La mort dans l’âme, le fantôme en recherche-création

DOI : https://doi.org/10.66488/bmwl7904

Plan

Texte

La mort d’Emma Viguier, artiste-chercheuse et enseignante, a éveillé en moi des sujets longtemps restés endormis dans mon esprit. Ce sont des sujets qui sont tapis dans l’ombre des choses, des zones mystérieuses qui se révèlent à nous lorsque l’on a les yeux suffisamment ouverts – ou bien suffisamment fermés pour qu’ils se montrent. Ces choses-là sont, de prime abord, invisibles, en tout cas non visibilisées : elles font partie du monde des fantômes. Le fantôme est apparu de nombreuses fois depuis son décès, en particulier lors d’événements collectifs en son femmage1. Je pense en particulier aux deux représentations que nous avons faites des Cinq sortilèges pour Emma à la Maison de la Recherche le 5 mai 2025 et à la Fabrique le 14 mai 2025 pour le prélude à l’exposition Emma Viguier : corps & âme qui s’est déroulée du 12 novembre au 12 décembre 2025, à l’Université de Toulouse-Jean Jaurès. À tous ces événements, son fantôme était présent sous différentes formes : le « fantôme de la maison », la sorcière2, la question de la (sa) transmission, de son savoir, de son art.

À partir de ces phénomènes issus du champ du souvenir, du deuil, mais aussi de l’imagination, nous aimerions dès lors penser le fantôme et ses fantaisies en regard de la recherche-création en arts plastiques. Quelle vision peut nous inspirer ce fantôme pour penser ce jeu de l’esprit qui s’opère en tant qu’artiste-chercheur·e ? Comment notre position d’artiste-chercheur·e en arts plastiques peut-elle aussi nourrir en retour cette apparition ? Penser le fantôme peut nous amener sur des pistes de réflexion et de créations fertiles et vastes, mais nous aimerions nous concentrer ici sur deux questions : le rôle du fantôme dans un deuil collectif et créateur, puis la pensée du fantôme comme pensée vivace.

Les quelques apparitions que nous avons citées sont typiques du fantôme. Tout d’abord, il est l’apparition plus ou moins précise d’une chose surnaturelle. C’est ce qu’on imagine de lui a priori, nourri par les croyances qui existent le concernant. Le fantôme hante nos imaginaires, et ce phénomène lui est propre. Du latin classique phantasma, le fantôme est un mot proche de celui de la fantaisie, phantasia, ancien synonyme du terme « imagination ». La fantaisie désigne l’action de se montrer, le visible3. Le fantôme a donc tout à voir avec la recherche et la création, en ce qu’il concerne directement la vision, qui désigne aussi bien la perception visuelle que la projection mentale4, sinon intérieure. Le fantôme et la fantaisie évoquent ensemble l’apparition et la pensée. Néanmoins, leur relation avec l’impalpable leur permet de jouer des règles qui régissent les disciplines. La fantaisie peut en effet désigner un·e artiste qui se laisse aller à sa créativité, se portant au-delà des normes artistiques établies. En cela, le fantôme d’Emma Viguier s’est promené à la Maison de la Recherche, à la Fabrique, mais aussi au cœur de ces lignes.

Laisser des parts de nous-mêmes

Dans le cadre de cet article, nous estimons qu’il faut d’abord se défaire des a priori que nous pouvons avoir à l’égard du fantôme – en tout cas du caractère négatif qu’il dégage, de l’angoisse que suscitent ses apparitions. Le vocabulaire qui lui est associé, tel que la hantise ou la mort, fait généralement froid dans le dos. Il ne s’agit pas de contester ces effets, dans la mesure où ils constituent aussi la teneur de son monde. Nous pensons surtout que le fantôme représente une matière (in)saisissable pour la pensée. C’est en tout cas le parti pris d’Avery F. Gordon avec son ouvrage Matières spectrales, Sociologie des fantômes5 dans lequel la sociologue « compren[d] les formes modernes de dépossession, d’exploitation, de répression, et leurs effets concrets sur les personnes qui en sont les premières cibles6 » par l’analyse de faits politiques (esclavage, disparitions organisées…) et de certaines œuvres littéraires. Les formes modernes de dépossession etc., évoquées ne sont pas des matières spectrales, comme si elles étaient seulement des apparitions mentales, bien au contraire : elles sont des matières spectrales en ce qu’elles hantent notre système et nous-mêmes. A.-F. Gordon nomme ce phénomène la hantise :

