La Révolution des Œillets dans la lorgnette des quotidiens français : L’Humanité, Libération et Combat face à la présidentielle de 1974

  • A Revolução dos Cravos na Imprensa Francesa: Uma Análise de L’HumanitéLibération e Combat no Contexto das Eleições Presidenciais de 1974
  • The Carnation Revolution in the French Press: An Analysis of l’Humanité, Libération and Combat in the Context of the 1974 Presidential Election

Cet article analyse la médiation de la Révolution des Œillets dans trois journaux français de gauche — L’Humanité, Libération et Combat — au moment de son déclenchement en avril 1974. L’étude, fondée sur une lecture rapprochée des articles publiés pendant la campagne de l’élection présidentielle française de 1974, montre comment chaque titre construit un régime discursif distinct, conforme à sa culture politique et à ses positionnements idéologiques. L’Humanité privilégie une interprétation antifasciste et anticoloniale, inscrivant l’événement dans une généalogie de lutte populaire. Libération adopte une approche expérientielle, centrée sur la libération vécue et la créativité sociale. Combat, plus analytique et prudent, insiste sur les conditions politiques d’une transition démocratique stable. L’ensemble met en lumière la manière dont un événement révolutionnaire étranger devient, dans le contexte de la présidentielle française de 1974, un espace de projection symbolique et un instrument de médiation politique intérieure.

Este artigo analisa a mediação da Revolução dos Cravos em três jornais franceses de esquerda — L’Humanité, Libération e Combat — no momento do seu desencadeamento, em abril de 1974. O estudo, baseado numa leitura detalhada dos artigos publicados durante a campanha das eleições presidenciais francesas de 1974, mostra como cada título constrói um regime discursivo distinto, conforme a sua cultura política e os seus posicionamentos ideológicos. L’Humanité privilegia uma interpretação antifascista e anticolonial, inserindo o acontecimento revolucionário numa genealogia de luta popular. Libération adota uma abordagem experiencial, centrada na libertação vivida e na criatividade social. Combat, mais analítico e prudente, insiste nas condições políticas para uma transição democrática estável. O conjunto destaca a forma como um evento revolucionário estrangeiro se torna, no contexto das presidenciais francesas de 1974, um espaço de projeção simbólica e um instrumento de mediação política interna.

This article examines the mediation of the Carnation Revolution in three French left-wing newspapers — L’Humanité, Libération, and Combat — at the time of its outbreak in April 1974. The study, based on a close reading of the articles published during the 1974 French presidential election campaign, shows how each title constructs a distinct discursive regime, in line with its political culture and ideological stance. L’Humanité emphasizes an antifascist and anticolonial interpretation, situating the event within a genealogy of popular struggle. Libération adopts an experiential approach, focused on lived liberation and social creativity. Combat, more analytical and cautious, stresses the political conditions for a stable democratic transition. Altogether, the analysis highlights how a foreign revolutionary event becomes, in the context of the 1974 French presidential election, a space for symbolic projection and an instrument of domestic political mediation.

Plan

Texte

« L’armée a sucé le sang du Portugal pendant des années et vous voudriez que j’applaudisse ? Pas seulement parce que là-bas il n’y a pas d’objection de conscience et qu’il y a encore trois ans de service militaire, mais parce que je crains une dictature militaire et un régime style péruvien1. »

