« Ressentisme » est un néologisme importé par mes soins dans le champ de l’esthétique théâtrale1 à la fin des années 2010 à dessein critique (sur le modèle de « docuisme », « vécuisme2 » ou « performativisme3 ») à partir de l’expression devenue courante, voire invasive, « le/mon ressenti », lui-même substantivisation du participe passé du verbe « ressentir ». On notera que le terme « ressentisme » est également présent, depuis 2022, dans le champ de la psychologie autour de questions identitaires4, d’une part, et qu’il est utilisé, d’autre part, dans celui des arts plastiques, pour qualifier un courant pictural assez peu connu des années 1990-20105.
L’ajout du « isme » est évidemment très critique chez moi. Il souligne et dénonce le caractère normatif et le devenir idéologique d’un terme, « ressenti », qui, dans la conversation sociale et médiatique, mais aussi pédagogique et artistique, se substitue très souvent aujourd’hui, non seulement à l’anglicisme feeling6, tout aussi problématique par son relativisme affiché aux accents néanmoins plus ludiques, mais à tous les autres termes liés à la réception-perception de l’art, qu’elle soit affective, esthétique ou politique. Ce mot remplace sensation, émotion, opinion, idée, pensée, etc., ce qui appauvrit notre vocabulaire face aux œuvres et à ce qu’elles nous inspirent.
S’il semble pertinent de parler de « ressentisme » à l’âge postmoderne, c’est donc parce que le ressenti ne se contente pas d’y être un simple mot que l’on puiserait, parmi d’autres, dans le lexique émotionnel qui nous est offert en français ; il peut se transformer, dans les débats et les jugements concernant tous les champs, y compris celui de l’art qui nous intéresse au premier chef, en argument d’autorité, en critère incontestable et, même, en valeur dominante, avec des conséquences nocives pour l’échange démocratique en situation d’enseignement et d’apprentissage, de réception et de création, dans les disciplines artistiques et littéraires.
De l’expansion sociale et culturelle du mot « ressenti » ...
Le « ressenti » est décrit dans les dictionnaires en ligne qui le mentionnent, dont ne fait pas partie le CNRTL, comme étant lui-même un néologisme. Le Wiktionnaire, seul à en faire vraiment état, en donne une définition vague et pour le moins confuse, qu’il convient déjà de commenter : « Ressenti : ensemble des choses que l’on ressent, et qui forme l’opinion que l’on a des choses7 ». Cette définition présuppose le caractère originel, fondamental, de l’ensemble de ce qui est ressenti par un sujet (réduit lui-même, du reste, à un « on » qui peut être par conséquent individuel ou collectif) dans la formation/construction de ses « opinions », terme politique et social, ou de l’idée qu’il se forme de la réalité, du fait ou de l’objet extérieur à lui. L’usage d’un mot éminemment flou (« choses »), alors qu’une distinction et un ordre chronologique doivent être établies entre les « choses » que l’on ressent et les « choses » dont on a une opinion formée d’après les « choses » que l’on ressent, produit un amalgame supplémentaire dans la définition entre ce qui est subjectif et ce qui est objectif, et il le fait au seul profit d’un subjectivisme déjà mâtiné de relativisme, comme le suggère le choix du mot « opinion » en place d’image, de représentation ou d’idée. Ce qui est premier, dans cette définition, c’est la chose ressentie subjectivement, qui n’est pas l’objet extérieur à soi, mais l’objet déjà approprié, déjà filtré par le « soi », et qui fonde quasi instantanément l’opinion personnelle du sujet sur ce même objet. Mais la confusion logique entre ces deux moments, même s’ils peuvent être simultanés, de perception-réception de la réalité extérieure (perception sensible d’un fait ou objet et formation d’une opinion sur ce fait ou cet objet) étonne moins si l’on examine les usages historiques du substantif « ressenti » en contextes moderne et postmoderne.
