Dans nos sociétés démocratiques et pluralistes, la diversité axiologique (c’est-à-dire la diversité des systèmes de valeurs philosophiques, esthétiques et morales) constitue un horizon indépassable en cela qu’il est impossible de déterminer a priori qu’un système de valeur est en soi meilleur qu’un autre1. Le concept qui permet de penser cette diversité axiologique est le pluralisme moral2. Ce concept est lui-même pluriel. Comme toute élaboration théorique, il peut être contesté, alors que la diversité axiologique est un fait social indéniable. Du fait de cette diversité, les situations intersubjectives produisent nécessairement des conflits de valeurs ou conflits axiologiques3. Or, le conflit est, selon Ricœur, « une structure de l’action humaine 4 », dans au sens où il n’existe pas de vie ni de société naturellement pacifiée.
Nous devrions donc prendre en charge nos conflits axiologiques plutôt que de chercher à les éviter. Comment apprendre à le faire ? Dans cet article, nous abordons cette question par le truchement de la réception littéraire. Plus exactement, il s’agira d’expliciter en quoi l’exercice particulier du débat interprétatif permet aux lecteurs et aux lectrices qui y participent de confronter diverses interprétations d’un même texte, et, ce faisant, de reconfigurer de manière médiée, réflexive et mutuelle, leurs conflits axiologiques.
Littérature et conflits axiologiques
Selon Ricœur, les fictions qui soulèvent des problématiques éthiques complexes sont des moyens privilégiés d’apprendre à assumer nos conflits axiologiques. Plus que la philosophie morale, l’expérience esthétique met en jeu une sagesse pratique, une phronèsis, une capacité à élaborer des jugements modérés sur des situations éthiquement contradictoires (une idée que l’on retrouve chez des penseurs aussi différents que Dewey5 et Fabre6). À propos d’Antigone de Sophocle, il livre ce commentaire :
Le chœur dit sans cesse à Créon : tu n’as pas su « phroneîn », c’est-à-dire porter un jugement modéré sur une situation complexe et comprendre que ton frère est à la fois l’ennemi de la Cité, mais aussi ton frère. Alors, dois-tu l’enterrer ou pas ? Il faut trouver la solution juste d’un problème contradictoire. C’est ça phroneîn, la phronèsis, la prudence7.
C’est parce que la littérature met en scène des conflits éthiques appelant des interprétations contradictoires qu’elle offre la possibilité à ses lecteurs de rechercher des interprétations plus nuancées, une compréhension plus complexe, de l’expérience humaine. La phronèsis apparait ainsi intrinsèquement liée à la résolution de conflits interprétatifs. Par exemple, dans la pièce de Wajdi Mouawad, Incendies8, le lecteur ou le spectateur est invité à comprendre que Nihad est le violeur et bourreau de sa mère, mais qu’il est aussi son fils, fruit de l’amour et le père de ses enfants.
En didactique de la littérature, de nombreux chercheurs et chercheuses considèrent que la socialisation de l’expérience lectorale, de l’école à l’université, requiert des sujets lecteurs qu’ils confrontent leurs interprétations d’un même texte littéraire9. Que se passe-t-il lorsque des lecteurs débattent à propos d’une œuvre littéraire qui engendre une diversité d’interprétations, possiblement contradictoires entre elles, mais aussi potentiellement en contradiction avec leurs propres systèmes de valeurs ? Parce qu’aucune fiction n’est éthiquement neutre, la diversité des interprétations d’un même lecteur et entre plusieurs lecteurs fait apparaitre leur propre diversité axiologique, à la fois réflexivement et mutuellement.
