GRAVET, Catherine (dir.), Être humain pour traduire, Mons : Presses Universitaires Montoises, coll. « Travaux et documents », n° 14, 2023, 234 pages.

Texte

Alors que beaucoup d’inquiétudes se cristallisent actuellement autour des menaces que ferait peser le développement de l’intelligence artificielle sur de nombreuses activités scientifiques et intellectuelles, il est réconfortant de pouvoir lire un ouvrage dont le titre résume parfaitement la démarche : replacer au cœur du processus de traduction l’être humain, plutôt que la machine.

Dans l’avant-propos qui ouvre ce volume, édité à l’occasion du soixantième anniversaire de l’École d’interprétation belge de Mons, devenue Faculté de Traduction et d’Interprétation, Philippe Mettens cite Louise Erdrich, qui rappelle que « [l]’écrivain d’un pays étranger ne vaut que par son traducteur1. »

Dans sa contribution intitulée « Traductrices et traducteurs : héritières et héritiers fidèles », Juan-Miguel Dothas montre comment leur travail, loin d’être une trahison, consiste à se faire « l’héritier » d’un texte au prix d’une « certaine infidélité nécessaire » susceptible de mieux rendre justice au texte original, paradoxe apparent énoncé par Jacques Derrida, puis Élisabeth Roudinesco, qui estiment tous deux que « pour être fidèle à un héritage, il faut lui être, paradoxalement, infidèle. » É. Roudinesco en précise les raisons : « si l’on répète ce qu’un maître a enseigné, on devient un perroquet dénué de créativité2. » La traduction littéraire demeure en outre attentive aux progrès technologiques les plus récents, ainsi qu’en témoigne l’expérience menée par l’Association pour la promotion de la traduction littéraire en France (ATLAS), initiatrice de l’« Observatoire de la traduction automatique », qui « ambitionne de comparer, sur dix ans, les outils Google Translate et DeepL, et leur évolution, appliqués à un corpus de textes classiques, de Dostoïevski à Salinger. » J.-M. Dothas mentionne aussi le travail ludique conduit par Ricardo Bloch pour comparer les rétrotraductions lacunaires et bancales de la première page de Du côté de chez Swann (À la recherche du texte perdu, Philippe Rey, 2019). Il se garde cependant de verser dans la technophobie autant que dans la technolâtrie en mettant en avant l’idée que les missions du traducteur vont évoluer, sans que ce métier ne disparaisse pour autant. Sa tâche s’apparentera de plus en plus à de la post-édition, « au service de la correction ou de la vérification et non de la proposition ou de la trouvaille3 », ainsi que l’indique Tiphaine Samoyault, mais le traducteur devra dans les mêmes temps « déployer sa condition d’écrivain à part entière ».

« Un anniversaire à fêter », première section du livre, se présente comme un bel hommage à la traductrice belge Emmanuèle Sandron, grande figure de l’École d’Interprètes internationaux (EII) de l’Université de Mons. Anne Godart retrace sa formation littéraire et intellectuelle, et dévoile quelques-uns des procédés employés par E. Sandron pour traduire de la poésie, des textes en prose et de la littérature jeunesse. L’activité de traduction apparaît comme un travail de réflexion, mais aussi de création. La nouvelle version française d’Alice in Wonderland élaborée par Emmanuèle Sandron (Alice Jeunesse, 2020) constitue ainsi une gageure brillamment relevée, tant « les realia, les jeux de mots, les embûches et autres pièges linguistiques » abondent dans le roman de Lewis Carroll.

