Résumés

La pornographie est considérée aujourd’hui comme un objet culturel, de plus en plus étudié. Il existe néanmoins un manque de recherches à ce sujet en arts plastiques à l’université. En fait, la pornographie semble en premier lieu être incompatible avec l’art. Nous proposons alors d’explorer un champ porno plastique afin de démontrer l’intérêt d’explorer ces sujets dans les arts plastiques, avec parfois l’emploi d’un vocabulaire considéré comme familier.

Today, pornography is more and more studied as a cultural object, but there is a lack of those studies in visual arts in French universities. In fact, in the first place, pornography seems to be incompatible with art studies. Therefore we propose to invest an artistic and porn field to demonstrate the importance to study those fields together, with sometimes the use of vocabulary considered as informal.

Plan

Texte

La question pornographique à l’université et ailleurs

La pornographie est un genre cinématographique selon les classifications du Centre National du Cinéma et de l’image animée. Elle désigne la catégorie « X », qui intègre aussi les films qui incitent à la violence1. Cette classification « X » vise, depuis sa création, à protéger les mineur.es et plus largement à avertir le public sur la nature des images qu’il s’apprête à visionner au cinéma ou à la télévision. En revanche, le porno se consomme aujourd’hui principalement sur Internet. Beaucoup de vidéos sont d’ailleurs en libre accès, sans contrôle d’âge strict – ce qui suscite souvent la polémique et la volonté d’interdire ou de contrôler de la part de l’Arcom (l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) ces sites web en France2. Nous distinguons (sans dissocier) effectivement ces termes en fonction de leurs usages et de leurs définitions, comme nous le verrons plus loin. Le porno, en tant que contenus audiovisuels représentant des scènes sexuelles plus ou moins hard, que nous retrouvons aujourd’hui principalement sur le web, est ancré dans le monde contemporain. Nous considérons la pornographie davantage comme un terme-parapluie3 qui contient des objets aussi bien porno qu’érotiques, obscènes, dans un champ plus large que celui des seules vidéos X en ligne. Cela nous permet d’étudier dans cet article des créations à la croisée des arts visuels, de la musique et du porno.

Au-delà de l’aspect juridique, l’usage du porno sur Internet fait aujourd’hui l’objet de recherches culturelles, médiatiques, sociologiques. Nous pensons, entre autres, à l’étude de Florian Vörös concernant « La valeur des plaisirs pornographiques en ligne » dans laquelle le sociologue questionne les processus de valorisation et de dévalorisation du porno dans la construction de la masculinité4. Et en effet, le porno en tant qu’industrie audiovisuelle importante5 a un impact considérable sur nos sociétés6, en particulier sur nos désirs, sur nos regards, et doit donc être considéré comme un objet culturel digne d’intérêt. Le porno à l’université s’est alors fait une petite place, mais ce phénomène reste marginal dans les recherches en arts et en particulier dans les recherches-créations. Par exemple, les mots clés « pornographie » et « art » dans le Sudoc renvoient seulement à quatorze thèses soutenues depuis 1986, dont aucune en arts plastiques. Il y a clairement une non-existence de la pornographie dans cette discipline. Ce n’est néanmoins pas très étonnant : le porno est considéré comme de mauvais goût, comme la face obscène de la culture7. Il est même présenté comme un état limite non seulement du corps de l’hardeur.euse, mais aussi de l’art, qui deviendrait alors seulement un objet marchandable. Du fait de son apparent caractère superficiel et artificiel, le porno empêcherait toute imagination et rendrait impossible l’interprétation d’une œuvre – à l’inverse de l’érotisme.

