Safe space, same place ?Le théâtre peut-il résister à l’Idéologie de l’Identité ?

Résumés

Le théâtre peut-il résister à l’Idéologie de l’Identité ? Nous tenterons de répondre à cette question à partir d’une réflexion sur le concept de safe space ou safe place. Le concept de safe space se mue très souvent soit en argument commercial soit en masque idéologique et il est alors transformé en label. Il nous paraît donc nécessaire dans un premier temps de penser ce concept et de réfléchir aux raisons pour lesquelles il a migré du champ de la psychologie d’entreprise d’abord vers le champ universitaire puis vers le champ artistique.

Can theater withstand the Ideology of Identity ? We will attempt to answer this question based on a reflexion on the concept of « safe space » or « safe place ». This concept often morphs into either a commercial argument or an ideological mask, and is then transformed into a label. It seems necessary to first question this concept and then to consider the reasons why it has migrated from the field of corporate psychology to the academic field and then to the artistic field.

Plan

Texte

Le théâtre peut-il résister à l’Idéologie de l’Identité ? Nous tenterons de répondre à cette question à partir d’une réflexion sur le concept de safe space ou safe place1. En effet, la censure et l’Idéologie de l’Identité – que nous définissons comme l’Idéologie du Même – peuvent être pensées comme des corrélats des safe space, d’où cette analogie que nous proposons entre safe place et same place. Le concept de safe space se mue très souvent soit en argument commercial soit en masque idéologique et il est alors transformé en label. Il nous parait donc nécessaire dans un premier temps de penser ce concept et de réfléchir aux raisons pour lesquelles il a migré du champ de la psychologie d’entreprise d’abord vers le champ universitaire puis vers le champ artistique. Puis nous tenterons d’identifier quels sont les critères définitoires du safe space. Nous nous demanderons alors dans quelle mesure le théâtre ne répond pas à ces critères et, ce faisant, résiste à l’Idéologie de l’Identité – et pas à l’Idéologie des identités2 –, à la tentation de repli identitaire. Nous penserons la capacité du théâtre à demeurer un espace polyphonique et dissensuel, s’opposant ainsi au safe space qui est, lui, conçu comme une zone de confort idéologique. Nous porterons enfin notre attention sur des artistes qui pensent des safe spaces non pas au sein de l’espace de la représentation mais dans l’espace de la péri-représentation.

Safe space : migration du concept de la psychologie d’entreprise vers les champs universitaire et artistique

