s/SOURD et m/MUET

Portrait d’un petit sourd en jeune super-héros

Plan

Texte

INTRODUCTION

Il n'existe pas de mode d'emploi à l’usage des sourds. En dépit de l'idée partagée par certains membres de la communauté sourde américaine, selon laquelle il suffit d’étudier à l'Université Gallaudet (seule université des humanités pour sourds et malentendants au monde) pour obtenir, en plus du diplôme universitaire classique, un « CSS » – « Certificat de savoir-être sourd » –aucun mode d'emploi à l’usage des sourds n'existe. Cette absence de recette miracle pour nous aider à obtenir une parfaite cuisson ontologique de notre « gâteau sourd » se fait cruellement ressentir dans le contexte actuel, post-IDEA et ADA1, à l'ère de l'« assimilation » et de l'« intégration » des enfants sourds et de l’émergence relativement récente d'une « communauté » mondiale sourde, du raz-de-marée technologique qui a si profondément révolutionné l'accès des personnes sourdes à l'information et aux échanges sociaux, et même face à l’engouement général pour la Langue des signes américaine (pratiquée par les entendants comme par les sourds). Il semblerait que les identités sourdes soient toujours déjà « en devenir » (comme le souligne le chercheur norvégien Jan-Kare Breivik dans son étude de cas de 10 personnes sourdes, qui s’appuient sur les réseaux translocaux et transnationaux pour construire leur identité et s’autonomiser dans un monde dominé par les entendants). Il y aurait donc à présent « de nombreuses façons d'être sourd » au plan local et mondial, comme l’indique le titre d'une étude sociolinguistique sur les variations internationales au sein des communautés sourdes, de sorte que, pour paraphraser le titre d’un autre ouvrage, paru récemment et signé par la psychologue et universitaire sourde, Irene Leigh, tout « regard sur les identités sourdes », nécessite une vision plus ou moins kaléidoscopique.

Or, trop souvent, dans cette multiplicité de constructions, de manières d’être et de perspectives, les identités sourdes peinent encore à trouver leur place en cette fin de 20ème et début de 21ème siècle. « L'entre-deux » ou « la liminalité » marque le va-et-vient qui définit mon identité sourde, comme celle de nombreuses autres personnes que je connais, qui se disent sourds... ou bien Sourds... ou malentendants... ou atteints de troubles auditifs... ou d’audition sélective... ou encore... la liste est sans fin. Mais aujourd’hui, lorsqu'on me demandera de développer ou d'illustrer ce que j'entends par «l'entre-deux », au lieu de tendre simplement un miroir, je pourrai aussi brandir le livre de Joe Valente, avec un sourire.

Un large sourire.

Par son style et son contenu, la forme comme le fond, Valente parvient à dépeindre, par petites touches nuancées, un espace liminal. Le rideau se lève sur une scène d'action haletante, et nous voici plongés dans le récit de vie d'un jeune garçon en fuite, au sens propre comme au figuré. Et tout au long de l'histoire, nous retrouverons cette sensation récurrente de mouvement perpétuel, ponctué de courts instants de répit où l’analyse de Valente met l’action en suspens. L’histoire nous est toujours racontée par le menu – ce sens des détails qui caractérise précisément le « regard sourd »– autant de détails qui nous plongent au cœur des scènes décrites. Mais ce tourbillon de détails nous fait aussi avancer, fondant sur nous à un rythme effréné, avec une densité souvent troublante, un peu comme si nous étions à bord du Voyager de Star Trek, soudain propulsé à une vitesse supraluminique. A mon sens, Valente veut justement nous faire ressentir ce vertige. C'est l'espace sourd.

Dans ce récit constamment en mouvement, le lecteur pourra choisir un chapitre au hasard, puis un autre...sans perdre le fil conducteur, et naviguer sans aucun mal entre les chapitres. L'imagination de Valente tisse la trame d'un conte qui, plutôt que d’être séquentiel ou chronologique, propose une lecture kaléidoscopique faite des couleurs et des moments clés composant sa vie. Quant à nous, lecteurs, nous pouvons manipuler ce kaléidoscope face à la lumière, en le tapotant légèrement pour voir comment les pièces forment d’autres motifs intéressants. Puis le secouer à nouveau. Les détours imaginatifs de l'espace narratif de Valente mettent notre propre imagination en éveil.

Valente bascule aussi entre différentes identités dans cet espace. Il est parfois un « entendant qui n’entend pas », désigné comme tel par un convive du restaurant de Phoenix, mais revendique aussi les attitudes, expériences et croyances souvent attribuées à l'identité Sourde « avec un grand "S" ». Il rejoint « les indigènes » lors d'une visite chez Ben Bahan, célèbre militant Sourd, écrivain, et professeur à l'Université Gallaudet, mais demeure un étranger, comme lorsqu’un enfant de maternelle, à l'École de l'État d'Arizona pour sourds et aveugles, lui apprend ce que Valente croit être le signe pour chien, qu’il reproduit ensuite fièrement devant les autres, pour découvrir finalement que l'enfant lui a joué un tour, en lui apprenant le signe pour tigre. Il est à la fois élève et enseignant. Souvent entouré et pourtant seul. Souvent seul, mais plongé dans son imagination fertile. Il se débat avec la langue, mais il s’affirme aussi à travers elle, que ce soit la langue des signes, l'anglais parlé, ou l'anglais écrit. Il est à la fois conteur et critique, narrateur et chercheur. Enfin, comme l'a fait remarquer l'un de mes étudiants après avoir entendu Valente lire des extraits de son livre, il est cet être apparemment paradoxal– le « super-héros suicidaire. »

Lorsque ce livre était en cours d’édition, Valente était venu donner une séance de lecture et animer un atelier à mon université. Plus de 300 personnes avaient pris d'assaut l'auditorium, occupant tous les sièges disponibles avant de s’installer dans l'escalier, puis par terre. Le public se composait principalement des inscrits à notre cours (extrêmement populaire) de Langue des signes américaine, mais aussi de membres de la communauté sourde d'Ohio et d'étudiants de mon séminaire de dernière année intitulé « Monde sourd : perspectives globales, nationales et locales ». Valente a séduit son auditoire, arpentant l'estrade pendant sa lecture magistrale (Mme Kapell, l'orthophoniste de son enfance, serait certainement fière de lui !), un véritable tigre pour le coup, passé maître dans l'art du récit. Lors de la session de questions-réponses et du débat qui ont suivi, ses réponses étaient à la fois complexes et directes, empreintes de contradictions et d'assurance, sérieuses et pleines d'humour, sincères et « improvisées » au fur et à mesure. Le public était bluffé.

Ensuite, les commentaires allaient bon train : « une expérience totalement fédératrice, tout le monde peut s'identifier à ses histoires », on le disait « doué pour l'autodérision qui marque son style d'écriture. ». On a également « apprécié sa sincérité » et salué « le ton brut, explicite de son écriture, qui favorise la compréhension et une relation plus accessible aux gens de notre âge. » Pour résumer, il y avait beaucoup de larges sourires ce jour-là.