Il y a néanmoins des distinctions implicites entre les termes pornographie, porno, érotisme, obscène, qui sont d’ailleurs souvent politiquement orientées8. Alors que l’érotisme est artistique et stimule l’imagination, la pornographie pose quant à elle un problème social et sanitaire. Il est également aisé de définir la pornographie vis-à-vis de l’obscène car ce dernier était une catégorie de censure au XIXe siècle9. Dans tous les cas, les divers.es chercheur.es qui se sont intéressé.es à ces différences restent tout de même dans la confusion – les définitions de tous ces mots ne sont jamais tout à fait consensuelles10. Les termes sont presque interchangeables car nos rapports à la sexualité et à l’érotisme ne sont jamais fixes, ils dépendent des histoires et des contextes11. La pornographie, si elle est employée en philosophie comme un concept très attaché à son étymologie pornographein (« écrit sur la prostitution ») – autrement nous délégitimerions notre recherche ou nous-mêmes12 –, elle est pensée dans les queer media studies dans un champ plus élargi, jusqu’aux sites et applications de rencontre par exemple13. Bien que la pornographie soit étudiée dans quelques disciplines, elle continue à être associée à l’immoralité, à l’impudeur et à l’obscénité. Le porno, quant à lui, désigne sans détours le contenu pour adultes sur Internet. Il fait partie du langage courant, familier – il est plus hardcore, cochon, répugnant…populaire. Nous désirons non pas résoudre ces troubles définitionnels mais plutôt investir dans nos analyses plastiques la porosité entre ces différents termes. Les œuvres qui nous intéressent se situent justement dans cet interstice.

D’une hypocrisie érotique à une vision pornographique

Si les représentations des sexualités sont abordées dans les arts, c’est majoritairement du côté de l’érotisme – le versant positif de l’obscène. On dira alors Picasso érotique14 pour ne pas décrire sa violence, par le biais de laquelle il « casse les femmes » dans ses peintures viriles15. Parmi les multiples gravures intitulées Viols du Pablo-Minotaure, le Minotaure caressant une dormeuse (1933), lithographie qualifiée d’érotique, dépeint le double mythologique de l’artiste, qui « n’est pas méchant, loin de là, il s’amuse et souffre16» mais qui hésite en fait à tuer Marie-Thérèse Walter17. L’histoire de l’art se concentrera néanmoins davantage sur la plasticité de l’œuvre. L’érotisme, dans ce cas de figure, semble être déployé pour romantiser des horreurs – une sorte de prétexte artistique. Jean Leymarie dit par ailleurs que chaque fois que Pablo Picasso « change de femme, il change de norme, il change de vision, parce qu’il possède littéralement la femme jusque dans sa vision ; c’est lui-même qui change18. » Nous ne pouvons par conséquent que constater la « construction du voir19» à la fois des yeux de l’artiste et de sa conception des autres, des altérités, mais aussi des regardeur.ses spécialistes de l’art qui perpétuent une culture visuelle dominante20 – ici misogyne, sexiste, violente21. Cela est selon nous évocateur de ce que nous décidons de nommer une hypocrisie de l’érotisme.

Autrement, si la pornographie est évoquée dans les arts, c’est lorsque les représentations artistiques et sexuelles explicites font scandale. Ce fut d’ailleurs le cas pour Picasso, génie scandaleux, licencieux, qui dévoilait avec une prétendue authenticité ses tiraillements intimes22 mais il reste qu’il est surtout estimé comme un génie érotique. Nous pouvons cependant aussi évoquer le film et l’affaire Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh-Thi qui a été considéré comme un mauvais film avec une mauvaise intrigue23. À sa première sortie dans les salles de cinéma en 2000, Baise-moi fut en premier lieu catégorisé « X » car le CNC ne pouvait pas interdire un film aux moins de 18 ans sans cette classification. Pourtant, Despentes disait « filmer du X mais pas un X24».

Nombre de critiques ont en effet reproché aux réalisatrices de la montrer explicitement [la scène de viol collectif], avec les codes de la représentation pornographique traditionnelle, alors que les productions "de masse" font justement de la scène de viol un "classique", quasi incontournable, où le plaisir est "comme produit mécaniquement, aux dépens de tout consentement25.

