Les textes suivants ont été présentés lors d’un workshop sur le thème « Qu’apprend-on quand on apprend à traduire ? Dialectique et didactique de la traduction » qui s’est tenu à l’IUT Paul Sabatier et à l’Université Toulouse-Jean Jaurès, les 9 et 10 novembre 2023. Organisé par Carole Fillière (LLA-CrÉatis, Université Toulouse-Jean Jaurès), Hilda Inderwildi (TIL, Université Bourgogne Europe) et François Ottmann (ERRaPhiS, Université Toulouse-Jean Jaurès), soutenu par la Maison des Sciences Humaines et Sociales de Toulouse (MSH-T), le Centre de Recherches et d’Études Germaniques (CREG), l’Équipe de Recherche sur les Rationalités Philosophiques et les Savoirs (ERRaPhiS), ainsi que le D-TIM et le Laboratoire Lettres, Langages et Arts (LLA-CrÉatis), l’ambition du workshop était d’allier pratique et théorie pour interroger en pratique les dialectiques internes de toute théorie de la traduction et les enjeux didactiques qui en découlent pour son apprentissage à l’ère du développement exponentiel de l’IA, un moment de révolution qui introduit un bouleversement radical de la continuité du temps et de la communication humaine – bouleversement dont la traduction dans ses pratiques fut l’un des meilleurs révélateurs, si ce n’est le meilleur.
Le premier volet du workshop, plus expérientiel, axé sur les méthodes et la pédagogie, visait à dresser un bilan des modalités d’enseignement de la traduction à l’heure du Deep Learning, la question du comment apprendre à traduire aujourd’hui, à l’aide des nouveaux outils qu’il propose, apparaissant comme le corollaire d’une question profondément renouvelée par le développement des réseaux neuronaux artificiels : « Qui apprend quoi à qui ? » Comment l’IA reconfigure-t-elle la relation « maître-élève » et que signifie apprendre à traduire, quand les résultats de l’IA impressionnent précisément par leur capacité à faire apprendre la machine à traduire ? De ce point de vue, il est possible de considérer que l’ère traductive ouverte par l’IA procède de la huitième saison de la traduction, saison du traduire ensemble, résolument poélitique, où s’exercent une intelligence augmentée, une sensibilité et une créativité potentialisées, mais où se pose de manière accrue le problème de l’auctorialité. Dans ce qu’on pourrait considérer comme une nouvelle et neuvième saison de la traduction, le recours aux possibilités de l’IA comme intelligence non seulement artificielle mais anonyme, renvoie à des questions juridiques et déontologiques encore plus épineuses, et difficiles à résoudre. On peine en tout cas en général à reconnaître à l’IA le statut d’individu à part entière. On l’imagine rarement comme un supplément d’âme, ou comme la fabrique d’être ou comme l’apprentissage social que représente traditionnellement la traduction collective ou collaborative, que ce soit avec ses maîtres ou avec ses pairs. Tous les égards auxquels s’efforce et que réclame désormais l’IA générative, apparemment capable de se formaliser qu’un prompt ne soit pas rédigé en langage poli n’y changeront rien, et pas non plus son sens de la nuance en incontestable progression, notamment pour ce qui est de la traduction.