La Révolution des Œillets dans les médias français, dès sa floraison le 25 avril 1974, a suscité un véritable foisonnement de productions journalistiques, allant des reportages in situ à de nombreux encadrés dans les pages internationales, sans oublier les articles de fond signés par certaines des plumes les plus influentes du journalisme français des années 19702. L’événement, perçu comme un soulèvement populaire inédit, a rapidement occupé une place centrale dans les colonnes de la presse hexagonale. Le coup d’État militaire portugais évoque, pour certains commentateurs, le précédent chilien avec le coup d’État perpétré le 11 septembre 1973 par Pinochet avec l’aide des Etats-Unis d’Amérique, suscitant inquiétude et prudence quant aux conséquences politiques et sociales d’une transition militaire dans un contexte démocratique fragile3. Alors que les journalistes portugais, acteurs et témoins directs de la Révolution des Œillets, se concentraient sur les bouleversements politiques et sociaux internes, leurs confrères français en proposaient une lecture extérieure, souvent marquée par le contexte politique national. La tenue de l’élection présidentielle française des 5 et 19 mai 1974 semble avoir, en effet, profondément conditionné la couverture médiatique de la Révolution des Œillets. Les rédactions de L’Humanité, Libération et Combat y ont joué un rôle déterminant dans un paysage politique français alors fortement polarisé. Pour ces titres, ancrés à gauche4, la Révolution portugaise représentait une avancée majeure vers un changement socialiste, un modèle de renouveau politique et social en résonance avec leurs idéaux. Cette identification à l’émancipation portugaise s’est trouvée renforcée par la campagne présidentielle, où la gauche, réunie autour de François Mitterrand, cherchait à « battre » Valéry Giscard d’Estaing, figure d’une droite centriste et libérale5. Dans ce contexte, la Révolution des Œillets est devenue bien plus qu’un simple sujet de reportage : elle s’est transformée en symbole de lutte contre l’ordre établi, en terrain de ralliement pour les idéaux progressistes et en un espoir pour l’avenir. Ainsi, la couverture de l’événement par la presse de gauche ne se limitait pas à la transmission d’une information neutre, mais s’inscrivait dans une stratégie de médiation politique. C’est cette instrumentalisation, façonnée par les rédactions de L’Humanité, Libération et Combat6 que nous proposons d’interroger dans cette contribution.

I. 26 avril 1974 : un contraste saisissant entre presse écrite et télévision

À la télévision, le Journal télévisé de 20 heures de l’ORTF du 25 avril 1974, présenté par Bernard Volker7, ouvre son édition sur des images d’archives de Lisbonne montrant les principaux centres de pouvoir de l’Estado Novo, accompagnées d’un commentaire sobre :

« Au Portugal, l’armée a pris le pouvoir cette nuit. Le général Spínola dirige désormais un gouvernement provisoire. La situation reste tendue dans les rues de Lisbonne où des manifestations spontanées ont éclaté. »

Le reportage, d’une durée de trois minutes, privilégie des plans larges des bâtiments officiels ne montrant pas de foules en liesse ou de symboles révolutionnaires. Le présentateur conclut en faisant allusion au coup d’État au Chili : « Cette révolution sans effusion de sang contraste avec les soulèvements violents que nous avons connus ailleurs. » Diffusé en ouverture du journal télévisé, ce traitement minimaliste illustre la prudence éditoriale du service public. Il traduit un choix éditorial où, malgré l’importance historique des événements portugais, l’accent reste sur la campagne du premier tour de la présidentielle française et ses enjeux immédiats.

Toutefois, dans l’édition de 20 h 45, depuis les plateaux de télévision, Bernard Volker et son invité Jean-François Chauvel tentent d’apporter un éclairage plus approfondi sur la situation à Lisbonne, cherchant à recouper les informations disponibles, notamment celles fournies par Dominique de Roux, envoyé spécial de la troisième chaîne dans la capitale portugaise, qui « s’est entretenu au téléphone avec l’un des capitaines ». Cette approche, plus contextuelle, reste cependant mesurée, conformément à la ligne éditoriale qui caractérise le service public à cette période8.

À partir du 26 avril, la sobriété télévisuelle contraste avec une presse écrite qui interprète immédiatement l’événement portugais à travers ses propres grilles idéologiques. Trois récits distincts émergent, correspondant aux identités politiques et idéologiques de L’Humanité, Libération et Combat.

II. 25-30 avril 1974 : L’éveil révolutionnaire et le premier tour de l’élection présidentielle française

Quand les chars du Mouvement des Forces Armées envahissent les rues de Lisbonne le 25 avril 1974, la France entre dans le dernier mois de la campagne présidentielle. Cette coïncidence historique crée une résonance particulière dans la presse française de gauche, où L'Humanité, Libération et Combat vont construire des récits parallèles entre la révolution portugaise et les enjeux électoraux français.

L’Humanité, organe du Parti communiste, voit dans les événements portugais la réalisation concrète de ses idéaux antifascistes et anticoloniaux. Libération, né des cendres de Mai 68, y découvre une réactualisation de ses aspirations libertaires. Combat, plus modéré, en fait une étude de cas sur les difficultés des transitions démocratiques. Ces trois regards croisés révèlent comment un soulèvement étranger devient un miroir des espoirs et des craintes de la gauche française en pleine campagne électorale.

