Introduction : le Laboratoire In Cookies Project, déborder des cases et des fonctions qui nous sont assignées

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Texte

À la fin d’un chantier d’artisans, une œuvre commune et une forme définitive sont fixées qui peuvent être rendues publiques1. Tel n’est pas le cas avec le projet In cookies project. Ce n’était pas un chantier de création de spectacle ; néanmoins, l’exigence qui a été portée a rendu possible une pluralité de formes abouties nées souvent du croisement entre protocoles et « rencontres imprévisibles »2, comme nous essayons de le restituer dans ce numéro de la revue Plasticité, avec le choix que nous avons fait de matériaux, de process et de résultats. Un chantier de textilité3 ? (Marie-Laure Hée)

L’avant « In cookies Project » : une journée d’études « Existe-t-il des lieux pour chercher en dehors de toute contrainte de production ? »

J’ai participé à « In cookies Project » en tant que maître de conférences en Études Théâtrales membre du laboratoire LLA-CREATIS et également en tant que responsable du Master Écriture dramatique et création scénique du département Art&Com de l’Université Toulouse Jean Jaurès. Mon intérêt pour ce projet trouve son origine dans une journée d’études du laboratoire LLA-CREATIS intitulée « Existe-t-il des lieux pour chercher en dehors de toute contrainte de production ? »4, journée qui était la continuité de la journée d'études « Critères et valeurs 2 : nouvelles écritures scéniques. Écrire, mettre en scène, programmer »5. Ces deux journées s’inscrivent dans le Programme « Approches esthétique et politique du corps dans la littérature et les arts » de l’axe du laboratoire LLA-CREATIS intitulé « Dispositifs artistiques et enjeux de société ». Lors de ce temps de réflexion coorganisé par le laboratoire LLA-CREATIS et le Pavillon Mazar-Laboratoire permanent des arts de la scène, nous avons mené une réflexion croisée, pratique et théorique, entre pédagogie, recherche et création, sur les lieux propices à la recherche en théâtre en dehors de toute contrainte de production d’un objet scénique. Nous avons imaginé cette journée comme un espace de dialogue entre des directeurs et des programmateurs issus tant de CDN, de scènes conventionnées que de lieux plus alternatifs, des chercheurs, des artistes et des étudiants afin d'interroger l'accompagnement de la recherche-création et le renouvellement des formes, son financement et son ouverture au public. Nous avons interrogé plus spécifiquement les caractéristiques –architecture, conditions d’accueil, fonctionnement des équipes d’accueil, normes de sécurité, etc.– qui font qu’un lieu rend possible ou non la recherche-création. Nous avons pensé à la fois des espaces d’expérimentation et de pratique, ainsi que des espaces de dialogue et de réflexion mêlant différents actants du théâtre. Nous avons interrogé ces lieux (laboratoires, maisons de la recherche-création, lieux intermédiaires) dans lesquels l’expérimentation des processus de recherche-création est rendue possible, voire favorisée.

Nous avons identifié trois axes de réflexion. Tout d’abord nous nous sommes demandé ce qui fait qu’un lieu favorise ou non la recherche-création. Est-ce l’architecture, le contexte d’accueil, l’hospitalité, le dispositif, la disponibilité, le confort, les moyens techniques, les dispositifs de sécurité, les horaires ? Quels lieux offrent le temps et l’espace nécessaires à la recherche-création ? Afin d’échanger autour de ces questions nous avons convié plusieurs partenaires institutionnels toulousains parmi lesquels la Grainerie, Le vent des signes et la Cave poésie. Notre deuxième axe s’articulait autour des autres formes de partage et de rencontre innovantes possibles dans ces lieux. Quels lieux permettent à la démarche artistique de se prévaloir d’une aventure tout à la fois singulière et collaborative ? Pour cette table ronde, les témoins étaient les Pronomades et le collectif PFFF. Enfin, dans notre dernière table ronde nous avons interrogé la notion de « lieux intermédiaires ». À quels besoins spécifiques de la recherche-création ces lieux répondent-ils ? Quelles ressources à la création apportent-ils ? Quels nouveaux rapports s’y développent ? Ont témoigné de leur expérience Mixart, Odradek et le Groupeamouramouramour. Cet atelier pour penser la recherche-création nous a amenés à nous demander quels sont ces lieux qui bousculent les dispositifs politiques, sociaux et économiques de la production des œuvres afin d’entretenir et de reconquérir l’espace de création. Où en sommes-nous de cette « liberté de l’artiste » prise entre commerce de l’intime et pragmatisme économique mondialisé ? À l’ère de la fabrication du spectacle, l’artiste cherche-t-il ou produit-il ? Un dialogue a été engagé entre des étudiants-artistes, des enseignants-chercheurs, des artistes-chercheurs et enseignants, des compagnies issues de la recherche-création et des programmateurs de CDN et de scènes conventionnées, mais aussi de lieux plus alternatifs, afin d’interroger l’accompagnement de la recherche-création, son financement et sa rencontre avec le public. Mettre en place un laboratoire était la suite logique à cette journée d’études. C’est ainsi que le laboratoire LLA-CREATIS est devenu co-porteur du laboratoire « In cookies Project ».