La hantise produit des spectres ; elle modifie l’expérience d’être au temps et la manière dont nous séquençons le passé, le présent et le futur. Ces spectres, ou fantômes, apparaissent quand le trouble qu’ils représentent et dont ils sont les symptômes ne peuvent plus être contenus, réprimés ou préservés des regards. Tel que je le conçois, le fantôme n’est ni un invisible ni un ineffable excès. Toute l’essence – si l’on peut utiliser ce mot – réside dans le fait qu’il possède une présence réelle, qu’il réclame son dû et exige votre attention7.

L’autrice, dans son ouvrage, voit, dans la hantise, de l’horreur, parce qu’elle est toujours provoquée par une violence sociale, mais qu’à la différence du traumatisme, elle « présente la particularité de produire un ‘devoir faire’8 ». C’est sur ce devoir faire que nous voulons nous concentrer, en soulignant la plasticité de ce « faire ». Bien que Matières spectrales soit un livre de référence dans notre article, il nous semble qu’il y a des terrains artistiques à explorer pour créer d’autres types de rencontres avec les fantômes. A.-F. Gordon, dans une démarche interdisciplinaire, analyse des œuvres littéraires (de Toni Morrison et de Luisa Valenzuela) qui apportent un autre regard sur certains événements de l’histoire régissant notre système social. Ces livres lui permettent donc d’aborder autrement le phénomène marginal qu’est la hantise : « L’interdisciplinaire consiste à créer un objet nouveau, qui n’appartient à personne9. » Selon nous, l’approche de la sociologue rencontre ce que Jacopo Rasmi, d’après Erin Manning et Brian Massumi, suggère sur l’événement en recherche-création : sa signature doit être impersonnelle10. C’est l’œuvre qui indique, elle nous donne des éléments pour appréhender une ou des histoires. Ainsi, la création artistique doit être davantage mise en avant pour lire, comprendre, l’événement qu’elle fait advenir. L’œuvre fait elle-même événement dans son processus de création en ce qu’elle met en lumière (en quelque sorte) les spectres qui la, ou nous, composent.

Cinq sortilèges pour Emma est, par conséquent, habité par le spectre d’Emma. Hormis les multiples références à sa personne et à son travail présentes dans le perf-opéra, son spectre apparaît en particulier sous le prisme du deuil. Il s’agite dans tous les sens, se manifeste donc la nécessité de penser le deuil, la tristesse, dans un contexte de recherche et de création. Dans le texte « Les jeudis soir » de ce numéro, nous racontons en quoi le perf-opéra, en tant que création collective, nous a intimement accompagnée dans cette expérience terrible de la perte. Cette expérience collective du deuil s’est éclairée devant nos yeux à la lecture de l’article d’Emma Bigé « Deuiller au travers, Pertes et affects trans*espèces11 ». Tout comme la question de la hantise chez A.-F. Gordon, c’est la façon d’aborder cette problématique (le deuil), que nous avons toustes en commun, qui nous a interpellé·e. Le décès d’Emma Viguier ne peut pas être abordé comme les formes de répression et de mort de notre système, étudiées par les autrices (l’esclavage, les mort·es trans…), ce sont des choses différentes – il est plutôt question de trouver une manière de faire, une manière de voir, une façon d’appréhender la mort et le « devoir faire » qu’impose cette hantise.

Alors, on se retrouve ensemble et on s’entraîne ? Pour nous entraîner aux funérailles, Léa Rivière ne fait pas que raconter des histoires, ou danser, ou chanter. Elle distribue aussi des petites doses de sérum physiologiques. Elle dit, après tout, si j’ai besoin de me souvenir du chemin de la larme sur ma joue, c’est aussi possible d’utiliser les petites pleureuses en plastique. Pas besoin de faire comme si on savait faire ; pas besoin de faire comme si ça nous était facile, ou "naturel", ou comme si on n’avait pas besoin d’aide. Deuiller, c’est une pratique, c’est-à-dire que j’y arrive d’autant plus que je le fais. La seule chose c’est de nous laisser des occasions pour apprendre.