L’on peut alors mettre en évidence les relations entre deux types de conflits : les conflits axiologiques qui apparaissent dans des situations intersubjectives (sans médiation artistique particulière) — parce que les sujets mobilisent une diversité de valeurs, de croyances et de principes éthiques — et les conflits interprétatifs qui émergent lorsque des lecteurs/lectrices ou spectateurs/spectatrices confrontent leurs interprétations. Il est important de souligner que les conflits axiologiques sont médiés par le conflit des interprétations (dans ce cas, littéraires). Les conflits sont déplacés : il ne s’agit pas d’opposer les systèmes de valeurs des personnes, mais de confronter leurs réceptions esthétiques, en acceptant qu’elles puissent être reconfigurées par l’exercice même du débat10. Dans quelle mesure le débat interprétatif peut-il permettre aux sujets lecteurs non seulement de comprendre la diversité des valeurs représentées dans les œuvres, mais aussi de reconfigurer leur propre diversité axiologique et de reconnaitre celle d’autrui ?
Débat argumentatif et débat interprétatif
Tout d’abord, il semble nécessaire de distinguer le débat argumentatif et le débat interprétatif. Le débat interprétatif est une activité scolaire orale collaborative menée par la personne enseignante avec tous les élèves de la classe sur une œuvre littéraire lue préalablement dans le but de confronter, de nuancer ou de complexifier leurs interprétations de cette œuvre11. La distinction avec le débat argumentatif n’est pas aisée. En effet, les pratiques du débat scolaire sont largement influencées par le modèle du débat délibératif à visée éthique ou philosophique, en partie hérité de l’éthique de la discussion habermassienne12 et qui repose sur l’argumentation de points de vue controversés.
Le débat interprétatif se distingue du débat argumentatif sur trois points :
– il ne porte pas sur un sujet controversé, mais sur la pluralité des significations d’un texte littéraire ;
–il ne vise pas à convaincre autrui d’adhérer au point de vue argumenté, mais à chercher avec autrui à (r)affiner les interprétations ;
– il ne repose pas sur la démonstration de la véracité d’un raisonnement, mais sur la justification de la recevabilité d’une interprétation.
Ainsi, dans un débat interprétatif, deux interprétations contradictoires peuvent être jugées également recevables par les sujets lecteurs qui y participent.
Le débat interprétatif repose principalement sur la justification des diverses interprétations avancées. Pour les participants, il s’agit de rendre recevables des interprétations subjectives aux yeux des autres lecteurs. L’on passe ainsi d’un critère de vérité — fondé sur l’objectivité du sens textuel — à un critère de recevabilité — fondé sur l’accord intersubjectif. Plusieurs didacticiens de la littérature ont souligné qu’une interprétation doit faire l’objet de justifications explicites, validées de manière intersubjective pour être recevables au sein de communautés lectorales situées13. De ce fait, non seulement des interprétations contradictoires mais jugées également recevables peuvent coexister, mais des ordres de justification différents peuvent être mis en avant (par exemple, la citation du texte, la culture littéraire, la contextualisation, les expériences esthétiques antérieures, les valeurs des interprètes). Dans les débats interprétatifs, différentes « formes de conflictualités » sont de ce fait mises en œuvre.
Formes de conflictualités
La notion de « forme de conflictualités » est esquissée par Paul Ricœur dans le cadre de sa philosophie éthique. Elle apparait dans Parcours de la reconnaissance, puis est reprise dans le recueil posthume intitulé Philosophie, éthique et politique14. Selon lui, certaines formes de conflictualités, telles que les consensus, invisibilisent les conflits de valeurs entre les interprètes, alors que d’autres, comme la recherche de compromis, leur permettraient de développer de nouvelles capacités éthiques. Ricœur ne les définit pas davantage et surtout il n’indique pas comment ces formes de conflictualités se traduisent de manière effective dans les échanges intersubjectifs. Notre contribution consiste à essayer de définir plus précisément différentes formes de conflictualités dans le cadre particulier de débats interprétatifs littéraires, qui ont été expérimentés dans des classes du second degré.
Les consensus
Les consensus ont pour principal effet de rendre invisible le conflit des interprétations, soit parce que les lecteurs s’abstiennent d’en évaluer la pertinence, soit parce qu’un seul ordre de justification est pris en compte. Trois types de consensus peuvent être distingués : relativiste, normatif et doxique.