Lorsque nous ne nous trouvons pas dans une fascination visuelle dominante comme ce peut être le cas pour un artiste violent, il se trouve alors que la présence du porno et de ses techniques déstabilise le caractère esthétique d’une œuvre. Elle nuit à l’art. Elle parasite le statut de la production d’un.e artiste en mettant en lumière, notamment avec l’affaire Baise-moi, les enjeux entre fiction et réalité, censure et droit des œuvres. Nous ne savons plus sur quoi porter notre jugement moral et de goût : est-ce de l’art ou un film de cul26 ?

Pourtant, si elle nous apparaît désormais en tant que trouble de la représentation, la pornographie semble au contraire se défaire de bon nombre de jugements, comme dans la série d’œuvres Made in Heaven de Jeff Koons (1989-1991) : « [Cette œuvre] se voulait l’affirmation d’un au-delà du jugement dans le domaine de la sexualité et de sa représentation, aussi "vulgaire" fût-elle27. » Ce qui est intéressant dans cet ensemble d’œuvres de l’artiste, c’est que lorsqu’elles furent exposées en 1991 à Manhattan, ce n’est pas tant le caractère sexuel de la pornographie qui contraria les critiques modernes, mais plutôt son caractère marchand28. L’œuvre, qualifiée négativement de kitsch dans sa globalité, fait aussi sans aucun doute écho à l’esthétique pornographique souvent dévaluée comme telle. Ce parallèle est d’autant plus pertinent du fait que les photographies de Made in Heaven avec Ilona Staller ont été prises par le photographe de porno de cette ancienne hardeuse (La Cicciolina), et selon les codes du X. En effet, les divers objets de la série font se côtoyer le goût populaire et l’art élitiste, avec par exemple Michael Jackson and Bubbles – le chanteur adoré par le peuple en une porcelaine dorée. Puis, tout simplement, la pornographie, en ce qu’elle est une menace pour la culture, rentre en collision avec le monde de l’art où la sexualité est habituellement présente de façon secondaire comme « un faire-valoir du réalisme29». Les photographies Manet et Manet Soft représentent bien cette rencontre : avec la référence artistique à Olympia de Manet, Ilona Staller trouble les codes visuels habituels reconduits par le regardeur sur le modèle féminin avec les techniques porno. Dans Made in Heaven, la pornographie est certes l’objet comme marchandise mais aussi et surtout le sujet et la structure principale de l’œuvre.

Il faut admettre qu’encore une fois, nous avons affaire avec Made in Heaven à un art porno que nous pourrions peut-être qualifier de mainstream, en tout cas à une représentation normative sexuelle, cishétérosexuelle. C’est ce qui caractérise cette œuvre – sa banalité. Il reste que c’est une des raisons pour lesquelles l’artiste Cindy Sherman produira les Sex Pictures (1992). Si les poupées d’Hans Bellmer se reconfigurent par le biais du/de son désir30 – qu’on dira tout aussi construit que la vision – les poupées de Sherman, elles, triturent l’imagerie pornographique (qui normalement excite) en créant littéralement des béances, des combinaisons et déconstructions qui dévoilent les structures du regard et du pouvoir sur les corps, particulièrement sujets à la censure à son époque31. Pour Untitled # 250, Dominique Baqué souligne le fait que l’association du masque de la « vieille femme » avec le « ventre enceint » et la vulve déféquant est révulsive32. Nous dirions plutôt que cette photographie tricophile33 est dérangeante en ce qu’elle est pornographique de par la posture lascive du mannequin fabriqué.e qui nous attend et nous regarde, tout comme Olympia et Ilona Staller, alors que l’œuvre ne suscite aucune excitation. Celle-ci est, en tout cas en notre corps de chercheur.se, absente car le mannequin n’a pas été façonné.e par le désir de l’artiste ou façonné.e pour que l’on se masturbe – ce qui est le cas a contrario pour une vidéo de cul que l’on trouve sur Internet. La Sex Picture est façonnée pour rendre intelligible cette machination.