Cependant, nombreux étaient ceux qui trouvaient « intéressant », voire même « déroutant » que Valente évoque sa maîtrise imparfaite de la Langue des signes américaine. Leur propre immersion dans les cours d’ASL avait amené ces étudiants à croire (encore un mythe sur les personnes sourdes) que tous les sourds – en particulier ceux qui se revendiquent de l'idéologie et de l'attitude Sourdes avec un grand « S » – avaient des compétences affirmées en langue des signes. Un étudiant résume bien à quel point cette perspective était « nouvelle » pour eux :

J’ai trouvé intéressant que Joe Valente cesse d'être « politiquement correct » pour nous dire qu'il aurait aimé effectuer sa scolarité dans une école pour Sourds lorsqu'il était enfant, et qu'il encourageait tous les parents à l'envisager. Il a ensuite évoqué son manque quasi total de connaissances en langue des signes, ce qui ne l'empêche pas de s'identifier à la culture Sourde « avec un grand "S" ». C'était la première fois que j'entendais une personne qui ne signe pas tenir ce discours.

Eh bien, Valente l'a non seulement dit, mais l’a aussi écrit dans ce livre magistral. Les mots ont de super-pouvoirs, comme l'apprend le jeune Joe Valente (ironie du sort, il ne l'apprendra ni en cours d'anglais ni de son professeur d'anglais, mais de son orthophoniste), et c’est par l'écriture qu’il est effectivement devenu un super-héros. Dans son ouvrage sur la « mise en scène de soi dans les écrits d’étudiants », Thomas Newkirk affirme que « le héros de l'écriture est toujours l'écriture elle-même. » Quel meilleur modèle que Joe Valente pour illustrer ce trait d'esprit ?

Bienvenue donc, dans la « Culture Joe » – une culture où ni…ni devient etou – une culture issue d'une imagination immense et intense, qui nous montre la construction en devenir d’une identité sourde, racontée par un super-héros. Il est parfois dans le placard encore, mais traverse sans crainte, cape au vent, les espaces sourd et entendant.

Brenda Jo Brueggemann

Université de l'Etat d'Ohio

PREFACE

C’est mon dernier jour à l’école primaire et en entrant dans la salle de Madame Kapell, je suis à la fois triste et excité. Demain, c’est les vacances qui commencent et à la rentrée je serai en sixième au collège non loin d’ici. Je m’apprête à dire au revoir à mon institutrice préférée, ma confidente et mon amie, Madame Kapell.

Depuis la maternelle, je vois Madame Kapell cinq jours par semaine pour des séances d’orthophonie. Chaque fois que j’ai eu des ennuis, je savais où la trouver.

Le temps de rentrer dans la salle et de la voir se retourner pour me dire « Bonjour, Joey » et je sens déjà les larmes qui commencent à couler, puis je me mets à sangloter éperdument.

- Viens ici, Joey. Madame Kapell me serre contre elle. Elle n’est pas bien grande et j’arrive à poser ma tête sur son épaule.

Je continue de pleurer. Je viens à l’instant de prendre conscience que je suis sur le point de commencer une nouvelle vie sans elle à mes côtés.

Quand je lève la tête, je vois qu’elle a l’air triste. Je sais que je vais lui manquer, moi aussi.

- Je ne rencontrerai plus jamais quelqu’un comme vous, Madame Kapell.

Elle rétorque : « Bien sûr que si, Joey. Au cours de ta vie tu auras de nombreux mentors. Certains pour peu de temps, d’autres pour toute la vie. C’est à toi de les trouver. »

- Comment je vais faire pour les trouver ? je demande.

Madame Kapell sourit.

- Lorsque tu rencontreras des gens vraiment extraordinaires, tu dois songer à la personne que tu souhaites devenir. Chacun de tes mentors aura quelque chose d’unique à t’offrir et deviendra ainsi une partie de toi-même. C’est ce qui fera la personne que tu deviendras plus tard.

Ce livre est dédié à mes mentors.
A Mom,
Nan,
Joan Kapell
et Joe Tobin.
Chacun de vous a façonné le super-héro que je suis aujourd’hui

Chapitre 1
La Guerre des Pétards et l'anniversaire d’un super-héros

Tout le monde court se mettre à l’abri lorsque retentit le clac-bang-bzzz du fusil. Je sens la balle frôler de près mon oreille et mon appareil auditif se met à siffler.

Clac. Bang. Bzzz.

Ça siffle.

Je prie pour que mes Puma me lâchent pas. J’ai que huit ans, c’est pas un âge pour mourir. Je vois les autres traverser l’aérodrome comme des dératés, certains qui se précipitent vers la clôture, d'autres qui sautent par dessus, d’autres qui sont déjà réfugiés de l’autre côté, sains et saufs. Je les entends crier:

- Vas-y ! Cours !

- Pourquoi ils nous tirent dessus ?

- Ils arrivent ! Allez ! Go ! Go !

Je cours. La cape rouge nouée autour de mon cou vient se coller sur mon visage. Je la repousse et je vois le pick-up de la sécurité de l’aéroport qui arrive à toute allure sur nous. Le pare-brise est plein de boue et je ne peux pas voir le conducteur. Il y a deux hommes à l'arrière du pick-up. Ils pointent leurs fusils sur nous, visent et tirent.

Clac. Bang. Bzzz. Clac. Bang. Bzzz.

Ça siffle. Ça siffle.

Cette fois, je ne me retourne pas. J'aperçois les autres qui traversent la piste d'atterrissage alors que le tout-terrain se rabat à ma hauteur. Les agents de sécurité portent une chemise marron et un jean. Ils crient :

- Arrêtez ou on tire !

Ils se prennent un nid de poule et s’arrêtent net. Un nuage de poussière envahit l’aérodrome. Une fois sorti de ce nuage, je remarque que les autres sont déjà presque tous en lieu sûr, de l'autre côté de la clôture. Il ne reste plus que moi et ce garçon pataud, plus âgé, que tout le monde surnomme le Gros Albert. J’entends ceux qui sont derrière la clôture se moquer et nous encourager :

- Allez, vas-y Gros Albert ! Cours P’tit sourd !

Gros Albert est juste devant moi. Il se retourne et hurle :

- C'est un fusil à sel, c’est une vraie merde, ça te tuera pas mais ça fait un mal de chien ! Allez, cours ! Cours !

D’autres balles nous sifflent aux oreilles. Nous, on court.

Le tout-terrain fonce sur nous. J’en crois pas mes yeux mais je vois le Gros Albert s’emmêler les pinceaux et faire un vol plané avant de s’étaler de tout son long à mes pieds.

Et l’ombre du tout-terrain n’en finit pas de s’agrandir.

Alors, je crie en direction du Gros Albert :

- Ta main !

Je me baisse, attrape sa main pour l’aider à se relever et c'est reparti. Il a de longues jambes, Gros Albert, et il est loin devant moi. Au moment où il escalade la clôture, son short s’accroche aux barbelés. Il hésite mais saute quand même et atterrit de l’autre côté en caleçon.