Dans ces conditions ou cette nouvelle saison du traduire, la relation « maître-élève », le sens et la portée de l’apprentissage de la traduction se trouvent considérablement déplacés, avec des conséquences sur la formation de l’esprit dans l’entre-deux des langues et par la traduction dont il est encore délicat de prendre la mesure. Aussi le second volet du workshop était-il consacré à la question matricielle « Qu’est-ce que traduire ? ». Cette grande question théorique qui alimente le débat philosophique depuis les débuts de la philosophie en langue vulgaire est sans cesse réinvestie et actualisée. Les réflexions traductologiques de la deuxième moitié du XXe siècle l’articulent aux effets « en retour » de la pratique traductive sur ses acteurs : traduire suppose un retour réflexif sur sa propre langue dont l’activité de traduire modifie nécessairement la perception et les perspectives, en objectivant ce qui dans la chose dite revient en propre à la langue qui la dit. La traduction est par nature le lieu d’apprentissage de la dialectique du propre et de l’étranger, elle-même au principe de la formation des objets culturels. En cela, apprendre à traduire, c’est non seulement apprendre la relativité de la culture et la préséance de l’interculturel sur le culturel, mais aussi, inévitablement, faire l’expérience de l’historicité et du temps long, de la lenteur, de l’exercice répété du traduire, de l’obsession de la formule juste, du flux juste, du rythme et de la musique justes, des théorèmes éminemment politiques à fort potentiel subversif. A contrario, l’IA est l’enfant d’une époque contrainte, frénétique et mercantile, qui laisse peu de part au jeu et lésine sur le temps, entre autres celui de l’apprentissage par l’exercice, l’exercice de l’attention et de la distinction, par la répétition de l’exercice, par les jeux de la combinatoire, par l’expérience vécue de la variation et des leçons qu’on en tire. Aussi pourrait-on craindre aujourd’hui de voir déclasser la traduction soit en la réduisant à des pratiques de post-édition, soit en se contentant de délivrer dans et par la traduction des informations sans forme, informes, ce qui revient à opérer au plus bas niveau de la communication et conduit à un appauvrissement notable de l’échange. Or, pour toute société véritablement vivante, ouverte et créative, apprendre à traduire, y compris avec l’IA et le Deep Learning, demeure une expérience irréductible de l’altérité et du dialogue. La traduction n’est pas un simple problème technique que l’on pourrait réduire, mais une négociation politique et esthétique, un apprentissage fondateur de toute communauté humaine. La traduction est en même temps le lieu de la découverte ou de la redécouverte esthétique, ludique, du pouvoir plastique et créateur de la langue, et un lieu privilégié de l’expérience de la créativité intrinsèque des langues et des cultures, particulièrement lorsque la traduction confronte à des textes littéraires ou philosophiques qui sollicitent cette plasticité de la langue et sa faculté de toujours donner à penser.
Même si IA et traduction se rejoignent dans leur caractère essentiellement collectif ou collaboratif, performatif et opératoire, on distingue assez aisément ce qui les sépare ou peut les séparer en termes d’apprentissage, de formation, de déontologie et de potentiel émancipatoire. Les informaticiens qui ne cessent de répéter que l’IA n’a d’intelligence que le nom, préviennent aussi du risque inouï qu’on prend à la nourrir de ses réflexions et recherches inédites, parce qu’elle privilégiera toujours l’analytique contre le sensible, le moyen terme contre le singulier, parce qu’elle ignore la distinction entre le chaud et le froid, le juste et l’injuste. Dans des scénarios catastrophes dont l’imminence se fait chaque jour plus réelle, elle risque de prendre selon certains le pouvoir sur l’individu humain, en annihilant son esprit critique et sa créativité. Et en détruisant son environnement. Les traducteurs, traductaires, traducteurices, qui ont été en un sens les premiers touchés par l’usage massif de l’IA, portent en eux de lui opposer la plus féconde des résistances, notamment en continuant à faire exister ces formes distinctives, ces manières particulières de fluer, ces dispositions singulières ou ces configurations momentanées, sans cesse réactualisées dans le traduire et que Meschonnic subsume en recherchant à rendre dans le traduire « le mouvement de la parole dans l’écriture » et « l’organisation du sens dans le discours ». Apprendre à traduire, c’est avant tout expérimenter et apprendre les innombrables ressources du langage à la fois sur le plan de la communication, du politique et du poétique. La neuvième saison de la traduction qu’ouvre les nouvelles potentialités de l’IA est celle d’une nécessaire refonte des pratiques et des apprentissages. C’est aussi celle qui manifeste de la façon la plus aiguë le caractère irréductible de l’opération de traduire, interculturelle, intrinsèquement créative et résistante.