Les trois contributions figurant dans la partie « Traduire des langues ‘exotiques’ » portent sur le chinois, le néerlandais et le danois. Loïc Aloisio propose un portrait documenté et passionnant de Lin Shu (1852-1924), qui traduisit des dizaines d’ouvrages anglophones et francophones… sans connaître les langue cibles ! Plus soucieux de se conformer aux goûts et aux attentes du lectorat chinois de la fin de la dynastie Qing, Lin Shu n’hésite pas à abréger notablement les romans français, britanniques et américains « au point que la structure même des textes se voyait transformée pour suivre la forme traditionnelle chinoise des œuvres de fiction, […] le résultat n’ayant donc que peu de rapports avec l’œuvre originale. » Marie Fortunati fait ensuite découvrir une personnalité extrêmement attachante, celle d’Anna Van Gogh-Kaulbach (1869-1960), qui conjugua ses engagements socialistes et féministes avec son activité littéraire. Ses romans mettent en lumière « les injustices sociales, l’amour, la famille et les relations humaines », mais ses convictions se retrouvent également dans le choix des textes qu’elle traduisit. En dépit des résistances d’une société encore profondément misogyne, Anna Van Gogh-Kaulbach put pratiquer de multiples genres (roman, poésie, essai, théâtre, conte). De nos jours, elle reste une figure littéraire de premier plan aux Pays-Bas, et Marie Fortunati apporte des éléments de contextualisation culturelle fort bienvenus, soulignant à quel point Anna Van Gogh-Kaulbach fut une protagoniste notable de la « première vague féministe » néerlandaise, qui prit naissance dans les années 1870 et s’acheva dans les années vingt. Isabelle Piette et Bénédicte Van Gysel se sont penchées pour leur part sur une autre personnalité singulière, celle d’Augustine de Rothmaler, institutrice bruxelloise qui développa ses connaissances linguistiques en allemand et en danois, au point de devenir la traductrice des Histoires du Himmerland de Johannes V. Jensen. Elle permit de familiariser le public francophone avec l’univers de l’écrivain de Farsø, couronné par le Prix Nobel en 1944. Augustine de Rothmaler s’intéressa aussi aux livres du Suisse Gottfried Keller, car ses personnages de paysans « ne sont pas idéalisés comme ceux de G. Sand ni poussés au noir comme ceux de Maupassant, mais rudes, âpres au gain, ils ont pourtant leur grain de poésie4. » Elle en apprécie tout autant « la plus riche galerie de portraits féminins, la plus variée ; ce qui prouve qu’au moins savait-il discerner et apprécier l’individualité féminine5. » La version française des nouvelles tirées du recueil Himmerlands-historier proposée par Augustine de Rothmaler comble « un vide immense ». La traductrice présente ses objectifs dans une introduction. Isabelle Piette et Bénédicte Van Gysel les cernent avec justesse : « éclairer le lecteur sur cette région du Jutland et sur ses habitants en plein XIXe siècle – sur un mode de vie quasi immémorial avant que n’y entrent les avancées techniques –, mais aussi lui donner accès aux remarquables qualités littéraires des ‘Histoires’. »