Se souvenir, deuiller : des arts collectifs de la transition, c’est-à-dire, des arts de fabriquer des cérémonies, des occasions d’être ensemble, plutôt que de rester seul*es dans nos coins, à partir de ce qui change, de ce qui est perdu, des sous-sols qui nous nourrissent, des composts (parfois terribles) grâce ou en dépit desquels nous perdurons. Pas seulement, donc, des arts trans* en raison des nécropolitiques brutales qui tuent les personnes trans, mais aussi ou d’abord, des arts trans* parce que transitionner, c’est apprendre à deuiller les parts de moi que j’abandonne. Chaque injection, chaque acte administratif, chaque pronom qu’on utilise dans le bon sens : une occasion de dire au revoir à qui j’ai été, de composer avec cela, de le transformer en sol (comme les corps inhumés de celleux que j’ai aimées), pour en faire la ruine sur laquelle des bouts d’autres vies pourront pousser12.

Il nous semble que ces lignes d’E. Bigé donnent un éclairage tout à fait intéressant sur le besoin de penser et de vivre le deuil collectivement. On n’a pas à porter ce poids tout·e seul·e. Les manifestations théoriques et artistiques depuis le décès d’Emma Viguier soulèvent cette question : comment apprendre à deuiller, à faire et penser avec – et surtout à partir de ce qu’elle a laissée de matériel et d’immatériel, à ses collègues, ami·es, étudiant·es. Cinq sortilèges pour Emma relève de cette expérience sensible. Tous les jeudis soir, pendant les répétitions, nous avons abandonné des parts de nous-mêmes. C’était un en-train-de-se-faire13 du concept de « devoir faire » de A.-F. Gordon : être dans l’action, apprendre un texte, à parler, à jouer, à regarder en haut à gauche lorsque le fantôme de la maison est évoqué, car nous ne savons pas, initialement, communiquer avec ce monde spectral, énigmatique, secret. L’art de la transition dont parle E. Bigé est celui des arts trans* et des deuils associés aux pertes de la communauté, mais c’est aussi, de façon plus générale, l’art d’apprendre à échanger avec nos fantômes afin de mieux se mouvoir dans l’espace-temps qui est le nôtre. D’après l’expérience que nous avons eue d’incarner la Sorcière 1 des Cinq sortilèges, il nous semble que Muriel Plana a créé une occasion, un événement de recherche-création, pour mettre en forme, en mouvement, un « art de la transition ». Le perf-opéra, s’agissant aussi bien des répétitions que les deux représentations officielles, ont engendré une faille dans l’espace-temps si nous suivons le texte d’A.-F. Gordon sur l’effet de la hantise, cité plus haut. La forme des Cinq sortilèges donne son attention à cette hantise, celle de la perte, du deuil. Elle la rend visible. Elle nous a permis de pratiquer le deuil et a fait émerger de son sein des expériences multiples, vécues et partagées. Ces expériences multiples ne concernent pas seulement le texte du perf-opéra ou sa mise en jeu, mais aussi les œuvres plasticiennes qui bourgeonnaient dans l’espace au fil des répétitions et des représentations publiques. Emma-Eileen Valcarenghi et Raphaël Pigeat ont investi la faille spatio-temporelle des Cinq sortilèges pour créer des installations dès lors vivantes. Leurs pièces, profondément matérielles, parfois molles14, se réitéraient, toujours renouvelées.

Deuiller - avec l’ours

Alors que j’étais en train d’écrire cet article, je me suis interrompue quelques dizaines de minutes pour relire l’article d’E. Bigé. Je me souvenais des grandes idées mais plus tellement des détails. J’apprends alors de nouveau, dans un passage, que « l’ours*e » est une « créature-symbole » européen qui signale le début de la période sombre, Samaïn :