Sinon, du côté de l’art ultra contemporain, nous pouvons citer d’autres exemples allant plus ou moins dans le sens d’un art qui fait du porno, avec par exemple Lazare Lazarus. Ce dernier se situe plutôt du côté d’un porno pédé34, botanique, alternatif sinon post-porn35, notamment avec sa vidéo Bouches du Rhône autoproduite avec un ex-amant36. Nous avons affaire à une vidéo très simple dans laquelle nous pouvons voir les deux amants se scruter, se toucher, tout au long d’une traversée de divers lieux en bord de mer. L’ambiance de la vidéo est calme, les plans se succèdent lentement, rythmés par un fond sonore paisible dans lequel nous entendons les gémissements des deux hommes et la voix de l’artiste qui décrit poétiquement le paysage marseillais. Ici il n’est pas question de trituration d’une visualité pornographique normative mais de l’élaboration d’un propre récit et d’un monde porno(graphique) personnel et plastique. Bouche du Rhône rappelle sans aucun doute les dessins de l’artiste, qui s’inspirent également des paysages de calcaire, d’agaves, dans lesquels se déroulent, coulent des rivières de foutre. Nous nous trouvons dans ce travail dans une écologie queer débordante d’envies37. À ce titre, nous pouvons aussi évoquer le travail de Tom de Pékin, entre archive et cruising38, qui figure les mémoires de ces rencontres – tantôt dans des couleurs vives qui font vibrer les fantômes dans leurs environnements, tantôt obscurcies et presque effacées dans les noirs des dessins.

Bon nombre d’artistes, comme Lazare Lazarus ou Tom de Pékin, produisent des œuvres plus ou moins sexuellement explicites mais il s’avère, nous l’avons dit, que l’étude universitaire de ces œuvres d’un point de vu pornographique et non érotique est peu présente (pour ne pas dire quasiment absente) dans les arts plastiques. Les arts visuels sont pourtant un terrain pertinent pour ces représentations-là, pour reconduire les regards et ses normes, expérimenter et/ou représenter d’autres codes visuels, culturels, sociaux, puis jouer des représentations pour raconter des histoires aussi bien collectives qu’intimes. Il s’agit donc de se défaire de l’idée que la pornographie/le porno n’est pas un objet culturel, qu’il parasiterait l’art, la culture dite élitiste.

L’usage du porno comme extravagance artistique

Au-delà du fait que le porno n’est pas pris pour ce qu’il est dans les analyses plastiques, visuelles, il y a aussi, selon nous, des œuvres ou des phénomènes culturels laissés pour compte. Nous ne sommes pas du tout musicologues ou expert.es de Till Lindemann39, célèbre chanteur du groupe Rammstein, mais nous aimerions nous attarder sur les productions de cet artiste, en particulier sur Platz Eins. C’est une musique de son album solo F & M dont le clip est sorti en février 202040. Notre attention se porte – en dépit du clip officiel de Platz Eins disponible gratuitement sur YouTube – en particulier sur son vidéoclip non censuré, payant mais disponible sur Visit-X, un site porno allemand. Ce que nous trouvons relevable avec ce vidéoclip, c’est le fait que la version non censurée soit disponible sur un site X, chose qui semble être assez peu commune. Il y a, encore une fois, un trouble semé entre la vidéo musicale et la vidéo porno, amalgamant alors deux univers de prime abord distincts. L’œuvre oscille entre le divertissement audiovisuel, musical, et un potentiel onanisme.