Les trois journaux décrivent avec des accents différents la chute du régime caetaniste. LHumanité (26/04, p. 1) y voit « la fin du dernier fascisme européen » et souligne que « le peuple portugais a brisé ses chaînes après 48 ans d’oppression ». L’un des premiers récits publiés dans Libération (26/04, p.1), intitulé « Le coup d’état au Portugal - Une dualité du pouvoir hier en fin d’après-midi », restitue le moment de bascule. Le journal insiste sur la soudaineté du renversement et le choc populaire : « Le gouvernement Caetano aurait capitulé à la suite d’une insurrection des forces armées… La nouvelle de cette reddition s’est répandue comme une traînée de poudre dans les rues de Lisbonne ». La médiation repose ici sur une écriture très incarnée du surgissement populaire : « Hier soir, les rues de Lisbonne étaient pleines de monde », dans une atmosphère de fête et de reprise immédiate de l’espace public. Le journal donne les slogans eux-mêmes comme des éléments de langage révolutionnaire : « L’heure est à la fête, à l’action, à la lutte et aux simples conquêtes ». L’article « Portugal : les militaires l’emportent » publié le 27 avril 1974 par François Polou et Christian Poulin prolonge cette narration d’un peuple qui retrouve la parole : « “Liberté”, ce mot revient constamment chez les jeunes ». « Ils interpellent les visiteurs avec joie… “Caetano s’est rendu… Nous aurons plus de liberté.” » La médiation opérée par Libération consiste à faire circuler la parole populaire telle quelle, dans son immédiateté, comme une garantie d’authenticité révolutionnaire, tout en soulignant la violence résiduelle du régime dans ses derniers instants : « L’armée a pris d’assaut le siège de la police politique… Six civils au moins auraient été tués ».

Libération, vendredi 26 avril 1974, p.1.

Libération, vendredi 26 avril 1974, p.1.

Combat (26/04, p. 5) tempère cet enthousiasme : « La junte militaire a certes renversé Caetano, mais le vrai défi commence : transformer une révolution militaire en démocratie stable ». Ces mêmes journaux établissent des parallèles avec la campagne électorale. LHumanité (28/04, p.3) note que « Mitterrand cite le Portugal comme preuve qu’un peuple uni peut renverser l’ordre établi », tandis que Libération (29/04, n°231, p.2) rapporte que « les meetings de la gauche française résonnent des slogans portugais ». Combat (30/04, p.1) observe que « Giscard met en garde contre les risques d’instabilité, utilisant le Portugal comme exemple à ne pas suivre ».

III. 1er-10 mai 1974 : Le 1er Mai portugais et l’entre-deux-tours français

Dans L’Humanité du 2 mai 1974, la mise en récit du 1er Mai portugais s’articule autour d’un titre triomphal en une – « Deux millions de Portugais dans la rue : la révolution est irréversible » – et d’un article d’Étienne Gilbert consacré au « retour d’Álvaro Cunhal – un événement politique considérable ». Cette première présentation insiste sur la dynamique populaire et sur la centralité du dirigeant communiste dans le nouveau paysage portugais. Ce n’est que le lendemain, le 3 mai, que L’Humanité publie en page 2 la célèbre photographie réunissant, selon la légende du journal, à gauche, le secrétaire général du Parti communiste portugais et, à droite de l’image, le secrétaire général du Parti socialiste.

La légende accompagnant le cliché précise qu’Álvaro Cunhal « salue la foule qui l’acclame à son arrivée à Lisbonne ». Ce geste, ample et tourné vers la population, contribue à construire l’image d’un dirigeant porté par un large soutien populaire. Le choix de cette photographie met en scène un responsable communiste pleinement inscrit dans la dynamique collective du moment, entouré d’une foule dense et de militaires chargés d’assurer sa sécurité. À l’inverse, le quotidien ne propose, pour Mário Soares, qu’une simple mention nominative. L’attitude dans laquelle il apparaît — mains dans les poches, posture fermée, expression sombre — contraste fortement avec l’effervescence attribuée à Álvaro Cunhal. La juxtaposition de ces deux représentations instaure une hiérarchie visuelle explicite : d’un côté, la chaleur de l’accueil populaire ; de l’autre, la retenue, voire l’isolement.