[…] l’ours*e qui entre en hibernation, l’ours*e qui s’enfouit dans des lieux sans lumière pendant la longue période de repos des sols, l’ours*e qui nous apprend à honorer les forces souveraines des ancêtres qui viendront alimenter les vies de l’année à venir. – Dans la plupart des pays christianisés, Samaïn, le Jour de l’Ours*e, est aujourd’hui célébré sous le nom de Toussaint : la fête de tous les saints. L’histoire de l’invention de ce nom (Toussaint) remonte au VIIIe siècle, quand le pape Léon III passe un pacte avec Charlemagne : Charlemagne sera sacré Empereur s’il accepte de massacrer toustes les ours*es d’Europe. Telle est du moins l’histoire que raconte le mythe d’Orson et Valentin : les ours*es, puissantes divinités, occupent une place telle dans l’imaginaire européen, qu’elles se mettent en travers de la progression du Christ dans les cœurs. Pour les chasser de l’endroit, bien enfoui, où elles se logent (là très profond, dans la poitrine), la foi ne suffit pas : il faut que les ours*es disparaissent15.

Au fil des mots, je me souviens – chose qui ne s’était pas révélée à moi la première fois que je les ai lus – d’un livre, Croire aux fauves16. Emma me l’avait offert un été alors que je l’avais remarqué, quelque part sur son bureau. L’autrice, Nastassja Martin, anthropologue, fut attaquée et défigurée par un ours au Kamtchatka. Suite à cette rencontre violente, mais en même temps spirituelle17, elle rêve de lui. Elle écrit alors dans un de ces cahiers :

8 juillet 2014

Et encore ces regards qui transpercent, qui peuplent les souvenirs d’images fugaces, vibrantes. Constellation de détails qui fourmillent dans le corps ; flash de couleurs qui lui rappellent le déjà-perdu des êtres en coprésence. Fantomatique du désir propre aux forêts, aux prédateurs solitaires, à leur rage à leur fierté et à leur veille. Tension de leurs rencontres inattendues, inavouables, improbables, en devenir, pourtant. Puisque seuls ils se perdent, puisque seuls ils s’enferment, puisque seuls ils oublient. Le croisement de leurs regards les sauve d’eux-mêmes en les projetant dans l’altérité de celui qui fait face. Le croisement de leurs regards les maintient en vie.

La rencontre violente entre Nastassja Martin et l’ours*e est un face à face animiste, gueule à gueule, où les âmes des deux êtres se regardent, regardent leur for intérieur. Cette rencontre est un « événement-ours18 » en ce qu’il est caractéristique, mais surtout parce que l’événement, nous l’avons indiqué, n’appartient à personne – pas à quelqu’un·e en particulier :

L’événement est le synonyme même de la différence, l’inouï qui surgit dans le temps. Son étymologie est a priori étonnante : il est issu du verbe latin evenire qui signifie premièrement ‘avoir comme résultat’ et qui ne contient pas le trait sémantique d’inattendu. […] Pour autant, le terme cristallise aujourd’hui la réflexion conceptuelle sur la question de la possibilité, la limite d’un phénomène qui ne devrait pas avoir lieu mais qui, pourtant, advient : ‘Il convient de rappeler qu’un événement suppose la surprise, l’exposition, l’inanticipable’, précise Jacques Derrida. La notion d’événement s’impose dans la seconde partie du XXe siècle en philosophie : il permet de penser le développement d’une philosophie rénovée, devant une crise du sujet, de la rationalité et de la métaphysique. […]19.

L’événement est une chose qui déborde, nous dépasse20. Il induit une métamorphose, comme celle de N. Martin qui devient femme-ourse (miedka). L’événement est en lui-même cette métamorphose, qui a lieu. Il est « en devenir ». Il est la rencontre entre l’intériorité et l’extériorité, le subjectif et l’objectif : « Cette expérience dépasse par conséquent le caractère inconcevable et stupéfiant de la blessure et de la défiguration ; elle crée du lien là où l’on pourrait ne voir qu’une béance de sens21. » Il est tout à fait pertinent de parler de lien plutôt que de sens dans le cadre d’un événement ; l’anthropologue explique investir la liminalité, dans laquelle elle se trouve depuis la rencontre avec l’ours, plutôt que d’essayer d’installer son individualité dans les sens ou les symboliques que nous pourrions donner à l’événement-ours22. Elle habite un entre-deux quasiment innommable. Cet entre-deux est ce lien entre des choses différentes qui se soutiennent dans leur altérité, car ce qu’iels ont en commun est, par exemple, le regard23 et la bouche, la gueule. Ce lien est aussi celui entre les vivant·es, nous et les autres êtres. L’événement déborde, Croire aux fauves, c’est aussi croire au trouble24. N. Martin a dû, sans aucun doute, abandonner des parts d’elle-même. Elle est devenue autre chose, quelqu’une d’autre (miedka en l’occurrence). Un lien se dessine entre l’ours qui hante les rêves de cette dernière et le deuil collectif que nous avons pratiqué avec Cinq sortilèges pour Emma.

