Patrick Hersant et Leonid Livak, Portrait d’une traductrice : Ludmila Savitzky à la lumière de l’archive, Paris, Sorbonne Université Presses, 2024.

Référence(s) :

Portrait d’une traductrice. Ludmila Savitzky à la lumière de l’archive, Patrick Hersant et Leonid Livak, Paris, Sorbonne Université Presses, London & New York, Routledge 2025, 396 p ISBN: 979-10-231-00771-5.

Texte

L’épigraphe de l’ensemble de cet ouvrage, tirée du journal de Ludmila Savitzky et datant de 1920 – « Je ne crois pas devenir assez célèbre par mon talent pour que la postérité se plaise un jour à fouiller dans ma paperasserie intime » – nous offre d’emblée un commentaire ironique sur le changement de perspective dont ce livre est un exemple, et qui nous amène aujourd’hui à envisager la traduction en premier lieu comme processus socialement, économiquement et historiquement situé, enchâssé dans un réseau complexe et changeant de rapports de pouvoir et d’enjeux idéologiques, où l’accès à la subjectivité du sujet traduisant est nécessairement éclairant, dès lors qu’elle est contextualisée. Pour les auteurs, ce tournant sociologique, qui fait de la traductrice un agent de la production culturelle, explique le regain d’intérêt pour les archives. C’est donc une approche génétique des traductions qui a inspiré l’important travail de recherche entrepris par Patrick Hersant et Leonid Livak sur l’ensemble des archives personnelles et professionnelles aujourd’hui disponibles, – brouillons, correspondances, articles de presse, journaux intimes, manuscrits de traduction – laissées par la traductrice franco-russe Ludmila Savitzky (1881-1957), l’une des premières à faire découvrir James Joyce, Ezra Pound, T.S. Eliot et Virginia Woolf, entre autres.

Patrick Hersant nous rappelle la plus grande accessibilité des archives disponibles aujourd’hui, notamment par des fonds spécialisés mis à la disposition des chercheurs. Dans ce cas précis, c’est grâce au dévouement et à la générosité des héritiers, qui, à partir de 1995, ont entrepris de classer et de déposer l’ensemble des documents se trouvant encore au grenier de la maison familiale de Lestiou, dans le Loir-et-Cher, dans deux fonds principaux, l’IMEC1 à Caen et le HRC2 à Austin, Texas, en conservant encore dossiers, lettres et la bibliothèque intacte de la traductrice. Les auteurs se sont ainsi confrontés à ces centaines de milliers de pages imprimées, avec l’ambition de « faire découvrir à nos lecteurs, dans toute leur remarquable et vivante complexité, la vie d’une grande traductrice du XXe siècle » (11). Un bel objectif déjà, mais c’est aussi tout un pan de la vie artistique et culturelle européenne de l’époque qu’ils font revivre. Bien entendu, le livre pose aussi une question implicite dans le titre : quel éclairage particulier apporte « la lumière de l’archive » à notre compréhension de l’acte traductif ?

Deux grandes parties et une troisième plus courte composent l’ouvrage : la première, « Études », comporte deux chapitres rédigés par les auteurs. Leonid Livak retrace la trajectoire de la médiatrice culturelle que Savitzky est devenue dès son plus jeune âge, dans le contexte du modernisme russe transnational. Hersant propose ensuite un travail d’analyse de la « traductrice à l’œuvre » à travers un examen minutieux et des micro-lectures de ses manuscrits, brouillons, révisions et correspondances avec éditeurs ou auteurs. La seconde partie, « Documents », représente un travail d’édition par les auteurs permettant de mieux cerner la traductrice et son environnement par le biais d’extraits d’archives organisés en quatre chapitres recoupant son journal, ses écrits sur la traduction, ses articles de presse et sa correspondance. Enfin une courte troisième partie, « Anthologie bilingue », vient clore l’ouvrage en présentant un florilège de l’œuvre traduite de Savitzky, où figurent ses auteurs les plus illustres, James Joyce, Virginia Woolf, et ceux qui ont joué un rôle important dans son évolution littéraire, comme le poète symboliste russe Constantin Balmont.