Je cours à toute vitesse et me débarrasse de ma cape en la jetant sur les barbelés. D'un seul mouvement, je prends appui sur la clôture et saute par dessus pour me mettre en lieu sûr. Le pick-up de la sécurité fait un dérapage et s’arrête de l'autre côté.

Les deux hommes sautent de la plate-forme arrière, laissant le chauffeur à l'intérieur. Je reste planté là, les yeux rivés sur ma cape rouge vif suspendue au fil barbelé. Les types ne disent rien ; avec un sourire en coin, ils me défient du regard

Gros Albert s'approche et me dit :

- Laisse tomber. C'est pas comme si t'avais paumé ton short.

On se met à rire tous les deux. Les autres forment un petit cercle autour de nous, ils rient aussi. Mais quand je vois les vigiles qui s'approchent de ma cape, toujours accrochée à la clôture, je ne ris plus.

J’en ai besoin, il me la faut.

Un des vigiles s'en approche tellement que j’ai peur qu’il ne la décroche, d’autant que maintenant, le vent l’a déplacée de leur côté.

Il se contente de nous crier :

- Arrêtez de lancer des pétards dans l'enceinte de l'aérodrome. C'est clair ? C'est interdit ici, les gars. Foutez le camp ! La prochaine fois, on appelle la police. Pigé ?

Les deux vigiles remontent dans le pick-up et ils filent. Je suis soulagé, ma cape est toujours là. Je m’apprête à la récupérer quand plusieurs garçons parmi les plus grands brisent le cercle et viennent vers le Gros Albert et moi. Je m'immobilise en découvrant un visage familier. C'est Commandeur, le plus âgé et le plus méchant de tous, chef de la Guerre des Pétards. Il jette un regard méprisant en direction du Gros Albert, comme s'il le dégoûtait, puis le montre du doigt en rigolant très fort et dit :

-V’zavez vu ça ! Gros Albert a une tache marron sur son slip tout blanc !

Tout le monde regarde. Le Gros Albert rétorque un cinglant « Ferme ta gueule ! » au Commandeur.

Le silence s’installe. Un ou deux gamins ricanent, puis c'est toute la troupe qui éclate de rire. Moi, ça me fait pas rire. Je veux seulement récupérer ma cape et rentrer à la maison.

Le Gros Albert nous fait un doigt d’honneur et lance :

- Allez vous faire foutre.

Il s’enfonce dans le bois.

Le Gros Albert parti, Commandeur s’intéresse à moi. Tout le monde le regarde. Il se penche, me donne un coup sur la poitrine et demande :

- Qu'ess tu fous là ?

- J’sais pas.

Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce qu’il me demande, et je veux surtout pas l'énerver.

On dirait que ma réponse l’a mis en colère, ses narines se dilatent. Il imite ma voix en parlant au ralenti pour me ridiculiser :

Jjjj’saiiiiipaaas

Jjjj’saiiiiipaaas

Jjjj’saiiiiipaaas

Il répète ça en boucle. Tout le monde se marre. Commandeur s’arrête de rire enfin et me fixe d’un air mauvais. Tout le monde observe la scène.

Il dit :

- Qu'ess qui t’fait croir' qu'tu peux traîner avec nous ? Qui t'a dit qu'tu pouvais jouer à la Guerre des Pétards ?

J’ai la trouille. Je n’ai plus qu’une chose en tête : partir. Je récupérerai ma cape plus tard. Je marmonne :

- C’est personne. J’peux partir ?

Commandeur s’approche. Nous voilà nez à nez, il crie :

- Non, rest’là, j’ai bien envie d’te cogner !

Tout le monde recule.

Je me pisse dessus. Je lève les poings pour me battre. Quelqu’un braille :

- Regardez ! Il s’est pissé dessus ! Le P'tit sourd s’est pissé dessus !

Commandeur me jette un regard méprisant, montre du doigt mon pantalon et un large sourire se dessine sur son visage. Il éclate de rire, aussitôt imité par les autres.

Je serre les poings et hurle :

- Arrêtez te vous boquer !

Commandeur regarde les autres, lève les bras au ciel, il fait comme s’il était un chef d’orchestre entouré de sa chorale. Ils se paient ma tête et répètent :

- Arrêtez te vous boquer ! Arrêtez te vous boquer !

Le Commandeur est plié de rire, visiblement content de sa chorale. Ayant repéré une brèche dans le cercle, je m'enfuis à toutes jambes jusqu'à la maison.

Une fois arrivé, je me faufile discrètement par la porte. Heureusement que Maman est au téléphone dans la cuisine, sinon elle aurait certainement voulu savoir pourquoi je ne porte plus ma chemise rouge. Je passe par le couloir, entre dans ma chambre et ferme la porte. Maman n’a rien vu. Je me débarrasse de mes sous-vêtements sales et enfile rapidement une chemise et un pantalon propres. Je roule en boule le pantalon et le slip imbibés de pipi et les jette sous mon lit. Je sors de ma chambre sur la pointe des pieds, j’avance le long du couloir qui mène à la salle de bain. Je m'y enferme et nettoie mon visage poussiéreux, frotte bien mes jambes à l'eau et au savon pour faire partir l'urine. J’asperge le slip et le pantalon propres d'eau de Cologne, jette un dernier coup d'œil dans le miroir, puis je me dirige vers la cuisine. Maman est toujours au téléphone. Elle doit être en train de parler avec Mamie.

Elle raccroche et me lance un regard inquisiteur :

- Joey, tu as encore été lancer des pétards à l'aéroport ?

- Nan, pourquoi ? Je me balance d'un pied sur l'autre et j’évite de la regarder. J'angoisse à l'idée que les agents de sécurité l’aient déjà appelée.

- Tu es sûr ?

Sa voix trahit son agacement.

- Ouais.

Je parcours la pièce des yeux à la recherche d’une issue, et repère un saladier rempli de pâte à gâteau.

- C'est mon gâteau d'anniversaire ?

- Bien vu, reprend-elle agacée, mais explique-moi plutôt pourquoi tu as un pétard qui dépasse de ta chaussure ?

Je panique.

- Heu... Qu'est-ce que tu...

Je me tais et jette un coup d'œil à mes baskets. Un pétard est coincé dans la semelle d'une de mes Puma.

- Joey, je t’ai déjà dit, il ne faut plus que tu traînes avec ces gamins. Ils vont t’attirer des ennuis. Va te laver maintenant, on ne va pas tarder à aller à la messe. Papi et Mamie nous rejoindront après pour ton anniversaire. Allez, change-moi cette chemise, ces chaussures et nettoie-moi ce visage. Et tant que tu y es, change de slip… Pouah, on dirait que ça sent le parfum et l'urine. C’est quoi cette odeur abominable ? Quand est-ce que tu as changé de slip pour la dernière fois ?

Elle n'attend pas ma réponse.

- Allez ouste ! Dépêche-toi maintenant !

