Introduction
À l’heure où une véritable « panique morale1 » s’est emparée à la fois des milieux de la création – ici théâtrale, puisque c’est notre domaine de recherche – et de l’université, s’atteler à l’exercice définitoire s’avère nécessaire afin de « penser les mots du problème2 » et de s’inscrire dans une démarche terminologique et critique. Ce travail n’a pas la prétention d’offrir une définition exhaustive des deux mots qui nous agitent – conflit et agression – mais plutôt d’ouvrir une réflexion sur leurs usages. Souvent pensés ensemble, parfois confondus, une tension entre les deux termes nous interpelle, le second semblant supplanter le premier dans le contexte post-moderne. Il s’agira dans un premier temps d’opérer la distinction entre les deux termes en proposant un ensemble de critères qui permettent leur différentiation. Puis, dans un second temps, nous analyserons l’émergence d’une rhétorique de la « blessure3» avant de réaffirmer la nécessité du conflit à l’université et au-delà.
De la question de la violence
Dans le dictionnaire du petit Robert, le conflit est défini comme une « rencontre d'éléments, de sentiments contraires, qui s'opposent4 ». Ici, la définition suggère une tension entre des forces discordantes dont la relation s’opère par la rencontre. En cela, le conflit est évènement, il résulte d’une conjoncture qui conduit à la confrontation. Parce qu’il est une matérialisation du rapport antagoniste à l’autre, son existence est avant tout celle d’un ensemble d’interactions contradictoires. En résumé, le conflit existe dans la relation divergente entre deux individus.
De son côté, le terme d’agression est défini de plusieurs manières dont une retient notre attention : « attaque violente contre une personne5 ». À l’image du conflit, cette définition suggère que l’agression existe dans la relation entre deux individus engagés dans un rapport de force et d’opposition. Par ailleurs, l’usage des termes « attaque violente » nous renseigne plus précisément sur la nature de cette relation, particularisée par son caractère brutal. Dès lors, le premier critère de différentiation est la dimension violente de la relation qui est constitutive de l’agression, la distingue du conflit et le fait basculer.
De la dégradation de l’altérité
Ces constats nous invitent à penser la relation dans son processus de détérioration. Dès l’instant où il y a irruption de la violence, les individus engagés dans la relation ne s’opposent plus en reconnaissant la différence de l’autre et nient le caractère antagoniste du conflit. Ce procédé de dégradation de l’altérité constitue notre second critère de différentiation : l’individu ne considère plus l’autre en tant que sujet et nie la valeur de sa parole, de ses gestes et de ses positions. Par ailleurs, et parce qu’elle concrétise le rejet d’autrui, l’agression – contrairement au conflit – est réaction plutôt qu’interaction.
De la disparition de la réciprocité
C’est en ce sens que l’ouvrage Le Conflit n’est pas une agression6, écrit par la chercheuse Sarah Schulman, opère la distinction entre les deux termes. Elle y cite les travaux de l’assistante sociale Catherine Hodes, rencontrée à New-York lors d’une formation autour des violences conjugales où cette dernière « enjoint de réfléchir aux mauvais usages du concept d’agression7 ». À travers ces termes, elle met en évidence un malentendu, forme de confusion sémantique en argumentant que les « relations de violence ou d’agression réciproques n’existent pas8 ». Elle poursuit en affirmant que « si la relation est empreinte de réciprocité, alors il ne peut s’agir d’une agression, qui implique par essence la domination d’une personne sur l’autre9». Ainsi, outre les critères de violence et de dégradation de l’altérité, l’agression se différencie du conflit par la suppression de la réciprocité au sein de la relation qui entraîne un déséquilibre que C. Hodes nomme domination.
Des relations de pouvoirs
Ce postulat nous invite à penser le conflit et l’agression en tant que relations de pouvoirs. À ce sujet, C. Hodes avance que « toutes les relations humaines sont empreintes de dynamiques de pouvoir et cela n’est ni bon, ni mauvais. Ce qui nous intéresse c’est la manière dont il est exercé10 ». Pour distinguer les deux termes qui nous agitent, il convient donc d’analyser la construction de l’interaction entre deux individus afin de cerner les forces – égales ou inégales – qui s’y déploient. Ce paradigme est résumé par S. Schulman de la manière suivante : « la différence entre un conflit et une agression s’illustre par la différence entre une lutte de pouvoir et le fait d’avoir du pouvoir sur quelqu’un11 ». Dans le premier cas, la relation s’instaure dans un rapport conflictuel et égalitaire entre les deux parties. Dans le second en revanche, la relation se fonde sur un déséquilibre – une partie ayant l’ascendant sur l’autre – qui produit une inégalité. S. Schulman abonde en ce sens en ajoutant « qu’une agression … passe nécessairement par un phénomène de domination unilatérale ». Ainsi, et c’est là notre quatrième critère de différentiation, l’agression est une relation de domination inégalitaire : un individu assujettit l’autre et rompt le dialogue.