En dressant le portrait de Savitzky comme médiatrice culturelle « au carrefour des modernismes russe, français et anglo-américain » (19), Leonid Livak se réfère aux travaux récents sur le modernisme transnational russe, afin de montrer à quel point cette jeune femme relevait d’une typologie de « passeurs » qui rendaient possible la création et la dissémination d’œuvres, notamment grâce à la traduction. Tout le parcours éducatif de la jeune Ludmila est allé dans ce sens : née de parents russo-polonais, issus de la petite noblesse mais anticonformistes, elle a parcouru l’Europe et est vite devenue polyglotte. Sa créativité et son esprit d’indépendance se sont développés très tôt, y compris sur le plan relationnel, où une première courte liaison avec Constantin Balmont, le premier amant et mentor de la jeune Ludmila, a scellé son refus de la morale bourgeoise et son engagement dans des relations sexuelles libres et ouvertes, « le code de conduite de la culture moderniste » (22). C’est grâce à la générosité de Balmont qu’elle rejoindra Paris pour vivre en union libre avec l’acteur René Pillot.

Savitzky n’a jamais cessé de s’intéresser à la production culturelle de son époque, d’y participer en tant qu’actrice, auteure, essayiste et traductrice et d’être initialement partie-prenante du modernisme et de l’avant-garde. Ce n’est donc pas par hasard si cette vie de bohème parisienne est devenue le cadre de nombreuses rencontres décisives avec l’intelligentzia et l’élite littéraire qui s’y trouvaient : Dorothy et Ezra Pound, l’instigateur de sa collaboration avec Joyce, André Spire, avec qui elle a entretenu une correspondance copieuse pendant presque 50 ans3. Ce foisonnement artistique et intellectuel a donné lieu à de remarquables travaux de traduction, souvent salués comme tels à l’époque et qui continuent d’être édités aujourd’hui. Bien qu’une aversion affichée pour la logique de marché – modernisme oblige – et son amour pour les belles lettres semblent avoir motivé ses choix, l’aspect financier de son activité de traductrice n’a cependant jamais été secondaire, loin s’en faut, comme en témoignent de nombreux courriers. Cette lettre à son proche collaborateur et futur gendre, John Rodker, qui fait allusion aux sollicitations d’amis expatriés russes en est un exemple : « J’aimerais que mon travail littéraire soit tout à fait libre de considérations financières. Or c’est impossible car je me dois de venir en aide à de nombreuses personnes… cela m’attristerait que vous me pensiez avide de gagner de l’argent pour moi-même » (64).

En 1922 Stavitzky s’installe dans la maison de campagne de Lestiou après une séparation qui lui a coûté la garde de ses deux filles. C’est ici que sa bibliothèque et l’ensemble des documents accumulés pendant sa carrière resteront intacts jusqu’en 1995. Parmi les trésors cachés de Lestiou, le destin tragique et romanesque de Mireille Havet est passionnant. Peu connue aujourd’hui du fait de sa disparition précoce, Savitzky a longtemps été sa confidente et protectrice. L’histoire, révélatrice de sa fidélité en amitié, a aussi été déterminante dans son cheminement intellectuel et éthique, l’éloignant définitivement des excès du modernisme.

Mireille Havet, fille cadette d’un artiste, fut un enfant prodige dont le génie précoce enchantait les salons modernistes fréquentés par Apollinaire, St Jean Perse, Cocteau et d’autres. S’adonnant corps et âme à l’esthétique moderniste qui prônait la transformation de sa vie en œuvre d’art, Havet, qui affichait ouvertement sa sexualité lesbienne, s’est rapidement muée en « toxicomane psychologiquement déséquilibrée, que chaque drame sentimental plonge[ait] dans un état pré-suicidaire » (74). Or, malgré toutes les tentatives de sauvetage de la part de Savitzky, Havet a terminé sa jeune vie en 1932 dans un sanatorium suisse, ayant déposé chez celle-ci, deux ans plus tôt, son journal intime qu’elle tenait depuis 1903. Havet avait fait jurer à son amie de n’en rien révéler après sa mort. Ludmila a tenu parole.

Ce n’est qu’en 1995 que la petite fille de Savitzky, Dominique Tiry, a découvert la valise de lettres dans le grenier de la maison de Lestiou et a entrepris de faire éditer l’ensemble4. Hormis un premier roman de jeunesse et quelques poèmes, son journal intime aura été, bien après sa mort, sa seule et magnifique œuvre littéraire, probablement l’une des premières à célébrer de manière aussi explicite l’amour entre femmes5. C’est ainsi que le destin des archives peu relever d’un désir de transmission familiale.