Le seul autre exemple similaire que nous avons en tête est celui du rappeur français Vald qui, pour sa chanson Selfie, a sorti trois vidéoclips différents. Deux versions sont disponibles sur YouTube. La version #1 est très soft, sans sexe explicite, avec un couple hétérosexuel qui se promène en ville, se séduit. Les images sont très édulcorées et les plans amusants, Vald jouant le troubadour derrière elleux avec sa guitare. La version #2 laisse plus la place aux ébats de Nikita Bellucci et Ian Scott, les deux acteur.ices porno et protagonistes des vidéos de Selfie. Dans cette deuxième version, nous ne voyons pas précisément les scènes qui se déroulent derrière Vald ou bien dans des écrans de fumée. Le vidéoclip est plus sombre, la lumière violette, et Vald prend cette fois-ci véritablement la place du rappeur. Nikita Bellucci crée des interactions avec lui en lui léchant l’oreille et en défaisant sa cravate. Nous avons plus affaire à ce que nous pouvons attendre d’un clip de rap. La version #3 de Selfie, comme pour Platz Eins, est disponible sur un site porno (xHamster). Dans cette dernière version, Vald filme parfois les scènes avec son téléphone, ce qui fait du clip un film X à l’esthétique quelque peu amateure/fait-maison – une catégorie populaire pour son aspect authentique, plus humain et à l’apparence intime41. Nous entendons aussi Nikita Bellucci gémir très fort, avec des gros plans typiques du cinéma porno dans une ambiance tamisée. Ce clip offre une plus grande visibilité sur ce qui est en train de se passer, avec des détails, malgré la mauvaise résolution donnée par le site web. Une autre caractéristique pornographique forte de ce vidéoclip X est qu’il finit sur un money shot.

Pour revenir à Till Lindemann et Platz Eins, la vidéo est tout à fait différente du style proposé par Vald. L’ambiance est beaucoup plus étrange. Les actrices portent la plupart du temps un masque du visage du chanteur. Parfois ces masques saignent ou les visages sont recouverts d’un maquillage blanc. Les scènes de cul sont quelquefois absurdes comme une scène où une femme suce Till Lindemann dont le pénis troue un livre. Ou alors, le chanteur rit lorsqu’il pénètre une autre femme avec une fuck machine. Son maquillage à ce moment-là n’est pas sans rappeler celui d’un clown. À un autre moment il se suce le pouce, nous ne sommes plus du tout dans un porno hétérosexuel mainstream (on frôle le fétichisme des couches42). Aussi, il cogne la tête de l’une des actrices sur le mur, la jette sur un fauteuil – une violence quelque peu perturbante et vraisemblable, sachant que Lindemann a été accusé de prédation, d’agressions sexuelles et de soumission chimique43.

En tout cas, le parti pris de ces artistes de produire une vidéo X pour leur musique n’est pas anodin. Relèverait-ce de ce que Linda Williams nomme « on-scenity44» soit l’hyper-visibilité des représentations sexuelles (notamment via Internet) mais qui dans le même temps, paradoxalement, permet de conserver le caractère obscène des images que nous étudions ici ? Il y a, selon nous, clairement un jeu de leur part avec l’imagerie pornographique afin, sans aucun doute, de provoquer, mais aussi (et surtout) de grossir le trait de leur art et des rôles qu’ils incarnent. Effectivement, lorsque nous regardons les vidéos (X) des deux artistes, nous restons dans leurs univers musicaux et stylistiques respectifs. C’est exactement le même processus constaté chez d’autres artistes qui ne font pas de porno en premier lieu, comme Jeff Koons. Les codes et techniques pornographiques chez ce dernier lui ont permis d’incarner et de représenter ce qu’il y a de plus naturel et d’artificiel dans la sexualité de « M. et Mme Tout-le-monde45».

Læ porno(graphie) comme trouble dans la recherche

Aujourd’hui, le corps, largement étudié à l’université depuis plusieurs décennies, est « un outil d’investigation formelle et esthétique46». La pornographie et ses représentations des sexualités (avec le porno en l’occurrence) ne peuvent, selon nous, que participer à une recherche plastique, visuelle, de ces corps. Que ce soit ceux des autres que nous voyons, mais aussi les nôtres, en tant qu’artistes et chercheur.ses. Nous n’interrogeons que rarement nos corps et ce que ces images X nous procurent, nous permettent de faire47.