Elle ne parle pas de punition, ce qui veut dire que cette discussion n'est pas close. Je ne lui dis pas que j'ai déjà lavé et changé mon slip. Alors je vais m'asseoir sur la cuvette des toilettes, dans la salle de bain. Je lis Redbook, le magazine féminin de Maman. Lorsque je ressors, Maman me flanque dans la voiture avec ma petite sœur Jill et mon grand frère John. Nous partons pour la messe de cinq heures à notre église Our Lady of the Snow. Nous ne disons rien pendant le trajet parce que nous savons que la messe sera barbante et que Maman aime tout ce qui est barbant. Ca n'empêche pas John de me faire des grimaces débiles. Il veut me faire rire pour briser le silence. Du coup, ce serait moi le fauteur de trouble. John fait des grimaces tout le long du trajet aller, pendant la messe dans le dos de Maman, et pendant le retour. Maman est trop occupée à parler au pare-brise dans la voiture et à Dieu pendant la messe pour se rendre compte des pitreries de John.

Une fois la voiture arrêtée dans l'allée, maman nous dit, à John et à moi, de « disparaître ». Elle nous appellera pour le gâteau lorsque Papi et Mamie arriveront. Je vais droit dans ma chambre et ferme la porte derrière moi. Je sors une clé dorée de ma poche, ouvre mon placard et me recroqueville dans l'obscurité de ma cachette secrète. Autour de moi, il y a des B.D. froissés, une lampe de poche orange, un plaid bleu pelucheux et une Bible noire que j’ai subtilisée sur les bancs de l'église, il y a quelques semaines. À la vue des B.D. je me rappelle que j'ai oublié ma cape. Et j'en ai trop besoin. J'irai la chercher à la première heure demain matin, avant que maman se lève pour aller acheter les bagels du dimanche.

Assis dans le placard, je mets le plaid sur ma tête et j'éclaire tour à tour les B.D. et la Bible avec la lampe de poche. Je ne sais pas quoi lire en premier. Je prends la Bible. Elle est lourde. Elle est vraiment épaisse, je passe mes doigts sur les mots en relief. King James and Holy Bible. En la feuilletant, je remarque qu’il n’y a pas d’images. Aucun intérêt... Je m’apprête à la reposer quand, au hasard d'une page, je tombe sur le nom Moïse. Madame Murphy nous en a parlé en classe et j’ai vu une émission à la télé.

La curiosité me pousse à lire quelques lignes en bas de la page. « Et Moïse s'adressa au SEIGNEUR : ‘Ah ! Seigneur ! Je ne suis pas un homme éloquent... j’ai du mal à parler, je suis lent.’ »

Je bute sur le mot éloquent. Ça à l'air compliqué.

Je me demande... Moïse est sourd comme moi ? Je pourrais être comme Moïse ? C’est un super-héros ? Je pourrais avoir des super-pouvoirs moi aussi ? Je me laisse emporter par mon imagination. Comme Moïse, Spiderman ou Superman, j'ai, moi aussi, une mission à accomplir. Je serai un Sauveur. Le Père Michael parle toujours du Sauveur, eh bien j'en serai un, moi aussi ! Moïse a sauvé les Juifs, Spiderman sauve Mary Jane, Superman sauve Lois Lane. Je serai un super-héros avec des super-pouvoirs, comme eux. Je vais me battre contre les méchants de la trempe de Commandeur. Tel est mon destin.

Je n’arrête pas de penser à ma vocation de super-héros. Pendant toute la journée, je n'ai qu'une idée en tête. Quels super-pouvoirs demander pour mon vœu d'anniversaire ? Je refuse même de souffler les bougies en demandant à Maman d'attendre le temps que je trouve le bon vœu. Quand je dis ça, tous les invités me regardent comme si j'étais dingue et mon frère John n’a pas peur de le dire :

- Mais t'es zinzin !

Maman lui lance son Regard qui tue. Le samedi soir et le dimanche s'écoulent très rapidement entre le gâteau, les bonbons, les nouveaux jouets, la visite des grands-parents et les espoirs que je fonde sur mon vœu super-secret (quels super-pouvoirs de super-héros je vais avoir ?).

Le lundi matin arrive vite. Je commence la journée par une séance d'orthophonie. Je suis assis à une table en face de Madame Kapell, ma maîtresse préférée qui est comme une deuxième mère pour moi. Elle lit à haute voix une histoire d'accident de voiture tirée du tabloïd Newsday. À la fin, elle me demande ce que j'aurais raconté au juge si j'avais été le conducteur de l'un des véhicules.

- Je dirais que c'est l'autre conducteur qui m'est rentré dedans.

Madame Kapell me regarde, attentive, curieuse et amusée. J'en déduis alors qu'elle cherche à me faire dire quelque chose. Effectivement, elle enchaîne :

- Quelle différence tu fais entre l'autre conducteur « m'a percuté » et l'autre conducteur « m'est rentré dedans » ?

Sa question m'évoque immédiatement une salle d'audience et le bureau d'un directeur. Je me rends compte que c’est la même chose à cet instant précis. Soudain, la lumière se fait : les mots sont des armes. Oui, les mots sont des super-pouvoirs.

Je commence à comprendre comment les mots pourraient m'aider. Je pourrais me défendre en cas de problème. J'aurais de quoi clouer le bec aux gamins qui se moquent de moi ; pour l'instant, ce n'est pas mon fort. Je pourrais les faire payer ! Et je pourrais écrire les histoires d'un super-héros qui combattrait les forces du mal.

Madame Kapell m'observe sans interrompre ma réflexion. Je lève les yeux vers elle, souris et lance une réponse mûrement réfléchie :

- Je dirais qu'il m'est rentré dedans !

Elle rit.

- Pourquoi ?

- Parce que comme ça ils auraient encore plus de problèmes !

Je suis trop excité. C’est à cet instant que commence mon histoire d'amour avec les mots. Je trépigne d'impatience à l'idée d'écrire une histoire. Madame Kapell me propose son bureau et me tend un carnet de papier quadrillé à bordure verte, plutôt chouette. Assis à son bureau, l'écrivain qui sommeillait en moi se libère enfin.

Le vert du carnet m'inspire ma première histoire, Le tapis moelleux d’herbe vert menthe. C'est l'histoire d'un garçon, un super-héros, qui plonge dans l'herbe de son jardin pour voyager dans le temps. Madame Kapell est fière de moi et me félicite :

- Tu es un merveilleux écrivain !

Elle glisse l'histoire dans mon cartable et me dit de la montrer à Maman dès que je rentrerai à la maison. En sortant de l'école, je longe le bâtiment de l'école élémentaire de Sylvan Avenue en passant devant le panneau qui indique « Attention Enfants Sourds », puis je descends la rue jusque chez moi. Comme à son habitude, Maman m'attend au bout de l'allée. Elle fait semblant de prendre du courrier dans la boîte aux lettres, mais je sais qu'elle guette mon arrivée. Elle s’inquiète à cause des voitures. Parfois, je ne les entends pas venir.