Le laboratoire « In cookies Project », un espace-temps pour expérimenter en dehors de toute place et de toute fonction assignée

Le terme de « laboratoire » renvoie au « savoir chercher » d’Ariane Mnouchkine et s’inscrit dans la nécessité de « continuer à être dans la passion de la recherche » prônée par Joël Pommerat. Au sein d’un laboratoire en arts de la scène, un nouveau type d’investigation se fait jour et vise à appréhender le cheminement de l’artiste, à saisir ce qui préside à son geste créateur. Ce qui a réuni les participants à ce temps de laboratoire est le désir de prendre le risque de créer en s’extrayant des places, des catégories et des fonctions habituellement assignées à chacun. Nous avions le désir de réunir dans un même espace des chercheurs universitaires, des acteurs, des dramaturges, des auteurs, des régisseurs, des scénographes, des vidéastes et des diffuseurs et leur proposer de traverser toutes les étapes du processus de recherche, de la dramaturgie à l’écriture scénique en passant par l’écriture dramatique, la mise en espace, le jeu et la vidéo. Nous avons pensé ce laboratoire comme une invitation faite à chacun de s’extraire de sa case, de sa catégorie, de sa fonction. De toute assignation. Une invitation à arpenter au sein d’un collectif des territoires - l’écriture dramatique, la performance - parfois jusque-là inconnus. Ainsi, lors du premier temps de laboratoire au Pavillon Mazar nous avons expérimenté l’écriture, sous forme d’atelier. Nous avons d’abord écrit puis nous avons lu les textes écrits par les autres. La méthodologie de l’écriture en atelier nous amenait à nous décentrer, à sortir de la fonction à laquelle nous étions chacun et chacune assigné·e·s lors d’une création – celle d’assistante à la mise en scène pour ma part. J’ai par exemple écrit un texte intitulé Je danse dans mon corps 2.0 :

« Dématérialisation, Disparition / Mon buste s’avance soudainement vers l’écran /Et je danse dans mon corps 2.0
Prolongation, Démultiplication, Fragmentation / Mon buste se recule / Je me prends par la main, par cet index et ce pouce qui ont envahi tout mon espace / Et je danse dans mon corps 2.0
Nouvelle rencontre, Fictionnalisation, Réinvention, Réconciliation / Je sens mon corps lisse. Comme un à-plat. Je glisse. Je me faufile / Et je danse dans mon corps 2.0. »
J’avais également écrit un texte intitulé CTRL C CTRL V :
« Cliquer. Avancer la main droite le plus rapidement possible. Avancer la main et cliquer. fermer. Faire disparaître.
Surtout ne pas lire.
Avoir ainsi la certitude de ne pas s’égarer
De continuer à avancer sans embûche Surtout ne pas détourner le regard Surtout ne pas se laisser distraire Nouveau surgissement.
Interruption de la pensée. Frontale. Autoritaire
Tenter de résister. Avancer la main droite. Hésiter un court instant.
Choisir CTRL C / CTRL V
S’accorder juste un petit détour
Copier, coller, superposer, agglomérer
Mais surtout ne pas perdre le fil. Ne pas divaguer.
Secouer la tête de gauche à droite, se ressaisir.
Approcher son visage de l’écran.
Se persuader que c’est encore bien moi qui écris.
Ne pas s’éloigner davantage
Se détendre. Relâcher la pression. Se rassurer.
Se dire que ça avance. Plus rien ne se déploie mais ça avance. Ça se remplit. »