Quoi qu’il en soit, nous avons vu que ce type de recherches est nécessaire pour questionner, souligner l’interchangeabilité des termes porno/pornographie/érotisme/obscène, notamment vis-à-vis de certaines œuvres dont nous ne voulons pas totalement admettre qu’elles sont produites en partie par cette « construction du voir » dominante et occidentale, de l’artiste violeur, violent, éphébophile48 comme c’est le cas pour Picasso par exemple. Autrement, nous employons peu le terme de porno pour décrire des œuvres, à moins qu’elles fassent scandale, de Baise-moi à Made in Heaven, ou même aux Sex Pictures de Sherman qui sont sans cesse comparées aux poupées de Bellmer dans un fantasme érotique artistique49. Le trouble pornographique semble permanent, brouillant les frontières entre les genres (porno/arts) et ce malgré les intentions artistiques ou non. Ce trouble permet néanmoins à d’autres artistes d’en jouer. Il est nécessaire d’étudier, d’interpréter ces parcours et œuvres artistiques dans une inventivité interdisciplinaire, qui est selon nous incitée par la pornographie-parapluie que nous avons précédemment définie.

Note de fin

1 Centre National du Cinéma et de l’image animée, « Visas et classifications », consulté le 25/02/2024, URL : https://www.cnc.fr/professionnels/visas-et-classification/activite-de-la-commission-de-classification

2 Déclic numérique, « Pourquoi les sites pornographiques vont devoir demander leur carte bancaire aux internautes », émission de Radio France, consulté le 11/11/2024, URL : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/declic-numerique/declic-numerique-du-dimanche-13-octobre-2024-8478011

3 Nous évoquerons à la fin de cet article le terme de « pornographie-parapluie ».

4 VÖRÖS, Florian, « La valeur des plaisirs pornographiques en ligne », RESET [en ligne], 8 | 2019, mis en ligne le 01/06/2019, consulté le 18/10/2024. URL : https://journals-openedition-org.gorgone.univ-toulouse.fr/reset/1315

5 Voir WILLIAMS, Linda, « Porn Studies : Proliferating Pornographies. On/Scene : An Introduction », in WILLIAMS, Linda (dir.), Porn studies, Durham and London, Duke University Press, 2004, p. 1-2.

6 Ibid, p. 5. L’autrice parle de son point de vue étasunien avec l’explosion du porno sur Internet à partir des années 1990, mais cela nous semble applicable en France et toujours à l’heure actuelle – et même davantage.

7 C’est le constat de Florian Vörös dans son étude « La valeur des plaisirs pornographiques en ligne », art.cit., lorsque l’homme à haut capital culturel cherche à se distinguer du porno (processus de dévalorisation). Voir aussi REGAZZONI, Simone, « La chose porno – ou le corps impropre », Rue Descartes [en ligne], 2013 | 3, consulté le 29/09/2024. URL : https://shs.cairn.info/revue-rue-descartes-2013-3-page-124?lang=fr#re2no2

8 MCDOWALL, Joseph J., « Erotic, Pornographic, or Obscene : Factors Influencing the Perception of Photographs of the Nude », Empirical Studies of the Arts [en ligne], mis en ligne le 01/06/2008, consulté le 14/10/2024. URL : https://doi-org.gorgone.univ-toulouse.fr/10.2190/EM.26.1.g

9 Ibid., et VÖRÖS, Florian, « La régulation des effets de la pornographie », Hermès, La Revue [en ligne], mis en ligne en 2014, consulté le 14/10/2024. URL : https://shs-cairn-info.gorgone.univ-toulouse.fr/revue-hermes-la-revue-2014-2-page-124?lang=fr

10 MCDOWALL, Joseph J., art. cit., en fait un inventaire non exhaustif : « Numerous writers from many different perspectives have attempted to define the terms erotic, pornographic, and obscene but the resultant descriptions can be complex, obscure, and confusing. »

11 DAMIEN-GAILLARD, Béatrice, VÖRÖS, Florian, « Du discours au dispositif. Penser la fabrique médiatique des sexualités », Réseaux [en ligne], mis en ligne en 2023, consulté le 26/10/2024. URL : https://shs.cairn.info/revue-reseaux-2023-1-page-9?lang=fr#s1n5

12 WILLIAMS, Linda, citée par VÖRÖS, Florian, « Le porno à bras-le-corps », VÖRÖS, Florian (dir.), Cultures pornographiques, Anthologie des porn studies, Paris, Éditions Amsterdam, 2015, p. 7.