Ce dispositif iconographique acquiert une signification supplémentaire lorsque l’on observe que la photographie du 3 mai est immédiatement suivie du titre : « Mario Soar[è]s : les communistes doivent participer au gouvernement ». La mise en page fonctionne alors comme un commentaire indirect : l’image donne à voir un leader communiste bénéficiant d’une forte légitimité populaire, tandis que le titre affirme que même le responsable socialiste portugais reconnaît la nécessité de la participation communiste au pouvoir. L’ensemble concourt ainsi à proposer une lecture unifiée et orientée de la situation politique portugaise.

Cette construction symbolique résonne directement avec le contexte français de la fin du premier tour de l’élection présidentielle. En mettant en parallèle un dirigeant communiste célébré au Portugal et un représentant socialiste montré en retrait, tout en rappelant que « les communistes doivent participer au gouvernement », L’Humanité établit un parallèle implicite destiné à son lectorat. Le Portugal révolutionnaire devient un espace d’expérimentation où se donne à voir, sous une forme exemplifiée, le modèle politique que le journal souhaite voir advenir en France : une alternance reposant sur l’intégration du Parti communiste dans l’exercice gouvernemental. La publication différée, le 3 mai, du cliché représentant Álvaro Cunhal saluant longuement la population, tandis que Mário Soares apparaît immobile et taciturne, participe de cette stratégie discursive. Insérée juste après le récit enthousiaste du 1er Mai (paru le 2 mai), elle s’inscrit dans une progression argumentative soigneusement construite. L’enchaînement — valorisation du 1er Mai portugais, valorisation du retour d’Álvaro Cunhal, puis mise en évidence de la dissymétrie entre dirigeants communiste et socialiste — produit un effet cumulatif orientant la lecture de l’événement. Ce montage iconographique et textuel adresse finalement, de manière implicite, un message politique au public français : puisque le PCP apparaît, dans le cas portugais, comme une force légitime, populaire et indispensable à la transition démocratique au Portugal, le PCF doit, en France, être associé au gouvernement en cas de victoire de François Mitterrand. À la veille du scrutin, L’Humanité rappelle ainsi non seulement son soutien au candidat socialiste et à l’Union de la gauche, mais surtout l’idée que l’arrivée de ce dernier au pouvoir devrait s’accompagner, naturellement, de l’entrée du Parti communiste au gouvernement. Le cas portugais est ainsi mobilisé comme une démonstration par analogie : dans les deux contextes, l’histoire inviterait la gauche à gouverner de manière conjointe, avec un Parti communiste occupant une place structurante.

Concernant le journal dirigé par Jean-Paul Sartre, Libération (3/05, n°233, p.1-3) donne la parole aux manifestants : « Le peuple uni ne sera jamais vaincu scandait la foule tandis que les femmes réclamaient à cor et à cri le droit à l’avortement ». Combat (5/05, p.3) note que « cette journée a été un test pour la junte : le peuple a montré sa maturité politique, mais les divisions persistent au sein de l’armée ».

En France, pendant l’entre-deux-tours, ces mêmes journaux établissent des comparaisons. LHumanité (6/05, p.2) écrit que « Mitterrand s’inspire de l’élan portugais pour ses meetings », tandis que Libération (7/05, n°234, p.3) rapporte que « les militants français brandissent des œillets en signe de solidarité ». Combat (8/05, p.1) observe que « la gauche française voit dans le Portugal un modèle, mais Giscard y voit un repoussoir ».

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L'Humanité, 2 mai 1974, p. 12.

L'Humanité, 2 mai 1974, p. 12.

L'Humanité, 3 mai 1974, p. 2.

IV. 11-18 mai 1974 : Formation du gouvernement Gonçalves et dernière ligne droite de la présidentielle

L’annonce, le 16 mai, de la nomination de Vasco Gonçalves comme Premier ministre donne lieu, dans les trois journaux, à des traitements nettement différenciés. LHumanité (17/05, p.1) y voit « une victoire des forces progressistes » et souligne que « son gouvernement comprend des communistes et des socialistes ». Libération (17/05, n°238, p.2) note que « Gonçalves a promis des réformes radicales, mais certains officiers restent méfiants ». Combat (18/05, p.1) met en garde : « La présence de communistes au gouvernement inquiète les milieux d’affaires et pourrait compliquer les négociations avec les colonies ».