La section suivante, « Traduire en médiateur, en philosophe », aborde des enjeux tout aussi essentiels. Dans « Le discours tout contre le discours », Béatrice Costa examine en profondeur une interview d’Henri Meschonnic menée en 1998 par le chercheur Arnaud Bernadet6. Meschonnic y revient sur les concepts clés de sa poétique, en particulier les notions de « rythme » et de « subjectivation ». « Conçue comme approche a-sémiotique apte à déplacer l’investigation vers l’activité énonciative, comme l’écrit B. Costa, la poétique meschonnicienne est un plaidoyer de la ‘signifiance’ d’un régime d’énonciation fondé sur la force d’une sémantique spécifique et non sur des rapports de convenance établis entre une forme et son signifié. » Pour Meschonnic, l’acte de traduction articule des dimensions poétiques, éthiques et politiques, tout en conservant une part d’irréductible. Dans un second temps, B. Costa élabore une analyse exhaustive et passionnante du Sonnet 27 de Shakespeare qu’Henri Meschonnic avait proposé en français dans Poétique du traduire (Verdier, 1999). Guillaume Deneufbourg dresse ensuite le portrait d’un « médiateur culturel aux multiples facettes », Philippe Noble, « diplomate au ministère français des Affaires étrangères, chargé des relations avec les Pays-Bas à l’université de Lille 3, maître de langue néerlandaise à la Sorbonne, conseiller culturel à La Haye, éditeur et directeur de collection aux éditions Actes Sud à Arles, formateur en traduction à l’Institut néerlandais de Paris ou, bien entendu, traducteur littéraire », dont la version française du Max Havelaar de Multatuli (Eduard Douwes Dekker) publiée en 1991 fit date. G. Deneufbourg se livre à une instructive étude comparative avec les quatre traductions françaises antérieures, en rappelant également que Philippe Noble, par perfectionnisme et aussi parce qu’il avait approfondi sa documentation sur l’auteur et le contexte historique, a tenu à réviser son propre travail en 2020. Le roman de Multatuli, écrit en 1859 à Bruxelles, et publié l’année suivante à Amsterdam, dénonce en effet l’exploitation coloniale dans les Indes néerlandaises à une époque où peu d’intellectuels s’en préoccupaient. Douwes Dekker, qui fut fonctionnaire à Java, démissionna de son poste, écœuré par le sort réservé aux populations indonésiennes. Ses engagements anarchistes confèrent à son roman une grande force que Philippe Noble s’est efforcé de rendre au mieux, le roman se prêtant à des réflexions tout à fait actuelles en lien avec la littérature postcoloniale et les cultural studies.

L’ultime partie d’Être humain pour traduire s’intéresse aux « littératures dites mineures ». Thea Rimini offre un autre beau portrait, celui d’Aldo Capasso (1909-1997), « [t]raducteur et passeur de littérature belge francophone en Italie », de l’après-guerre aux années soixante-dix. S’appuyant sur la correspondance conservée aux Archives et Musée de la Littérature de Bruxelles (AML), T. Rimini met en exergue le dynamisme de Capasso, qui se fit l’inlassable promoteur des auteurs belges « néo-classiques », tels Albert Ayguesparse, Armand Bernier, Constant Burniaux ou Marcel Hennart. Thea Rimini restitue avec brio les spécificités des champs littéraire et éditorial des deux pays, avant d’exposer les idées de Capasso sur la traduction, puis sa pratique traductive.

L’écart culturel, qui demeure l’un des défis cruciaux de la traduction, se situe aussi au cœur de la contribution de Catherine Gravet, coordinatrice du volume, qui met à l’honneur Markoosie Patsauq et son livre Uumajursiutik unaatuinnamut, premier roman inuit publié au Canada. C. Gravet procède à un examen serré et riche d’enseignements des trois traductions francophones de ce texte. Deux versions françaises ont été réalisées à partir de l’autotraduction de l’auteur en anglais, et une troisième a été publiée à partir du texte original en inuktitut. Chacune adopte une stratégie traductive différente, dont la mise en parallèle est des plus éclairantes. Reprenant des propos de Daniel Chartier, Catherine Gravet conclut en ouvrant d’intéressantes perspectives : « la littérature inuite, phénomène glottopolitique singulier, qui ne peut manquer de stimuler la réflexion de l’ethnologue et du sociolinguiste, est un ‘corpus mineur mais distinct7’ au sein de la littérature québécoise. C’est un ‘cas fascinant et hautement complexe8’ qui ‘met en jeu une bonne part des assises théoriques de l’institution [littéraire]9’, ainsi que les frontières même de la littérature ».

Laurence Pieropan conclut ce dense recueil en consacrant une remarquable étude exploratoire sur la traduction dans la littérature migrante belge francophone au prisme de la mondialisation. Analysant de manière fouillée et ciblée trois recueils littéraires ressortissant à des genres variés (romans et nouvelles, poésies, récits de soi), l’auteur « examine le parcours atypique mais convergent de trois traductrices, et la façon dont deux d’entre elles opèrent le passage entre deux langues-cultures (de l’arabe au français, du français au grec ». Les entretiens menés par Laurence Pieropan révèlent des parcours qui ont pour point de départ « une expérience de l’exil ou de la migration, et le goût du littéraire ».