Le terme anglais safe space n’est que très rarement traduit. Lorsqu’il l’est, les termes employés d’« espace sûr », « espace sécurisé », « espace sécuritaire », « espace positif », « zone neutre », « espace insécable », « milieu sécuritaire », « endroit sûr » ou encore « endroit sûr réservé » ne nous semblent guère être fidèles à la définition du concept original . Les périphrases utilisées pour traduire ce concept – « endroit où l’on se sent en sécurité », « endroit où l’on est à l’abri » – ne sont guère plus concluantes. Commet alors traduire ce terme sans l’édulcorer et sans l’appauvrir ? Dans les champs universitaires et artistiques, pensé comme un milieu sécuritaire, le safe space désigne une zone aseptisée censée protéger les étudiants d’université ou les personnes assistant à une pièce de théâtre de mots ou de propos qui peuvent être jugés « offensants » par certains. S’il a pour fonction de protéger, le safe space pourrait alors être traduit par « cocon ». Nous faisons ici référence à l’ouvrage La civilisation du cocon : pour en finir avec la tentation du repli sur soi3 écrit par Vincent Coquebert, journaliste et auteur avec lequel nous ne partageons pas le même point de vue mais que nous citons pour sa tentative d’historiciser le concept de safe space et de le penser à partir de trois dimensions distinctes : « la dimension psychologique, la dimension militante et la dimension sécuritaire »4. Ce dernier précise que le terme de safe space émane de la psychologie et du monde de l’entreprise et qu’il a ensuite rapidement migré vers les milieux universitaire et artistique. Il rappelle que les premiers cercles pouvant s’apparenter à des safe spaces sont « les groupes de sensibilité », c’est-à-dire des rassemblements de chefs d’entreprise créés par le psychologue américain Kurt Lewin dans les années 40. L’objectif du psychologue était alors « d’inviter les dirigeants à partager leurs expériences afin de les aider à créer des relations plus harmonieuses entre les employés et, in fine, d’accroître leur productivité5 ». V. Coquebert souligne que le terme a ensuite été repris dans le milieu militant. Ainsi, dans les années 70, à New York, l’activiste trans Marsha P. Johnson construit un safe space qui permet aux itinérantes transsexuelles d’avoir un lieu pour dormir et pour se ressourcer. Parallèlement à cela, à la fin des années 1970, nous observons la création des safe rooms, des chambres fortes qui, dans les ambassades soviétiques, permettraient aux diplomates de parler sans craindre d'être écoutés par les services de surveillance américains. En 1982, le psychiatre Anthony Fry est le premier à théoriser le safe space dans un ouvrage intitulé Safe space. How to survive in a threatening world6. Selon lui, l’équilibre mental n’est atteignable que depuis un lieu sûr limitant l’agression et la violence. Dans l’Amérique des années 80, le terme de safe space, encore peu usité, désigne une réalisation particulière de l’espace indiqué par Anthony Fry, sous la forme de refuge, par exemple pour les femmes victimes de violence conjugales. Au milieu des années 2010, au sein des campus anglo-saxons, le concept de safe space désigne des espaces où les individus, souvent issus de minorités ethniques ou sexuelles, peuvent évoluer sans avoir à craindre des jugements ou des comportements considérés comme offensants. Le safe space désigne un lieu explicitement décrit comme dépourvu de discrimination, qui est aménagé afin de permettre aux personnes appartenant à un groupe social marginalisé ou vulnérable d'exprimer librement son identité. Bien que les espaces sûrs constituent le plus souvent des lieux physiques, par exemple un pavillon sur les lieux d'un festival ou le local d'une association étudiante, il en existe également sur le Web, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans les forums. Aujourd’hui, le terme est devenu plus englobant et désigne tout discours, pratique ou comportement réconfortant ou sécurisant.

Penser le safe space du point de vue de la scène et non du point de vue de la société

Dans son essai White écrit en 2019, l’auteur américain Bret Easton Ellis adopte une position extrêmement critique vis-à-vis des safe spaces. Selon lui, l’existence des safe space illustre la carence des milléniaux « qui, au premier signe de noirceur ou de négativité sont souvent paralysés et incapables de réagir, si ce n’est par l’incrédulité ou les larmes 7». L’auteur qualifie le safe place de « zone de confort idéologique8 », d’espace « où personne n’est jamais offensé, où tout le monde est gentil et aimable, où les choses sont sans tache et asexuée, et même sans genre si possible 9». Cette position extrêmement critique vis-à-vis des safe spaces est partagée par le professeur en littérature Laurent Dubreuil qui, en 2024, dans un livre intitulé La Dictature des identités, signe un pamphlet virulent contre les safe space et leur corrélat : la censure. Selon lui, le safe space « est un espace qui se prétend pluriel, mais qui n’admet pas la pluralité des opinions. Un espace positif qui diabolise les débats d’idées 10» :

La formation psychique de l’identité politique est conditionnée par une blessure qui semble incurable mais qui trouve un soulagement temporaire dans la censure et la dénonciation. […] Le sujet victimisé est en proie à de multiples attaques, d’où se détachent, sur fond d’oppression structurelle, les micros agressions. La peur que le traumatisme ne recommence impose le recours à des avertissements (les trigger warnings) et à l’élaboration de zones franches et sans conflit : les safe spaces11.