Lors du Laboratoire qui a suivi et qui s’est tenu aux Pronomades, nous sommes revenus à la dramaturgie et nous avons fait circuler de la pensée autour des notions de « sujet numérique » et « d’identité numérique » ? Nous avons longuement discuté pour savoir si la « mort du sujet numérique » était possible ou non. D’autres questions ont fait l’objet de discussions : peut-on jouir du trouble entre fiction et identité ? Sommes-nous dépossédés de notre propre savoir, du savoir sur notre propre corps ? Puis nous nous sommes demandés comment nous pouvions jouer avec ces questions. Ainsi des temps d’expérimentation pendant lesquels nous étions tous sur le plateau ont alterné avec ces temps à la table.

Le lien entre « In cookies project » et la méthodologie de la recherche-création

J’ai souhaité participer à « In cookies project » en tant que responsable du Master Écriture Dramatique et Création Scénique. En effet, la méthodologie que nous avons mise en place au sein du laboratoire In cookies se rapproche en de nombreux points de la méthodologie de la recherche-création que nous expérimentons et théorisons dans la cadre du Master EDCS. Je pense les formations en recherche-création comme des formations accompagnant et stimulant un état de recherche. Cet état de recherche se déploie par l’expérimentation. Il remet en jeu et élargit continuellement les outils méthodologiques propres à enrichir les recherches personnelles afin d’explorer les façons dont un metteur en scène et/ou un auteur recherche. Dans cette visée, il me semble primordial de porter une attention particulière à la façon dont s’affectent mutuellement les méthodologies issues de la recherche universitaire et celles issues des pratiques artistiques. La méthodologie de la recherche-création invite chaque étudiant-artiste-chercheur à restituer et à déployer la spécificité de sa recherche sous forme d’articles de recherche, de mémoires, de conférences, de performances, de pièces, de textes dramatiques… Le plateau est pensé comme un terrain de fouilles sur lequel l’étudiant-artiste-chercheur peut confronter sa problématique de recherche-création et les concepts théoriques qu’il interroge. Penser la recherche-création nous amène à repenser les conditions propices à la recherche par l’art : comment penser la collaboration entre artistes, universités et lieux de création à même de produire un écosystème accompagnant la recherche-création, et son partage avec un large public ?

L’après « In cookies Project » : une journée d’études « Existe-t-il des temps pour chercher en dehors de toute contrainte de production ? »

Dans la continuité de « In cookies Project » et de la journée d'études « Existe-t-il des lieux et des temps pour chercher en dehors de toute contrainte de production ? », nous souhaitons élargir notre réflexion à la question des temps propices à la recherche en théâtre. Nous avons organisé une nouvelle journée d’études intitulée « Existe-t-il des temps pour chercher en dehors de toute contrainte de production ? »6 Nous avons interrogé plus spécifiquement la possibilité qu’ont les artistes de retrouver un temps organique plus propice à la création, un temps pour se mettre dans l’état de créer, un temps pour la rêverie, un temps pour l’ennui. Nous nous sommes également demandés s’il existe des dispositifs d’aide à la création qui ne contraignent pas les artistes, qui leur permettent d’être dans leur temporalité, de patauger, de bricoler, de « cherchouiller » ? En quoi l’économie des lieux qui offrent ce temps-là aux artistes dérange-t-elle les institutions et les politiques ? Nous avons interrogé également la façon dont les artistes ont envie de créer, de produire (quid de l’artiste qui ne peut pas suivre le rythme de la résidence et l’obligation de produire à l’issue de plusieurs résidences ? Quid de la possibilité pour l’artiste de revenir dans les lieux de résidence en dehors de tout objectif de création, pour des temps de vie, de concertation, d’échange ? ). Nous avons pensé à la fois des espaces d’expérimentation et de pratique, ainsi que des espaces de dialogue et de réflexion mêlant différents actants du théâtre. Nous avons interrogé ces lieux (laboratoires, maisons de la recherche-création, lieux intermédiaires) et ces temps dans lesquels l’expérimentation des processus de recherche-création est rendue possible, voire favorisée. Dans le cadre de cette journée d’études, un atelier a été consacré à « In cookies Project ». Des participants au projet ont partagé des matériaux – textuels, vidéo – et des process qui ont été créés pendant le laboratoire « In cookies » avec des étudiants du Master Écriture dramatique et création scénique ainsi qu’avec des étudiants du Master criture théâtrale, chorégraphique et circassienne et les ont invités à faire des propositions scéniques à partir de ces matériaux.Épilogue