Maman vient à ma rencontre pour m'embrasser. Je déteste quand elle le fait en public, alors je détourne le visage. Je sors l'histoire de mon cartable et la lui tends, tout en lui parlant de Madame Kapell et de l'histoire. Sur le pas de la porte, elle lit les dernières lignes et me regarde en souriant. Elle met la feuille sur le frigo avec un magnet marron dessus. C'est drôle, c’est la première fois que Maman affiche autre chose qu'un dessin sur le frigo. Elle m’attrape le menton et me fait lever les yeux vers elle.

- Joey, tu seras écrivain.

C’est là que j’ai su que j’avais trouvé mon vœu. En fait, il y avait deux vœux. A compter de ce jour, à chaque anniversaire, j'ai fait le vœu de devenir écrivain et super-héros.

Chapitre 2
« Oh mon Dieu... c’est arrivé même à vous ! »

Nous sommes le jeudi 15 mars 2007. Nous avons fait la route, le professeur Joe Tobin et moi, de Phoenix jusqu’à Tucson pour visiter l'école de l'Etat de l’Arizona pour sourds et aveugles. Nous espérons pouvoir y mener une étude de terrain ethnographique sur les problématiques actuelles liées à l'éducation des enfants sourds en maternelle. Après une courte attente dans le hall d’entrée, une secrétaire nous mène à l’arrière du bâtiment où nous attend Catherine Creamer, la directrice de l'école maternelle, Elle nous accueille dans le bureau qu’elle partage avec son équipe. Elle nous regarde d’un air dubitatif en affichant un sourire chaleureux, approche deux chaises de son bureau et nous invite à nous y asseoir. Nous nous présentons brièvement, j'explique que je suis doctorant à l'Université de l'Etat de l'Arizona et que Joe Tobin est mon directeur de recherche. Nous voyons passer un membre de l’équipe, il donne la main à un enfant et disparaît derrière une cloison.

- Qu'est-ce qui vous amène ? me demande Catherine Creamer.

- J’étudie les pratiques d’enculturation des enfants sourds en école maternelle, je réponds, fier d’avoir si bien récité la phrase que j'avais tant répétée en vue de cet entretien. Mais aussitôt la phrase prononcée, je me sens ridicule de lui avoir servi de manière si peu subtile un baratin de commercial, enrobé dans du jargon universitaire.

Connaissant ma propension à assommer les gens avec des explications à rallonge, Joe vole à ma rescousse. En trois minutes, il fait un résumé de ma vie, de mes réussites, de la singularité de mon parcours universitaire et de ma personne. A voir l'attitude de Catherine Creamer pendant que Joe parle, je comprends que quelque chose a retenu son attention. Elle attend avec impatience qu’il ait terminé pour me demander :

- Vous êtes malentendant ?

- Non, je suis Sourd. Je lis sur les lèvres et j’entends un peu.

- Je l’ignorais, répond-elle, après m’avoir examiné un court instant.

Je lui montre l'appareil auditif logé dans mon oreille gauche et, pointant la droite, j’explique :

- Je suis sourd profond de l’oreille droite et sourd sévère de la gauche.

- Vous signez ? demande-t-elle en me dévisageant.

Je me rends compte que c'est moi qui suis sur la sellette à présent.

Mal à l’aise et sachant que la réponse prendrait trop de temps, je me contente d'un rapide « pas vraiment ». Voyant à sa réaction qu’elle aimerait en savoir plus, je commence à lui raconter mon histoire : mon enfance de sourd oraliste, ma scolarité en intégration dans des classes d'entendants et mon parcours jusqu'au doctorat. Je lui confie aussi que j'aspire depuis longtemps à faire partie de la culture Sourde et de la communauté signante. Je me demande si je ne m'éternise pas trop mais son visage reflète un intérêt profond. Catherine Creamer semble résolue à me percer à jour.

À ce moment-là, une femme sort la tête de derrière la cloison et dit :

- Excusez-moi de vous interrompre mais j’ai entendu votre conversation. Comment avez-vous appris à parler si bien ?

Catherine Creamer se charge des présentations :

- Voici Jeanne. Elle travaille avec les enfants en séances individuelles et elle est mère de deux enfants sourds.

Jeanne nous rejoint et prend une chaise pour venir s’asseoir entre nous deux. Elle me regarde quelques instants puis renouvelle sa question :

- Comment avez-vous appris à parler si bien ?

Je lui raconte l’histoire que j’ai déjà racontée un nombre incalculable de fois :

- J’ai eu la chance d’avoir deux personnes formidables pour m’aider. Ma mère m’a toujours beaucoup soutenu et Joan Kapell, mon orthophoniste lorsque j’étais enfant, est une seconde mère pour moi.

- Quel est votre degré de surdité ? Jeanne, qui ne semble pas satisfaite, veut en savoir plus.

Nous poursuivons ce jeu de questions-réponses pendant que Joe et Catherine nous écoutent en silence. Jeanne veut en savoir plus sur le type d’exercices que je faisais pour pratiquer l’oral, la fréquence de mes séances d’orthophonie et mon expérience de l’école. Elle me parle alors de ses propres enfants, et je commence à sentir qu’elle est à la recherche de quelque chose. Ce n’est que bien plus tard que je comprendrai de quoi il s’agit.

Au bout d’un moment, Jeanne doit aller chercher un enfant pour une séance de travail individuelle et Catherine nous propose alors de visiter les salles de classe. Nous passons devant plusieurs salles et observons ce qu'il s’y passe à travers des vitres. En même temps, Catherine nous décrit le programme scolaire et la façon dont l’équipe essaie de répondre aux besoins des différents enfants accueillis et de leur famille. Dans la plupart des classes que nous observons, la priorité semble être accordée à la parole. Cependant, lorsque nous atteignons la dernière salle du couloir, je vois à travers la vitre enfants et enseignants signer avec entrain ; une jeune femme au visage avenant, que je devine être l'institutrice, nous fait signe de la rejoindre.

Avant d’entrer, Catherine Creamer nous explique que Laurel est la dernière institutrice de l'école à enseigner exclusivement en langue des signes, qu’elle est Sourde, et que la langue vocale ne doit pas être utilisée dans sa classe. Je suis très enthousiaste à l’idée de rencontrer Laurel et je l’idéalise à mon image : militante radicale de la culture Sourde et de la Langue des signes américaine, mon alter ego qui, elle, saurait signer. En entrant dans la salle, c’est Catherine Creamer, une entendante, qui traduit mes salutations et mes questions à Laurel. Quand cette dernière répond, je suis gêné et j’ai honte de mon incompétence en langue des signes. Rapidement, je me rends compte que Laurel ne lit pas sur les lèvres. Je suis encore plus perplexe lorsque je m’aperçois qu’elle ne labialise pas ; nous n'avons donc aucun moyen de communiquer entre nous. L’ironie de la situation me désole : deux personnes sourdes qui ont besoin d’une entendante pour se comprendre.