Le terme « ressenti » est présent dès le xxe siècle dans le champ de la phénoménologie, chez les commentateurs de Bergson, par exemple, à cause du « temps ressenti » qui lui a permis de penser le temps comme durée, et autrement que spatialement. Nathalie Sarraute, citée comme exemple par le Wiktionnaire pour valider sa substantivation, l’utilise apparemment, quant à elle, dans une conférence, mais, à mon sens, comme une réduction simple et neutre, phénoménologique justement, de « ce qui a été ressenti »8. On trouve aussi bien sûr ce vocable dans les corpus de la psychologie et de la psychanalyse9. Il pullule enfin sans surprise dans les innombrables articles qui, sur Internet, traitent de développement personnel.
On constate cependant que, depuis les années 2000, notamment dans les médias et chez les jeunes générations, le ressenti tend à se substituer, malgré des efforts pédagogiques notables et visibles sur la Toile10, à presque tous ses parasynonymes : émotion, sentiment, affect, sensation ; mais aussi, comme le prouve la définition du Wiktionnaire, à perception et à réception ; mais aussi, plus problématique encore, à mon avis, à représentation, point de vue, opinion, jugement, voire pensée, et même, avec un véritable contresens, à « ressentiment ». Cette expansion de l’usage du terme produit peu à peu une confusion pernicieuse entre différents champs et régimes épistémiques : le régime des émotions intimes et subjectives, le régime de la perception sensible, le régime de la représentation et de la fiction, critiquables en termes esthétiques et politiques, le régime des opinions et des jugements, discutables en société, par exemple sur un plan éthique, le régime des idéologies au soubassement d’une politique, contestables à travers l’épreuve des faits, des démystifications, des critiques philosophiques, et le régime de la connaissance, y compris scientifique, que l’on peut contredire par des arguments rationnels, inductifs ou déductifs.
Le ressenti semble éliminer, dans les usages quotidiens, tous les autres termes et concepts utilisables pour qualifier notre relation avec un objet ou un autre sujet, et notamment notre relation à la fois intellectuelle, émotionnelle et sensible avec des œuvres d’art. Cette tendance lexicale totalitaire à éliminer dans les discours tous les mots apparemment proches les uns des autres, mais en réalité subtilement différents, au profit d’un seul, plus global, plus vague et plus mou dans ses acceptions, et donc toute nuance dans l’expression de sa réception d’une œuvre, contribue, outre à son appauvrissement, à un assèchement dogmatique de la langue et de la pensée.
Cependant, il y a dans le concept de « ressentisme » tel que je l’utilise, outre le « isme » de l’idéologie et du système, qui dénonce l’expansion inconsciente du ressenti dans notre langue au détriment d’autres vocables, et donc dans notre relation à l’altérité, d’autres aspects problématiques qu’il convient d’exposer, parce qu’ils sont liés aux connotations implicites de « ressenti ».
... à la tyrannie du « ressentisme »
Le ressenti – comme le vécu11– sont des termes qui se sont répandus, en sortant des domaines spécialisés qui s’intéressent à l’individu humain et à sa psyché, et notamment à ses pathologies (on pourrait parler aussi, à ce titre, de « thérapisme » !), plutôt qu’à l’être social et au sujet politique, pour s’imposer dans la production médiatique et littéraire et dans la conversation collective, qu’elle soit en direct ou virtuelle.
Le « ressentisme » contribue, en imposant le ressenti, non seulement comme terme d’un usage invasif, mais comme valeur dans le langage courant, à un contexte postmoderne dépolitisant et psychologisant, voire moralisant. Il désigne en effet une perception subjective à prétention paradoxalement généralisante d’une réalité donnée, qui se transforme aussitôt en opinion arrêtée, sans suspension réflexive du jugement, sans jeu mimétique ou de symbolisation, ni distanciation, face à cette réalité. Il relève, dans la culture contemporaine confusionniste12, de l’hyper-subjectivité, de l’hyper-individualité, de l’hyper-psychologisation, puis de l’hyper-moralisation, de la réception d’une œuvre donnée par une personne. Le sujet du discours ne distingue pas, par exemple – et, en effet, le contexte n’y aide pas qui valorise ces confusions –, entre fiction et réalité, ni entre identité de l’artiste et œuvre produite. C’est réflexe, c’est pulsionnel et épidermique, c’est immédiat, c’est sincère, c’est évident, et c’est bien moi, de moi, à moi : donc, en régime de post-vérité contemporain, c’est vrai. Le sujet de la réception se situe par conséquent aux antipodes d’une approche raisonnée des corpus artistiques, à la fois émotionnelle (sensible à ses effets affectifs, recherchés et/ou produits par l’œuvre), esthétique (sensible aux formes objectives et à leur histoire) et politique (sensible au travail de l’œuvre sur et par le monde social et l’idéologie).
