison du terme censeur. Dans son sens vieilli, il désigne « une occasion de chagrin, une cause de tristesse qui vient troubler la joie », puis « une personne maussade, triste, qui trouble la joie des autres14 ». Longtemps, rabat-joie est utilisé en apposition avec valeur d’adjectif pour parler d’une personne ou de son comportement. Ses synonymes et parasynonymes pointent exclusivement vers des affects négatifs : pisse-froid, trouble-fête, bonnet de nuit, pisse-vinaigre, éteignoir. Quant aux exemples proposés dans les dictionnaires, ils inscrivent le rabat-joie dans le contexte de sociabilités amicales, professionnelles ou familiales, et non, comme le censeur, dans celui du gouvernement de la chose publique ou des institutions. Dans son ouvrage, Sara Ahmed redonne au mot rabat-joie sa pleine valeur de substantif et le met au féminin, ce que nous ferons dans la suite de notre article pour souligner la resignification politique du terme en contexte de contestation d’un ordre social inégalitaire, normatif et violent.
À première vue, la rabat-joie a beaucoup à voir avec le censeur, d’où une (toujours) possible confusion. Comme lui, c’est une figure malheureuse, qui incarne des affects négatifs. Quand le censeur menace la vie démocratique en portant atteinte à la liberté d’expression, la rabat-joie met en péril « ce qui est considéré par certain.es comme nécessaire (au bonheur) : une croyance, une pratique, une manière de vivre, une organisation sociale15 ». Mais à la différence du censeur, la rabat-joie est en position d’isolement, d’exclusion ou de minorité. Son rôle ne consiste pas à maintenir l’ordre social ou à garantir le respect de la Norme, qu’elle soit morale, esthétique, sexuelle, ou tout autre encore. De fait, la rabat-joie se plie mal aux normes et conventions sociales, qu’elle perturbe parce que trop triste, trop affectée, trop silencieuse, trop vieille, trop cérébrale, pas assez souriante, dénuée d’humour, bref, vraiment « pas marrante ». Sa seule présence peut suffire à ruiner le plaisir des personnes réunies autour de la table. En somme, alors que le censeur contrôle et surveille, la rabat-joie se fait remarquer. Selon Sara Ahmed, les idéologues réactionnaires l’associent volontiers au « style politique » du.de la « wokiste », une étiquette disqualifiante qui vise principalement les militant·es féministes, queer et antiracistes. Comme le.la « wokiste », elle est donc accusée de participer de la « culture de l’annulation » en contestant l’histoire telle qu’elle s’est écrite, les valeurs telles qu’elles se transmettent, les traditions de la société dans laquelle elle vit, aime, pense, parle, écrit, travaille. Bref, la rabat-joie crache dans la soupe, manque de déférence, crée de la division.
Pour autant, exerce-elle une forme de censure ? Comme les rabat-joies qui nous lisent le savent fort bien, « être positionné·es en tant que rabat-joie nous apprend que le pouvoir fonctionne souvent par renversement : celleux qui sont davantage représenté·es dans le domaine public tendent à se représenter elleux-mêmes comme davantage censuré·es16 ». Jusqu’à nouvel ordre, les femmes, les minorités sexuelles, les personnes racisées, psychiatrisées, handicapées, marginalisées ne sont pas les plus représentées dans le domaine public. Cela dit, rabat-joie un jour n’est pas rabat-joie toujours : question de positionnement, précisément. Comme Sara Ahmed le rappelle utilement, « une norme est une restriction qui peut être vécue comme une forme de liberté par celleux dont elle autorise les comportements. La remise en cause d’une norme est ainsi presque toujours considérée comme une restriction de liberté17 ». Autrement dit, toute rabat-joie que nous sommes le plus souvent, il importe de nous interroger, à la place qui est la nôtre, en situation, sur notre position de pouvoir « à la table » et sur les normes qui nous constituent. Quoi qu’il en soit, alors que progressent idéologiquement et politiquement les courants ultra-conservateurs, les noms d’oiseau volent de toute part. Dans le contexte actuel, il peut suffire de critiquer une tradition (séculaire), un (grand) homme ou un (grand) auteur, un chef-d’œuvre (intemporel), en somme, d’appeler à débattre sur ce qui fait statu quo dans la culture dominante, pour être considérée comme rabat-joie, voire accusée de promouvoir la « culture de l’annulation » et d’exercer une forme de censure. Selon Sara Ahmed, au Royaume-Uni, « il suffit de dire qu’un canon n’est pas seulement l’expression de la qualité ou de la valeur de ce qui s’y trouve, il te suffit de dire que ces "grands textes" ne sont pas seulement là parce qu’ils sont de "grands textes", pour qu’on t’accuse de "jeter la littérature aux égouts" […] ou de préférer "lire le dos des boites de céréales plutôt que Shakespeare18" ».
Mais la critique de la tradition, du vénérable et du beau comme celle de l’abject (de même que la révélation de parts abjectes dans le vénérable et le beau) n’est pas la censure. Bien sûr, en manifestant sa désapprobation, voire sa colère, la rabat-joie « interrompt la conversation » et, avec elle, le cours normal des choses et la tranquillité de celleux que satisfait un statu quo socio-politico-culturel reposant sur l’oppression d’une partie des convives présent.es à la table du monde. Mais cette interruption, aussi désagréable soit-elle, n’a pas pour but de faire taire celleux dont les propos et/ou la manière de faire perpétuent un ordre du monde inégalitaire, injuste et violent. En « interrompant la conversation », la rabat-joie rompt d’abord le silence auquel elle se résigne le plus souvent. Elle dissipe l’illusion d’un consensus, d’une unité du monde social reposant sur des « évidences » partagées. Ce faisant, elle ne cherche pas à faire taire les un·es ou à amputer l’art et la culture d’une partie de ses productions : elle engage « des conversations difficiles sur des questions difficiles19 ». Ainsi, « demander qu’on discute, disons, du rôle du racisme dans la philosophie des Lumières, c’est vouloir en apprendre plus, et non moins, sur cette philosophie20 ». Il en est de même lorsque, en contexte de cours, l’on s’interroge sur le validisme d’un spectacle de clown, sur la culture du viol dans la littérature patrimoniale, ou que l’on est interpellé par la présence de stéréotypes racistes exotisants dans les ballets de tradition classique, etc. La différence entre la censure et la critique politique est que celle-là reconnaît la possibilité du désaccord et de la division comme « partie intégrante de l’expérience sociale » et du débat esthétique, et « comme une manière d’apprendre les une·s des autres21 ».