Laurel sourit, et Joe et moi nous asseyons par terre pour jouer avec les enfants. Un petit garçon brun qui, je l’apprendrai plus tard, s’appelle Alex, vient s'asseoir sur les genoux de Laurel et demande en signant de lui faire la lecture. Je m'assieds à côté d'eux et Alex s’approche de moi. S'ensuit alors un jeu dans lequel Laurel lui montre une image d’animal, qu’il désigne ensuite en signes. Je reproduis à mon tour les signes et il prend le livre pour le lire avec moi. Un autre enfant détourne l'attention de Laurel en tirant sur sa manche. Alex me regarde et me montre comment dire les mots en langue des signes, pour que je l'imite. Nous terminons ainsi le livre, et je lui demande de recommencer. Cette fois-ci, je lui prouve que j’ai retenu les signes en arrivant à la fin du livre presque sans son aide. Me voyant buter sur le mot « chien », Alex me fait le signe correspondant. Je lui montre fièrement, ainsi qu’à toute la classe, que je sais désormais signer « chien », et tous les enfants pouffent. Un large sourire illumine le visage de Laurel et elle passe l'index et le majeur le long de son nez pour dire « drôle ». Comprenant la situation, Catherine m’explique :

- Alex vous a tendu un piège en vous apprenant un autre mot : il vous a montré « tigre », pas « chien ».

Nous rions tous et Alex me prend la main pour me faire lire une autre histoire, mais je fais mine de ne plus lui faire confiance. Il me surprend à rire en douce et nous lisons un autre livre avant d'aller nous asseoir en ronde avec les autres enfants. Je me suis fait un nouveau copain. J’ai l’impression d’avoir trouvé un havre de paix où tous les problèmes liés à l’ouïe semblent s’être volatilisés pour ne laisser place qu’aux signes. Mon émoi me rend presque euphorique.

Au bout de quelques minutes, Catherine nous invite, Joe et moi, de quitter la classe pour que Laurel termine son cours par le rituel de fin de journée en attendant l’arrivée du bus. Quand tous les enfants sont partis, elle se joint à notre conversation et Catherine traduit. Pendant ce temps, les professeurs accueillent les élèves de l’après-midi. Ils vérifient les implants cochléaires, semblables à de petites pièces noires attachées à leur crâne, et manipulent leurs appareils auditifs pour s'assurer qu'ils sont bien en marche et que les piles fonctionnent. Les enfants ont l’air de se soumettre de bonne grâce à cette pratique.

- Avez-vous déjà envisagé de vous faire poser un implant ? me demande Catherine.

- Certainement pas. Je préfère encore ne pas parler, je réponds du tac-au-tac.

- Pourquoi cela ? demande Catherine d'un air perplexe, tout en traduisant pour Laurel.

- J’ai toujours pensé que si un jour je perdais mes restes d'audition, j’utiliserais l’ASL, tout simplement.

J'observe Laurel, espérant un signe de compréhension et d’approbation de sa part. Catherine lui traduit mes propos et Laurel, tout en me regardant, soulève ses cheveux, révélant ainsi un implant cochléaire. Troublé, je vois défiler dans ma tête des images de cyborgs, d’expériences à la Frankenstein et de répliques de films de science-fiction telles que « Oh mon Dieu... c’est arrivé même à vous ! ». Je ne sais comment réagir.

Une fois remis du choc, je lui demande pourquoi elle, enseignante en langue des signes, porte un implant cochléaire, ce à quoi Laurel répond : « Essentiellement pour la musique et la danse ». Jusqu’alors, je ne m’étais jamais demandé dans quelle mesure, le jour où je perdrais ce qui me reste d'audition, la disparition de la musique de ma vie pourrait nuancer mes réticences vis-à-vis des implants cochléaires et de la technologie en général.

C'est alors que je me suis rendu compte que ce nouveau monde de la culture Sourde ne correspondait pas à celui décrit dans les livres que je lisais depuis si longtemps. La culture Sourde évolue avec la technologie, tout comme le reste du monde. Le fait de voir Laurel avec un implant cochléaire ébranle mes certitudes quant à l’existence d’une frontière nette entre l’oralisme et la langue des signes. La culture Sourde que j’avais imaginée n’était pas celle que je venais de découvrir lors de ma première étude de terrain à l’Arizona School for the Deaf.

Ma première expérience dans cette école avec Laurel et Alex a engendré une multitude de réflexions. La culture Sourde à laquelle j’étais confronté semblait être en pleine évolution. Je comprends désormais que cette vision de la culture Sourde que je m'étais imaginée, romancée et figée dans un temps et un lieu idylliques, n’a jamais existé. Si je voulais en apprendre davantage sur la culture Sourde, il fallait maintenant que je me débarrasse de l’illusion utopique que je m’en faisais. Ma méconnaissance de la culture Sourde m’avait laissé croire que j’y avais ma place, alors même que je ne connaissais pas la Langue des signes américaine ; je conçois maintenant que pour faire véritablement partie de la culture Sourde, il est essentiel pour moi de savoir signer. Il m'est insoutenable de ne pas savoir signer et le fait de ne pas pouvoir communiquer facilement avec mes pairs Sourds est un véritable supplice pour moi. Être taquiné de la sorte par Alex, un condisciple novice à l’égard de la culture Sourde, m’a non seulement permis de constater que je ne maîtrise pas l’ASL, mais m’a également ouvert les yeux sur la finalité inconsciente de ce projet : je veux savoir où est ma place.

Cette question me tourmente : où est ma place ? Moi, le petit sourd qui vit à mi-chemin entre le monde Sourd et le monde entendant : où est ma place ?

Chapitre 3
Voyage au centre de la culture Sourde

Je commence par ces deux anecdotes, l’une ancienne et l’autre plus récente, car chacune introduit un des thèmes centraux et parallèles de cet ouvrage. La première présente ce monde souterrain de l’entre-deux dont je fais partie depuis mon enfance, un monde imaginaire qui n’appartient qu’à moi. L’autre, en revanche, s’inscrit dans le monde réel et décrit les sentiments contradictoires éprouvés lors de ma rencontre avec Laurel : j’étais non initié à la culture Sourde et en avais une vision romancée, tandis qu’elle, Sourde initiée, portait un implant cochléaire. Ces deux histoires donnent également un aperçu de la façon dont les chapitres suivants tissent mon parcours de vie et mon voyage, toujours en devenir, vers la culture Sourde.

Je souhaite jouer sur différentes temporalités (passé, présent et temps réel) dans ce récit, qui est tour à tour autobiographie, auto-ethnographie et roman autobiographique, le tout ponctué d’anecdotes. Je donne volontairement à ce travail une inflexion littéraire, mêlant deux formes classiques du roman : le picaresque et le Bildungsroman, ce qui me permet de retracer le cheminement de ma vie en tant qu'enfant sourd, puis en tant qu’universitaire et adulte Sourd, jusqu’à l’instant précis où j’écris ces lignes. Ce n’est que maintenant que je comprends que cet ouvrage et ce voyage ne seront jamais achevés.