Pour des relations dialogiques
En outre, ces critères dits d’égalité et d’inégalité font écho à celui de « dialogisme12 » pensé par Muriel Plana dans son essai Théâtre et politique13. Dans cet ouvrage, elle théorise le dialogisme comme étant « un des critères fondamentaux de la politicité du théâtre contemporain, voire le critère principal et générique14 » qui définit « une relation donnée … comme effective et transformatrice mais également capable de préserver l’autonomie des éléments de la relation ainsi que l’égalité entre eux15 ». En somme, une relation dialogique est égalitaire, elle a un pouvoir de transformation sur les individus qui en sont les acteurs et se fonde sur la notion d’altérité. Si l’essai de Muriel Plana explore différentes relations inhérentes aux arts du spectacle (« entre l’art et la réalité, entre le politique et le métaphysique, entre le metteur en scène et l’acteur, entre les voix les discours ou styles dans le poème dramatique16 »), nous proposons ici une extension de cette théorisation à l’ensemble des relations afin d’affirmer le caractère dialogique du conflit. En effet, les critères d’égalité et d’effectivité sont communs à ceux qu’elle énonce et permettent l’existence de positionnements contradictoires et d’une pensée critique. À l’inverse, comme nous l’avons démontré, l’agression, par sa violence, sa non-réciprocité et les dynamiques de pouvoirs inégalitaires qu’elle génère est anti-dialogique.
En finir avec la rhétorique de l’agression
Cet ensemble de distinctions nous permet de mettre en perspective nos constatations théoriques avec un phénomène pratique auquel nous faisons face, notamment au sein de l’université, qui est nommé « rhétorique de la souffrance17 » ou encore « de la blessure18 ». Sarah Schulman décrit le glissement du conflit vers l’agression dans nos relations interpersonnelles comme un « mécanisme désormais répandu d’exagération du préjudice subi19 ». Ce procédé d’exagération conduit au basculement d’une situation conflictuelle vers une situation prétendue de violence. Nous retrouvons à travers cette assertion ce que le philosophe Jack Halberstam nomme « rhétorique de la blessure20 » dont la logique est résumée par la phrase « tu me fais violence21 ». Tous deux tombent d’accord sur un point, nos relations ont évolué, et se construisent en termes de préjudices subis. C’est en ce sens que Jack Halberstam avance l’idée d’un remodelage de « toutes les différences sociales en termes d’offenses subies22 » et d’une « division des individus […] selon une échelle de stigmates23 ». Dans le cadre universitaire, ce nouveau paradigme qui mobilise les critères de l’agression a pour effet de rendre les confits inopérants et impossibles. Aux espaces de dialogues se substituent la rhétorique de l’agression et son impossible hiérarchisation : une œuvre, une interaction, un point de vue suffit à invalider l’autre et à rendre caduque la relation conflictuelle qui est prétendument transformée en violence.
De la nécessité du conflit à l’université
En conclusion, l’ensemble de nos remarques nous invite à interroger la place du conflit dans nos relations, notamment à l’université. Si ce mode relationnel dialogique est essentiel, puisqu’il permet d’échapper au mode discursif dominant de l’individualisation et la subjectivisation, il est parfois menacé par la rhétorique de l’agression. Il semble donc nécessaire de rappeler qu’il est fécond sans pour autant nier la violence lorsqu’elle se manifeste et réussir à distinguer une relation conflictuelle d’une agression. Enfin, et parce que l’université est un territoire de pluralité d’expériences et de points de vue, de ce que Donna Haraway a nommé « savoirs-situés24 », il est intéressant de rappeler que c’est dans la conflictualité que se créent les relations dialogiques, critiques et politiques. Pour citer Donna Haraway, dans Vivre avec le trouble :
Dans la solitude de nos domaines d’expertise et d’expérience, nous en savons à la fois trop et pas assez. Et nous cédons ainsi à l’espoir ou au désespoir. Ni l’un ni l’autre pourtant ne correspond à une attitude sensée, sensible. Ni l’un ni l’autre ne sont au diapason des sens, de la matière riche d’esprit, de la sémiotique matérielle ou de la coprésence épaisse qui peut lier des Terriens mortels25.
En somme, il est donc primordial de défendre le conflit face à l’agression en tant que cadre de réflexion et créateur de lien entre « Terriens Mortels », en vue de relations véritablement dialogiques.