Nous ne partageons en aucun cas ces positions critiques et nous ne remettons pas en question l’existence de safe spaces au sein de la société – nous citons ici à titre d’exemple l’association SafeSpace qui, depuis 2018, crée des espaces d’échange pour rendre accessible l’éveil des consciences autour des enjeux féministes, LGBTQIA+ et antiracistes, dans le but de réduire les violences et les inégalités. Nous ne parlons donc pas du tout du même point de vue. Leur point de vue est celui de la société, le nôtre est celui de la scène. Notre réflexion vise à interroger quels sont les risques engendrés par la mutation du concept de safe space de la psychologie d’entreprise vers le champ artistique et à montrer en quoi l’espace de la représentation théâtrale est l’antithèse du safe space. En effet, quand safe space rime avec same place – nous entendons ici l’idéologie du même -, le théâtre, lui, appelle l’Altérité, il la désire.

L’art théâtral, une recherche de l’Altérité

Le théâtre à thèse qui est un théâtre monologique peut être assimilé à un safe space. Or, selon nous, ce théâtre est dénué de toute politicité dans la mesure où il ne propose aucun espace pour le dissensus. Dans nos deux ouvrages intitulés Identités et territoire du théâtre politique contemporain12 et Esthétique et politique du trash13, nous avons montré que la politicité du théâtre était liée à sa capacité à créer du dissensus. Dans les formes théâtrales que nous avons qualifiées de « politiques », la scène est conçue comme un espace dédié au conflit entre des points de vue divergents, dissensuels, un espace dédié à la nécessaire représentation de tabous, représentation qui appelle la critique esthétique et politique de ces tabous, et, par-là même, leur pensée. Au lieu d’évacuer les thèmes les plus tabous ou les plus subversifs, la scène permet alors d’explorer des espaces de représentation des traumas et des fantasmes les plus subversifs. Nous avons tenté de montrer dans notre ouvrage sur le trash qu’un des critères de politicité du théâtre est lié à sa capacité à inventer des espaces d’expression pour des formes diverses de violence – formes qui ne mettent pas en danger la communauté. En effet, l’individu et le groupe ont besoin d’espaces dans lesquels ils peuvent exprimer la violence sans que celle-ci ne mette en péril la société. Nous avons ainsi analysé des dispositifs esthétiques créés par des artistes de la scène trash – Gisèle Vienne et Steven Cohen par exemple - pour réguler la violence des corps dans une communauté. Leurs œuvres sont autant de dispositifs critiques pour penser la violence et pour la rendre intelligible. Un des corrélats du safe space est ne plus être confronté à l’Altérité. Ainsi, en tant qu’expérience partageable de l’hétérogène et de l’altérité, la représentation théâtrale peut résister au same, au safe. Pensé comme un art du dialogue, un art polyphonique et dissensuel, l’art théâtral peut résister à la dictature du same et à l’Idéologie de l’Identité. Dans un théâtre qui convoque le dialogue - le dialogue s’opposant ici au soliloque, au témoignage, à l’interview et à l’entretien, des formes que convoquent par exemple le théâtre néo documentaire qui occupe une place importante dans le paysage théâtral contemporain - la représentation est toujours altération car elle inclut, et nous reprenons ici les mots de L. Dubreuil, « des logiques d’identification partielles et contradictoires, une altération réciproque14 ».