Le consensus relativiste consiste à niveler toutes les interprétations et à évacuer la controverse. Les lecteurs s’abstiennent de formuler des jugements appréciatifs ou évaluatifs sur les interprétations de leurs pairs, l’égale valeur de ces dernières étant posée comme un corrélat de l’égale valeur des interprètes. La discussion se résume à l’écoute polie des avis individuels sans que la classe ne se constitue en communauté lectorale ayant comme but commun la confrontation des interprétations et des systèmes axiologiques qui les sous-tendent.
Le consensus normatif consiste à se référer à un seul critère de justification ou à une norme unique. Ce critère peut être véhiculé par une communauté interprétative15, comme la citation textuelle ayant valeur de preuve, ou provenir d’autres normes scolaires, telles que celle de la « bonne » réponse, ou socialement construites (le vote à main levée, par exemple).
B.G. Pace16 a mis en évidence le rôle inhibiteur de certains processus normatifs (Norming process) sur la diversification des interprétations dans les discussions littéraires entre pairs. Elle se réfère au fait que certaines interprétations sont perçues comme marginales par rapport à des opinions majoritairement partagées au sein d’un groupe. Cette forme de consensus que nous appelons « doxique » se produit lorsque les lecteurs se rangent derrière une interprétation perçue comme majoritaire, soit parce qu’elle s’appuie sur une opinion commune, une doxa ; soit parce qu’elle semble faire l’unanimité dans une communauté donnée (ici, une classe).
La recherche de compromis
Le compromis est une seconde forme de conflictualité, plus complexe à définir que les consensus. Ricœur s’appuie sur l’ouvrage de Boltanski et Thévenot, La Justification17, pour souligner l’importance de la recherche de compromis dans la résolution intersubjective des conflits. Selon ces sociologues, lors de controverses, le compromis entre les acteurs sociaux survient justement quand divers systèmes de justification sont en conflit ; la justification étant la stratégie par laquelle les contradicteurs font accréditer leurs places respectives. Dans la recherche de compromis, chacun reste à sa place, nul n’est dépouillé de son ordre de justification. C’est pourquoi, selon Ricœur, le compromis est toujours difficile, fragile et révocable. Il se distingue de la compromission — qui consiste à se soumettre à un ordre de justification auquel on n’adhère pas — et du consensus – qui est nivèlement de toutes les interprétations dans un magma18. Dans la recherche de compromis, le sujet reconnait que l’interprétation d’autrui est recevable sans nécessairement y adhérer.
Soutenir des capacités éthiques
Ricœur formule l’hypothèse que ces différentes formes de conflictualités seraient corrélées à l’attestation de nouvelles capacités éthiques. De quelles capacités s’agit-il ? À partir d’un corpus de 432 écrits réflexifs produits par des élèves de 14 à 17 ans après les débats, nous avons pu identifier de nombreuses capacités réflexives, dont certaines sont de nature éthique. Par capacités réflexives, nous entendons, par exemple, le fait de mettre à distance l’influence de son propre système de valeurs sur l’appropriation de l’œuvre (ou sur sa résistance imaginative). Les capacités éthiques attestées par les lecteurs sont de deux ordres : soit elles relèvent de l’appropriation du monde fictionnel (par exemple, l’empathie fictionnelle pour un personnage, la formulation d’un jugement modéré), soit de la reconnaissance intersubjective entre les interprètes. Selon Ricœur, la recherche de compromis serait liée à l’émergence de capacités éthiques telles que l’estime de soi, la réciprocité et la reconnaissance mutuelle entre les sujets19. Effectivement, dans les classes qui assument les conflits interprétatifs et recherchent des compromis, les participants développent davantage leurs capacités réflexives et éthiques que dans les classes qui mettent en œuvre des consensus. Comprendre comment soutenir ces capacités contribuerait au développement d’une réflexivité éthique en éducation.