En France, dernière semaine de campagne. Dans la dernière semaine de campagne, la situation portugaise et la nomination de Vasco Gonçalves deviennent ainsi des ressources discursives que les candidats réinvestissent selon leurs propres logiques : la gauche y voit la preuve empirique de la faisabilité du changement, tandis que la droite en fait un contre-modèle destiné à rappeler les risques d’instabilité. LHumanité (15/05, p.3) écrit que « Mitterrand utilise l’exemple portugais pour montrer que le changement est possible », tandis que Libération (16/05, n°239, p.1) rapporte que « les meetings de gauche résonnent des chants portugais ». Combat (17/05, p.3) observe que « Giscard utilise l’exemple portugais pour mettre en garde contre les risques d’instabilité ».

V. 19 mai 1974 : La défaite de l’Union de la gauche mais le Portugal comme une source d’espoir

Le lendemain des résultats de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing face à François Mitterrand, les trois journaux couvrent simultanément les événements au Portugal. LHumanité (20/05, p.1) titre : « Malgré la défaite de Mitterrand, la mobilisation reste forte », et établit un parallèle : « Comme au Portugal, la gauche française a montré sa vitalité ». Libération (20/05, n°240, p.1) note que « Giscard [a été] élu, mais la gauche portugaise reste une source d’inspiration », tandis que Combat (20/05, p.1) observe que « la victoire de Giscard montre que la France n’est pas le Portugal, mais les leçons de la révolution lusitanienne restent valables ».

Concernant les événements au Portugal, les journaux de la gauche française suivent de près les développements. LHumanité (22/05, p.1) salue « les accords avec le MPLA et le FRELIMO qui montrent que la décolonisation avance ». Libération (25/05, n°241, p.3) décrit « les grèves et occupations d’usines qui se multiplient », tandis que Combat (30/05, p.1) met en garde : « La junte doit faire face à des tensions croissantes et le spectre de Pinochet plane toujours ».

Comme l’analyse précédente l’a mis en lumière, dans un cadre d’étude nécessairement circonscrit, la couverture de la Révolution des Œillets par les trois principaux quotidiens de la gauche française des années 1970 éclaire la manière dont un événement international peut être simultanément médiatisé, réélaboré et intégré à des agendas politiques nationaux. Loin d’être un simple relais d’information, chaque journal a opéré une sélection et une hiérarchisation des faits en fonction de son orientation idéologique : L’Humanité a privilégié les dimensions politiques et doctrinales ; Libération a insisté sur les dynamiques sociales, culturelles et festives ; Combat a mis en avant les enjeux institutionnels et économiques. Ces choix renvoient à des cadres d’interprétation distincts : lutte des classes, antifascisme et légitimation de l’Union de la gauche pour L’Humanité ; émancipation sociale et créativité populaire pour Libération ; consolidation démocratique et stabilité des institutions pour Combat. Dans tous les cas, la réalité portugaise a servi de support à la projection d’espérances et d’inquiétudes proprement françaises.

Pour L’Humanité, la Révolution des Œillets constituait un cadre propice pour valoriser la perspective d’une victoire de François Mitterrand, présenté comme l’incarnation de l’unité de la gauche. Libération mobilisait l’événement pour réactiver les spectres du coup d’État militaire et réaffirmer son antimilitarisme fondateur. Combat, enfin, lisait la reconfiguration politique portugaise comme un indicateur susceptible de conforter l’idée d’une alliance stratégique entre socialistes et communistes français. Ainsi, la Révolution des Œillets n’a pas seulement fait l’objet d’un traitement médiatique : elle a été redéfinie et dotée d’une signification propre dans le champ politique hexagonal. Tandis que les Portugais entonnaient « Grândola, Vila Morena », nombre de lecteurs français y percevaient l’écho de leurs aspirations nationales à une justice sociale accrue et à une démocratisation élargie.