Conclusion : penser le safe space dans l’espace de la péri-représentation

Selon nous, l’espace de la représentation ne doit pas être pensé comme un safe space, au risque de devenir un espace de l’Idéologie du Même, alors que l’art théâtral est un art de la métamorphose qui invite comédien et spectateur à faire l’expérience de l’altérité. En revanche, nous trouvons tout à fait pertinente la démarche de certains artistes qui créent des safe sace dans l’espace de la péri-représentation, dans un temps – avant ou après la représentation – et un espace qui ne sont pas ceux de la représentation. Nous citons à titre d’exemple la création de la photographe, autrice et metteuse en scène Céline Charriot intitulée Marche salope15, un seul en scène dans lequel l’artiste aborde la question du viol et rappelle que dans cette transgression odieuse qu’est le viol, le crime n’est pas uniquement celui du violeur mais surtout celui d’un corps social qui pointe la victime comme responsable de son sort. Le point de départ de cette création sonore et documentaire est la déclaration d’un policier canadien en 2011 qui fut à la base de la marche de protestation SlutWalk16 : « Vous voulez éviter de vous faire violer, il faut éviter de s’habiller comme une salope ». Céline Charriot a travaillé en collaboration avec des associations pour que, à l’issue de chaque représentation, il puisse y avoir un safe space qui prenne la forme d’une discussion entre un thérapeute et les spectateurs qui le désirent. La photographe souligne la nécessité de dissocier l’espace et la parole de l’artiste de ceux du thérapeute : « J’aimerais qu’il y ait à chaque fois un espace de médiation après chaque représentation. Pour moi, c’est une obligation. Je ne suis pas psy. Je reçois énormément de messages après le spectacle et je ne peux pas gérer ça toute seule. Il me faut du relais.17 » Le safe space est pensé par l’artiste comme un espace de médiation qui ne doit pas se substituer ou se superposer avec celui de la représentation.

Note de fin

1 Ces deux termes renvoient au même concept. Nous utiliserons le terme de safe space dans la suite du propos.

2 Ce que nous nommons « Idéologie de l’Identité » ne doit pas être confondu avec ce que Laurent Dubreuil qualifie de « dictature des identités » dans son ouvrage éponyme (Laurent Dubreuil, La Dictature des identités, Paris, Gallimard, 2024). Nous précisons que notre positionnement idéologique diverge radicalement de celui de L. Dubreuil avec qui nous dialoguons dans cet article.

3 Coquebert, V., La Civilisation du cocon : pour en finir avec la tentation de repli sur soi, Paris, Éditions Arkhe, 2021. Vincent Coquebert a également écrit Millenium Burn Out (Paris, Éditions Arkhe, 2019).

4 Coquebert, V., Émission Zoom Zoom Zen du 15/09/2022, Radio France, [consulté le 8/10/2024]

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-jeudi-15-septembre-2022-2264515, [consulté le 8/10/2024]

5 Coquebert, V., Émission Zoom Zoom Zen du 15/09/2022, op.cit.

6 Fry, Anthony, Safe space. How to survive in a threatening world, Université d'État de l'Ohio, Dent, 1987.

7 Easton Ellis, B., White, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina, Paris, Robert Laffont, 2019.

8 Id.

9 Id.

10 Dubreuil, L. La Dictature des identités, Paris, Gallimard, 2024, p. 69.

11 Id.

12 Van Haesebroeck, E., Identité(s) et territoire du théâtre politique contemporain. Claude Régy, le Théâtre du Radeau, le Groupe Merci : un théâtre apolitiquement politique, Paris, L’Harmattan, 2011.

13 Van Haesebroeck, E., Esthétique et politique du trash sur les scènes contemporaines, Dijon, EUD, 2024.

14 Dubreuil, L. La Dictature des identités, op.cit. p. 69.

15 Marche salope est un texte écrit par Céline Charriot et mis en scène par Céline Charriot et Jean-Baptiste Szezot en 2022. 

16 La Slutwalk, ou « Marche des salopes », est une marche de protestation née en avril 2011 à Toronto après qu’un officier de police ait déclaré : « Si vous voulez éviter de vous faire violer, il faut éviter de s’habiller comme une salope ».

17 Charriot, C., « Marche salope, une pièce pour que la honte change de camp », RTBF Actus, https://www.rtbf.be/article/marche-salope-une-piece-de-theatre-sur-le-viol-pour-que-la-honte-change-de-camp-10971459, [consulté le 20/03/2024]

Citer cet article

Référence électronique

Elise Van Haesebroeck, « Safe space, same place ?Le théâtre peut-il résister à l’Idéologie de l’Identité ? », Plasticité [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 23 mai 2025, consulté le 07 mars 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/913

Auteur

Elise Van Haesebroeck

Professeure d’Études théâtrales

Université Toulouse 2 Jean Jaurès. LLA-CREATIS

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