En ce jour décisif du 15 mars, c’est la rencontre avec Joe Tobin, Catherine (la directrice de l’école) et, tout particulièrement, avec Laurel et ses élèves de maternelle qui a été l’élément déclencheur, remettant en question ma vision de la culture s/Sourde et des jeunes enfants. Mes visites dans d’autres écoles pour sourds et mes contacts avec des informateurs dans mon pays et à l’étranger m’ont à la fois encouragé et effrayé, au point que j’ai décidé d’écrire ces chapitres de manière plus intime, plus proche de la confidence, plus critique aussi, que je ne l’avais initialement prévu. Au début, mon intention était d’écrire une ethnographie traditionnelle sur la scolarisation en maternelle des enfants sourds. Mais mon directeur de thèse m’a incité à modifier ce projet et à brouiller les frontières stylistiques entre récit et recherche. L'accueil favorable réservé à ma présentation de certains passages narratifs du projet, lors du colloque de l'Association Américaine de Recherche sur l'Éducation (AERA), à New York le 26 mars 2008, nous a encouragés dans cette voie.

Au début du projet, j'avais adopté le point de vue anthropologique et culturel selon lequel les écoles maternelles sont des lieux d’enculturation, socialisant les jeunes enfants au plan local (famille, école, communauté) et plus globalement au plan régional, national ou international, autant de mondes culturels distincts. Je pensais qu’enquêter sur les écoles maternelles pour sourds me permettrait de mieux comprendre les mondes culturels qu’habitent les enfants sourds. Cependant, lorsque j’ai commencé mes recherches sur les liens entre la culture s/Sourde, les jeunes enfants et la scolarisation, l’émergence d’éléments complexes et imprévus a modifié les objectifs de départ et l’organisation de mon étude. Ces découvertes et ces révélations inattendues m'ont obligé à remanier le projet. Je me suis rendu compte qu’il fallait plus de transparence et d’autoréflexion critique pour parler de ce qu’il se passait en moi en tant que chercheur, conteur et personne Sourde, à mesure que l’étude évoluait. Au lieu de l’ethnographie initialement prévue, l’étude s’est transmutée en une analyse de mon voyage au centre de la culture Sourde.

J’ai fini par comprendre que j’étais, et suis encore, trop investi intellectuellement et émotionnellement pour pouvoir, ni même vouloir, jouer le rôle de l’ethnographe, ne serait-ce que partiellement objectif. J’étais incapable de prendre le recul nécessaire à l’égard de ma vie et de ma subjectivité pour analyser ces phénomènes. Il m’aurait manqué l’ouverture d’esprit, la curiosité et l’impartialité requises d’un point de vue épistémologique et éthique pour mener une étude ethnographique classique sur la situation actuelle de l'éducation pour les sourds. Je ne parvenais pas à écouter avec bienveillance les parents décidés à implanter leur enfant, ou à faire des choix qui auraient pour conséquence d'éloigner leur enfant de la langue des signes. À ce stade de ma vie, je ne suis tout simplement pas prêt à faire la moindre concession qui encouragerait les machinations du monde entendant pour asseoir sa domination. Ma position est donc en contradiction totale avec le rôle traditionnel de l’ethnographe, qui aborde toute culture avec une objectivité et un relativisme culturel lui demandant de s’abstenir de tout jugement.

Dans ces chapitres, les langages des sciences sociales et des humanités fusionnent, le scientifique devient conteur. James Joyce (1939) a récusé les dichotomies en prenant la position de « ou l’un ni l’autre »2 pour dépasser tout système de pensée binaire ou restrictif. Le concept de « ou l’un ni l’autre » a inspiré ma méthode de travail : entremêler science et récit et jouer sur différents styles d’écriture et méthodes afin de naviguer entre les mondes entendant et Sourd. Ma voix est celle d’un chercheur qui se sert d’histoires, les miennes comme celles de mes informateurs, pour examiner les diverses perspectives et points de vue divergents concernant les valeurs de la culture s/Sourde, l’enfance et la scolarisation.

Ces chapitres ne traitent pas uniquement de la culture Sourde ou du handicap. Bien des auteurs font figure d'autorité et ont écrit sur ces sujets avec beaucoup plus d’éloquence que moi. Ma formation universitaire englobe des champs tels que la jeune enfance, l’anthropologie de l’éducation, la littérature et les théories critiques qui visent une nouvelle conceptualisation permettant de repenser l’école, les enfants, la famille, la communauté, la recherche et le récit. Mes connaissances dans les domaines de la culture Sourde et du handicap sont simplement le fruit de mes expériences personnelles en tant qu’universitaire, autodidacte en la matière. S’il est vrai que j’ai passé la majeure partie de ma vie comme sourd oraliste à vivre, à apprendre et à travailler dans le monde entendant, voilà plus de dix ans que je me documente sur la culture Sourde et sur la scolarisation des sourds. J’ai d’abord sélectionné au hasard des ouvrages de référence : Nora Ellen Groce, William Stokoe, Harlan Lane, John Van Cleve, ainsi que Carol Erting, Brenda Jo Brueggemann, Ben Bahan, Dirksen Bauman et Paddy Ladd. Je me suis également rendu à la première école américaine pour Sourds dans le Connecticut, qui se situe à proximité de la communauté historique des Sourds de Martha’s Vineyard dans le Massachussets, à l’Université Gallaudet de Washington D.C., ainsi que dans des écoles pour sourds aux Etats-Unis et à travers le monde. J’ai passé des années à lire des ouvrages critiques reconnus dans le domaine du handicap, notamment ceux de Jan Valle, Philip Ferguson, Linda Ware, Simi Linton, Lennard Davis, Thomas Skrtic et Michael Bérubé. Chacun à sa façon, ces écrivains m’ont inspiré et ont façonné l’auteur que je suis aujourd’hui. J’ai lu leurs écrits pour des raisons personnelles, pour m'aider à mieux comprendre mes expériences et ma personnalité d’enfant, puis d’adulte sourd.

Une série d’heureux hasards m’a amené à rencontrer en personne certains de ces auteurs au cours de mon voyage au centre de la culture Sourde. J’ai eu le grand honneur de rencontrer Jan Valle, Philip Ferguson et Linda Ware, animateurs d’un atelier lors du colloque de l’AERA ; Michael Bérubé, qui m’a accueilli si chaleureusement à l'Université de l'Etat de Pennsylvanie ; Carol Erting et Dirksen Bauman, qui ont eu l’amabilité d’accepter que je présente ce livre à l'Université Gallaudet ; Brenda Jo Brueggemann qui a donné à ce livre le coup de pouce lui permettant d'être publié et a gracieusement accepté d’en écrire la préface ; enfin, Ben Bahan et les membres de sa charmante famille (Sue, Juliana et Davy) qui m’ont accueilli chaleureusement chez eux, et ont été mes guides dans le monde Sourd. Je n'aurais jamais imaginé avoir la chance de rencontrer ces personnes, qui m’ont toutes inspiré, encore moins qu’ils deviendraient des personnages clés de l’histoire de ma vie.

Je n’avais pas du tout l’intention d’aborder le domaine des études sur les Sourds ou sur le handicap, préférant rester en marge, car il me semblait que l’expérience personnelle n’avait pas la même valeur qu’une formation « scientifique ». S’il y a un art dans lequel j’excelle, c’est celui de naviguer et de « me fondre » dans le monde entendant, mais je ne vis véritablement ni dans ce monde, ni dans celui des Sourds. Des années durant, j’ai cru être le seul à vivre dans ce monde de l’entre-deux ; j’ai compris depuis que ce n’est pas le cas.