Les chapitres consacrés à « la traductrice à l’œuvre » témoignent du véritable travail de bénédictin effectué face à cette masse de matière rédigée, face auquel Hersant avoue avoir été « intimidé » dans un premier temps. Cependant, en circonscrivant le choix des thématiques et des documents traités, il parvient à un bon équilibre entre des analyses très riches et fouillées et la restitution des réalités qui composaient la vie de cette traductrice. À l’heure de la redécouverte de figures de femmes souvent oubliées par l’histoire, on pourrait regretter que le prisme des rapports de genre n’ait pas constitué une possible grille de lecture transversale.

Un rappel salutaire est fait : pour la très grande majorité des lecteurs d’une œuvre traduite, la question de la « bonne » ou « mauvaise » traduction n’est pas de leur ressort, seule la qualité du résultat, tel qu’ils le perçoivent, peut faire l’objet d’appréciation. Hersant commence, en citant le « naturel » et la « fluidité » que tant de critiques semblent avoir vus dans ses traductions, par proposer quelques extraits représentatifs des travaux de Savitzky pour conclure à « une ampleur d’écriture, une parfaite aisance dans une grande variété de styles et de ton : sobriété moderniste de Rodker, grandiloquence symboliste chez Balmont ... effet de paysage mental chez Woolf » (84).

Hersant constate également l’absence de théorisation élaborée, et souligne plutôt l’élaboration d’une poétique personnelle et ad hoc de la traduction. Pour lui, les réflexions de Savitzky sur sa propre pratique « s’inscrivent dans une longue tradition qui oppose la traduction libre à la traduction littérale sous d’innombrables avatars » (86), avatars qu’il identifie en citant la suite d’oppositions qui ont motivé les écrits de théoriciens, de Cicéron et St Jérome à Venuti en passant par Berman, Meschonnic et autres Nida. Ici les notions d’« idiomatique » ou de « littéral » sont récurrentes dans les échanges, où Savitzky cite assez souvent les louanges que l’on fait de son travail, comme ceux de Dorothy Pound, qui selon elle n’a « pas l’impression de lire une traduction » (85). Mais Savitzky conclue néanmoins en faisant valoir le principe d’une traduction « honnête » :

Mais je maintiens qu’une œuvre traduite doit conserver son accent d’origine. Le rocailleux et le flou, le monotone et l’abrupt … ne doivent pas être sacrifiés à la facilité de la lecture française.  ‘Cela a l’air d’avoir été écrit en français'’ est, si l’on veut, un compliment acceptable pour un traducteur. Mais si cela a l’air d’avoir été conçu et pensé en français, c’est un échec que les meilleurs des interprètes n’ont pas toujours évité (211).

Afin de s’en approcher au plus près, Hersant fait d’abord, dans une série de « micro-lectures », l’examen des procédés de traduction, utilisant la version définitive de textes proposés dans l’anthologie bilingue de la fin de l’ouvrage. Ensuite, pour bien démontrer l’intérêt du recours aux archives, un « dossier génétique Joyce » retrace et analyse minutieusement les étapes successives du cheminement traductif de Savitzky, extraits de manuscrits biffés, corrigés et révises à l’appui. Cette approche révèle des constantes méthodologiques très intéressantes car renvoyant à la démarche cognitive en œuvre. On ne peut qu’être frappé également par la matérialité corporelle de l’occupation à l’époque ; en témoignent de nombreuses allusions à la fatigue, douleurs à la main, mal de dos, dans les chapitres suivants décrivant ses rapports avec ses éditeurs, son travail au quotidien, révisions et collaborations.

La deuxième longue partie, « Documents », est d’une lecture très fluide et, bien qu’organisée thématiquement, se lit presque comme un roman, tantôt autobiographique, tantôt épistolaire, avec, en basso continuo, le caractère prégnant et envahissant de cette vocation de passeur de textes : ses aspects matériels, qui se traduisent par des échanges de courriers à n’en plus finir sur les termes d’un contrat, ce corps-à-corps quasi-mystique parfois avec la matière textuelle qui résiste ou qui se laisse pénétrer, mais qui préoccupe constamment. De très beaux passages assez lyriques à ce sujet nous laissent la certitude que Ludmila Savitzky, quoi qu’elle en dise, aurait pu embrasser une carrière littéraire en son propre nom.

Certains titres et échanges épistolaires font rêver : « Comment j’ai traduit James Joyce » (199). Sans beaucoup d’aide pratique de sa part semble-t-il, lorsqu’il lui rétorque qu’il ne sait plus ce qu’il voulait dire… Parmi tant d’autres, une lettre du 9 juillet 1920 qui commence ainsi : « Cher M. Pound, Votre femme m’a demandé si nous connaissions un appartement à louer pour M. Joyce ». Sans pouvoir évoquer ici tout ce qu’on y découvre, on est ému de plonger dans sa correspondance avec James Joyce, Ezra Pound, T. S. Eliot, Valéry Larbaud, John Rodker et ses éditeurs ; un monde lointain rendu immédiat et vivant, avec les complexités matérielles et relationnelles qui accompagnent la vraie vie.

