Texte

2024-2025 fut une longue année. Elle fut parsemée de doutes, de colère, de peur, de dégoût parfois. Premier sort, on se demande pourquoi ? qu’est-ce qui se passe ? Deuxième sort, que faire de cette tristesse ? Troisième sort, il ne faut pas se laisser avoir par lae sombre créature, peu importe l’apparence qu’iel puisse prendre. Quatrième sort, je sors de là.

Arrivent les Cinq Sortilèges pour Emma, avec ses répétitions des jeudis soir d’automne-hiver 2024-2025 et le froid qui rythme ces rencontres. Les répétitions soignaient une plaie que j’imaginais quelque part dans mon corps. On répétait, on répétait, et on regardait en boucle en haut à gauche le fantôme de la maison. On a, Muriel, Carole, Lucie, Christine, et moi, lancé des tas de sorts dans la Maison de la Recherche, plusieurs mois durant. Ils étaient de l’ordre de la souplesse, de l’attention, du souvenir, du rire, parfois de la fatigue. Toutes les quatre on chantait faux, on chantait juste, devant celleux qui rentraient chez elleux les jeudis soir à la Maison de la Recherche. On y restait tard, jusqu’à ce que les lumières s’éteignent. Certain·es participaient aussi à nos sorts lors des répétitions, Emma-Aileen, Raphaël, Patrick, Sandra, Aline et d’autres.

Je rentrais à mon appartement les jeudis soir en chantant haut et fort dans la rue We Float. Ce n’était plus une affaire de deuil dans la solitude. Les Cinq Sortilèges ont fait de ce poids sur ma poitrine une tristesse plus douce. Le caractère collectif de la forme évolutive, artistique du perf-opéra m’a permis de trouver un espace autre, un espace dans lequel je pouvais investir le deuil – par le chant, le mouvement, le texte, et une corde plasticienne que j’ai façonnée tout au long des répétitions.

But now we float

Take life as it comes

We float

Take life as it comes1

Une corde de fils de coton rose, de bouts de ficelles, de cheveux tressés, j’ai formé et défait les nœuds longtemps. Je n’y touche plus aujourd’hui. Elle a été achevée les 5 et 14 mai 2025, lors des représentations officielles des Cinq Sortilèges pour Emma à la Maison de la Recherche et à la Fabrique. Plein de gens étaient là pour regarder, ensemble, le fantôme que l’on partage tous.tes. Il s’incarnait dans les installations qui se construisaient dans l’espace, dans les feuilles volantes sur lesquelles étaient inscrits des mots d’Emma, dans la musique, dans les airs.

Je n’ai plus eu de sentiment de malheur avec les Cinq Sortilèges. Je me souviens souvent des mots de ma mère, des paroles vivaces. Ces mots me rappellent ceux d’Emma Bigé lorsqu’elle écrit que deuiller, c’est abandonner des parts de soi-même2. Ce n’est plus s’abandonner dans le deuil mais glisser vers d’autres chemins dans lesquels on (se) façonne de nouveau. Abandonner des parts de soi-même, ce n’est pas les rendre étrangères à soi mais les laisser agir, qu’elles coulent enfin en des lieux et moments suspendus, artistiques, collectifs.

Les jeudis soir endeuillés, cinquième sort, je me retrouve.

Note de fin

1 Paroles de PJ Harvey, « We float » [en ligne], dans Stories from the City, Stories from the Sea, Universal Island Records Ltd. A Universal Music Company, 2000. https://open.spotify.com/intl-fr/track/0FTdrBz10BKS1LI7rXAjFp?si=6accad4af23d4410. Consulté le 25/10/2025.

2 BIGÉ, Emma, « Deuiller au travers. Pertes et affects trans*espèces », Trou Noir, Revue de la dissidence sexuelle, n°2, Enjeux historiques et conflits mémoriels des sexualités dissidentes, Bordeaux, Éditions La Tempête, 2024, p. 143.

Citer cet article

Référence électronique

Camille DEKEYSER, « Les jeudis soir », Plasticité [En ligne], 7 | 2026, mis en ligne le 13 mai 2026, consulté le 08 septembre 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/1311. DOI : https://doi.org/10.66488/klyc5436

Auteur

Camille DEKEYSER

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