Le ressenti, et son compère le vécu, sont surutilisés aujourd’hui quand il s’agit de fonder son propos non sur la preuve, la citation de faits de l’œuvre, le raisonnement, la démonstration, les arguments, des rapprochements culturels, des liens formulables avec des souvenirs personnels, le repérage dans l’œuvre de biais, de stratégies, de présupposés, mais sur l’identité psychologique intime (ou sociale psychologisée et moralisée) du sujet de la réception, en tant qu’elle est figée et supposée nécessairement authentique. L’identité subit « l’impact » de l’extériorité, une œuvre par exemple, comme un choc, sans en être responsable, sans être libre dans la relation esthétique et politique, presque tragiquement. On peut, du reste, établir un lien entre la substitution postmoderne invasive de cet autre mot à la mode qu’est « impact » (et sa verbalisation « impacter ») à ceux d’effets, d’apports, de conséquences, de résultat, de portée, de sens, de résonance, etc. L’idée d’un être individuel unique, unifié, définissable et permanent, dont l’identité compte, sous-tend cette alliance de l’impact et du ressenti dans son discours, en se fondant paradoxalement sur le caractère imprécis, vague, de ces termes, entre émotion subie et opinion immédiate. C’est peut-être parce que le ressenti n’appartient pas avant tout à un Sujet, mais à un Moi. Un Sujet est en relation avec une altérité : il perçoit, éprouve, tente de définir et d’évaluer ce qu’il éprouve comme autre, extérieur à lui, irréductible à lui. Un Moi ressent et exprime moins ce qu’il ressent, puisqu’il n’a de mot que « ressenti », que le fait valorisant qu’il ressent quelque chose, qu’il est sous le coup de l’émotion, qui constitue la preuve de sa propre existence et de sa propre valeur, en tant qu’identité comme « mêmeté » (reproduction de soi dans le temps). L’altérité est secondaire dans ce processus. Avec ce travail, presque touchant, d’auto-valorisation d’un individu ou d’un groupe par l’affect, souvent négatif, que l’on retrouve parfois dans l’équivoque « victimisme13 » concurrentiel contemporain, on aboutit à un quasi-effacement de l’altérité, et, dans certains cas, à un réel solipsisme.
En revanche, les autres termes (affect, émotion, sensation, sentiment...) utilisables pour décrire la manière dont une œuvre nous affecte, nous touche, nous émeut, nous bouleverse, nous remue, nous trouble, nous agace, nous indigne, nous révolte, nous donne à penser, voire nous transforme et nous fait agir, ne réfèrent pas spécialement, comme peut y référer le ressenti, à une identité-valeur du Moi, mais à une relation intersubjective. Du moins, ils ne reviennent vers le Moi que dans un deuxième temps, puisque nous partons, dans ces cas, d’une œuvre (ou d’un fait) qui nous affecte et que nous étudions la relation qui se noue entre elle et nous, non d’un Moi affecté et isolé par ses affects comme avec le ressenti. La réception véritable prend du temps et exige une attention et une ouverture ; on quitte, pendant quelques instants, son Moi : on fait l’expérience de l’Altérité à travers nos sens, expérience agréable ou désagréable, puis, du fait de la relation mise en place avec elle, on éprouve des émotions, des idées nous traversent, et nous revenons vers elle à partir de nous, de notre culture, de notre histoire, de notre propre conception du monde, etc.