13 Id.

14 CLAIR, Jean, et al. (dir.), Picasso érotique, Galerie nationale du Jeu de Paume, Musée des Beaux-arts, Museum Picasso, Paris, Réunion des musées nationaux, 2001.

15 Beauzac, Julie, « Picasso, séparer l’homme de l’artiste présentée par Julie Beauzac, podcast Vénus s’épilait-elle la chatte ?, consulté le 10/11/2024, URL : https://open.spotify.com/episode/5Sh7dHYji40paZ98dTLdDm?si=cb7fde6700194418

16 BAER, Brigitte, « Début 1933. Le sculpteur et sa sculpture. Et puis le modèle », in CLAIR, Jean et al. (dir.), Picasso érotique, op.cit., p. 104.

17 Philipps, « Pablo Picasso », consulté le 12/11/2024, URL : https://www.phillips.com/detail/pablo-picasso/NY030624/6

18 LEYMARIE, Jean, cité par CLAIR, Jean, « Leçon d’abîme », in CLAIR, Jean et al. (dir.), Picasso érotique, op.cit., p. 14.

19 ALONSO GÓMEZ, Sara, MARTIN, Julie, « Économie des corps regardés et dominés dans le marché des visibilités », Contre-visualités, Écarts tactiques dans l’art contemporain, Toulouse, Éditions Lorelei, coll. « Frictions », 2022, p. 24-25.

20 Id.

21 BRYSON, Norman, cité par ALONSO GÓMEZ, Sara, MARTIN, Julie, « Le tournant visuel : une problématisation du regard », Contre-visualités, Écarts tactiques dans l’art contemporain, ibid., p. 39 : « Entre la rétine et le monde s’insère un écran de signes, un écran composé de tous les multiples discours sur la vision construits dans l’arène sociale. »

22 Nous faisons ici toujours référence au catalogue d’exposition Picasso érotique, op.cit.

23 SIMONIN, Damien, « Définir la pornographie : le cas de Baise-moi (France, 2000) », informations relatives à la journée d’étude La pornographie en France, XIXe-XXe siècle, Guyancourt, France, mai 2011, mis en ligne le 18 avril 2012 par l’auteur, non paginé, consulté le 13/04/2020. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00688905/document

24 FLECKINGER, Hélène, « "Un crime de lèse-phallus" : Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, film guerrier pour une révolution féministo-porno-punk », in Inter, Art actuel, n°112, « SEXES à bras-le-corps », Québec, Les Éditions Intervention n°112, sous la direction de Claire Grino, 2012, p. 56.

25 Ibid., p. 57. Les propos entre guillemets sont ceux d’Elsa Dorlin, citée par l’autrice.

26 À quelques reprises dans l’article nous utilisons un langage qualifié de familier (« cul », « porno »…). Cela se justifie en particulier par notre positionnement, à partir duquel nous souhaitons revaloriser la place du porno perçu pourtant comme la « face obscène de la culture », de l’art. Il serait alors contradictoire de notre part de rejeter un certain type de vocabulaire.

27 DE SUTTER, Laurent, « Candide à New York », Pornographie du contemporain, Bruxelles, Éditions de La Lettre volée, coll. Palimpsestes, 2018, p. 27.

28 DE SUTTER, Laurent, « Haro sur les eighties », ibid., p. 7.

29 DE SUTTER, Laurent, « Cul et modernité », ibid., p. 9.

30 BAQUÉ, Dominique, « "On ne sait pas ce que peut un corps…" », Mauvais genre(s), érotisme, pornographie, art contemporain, Paris, Éditions du Regard, 2002, p. 151 et p. 154.

31 MoMA, « Eva Respini – Will the Real Cindy Sherman Please Stand Up ? », consulté le 12/11/2024, URL : https://www.moma.org/momaorg/shared/pdfs/docs/learn/courses/Respini_Will_the_Real_Cindy_Sherman_Please_Stand_Up.pdf

32 BAQUÉ, Dominique, « "On ne sait pas ce que peut un corps…" », Mauvais genre(s), érotisme, pornographie, art contemporain, op.cit., p. 155.