Le chagrin est un chemin. Il nous amène à comprendre que nos vies et nos morts sont entremêlées, que nous les partageons. Les êtres humains en tant qu’ils participent et appartiennent à ce tissu de pertes doivent être en deuil-avec. Sans perpétuation du souvenir, nous ne pouvons apprendre à vivre avec les fantômes et, donc, nous ne pouvons penser25.

Ce « deuil-avec » de Donna Haraway entre aussi en résonance avec l’évocation par Emma Bigé des arts trans* en lien avec les autres pertes provoquées par notre système capitaliste, colonisateur et patriarcal, comme les escargots, êtres aussi de l’entre-deux26. Ils se suivent grâce aux traces de leur bave ; alors, l’autrice se demande : « Est-ce que je sais faire ça moi aussi ? Trouver les ancêtres qui ont laissé derrière elleux les traces dans lesquelles je pourrais me couler27 ? » Suivre les traces d’un fantôme est alors certes, deuiller-avec, mais aussi « se laisser instruire par l’événement et […] créer à partir de lui28». Cinq sortilèges pour Emma est un événement qui déborde, un fantôme qui plane, qui flotte dans l’air. Penser et créer à partir de cet événement permet dès lors une pratique du deuil, une compréhension de la perte certes, mais il permet aussi de renouveler une pratique de recherche-création. Nous l’avons vu, l’événement, en particulier en recherche-création, n’appartient à personne en particulier. Comprendre cela rend possible de s’emparer d’un événement sans qu’il fusionne avec sa propre personnalité. Comprendre que la hantise n’est pas la mienne seulement, mais une sorte de voile qui se superpose à notre monde d’humain.es, qui me saisit autant que d’autres. Le perf-opéra est une création trouble – déjà dans la cohabitation de différentes formes artistiques (théâtre, arts plastiques, musique) mais aussi dans le fait d’apprendre à faire-avec (« devoir faire » pour A.-F. Gordon, deuiller-avec pour D. Haraway, arts trans* pour E. Bigé), à créer à partir de la hantise. Laisser des parts de nous-mêmes suppose donc une pratique et une pensée en mouvement. La mort dans l’âme, dans des « présents épais », obscurs, la recherche-création est le terrain de « futurs encore possibles29 ». La recherche-création nous permet d’aborder nos fantômes, de parler avec elleux, tout cela en alimentant nos idées, nos œuvres, nos travaux. Les fantômes nous apprennent à appréhender le monde sous le prisme de la superposition du temps, du souvenir, et de l’espace, entre monde des vivant·es et monde des mort·es.

Note de fin

1 Terme utilisé pour féminiser (dans une perspective féministe) celui d’hommage.

2 Le fantôme de la maison est celui qui apparaît dans le texte du perf-opéra de Muriel Plana, Cinq sortilèges pour Emma. L’apparition de la sorcière y est également présente à travers plusieurs personnages, notamment les Sorcières 1, 2 et 3. Emma Viguier s’intéressait aux pratiques sorcières.

3 Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), « fantaisie », cnrtl.fr, [en ligne] https://www.cnrtl.fr/definition/fantaisie Voir aussi le Dictionnaire Littré, « fantaisie », littre.org [en ligne] https://www.littre.org/definition/fantaisie Consultés le 01/12/2025.