Près d’un demi-siècle après la Révolution des Œillets, son symbole n’a rien perdu de sa force évocatrice. Le 13 juin 2024, quelques jours après la dissolution surprise de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron (annoncée le 9 juin), Fabien Roussel, invité de BFMTV, a délibérément choisi d’arborer un œillet à la boutonnière pour défendre l’accord du Nouveau Front populaire, rassemblement de La France insoumise, du Parti socialiste, d’Europe Écologie-Les Verts et du Parti communiste9. Ce geste, chargé de mémoire, ne relevait pas du hasard : en reprenant à son compte l’œillet, symbole historique de la révolution pacifique portugaise, Roussel met en lumière la reconstitution d’une Union de la gauche. Il réactivait ainsi l’héritage d’une transformation sociale sans violence, où l’œillet — fleur emblématique de 1974 — devenait le symbole d’une ambition politique renouvelée : celle d’un changement profond, porté par la convergence des forces progressistes et l’espoir d’une alternative démocratique et pacifique. De Lisbonne à Paris, de 1974 à 2022, les œillets opèrent ainsi comme un opérateur symbolique durable : rappel que les processus révolutionnaires peuvent emprunter des formes pacifiques ; preuve que les revendications de justice sociale et de démocratie ne cessent de se réactiver ; illustration, enfin, de la manière dont les expériences étrangères servent de miroir critique et de ressource argumentative dans la configuration politique nationale.

Bibliographie

BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE. Combat. Paris : Société éditrice de Combat, 1974. Archives consultables sur place à la BnF (site François-Mitterrand, département Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme) et dans les fonds spécialisés du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (Lyon).

BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE. L’Humanité. Paris : Parti communiste français, 1974. Archives consultables sur place à la BnF (site François-Mitterrand, département Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme).

BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE. Libération. Paris : SARL Libération, 1974. Archives disponibles sur place à la BnF (site François-Mitterrand, département Droit, Économie, Politique).

CAPPI, Johanna. « Le traitement de la crise au Portugal sur l’ORTF (1969-1974) ». Cinémas, vol. 30, n° 2, 2023, p. 11-31.

GUERREIRO, Emmanuelle. Reflexos. « Échos de la Révolution portugaise dans les archives de l’AFP et du journal Le Monde ». Université Toulouse Jean Jaurès, 2016. Disponible en ligne : https://interfas.univ-tlse2.fr/reflexos/755 (consulté le 1er décembre 2025).

INSTITUT NATIONAL DE L’AUDIOVISUEL (INA). « Révolution des Œillets au Portugal : histoire d’une dictature ». INA Éclaire Actu, 2024. Disponible en ligne : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/revolution-oeillets-portugal-histoire-dictature (consulté le 10 novembre 2024).

PEREIRA, Victor. « Pèlerinage au Portugal révolutionnaire : les intellectuels français et la révolution des Œillets ». De la dictature à la démocratie : voies ibériques, dirigé par Anne Dulphy et Yves Léonard, 2003.

PEREIRA, Victor. « La révolution des œillets au Portugal ». Dans Une histoire globale des révolutions, dirigé par Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre et Eugénia Palieraki, 2023.

Notes

1 Cabu, « Engagez-vous, rengagez-vous… au Portugal ! », Charlie Hebdo, n° 233, 1er mai 1975, p. 9, cité par Victor Pereira, « La Révolution des Œillets au Portugal », Une histoire globale des révolutions, 2023, p. 582. Retour au texte

2 Selon Emmanuelle Guerreiro, dans son article « Échos de la Révolution portugaise dans les archives de l’AFP et du journal Le Monde », l’Agence France-Presse aurait produit 17 365 pages de dépêches et de comptes rendus, source probable d’une multitude d’articles publiés dans la presse française. Consultable en ligne : (https://interfas.univ-tlse2.fr/reflexos/755). Retour au texte

3 À ce propos, nous renvoyons à deux articles très fouillés de Victor Pereira : « Pèlerinage au Portugal révolutionnaire : les intellectuels français et la révolution des Œillets » (Anne Dulphy, Yves Léonard (eds), De la dictature à la démocratie : voies ibériques, 2003) et « La révolution des Œillets au Portugal » (Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre, Eugénia Palieraki (eds), Une histoire globale des révolutions, 2023). Retour au texte