« La crise sanitaire fournit-elle un bon prétexte aux municipalités pour se débarrasser des friches et autres lieux culturels hybrides ? De Forbach à Toulouse, plus d’une douzaine de collectifs, contraints à l’arrêt et particulièrement vulnérables, se voient délogés par des maires de tous bords politiques » écrit Annabelle Martella dans un article intitulé « LES LIEUX ARTISTIQUES ALTERNATIFS EN MARGE FORCÉE » 7et paru dans le journal Libération le 4 mai 2021. La fermeture brutale et massive des lieux culturels alternatifs, hybrides, à la marge à Toulouse - des lieux-laboratoires en arts de la scène dont certains sont des partenaires du Laboratoire LLA-CREATIS et du Master Écriture Dramatique et Création Scénique depuis longtemps – le Pavillon Mazar, Mixart Myrys, le Bleu Bleu, Lagrave - nous conforte dans notre désir de défendre ces espaces dans lesquels les modes de pensée et de production résistent au formatage culturel.

Note de fin

1 Il y a aussi parfois des chantiers de création semi-clandestins. Tel fut, dans les créations du groupe Merci, en partie le cas de La Phrase infinie, en 2001.

2 « Le travail de recherche […] comporte une part non négligeable de rencontres imprévisibles. Ce rôle du hasard correspond précisément au concept de sérendipité inventé par Horace Walpole à partir du vieux nom de l’île de Sri Lanka, Serendip, d’origine persane. » Lambert, F. (2015). La place du nom erreur et du verbe se tromper dans la langue française et la fonction heuristique de lerreur dans la recherche, dans Metayer, M. et F. Trahais (dirs.), Erreur et création : ESSAIS Revue interdisciplinaire d’Humanités, p. 23, cité par Louis-Claude Paquin, Université du Québec à Montréal, Faire de la recherche-création par cycles heuristiques (version abrégée) 2019, https://www.researchgate.net/publication/338014083_Faire_de_la_recherche-creation_par_cycles_heuristiques_version_abregee

3 Comme a pu l’être l’activité initiale du bâtiment Pavillon Mazar dans sa longue histoire.

4 Cette journée d’études a eu lieu le 23 janvier 2020 à la Maison de la Recherche de l’Université Toulouse-Jean Jaurès.

5 Cette journée d’études a eu lieu à la Maison de la Recherche de l’Université Toulouse-Jean Jaurès le 16 mai 2018.

6 Cette journée d’études a eu lieu à la Maison de la Recherche de l’Université Toulouse-Jean Jaurès au printemps 2022.

7 Annabelle Martin, « Les lieux artistiques alternatifs en marge forcée », Libération, 04/05/2021, https://www.liberation.fr/culture/les-lieux-artistiques-alternatifs-en-marge-forcee-20210503_M4JADQ4P3VCU7H7CFXXSB54NZA/

Citer cet article

Référence électronique

Élise Van Haesebroeck, « Introduction : le Laboratoire In Cookies Project, déborder des cases et des fonctions qui nous sont assignées  », Plasticité [En ligne], 05 | 2023, mis en ligne le 09 juillet 2023, consulté le 18 mai 2024. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/674

Auteur

Élise Van Haesebroeck

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