Tous ces effets de l’Altérité sur nous, on peut tenter de les verbaliser ou non, de les préciser : trouble ? confusion ? jubilation ? colère ? exaspération ? dégoût ? On peut s’interroger : ces effets sont-ils liés à des thèmes, à des formes, à des dispositifs, à des normes, à des idéologies... ? Le contexte de réception explique-t-il ces effets ? La théorie peut alors nous aider. Mais encore faut-il que nous désirions comprendre ce qui nous arrive...
Le ressenti, en effet, présuppose le non-verbalisable, le non-communicable, le non-partageable, voire l’incompréhensible, et ne s’interroge pas sur le contexte de son advenue. Immédiat, instinctif, spontané, présumé dès lors authentique et sincère, il se moque de l’historicité, de la relation, de la situation d’énonciation, de l’intersubjectivité. Même s’il s’affiche et s’expose comme modeste et subjectif, non autoritaire et non expert dans la discussion, en se limitant à des descriptions vagues et générales comme « mon ressenti est négatif, mon ressenti est positif, c’est puissant, c’est fort, c’est violent, c’est malaisant... », il reste de l’ordre sacralisé de l’indicible qui n’a ni à s’expliquer ni à se justifier. Cet indicible n’est pas un tropisme tel que le théorise et le pratique Nathalie Sarraute, dont l’œuvre s’attache moins à l’inexprimable qu’à l’inexprimé, ni même un mystère métaphysique à approcher avec précaution : c’est un rejet de la relation interpersonnelle. Le ressenti « ressentiste » est si subjectif, si intime, si lié au Moi personnel et « à fleur de peau », que nul autre sujet (sauf identique à soi) ne pourrait le comprendre, et qu’en rechercher les causes ou les conditions de possibilité, préalable d’une approche politique de l’œuvre et de sa relation avec l’œuvre, n’est pas désirable...
Si le ressenti se pose là comme début et fin de l’échange, sans être explicité, précisé, argumenté, il devient « ressentisme » et, sous des apparences démocratiques et tolérantes, il valide philosophiquement le relativisme néo-libéral postmoderne que l’on sait tout à fait soluble dans la démagogie, le populisme et le totalitarisme identitaire contemporains : chacun son ressenti ; mon ressenti (ou notre ressenti comme groupe d’identiques) a une valeur « en soi » ; mon ressenti vaut plus que le tien dans le rapport de force que nous traversons et dont nous n’avons pas à identifier les termes ni les présupposés ; je n’ai pas à l’expliquer, ni même à me l’expliquer à moi-même ; je n’ai pas à en changer ; c’est comme ça, et pas autrement... En opposant son ressenti à toute critique ou autocritique, on renonce, d’emblée, à toute tentative (certes qui peut être difficile, douloureuse, demander du temps, des efforts) de communication avec autrui. La réception de l’œuvre s’en tient à une perception subjective pure, et s’arrête avant sa formulation à l’épreuve d’autres points de vue, et donc avant son interprétation-création14. Le ressenti ressentiste n’a rien, en ce sens, d’un point de vue partiel et situé, tel que théorisé par Donna Haraway15.
Le « ressentisme » réifie la réception immédiate en la retirant de sa dimension relationnelle, médiatisée, et donc problématisable et interprétable individuellement et collectivement, susceptible d’être contredite. Il invalide la discussion rationnelle sur la « réception négative ou positive immédiate » comme pouvant être critiquable, problématique, lacunaire, erratique, reposant sur un malentendu, sur une illusion ou sur des préjugés, voire inexacte... Le « problème », en effet, est toujours présupposé extérieur à la personne qui exprime son ressenti et exige sa légitimation et sa reconnaissance absolue par autrui, en confondant son identité (ou Moi) avec ce ressenti, et le ressenti est peut-être proche, à ce moment-là, du ressentiment16. D’un point de vue ressentiste, c’est l’œuvre qui est nécessairement problématique. L’autre est nécessairement problématique. Le sujet-moi du ressenti, dans sa centralité, dans son surplomb, qui n’est plus intellectuel ou culturel (même s’il peut l’être en se masquant derrière le « ressenti »), mais affiché comme émotionnel et/ou identitaire, ne se met pas en cause, ne laisse pas place au doute, au suspens, qui demande du temps, une forme de retrait, d’ouverture à l’altérité. Alors que la critique esthétique et politique postule un rapport égalitaire, dialogique, entre soi et l’autre, entre soi et l’œuvre, le ressentisme l’empêche de mettre en place les conditions de possibilité du doute17, de l’identification-distanciation et du dialogue.