4 L’Humanité, fondé en 1904 par Jean Jaurès, devient en 1920, après le congrès de Tours, l’organe du Parti communiste français et adopte dès lors une ligne marxiste-léniniste ; en 1974, son tirage quotidien est d’environ 194 000 exemplaires. Libération, dont le titre reprend symboliquement celui du journal clandestin de la Résistance, est relancé le 18 avril 1973 par Jean-Paul Sartre, Serge July, Philippe Gavi, Bernard Lallement et Jean-Claude Vernier ; en 1974, il défend une ligne autogestionnaire, libertaire et post-soixante-huitarde, refusant la publicité et fonctionnant selon un modèle rédactionnel collégial, avec un tirage d’environ 34 000 exemplaires. Combat, né clandestinement en décembre 1941 sous l’impulsion notamment de Henri Frenay et Berty Albrecht, se situe en 1974 sur une ligne de gauche indépendante, non communiste, mêlant humanisme démocratique, réformisme social et opposition à toute forme d’orthodoxie partisane ; affaibli par la gestion contestée de son directeur Henri Smadja, il n’atteint plus qu’un tirage d’environ 25 000 exemplaires avant de disparaître en août 1974. Retour au texte

5 Il apparaît opportun de préciser les appartenances politiques des candidats ayant participé à cette élection présidentielle. Outre les deux candidats qualifiés pour le second tour — Valéry Giscard d’Estaing, représentant la Fédération nationale des républicains indépendants, et François Mitterrand, candidat de l’Union de la gauche - plusieurs autres candidats se sont présentés lors du premier tour. Retour au texte

Sur le versant droit de l’échiquier politique figuraient Jacques Chaban-Delmas (Union des démocrates pour la République), ancien Premier ministre de Georges Pompidou (1969-1972) ; Jean Royer, classé dans la droite conservatrice, ministre des Télécommunications au sein du gouvernement de Pierre Messmer (1972-1974) ; Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national ; Bernard Renouvin, lié au courant de l’Action française ; Jean-Claude Sebag, représentant le Mouvement fédéraliste européen ; Guy Héraud, également identifié comme candidat « fédéraliste européen ». Sur le versant gauche se présentaient : Émile Muller (Mouvement démocrate socialiste de France) ; René Dumont, candidat écologiste ; Alain Krivine, pour le Front communiste révolutionnaire ; Arlette Laguiller, représentante de Lutte ouvrière.

6 Les journalistes qui signent les articles sont en général les envoyés spéciaux dans la capitale portugaise, excepté pour le journal Combat qui traite depuis les bureaux de Paris les événements du Portugal. Ce sont Gilles Bertin et Georges Andersen qui couvrent l’événement. Quant à L’Humanité, dans un premier temps les journalistes reprennent les dépêches de l’AFP puis le journal envoie Etienne Gilbert à Lisbonne. Pour Libération, la situation au Portugal est suivie par Cléo Vernier, Jacques Erwan et Christian Poulin. Retour au texte

7 Cf. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/revolution-oeillets-portugal-histoire-dictature (Consultation le 13 septembre 2025). Retour au texte

8 Cette prudence éditoriale s’inscrit dans la ligne de couverture particulièrement mesurée adoptée par l’ORTF face à la « crise portugaise ». Le journal télévisé ne relaie que de manière tardive et limitée le soulèvement qui a eu lieu le 16 mars 1974 à Caldas da Rainha, impliquant le régiment d’infanterie n° 5, une tentative militaire réprimée visant à renverser le régime de Marcelo Caetano avant la Révolution des Œillets. Avant avril 1974, le seul reportage d’ampleur diffusé par l’ORTF est Magazine 52, réalisé en 1973 par Dominique Roux et intitulé « Portugal : la politique de Marcelo Caetano. Pour une analyse récente de la couverture médiatique portugaise par l’ORTF entre 1969 et 1974 », voir Cappi, Johanna, « Le traitement de la crise au Portugal sur l’ORTF (1969‑1974) », Cinémas, vol. 30, n° 2, 2023, p. 11‑31. Retour au texte

9 Cf. https://www.bfmtv.com/politique/la-france-insoumise/fabien-roussel-sur-le-nouveau-front-populaire-raphael-glucksmann-a-ete-avec-nous-pour-co-ecrire-partager-ce-programme_VN-202406130971.html (Consultation le 17 novembre 2025). Retour au texte

Illustrations

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Référence électronique

Marc Gruas, « La Révolution des Œillets dans la lorgnette des quotidiens français : L’Humanité, Libération et Combat face à la présidentielle de 1974 », Reflexos [En ligne], 10 | 2025, mis en ligne le 11 janvier 2026, consulté le 15 février 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/reflexos/2476

Auteur

Marc Gruas

Université Jean Jaurès – Toulouse 2. CEIIBA (EA 7412)

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