Le portrait qui se dégage de ce journal intime « tour à tour joyeux et mélancolique » (177), dont elle doute par moments – « que ne trouverait-on pas dans ces pages pour faire de moi un portrait tout différent de l’image que j’aurais voulu laisser dans le souvenir de quelques êtres dans ce monde ! »  – (187) est celui d’une puissance de travail et d’une réflexion hors du commun, d’une culture assez vaste, d’une grande sensibilité, le tout allégé par une capacité d’auto-dérision qui n’est jamais loin. Cela en dépit d’une vie amoureuse et familiale parfois quelque peu acrobatique et sans oublier que l’auteure a connu la peur et les privations de la guerre, assistant à l’exode de 1940.

Ses propos sur la traduction ne manqueront pas de trouver des résonances chez les praticiens d’aujourd’hui, malgré un environnement matériel très différent (les reproductions de ses cahiers d’écolier à l’écriture régulière et serrée, avec des phrases barrées, ré-écrites en rouge, puis en vert touchent beaucoup). À des commentaires succincts sur le caractère ingrat du métier, l’angoisse de trahir l’auteur, la recherche obsessionnelle du mot juste, s’ajoutent des passages plus longs et plus travaillés, relatant la satisfaction de parvenir à surmonter ces difficultés :

Tout ne devient pas facile (facile est un adjectif qui n’a de sens pour aucune traduction) – mais les difficultés s’éclairent, les erreurs diminuent de menace ; les images se projettent vivantes d’une langue dans l’autre ; parfois même tel mot, dans la traduction, est plus proche de la pensée de l’auteur que l’original, et l’auteur vous le dit, et cela vous comble de joie, et cette joie compense un peu le sentiment qui n’a cessé de vous poursuivre dans votre travail, le sentiment insupportable d’être prisonnier d’une incompatibilité de langages. (216)

L’anthologie bilingue qui clôt le volume vient nous rappeler avec quelle élégance et ingéniosité la traductrice a pu maintes fois se libérer de cet emprisonnement.

En conclusion, l’attrait de ce livre pour quiconque s’intéresse de près ou de loin à la traduction est évident. Patrick Hersant, ayant précisé en préambule que leur sélection d’extraits porte essentiellement sur les aspects de sa vie touchant à la littérature et la traduction, appelle de ses vœux : « Une édition intégrale du Journal de Savitzky ». On ne peut qu’espérer que la lecture de ces pages suscitera des vocations, car ce serait un véritable bonheur de mieux découvrir cette femme remarquable et ses compagnons de route, dans un monde aujourd’hui révolu, mais encore d’une grande actualité pour les curieux d’autres vies et les amoureux des beaux textes.

Notes

1 L’institut Mémoires de l’édition contemporaine déposés 2008. Retour au texte

2 Harry Ransom Center, Austin, Texas. Retour au texte

3 SAVITZKY , Ludmila, SPIRE, André, 2010, Une amitié tenace. Correspondance (1910 – 1957) (Ed Marie-Brunette Spire), Paris, Éditions Les Belles Lettres. Retour au texte

4 Le journal de Mireille Havet est édité en quatre volumes aux Éditions Claire Paulhan avec introduction et notes par Dominique Tiry, avec l'aide de Pierre Plateau, Roland Aeschimann et Claire Paulhan. Le premier volume : HAVET, Mireille, [2003] 2011. Havet Journal 1918-19 Le monde entier vous tire par le milieu du ventre (Ed Pierre Plateau), Paris, Éditions Claire Paulhan. Retour au texte

5 https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/mireille-havet-1898-1932-la-naufragee-des-annees-folles-1933625 Retour au texte

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Référence électronique

Karen Meschia, « Patrick Hersant et Leonid Livak, Portrait d’une traductrice : Ludmila Savitzky à la lumière de l’archive, Paris, Sorbonne Université Presses, 2024. », La main de Thôt [En ligne], 13 | 2025, mis en ligne le 23 janvier 2026, consulté le 10 février 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/lamaindethot/1795

Auteur

Karen Meschia

Université de Toulouse 2, karen.meschia@gmail.com

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