Commencer une phrase par « mon ressenti est » n’est donc pas un simple tic de langage, dénoncé par des académiciens en contexte contemporain. C’est une affirmation pulsionnelle et identitaire qui fait autorité pour ouvrir le débat selon ses propres règles implicites, voire inconscientes, ou le clore en niant le travail de conviction ou de démonstration que l’Autre pourrait faire ou désirer faire : « c’est comme ça, c’est mon ressenti » ressemble à « c’est la nature des choses ». On procède à une re-naturalisation, à une ré-essentialisation des œuvres auxquelles on est confronté. La distanciation-identification, condition du plaisir comme de la critique esthétique et politique de l’art et de ses productions, devient alors impossible.
Le « ressentisme » appauvrit le vocabulaire des affects et crée une sorte de fermeture de la subjectivité à l’intersubjectivité jusqu’à un accord des consciences comme objectivité désirable, toujours à rechercher. Il immobilise le sujet, loin de cette recherche collective d’une vérité au moins provisoire, et l’enferme dans un Moi autoréférentiel, identitaire, à la fois craintif et arrogant, alors très souvent tenté par la violence, qui n’est pas le rapport de force, ni le conflit18. Il est l’ennemi de la représentation, de la rationalité, du dialogue philosophique, de toute « enquête sur la vérité19 », et donc du mouvement et du progrès. « C’est mon ressenti, ta gueule ! » légitime le « C’est ton ressenti, ta gueule ! », en promouvant l’idée que, si l’affect vaut tout chez Soi, il ne vaut rien chez l’Autre, et que la discussion est, dans tous les cas, d’emblée et définitivement close... Le ressenti – le sien ou celui de l’autre, quand on y renvoie, non sans perversité, des personnes qui se rebellent en public contre une situation de domination et d’injustice20 – est, en ce sens systématique, une arme clairement anti-démocratique.
Le « ressentisme » est le concept critique que j’ai proposé dans le champ des études théâtrales et de l’esthétique pour dénoncer la systématisation, le devenir-valeur et le devenir-norme du ressenti comme unique relation possible avec une œuvre (ou autre objet) en régime postmoderne. Or, ce type de relation n’en est pas une, car elle met fin à tout débat, tout dialogue, toute relation intersubjective véritable donc, et dévalue, avant même les échanges contradictoires, voire conflictuels, que l’on pourrait mener sur elle sans violence, tout travail d’analyse de détail (assimilé à de la dissection), de commentaire critique (assimilé à de la froideur et à de la distance, alors qu’il s’agit de distanciation) et d’interprétation (assimilé à du ratiocinage ou à de l’arrogance, alors qu’il s’agit d’identification). La violence totalitaire, et la fin des relations, peuvent se fonder sur l’affect comme sur la rationalité, du moins lorsqu’on les oppose facticement, selon une perspective binariste essentialiste. La philosophe du politique Hannah Arendt le souligne clairement dans Du mensonge à la violence :
Pour réagir de façon raisonnable, il faut en premier lieu avoir été « touché par l’émotion » ; et ce qui s’oppose à l’« émotionnel », ce n’est en aucune façon le « rationnel », quel que soit le sens du terme, mais bien l’insensibilité, qui est fréquemment un phénomène pathologique, ou encore la sentimentalité, qui représente une perversion du sentiment21.
Voilà pourquoi il faut sans cesse rappeler, avec elle, qu’affect et rationalité doivent être conjugués dialogiquement dans nos pratiques de réception comme de création. La raison n’est pas le contraire de l’émotion ; c’est l’insensibilité qui l’est.