4 CNRTL, « vision », cnrtl.fr [en ligne] https://www.cnrtl.fr/definition/vision Consulté le 02/12/2025.

5 GORDON, Avery F., Matières spectrales, Sociologie des fantômes, Montreuil, Éditions B42, coll. « Culture », 2024.

6 GORDON, Avery F., « Introduction », ibid., p. 13.

7 Ibid., p. 14.

8 Ibid.

9 GORDON, Avery F., « Sa forme à elle, et sa main à lui », Matières spectrales, ibid., p. 23.

10 RASMI, Jacopo, « Préface, Manuel d’immédiation », dans MANNING, Erin, MASSUMI, Brian, Pensée en acte, Vingt propositions pour la recherche-création, Paris, Les Presses du réel, coll. ArTeC, 2021, p. 19.

11 BIGÉ, Emma, « Deuiller au travers, Pertes et affects trans*espèces », Trou noir, Revue de la dissidence sexuelle, n°3, « Enjeux historiques et conflits mémoriels des sexualités dissidentes », Bordeaux, Éditions La Tempête, 2024, p. 125-145.

12 Ibid., p. 142-143.

13 J’emprunte ce terme à MANNING, Erin, MASSUMI, Brian, « 0. Pratiquer la critique immanente », Pensée en acte, Vingt propositions pour la recherche-création, op.cit., p. 37.

14 Nous décrivons ici plastiquement les installations, mais nous faisons aussi référence à un ouvrage qu’Emma Viguier a co-dirigé, La Dynamique du mou, sous la direction de Céline Cadaureille et Emma Viguier, Toulouse, Presses Universitaires du Midi, coll. L’Art en œuvre, 2016.

15 BIGÉ, Emma, « Deuiller au travers, Pertes et affects trans*espèces », Trou noir, Revue de la dissidence sexuelle, n°3, op.cit., p. 138-139.

16 MARTIN, Nastassja, Croire aux fauves, Paris, Éditions Verticales, 2019.

17 L’anthropologue est devenue, suite à l’accident, miedka, terme qui désigne les personnes « marquées par l’ours ». Elle est maintenant « moitié humaine, moitié ours ». MARTIN, Nastassja, « Automne » (note de bas de page), ibid., p. 35.

18 Voir BOUCHEREAU, Marie, « Croire aux fauves de Nastassja Martin : l’exigence de ‘comprendre plus loin’ », Elfe XX-XXI [En ligne], 11 | 2022, mis en ligne le 28 décembre 2022, consulté le 11 décembre 2025. http://journals.openedition.org/elfe/4821

19 Ibid.

20 Voir l’émission Par les temps qui courent « Nastassja Martin : ‘Il faut repenser le vivant qui est lui-même en train de se repenser’ » [En ligne], présentée par Marie Richeux, diffusée le 19 mars 2020, France Culture. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/par-les-temps-qui-courent/nastassja-martin-il-faut-repenser-le-vivant-qui-est-lui-meme-en-train-de-se-repenser-5829027 Consulté le 11 décembre 2025.

21 BOUCHEREAU, Marie, op. cit.

22 Par les temps qui courent « Nastassja Martin : ‘Il faut repenser le vivant qui est lui-même en train de se repenser’ », op.cit.

23 Aussi bien dans son livre Croire aux fauves que dans l’émission Par les temps qui courent, Nastassja Martin explique que, si l’ours l’a attaquée au visage, c’est qu’elle l’a regardé dans les yeux. Les ours n’aiment pas faire face à eux-mêmes.

24 Nous faisons ici référence à HARAWAY, Donna J., Vivre avec le trouble, Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2020.

25 HARAWAY, Donna J., « Une pensée tentaculaire », ibid., p. 72.

26 BIGÉ, Emma, « Deuiller au travers, Pertes et affects trans*espèces », Trou noir, Revue de la dissidence sexuelle, n°3, op.cit., p. 129-131. L’escargot est animal et minéral, mâle et femelle, pied et estomac.

27 Ibid., p. 131.

28 DESPRET, Vincianne, citée par HARAWAY, Donna J., « Une pratique curieuse », Vivre avec le trouble, op.cit., p. 282.

29 Ibid, p. 285.

Citer cet article

Référence électronique

Camille DEKEYSER, « La mort dans l’âme, le fantôme en recherche-création », Plasticité [En ligne], 7 | 2026, mis en ligne le 23 mars 2026, consulté le 06 septembre 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/1226. DOI : https://doi.org/10.66488/bmwl7904

Auteur

Camille DEKEYSER

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