Au terme de cet ouvrage très stimulant et d’une grande richesse intellectuelle, le lecteur aura beaucoup appris, car le phénomène de la traduction est abordé sous de très nombreux angles qui se complètent harmonieusement : littéraire, philosophique, historique, anthropologique, sociologique, politique… On ne peut alors que partager les conclusions de Juan-Miguel Dothas : en dépit des progrès de la technologie, « jusqu’à présent, il faut être humain, voire humaniste pour traduire. » C’est ce qui fait tout le prix de l’activité du traducteur. La publication d’Être humain pour traduire donne en outre l’opportunité de saluer la grande qualité des ouvrages édités depuis 2013 par les Presses de l’Université de Mons dans la collection « Travaux et documents », Catherine Gravet s’employant à mettre à l’honneur des études pointues et exigeantes sur des sujets liés à l’interculturalité et à la traduction.

Notes

1 Louise Erdrich, « Un message de Louise Erdrich », Des mots aux actes. « Traduire le Prix Pulitzer 2021 : The Night Watchman de Louise Erdrich », 2022, n° 11, p. 19-20. Retour au texte

2 Simon Blin, « Interview. Élisabeth Roudinesco : “L’infidélité est nécessaire pour assumer un héritage” », Libération, 31 mai 2017. URL : https://www.liberation.fr/debats/2017/05/31/elisabeth-roudinesco-l-infidelite-est-necessaire-pour-assumer-un-heritage_1573626/. Jacques Derrida déclarait pour sa part : « il n’y a pas de fidélité possible pour quelqu’un qui ne pourrait pas être infidèle. C’est à partir de l’infidélité possible qu’on se rend à l’héritage, qu’on l’assume, qu’on reprend et qu’on contresigne l’héritage pour le faire aller ailleurs, pour le faire respirer autrement. Si l’héritage consiste simplement à entretenir des choses mortes, des archives et à reproduire ce qui fut, ce n’est pas ce qu’on peut appeler un héritage. On ne peut pas souhaiter un héritier ou une héritière qui n’invente pas l’héritage, qui ne le porte pas ailleurs, dans la fidélité. Une fidélité infidèle. On retrouve cette double injonction qui ne me quitte pas. » (Sur parole. Instantanés philosophiques, Paris, Éditions de l’aube, 1999, rééd. 2005, p. 60) Retour au texte

3 Tiphaine Samoyault, Séminaire « La traduction durable », Université Paris-Diderot, 14 février 2022. URL : http://cet.univ-paris-diderot.fr/content/seminaire-du-cet-tiphaine-samoyault-la-traduction-durable-14022022 Retour au texte

4 Augustine de Rothmaler, « Gottfried Keller », Revue de Belgique, 32e année, 15 avril 1900, p. 339. Retour au texte

5 Augustine de Rothmaler, « Gottfried Keller », Revue de Belgique, 32e année, 15 juin 1900, p. 170. Retour au texte

6 Henri Meschonnic, « La poétique tout contre la rhétorique. Entretien mené avec Arnaud Bernadet », Chelles, mai 1998, URL : http://www.hatt.nom.fr/rhetorique/articl14.htm Retour au texte

7 Daniel Chartier, « La fascinante émergence des littératures inuite et innue au 21e siècle au Québec : une réinterprétation méthodologique du fait littéraire », Revue japonaise d’études québécoises, vol. 11, 2019, p. 33. Retour au texte

8 Ibid., p. 32. Retour au texte

9 Ibidem. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Olivier SAUVAGE, « GRAVET, Catherine (dir.), Être humain pour traduire, Mons : Presses Universitaires Montoises, coll. « Travaux et documents », n° 14, 2023, 234 pages. », La main de Thôt [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 05 février 2024, consulté le 15 avril 2024. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/lamaindethot/1271

Auteur

Olivier SAUVAGE

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