33 La.e mannequin se prélasse sur des tas de cheveux.

34 Terme perçu communément négativement (une insulte), il est réemployé par certain.es membres de la communauté LGBTQI+ (trans, pédés, gouines) sous le prisme de la « réappropriation ». C’est le cas notamment de Lazare Lazarus.

35 Lazare Lazarus, informations relatives à la projection de vidéos post-porn dans la salle des fêtes de Gindou (festival Un genre de festival, Gindou, 13/04/2024). Notes personnelles.

36 Le film est visionnable sur FilmFreeway, Lazare Lazarus – « Bouches du Rhône », consulté le 12/11/2024, URL : https://filmfreeway.com/BouchesduRhone

37 Voir DEKEYSER, Camille, « Motif », in PERON-DOUTE, Eugénie et PICHETA Alexandra (dir.), Herbier queer, à paraître.

38 Le cruising désigne une rencontre sexuelle gay en lieu public.

39 Je remercie Camille Migeon-Lambert d’avoir partagé avec moi quelques pages de sa thèse en cours Place et fonction de la littérature et de la culture classique dans la musique métal, sous la direction de Pierre-Yves Boissau et de Frédéric Sounac. Voir aussi son article « Stéréotypes néo-romantiques de l’artiste Metal : le cas Lindemann », in PLANA, Muriel et SOUNAC, Frédéric (dir.), Identités de l’artiste, Pratiques, représentations, valeurs, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2021, p. 64-82.

40 Lindemann World, « Clip Platz Eins », lindemannworld.com [en ligne] https://www.lindemannworld.com/clips/lindemann/platz-eins Consulté le 13/11/24.

41 Voir HILLYER, Minette, « Sex in the Suburban : Porn, Home Movies, and the Live Action Performance of Love in Pam and Tommy Lee : Hardcore and Uncensored », dans Porn studies, sous la direction de Linda Williams, op. cit., p. 50 -76.

42 Une fuck machine ou sex machine est un sextoy automatique, généralement pénétrant. Le fétichisme des couches est une paraphilie dans laquelle l’individu.e désire porter une couche.

43 HuffPost, « Till Lindemann de Rammstein accusé d’agressions sexuelles : le parquet de Berlin met fin à l’enquête », consulté le 13/11/2024, https://www.huffingtonpost.fr/culture/article/till-lindemann-de-rammstein-accuse-d-agressions-sexuelles-le-parquet-de-berlin-met-fin-a-l-enquete_222348.html

44 WILLIAMS, Linda, « Porn Studies : Proliferating Pornographies. On/Scene : An Introduction », in WILLIAMS, Linda (dir.), Porn studies, op.cit., p. 3.

45 KOONS, Jeff, cité par DE SUTTER, Laurent, « Baroquisme de la pornographie », Pornographie du contemporain, op.cit., p. 24- 25.

46 O’REILLY, Sally, citée par ANDRIEU, Bernard et al., « Pour de nouveaux mondes corporels », Corps, 1 | 2011, mis en ligne en 2011, consulté le 22/10/2024. URL : https://shs.cairn.info/revue-corps-2011-1-page-13?lang=fr

47 ANDRIEU, Bernard et al., ibid.

48 Marie-Thérèse Walter avait 17 ans lorsque Picasso a fait la Suite Vollard, à laquelle appartient Minotaure caressant une dormeuse, quand lui avait 45 ans.

49 C’est le cas de BAQUÉ, Dominique, dans le chapitre « "On ne sait pas ce que peut un corps…", Mauvais genre(s), érotisme, pornographie, art contemporain, op.cit.

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Référence électronique

Camille DEKEYSER, « Porno(graphie) », Plasticité [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 04 juin 2025, consulté le 14 avril 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/1096

Auteur

Camille DEKEYSER

doctorant.e en arts plastiques, LLA CREATIS, ALLPH@, camille.dekeyser@univ-tlse2.fr