Paddy Ladd (2003), dont les études sur les Sourds sont pour moi une source d’inspiration très poignante, explique que « exister, pour une personne Sourde, c’est être en devenir perpétuel », et mes récits plongent au cœur de ce phénomène du devenir chez mes informateurs, enfants et adultes (p. 3). Le voyage qui s’offre à moi est à la fois personnel et professionnel. Il me permettra de comprendre à la fois mon rôle en devenir comme membre de la communauté Sourde et comme chercheur dans le domaine des études sur les Sourds et sur le handicap. Je révélerai aussi le processus d’écriture de ce livre en devenir, tiré de mon vécu personnel au cœur des mondes contradictoires des Sourds et des entendants.

Méthodes, prismes théoriques et organisation

Les méthodes de recherche et les approches théoriques mises en œuvre dans cet ouvrage puisent dans de nombreuses sources et balaient divers champs : l’anthropologie, l’autobiographie, l’auto-ethnographie, la théorie critique de la race (Critical Race Theory), les études culturelles (Cultural Studies), les théories Cyborg, les théories Queer, la DeafCrit, les études sur les Sourds (Deaf studies), les méthodes et théories postcoloniales, les études sur le Handicap, les récits de vie, la théorie littéraire, les analyses narratives, les théories post-structurales/postmodernes, la théorie socioculturelle, les traditions indigènes/subalternes, entre autres. Au cours de mon voyage, j’ai souvent dû choisir dans ma boîte à outils les méthodologies et les théories les mieux adaptées pour expliquer les phénomènes imprévus qui survenaient. À l’image du bricoleur derridien, je me suis servi de tous les outils et matériaux à ma disposition.

Au tout début, j’avais prévu de n’utiliser les méthodes de l’autobiographie et de l’auto-ethnographie que pour l’introduction. Cependant, après le colloque de l’AERA, j’ai décidé de m’orienter davantage vers le genre autobiographique, le roman autobiographique et le récit auto-ethnologique. Ces formes d’écriture me donnaient plus de latitude pour rendre compte d’aspects non prévus et pour expliquer mon opposition (toujours aussi ferme) au système de rééducation spécialisée, soutenu par le corps médical et les réseaux qui s’y apparentent, et par tous les discours et dispositifs qui, selon moi, oppriment et assujettissent les enfants s/Sourds.

J’ai décidé de placer mon voyage et moi-même au centre de cette étude-histoire, et j’ai choisi la forme du récit autobiographique pour créer un dialogue en miroir. Ce dernier reflète ma vision du monde et la façon dont je concilie passé et présent. Suivant la tradition du roman picaresque et du testimonio, j’endosse volontairement le rôle du protagoniste et du narrateur, pour apporter une vision intime et critique du monde social auquel je suis confronté pendant ce voyage. Il ne s’agit pas uniquement d’un exercice égocentrique et narcissique (je reconnais qu’il y a un peu de cela), mais d’une occasion pour vous, lecteurs, de vivre ce voyage par procuration, mon histoire et moi-même faisant office de guides.

Ce livre est un roman-recherche à entrées multiples et puise dans les arts et les sciences pour décrire ma métamorphose, de « petit sourd » en « jeune super-héros ». Ces pages retracent mon histoire : ma petite enfance, le parcours difficile de l’écolier au sujet subalterne. C’est en évoquant mes souvenirs avec mes proches et mes informateurs que le thème principal de ma double identité, tantôt « petit sourd », tantôt « jeune super-héros » a pris forme. Les figures de mentor et de méchant viennent ensuite étayer et illustrer la genèse de cette identité émergeante de super-héros subalterne, combattant les forces kryptoniques d’une puissance entendante aveuglée par le désir de « réparer » les Sourds comme moi. Les derniers chapitres abordent ma vie actuelle de « jeune écrivain super-héros », les coûts et les bénéfices d’une existence menée dans ce monde intermédiaire : solitude, souffrance, une empathie extrême pour ceux qui sont réduits au silence, mais aussi mes super-pouvoirs de conteur. Au cours de ce voyage, il m’arrive d’insérer des digressions qui rappellent le roman picaresque et la bande-dessinée (à l’aide de personnages emblématiques : Commandeur, Sean, Madame Kapell, notamment). Ces incises narratives révèlent peu à peu en quoi mon histoire propre et mon identité duale sont les moteurs qui me poussent à devenir le jeune super-héros, universitaire et conteur que je suis et que je m’efforcerai de rester. Ce que je retiens de ce voyage, c’est qu’on est s/Sourd m/Muet pour la vie.

Chapitre 4
Mère hystérique sans mode d’emploi pour enfant sourd

Des effluves d’air marin venues de l’Atlantique flottent sur la baie de Great South. C’est ici que somnole Bayport, village côtier de Long Island dans l’état de New-York, indifférent à l’agitation de la mégalopole ultra-branchée située à 80 km à l’ouest. Nous sommes à l’automne 1975, six semaines après ma naissance. Mon père travaille tout près de New York et il rentre tard. Maman est seule à la maison avec John, mon frère âgé d’un an, et moi. Il est presque minuit quand elle se rend compte que j’ai une forte fièvre. Paniquée, elle réveille John et nous installe tous les deux à l’arrière de la voiture familiale, une Oldsmobile Cutlass rouge, pour se rendre aux urgences de l’hôpital de Brookhaven, près de Sunrise Highway, à un quart d’heure environ de notre maison de Bayport Avenue.

Le médecin diagnostique un cas de mère « surprotectrice », de femme « hystérique » et nous renvoie chez nous. Une fois John recouché, elle touche mon front. Il est brûlant, je suis en sueur et je hurle. Ma mère suit les consignes du médecin et me frictionne avec des serviettes imbibées d’eau froide, qu’elle passe et repasse sous le robinet, de façon obsessionnelle. Et puis, j’arrête de crier. Maman s’affole, elle ne sait pas quoi faire. Elle nous emmène, John et moi, à l’hôpital de Riverhead, à une trentaine de minutes à l’est, sur Sunrise Highway. Elle conduit à tombeau ouvert sur une petite route de campagne sinueuse et non éclairée, son cœur bat à tout rompre. Elle entend mon souffle de plus en plus court. Arrivée enfin à l’hôpital, elle pile, nous attrape l’un et l’autre à l’arrière de la Cutlass, en prend un sous chaque bras et court jusqu’aux urgences où elle fait une entrée fracassante

Ma courte vie est sur le point de s’achever. Le personnel hospitalier signe mon admission et se dépêche de s’occuper de moi. Des infirmières me plongent dans une baignoire remplie de glaçons et d’eau froide. Elles parviennent ainsi à faire baisser ma température, ce qui me sauve de la mort et marque mon entrée dans le monde de la surdité. Une infirmière explique à ma mère que je souffre d’une double pneumonie. La fièvre a failli me tuer. Ma mère reste à l’écart avec John, et elle regarde. Infirmières et médecins me font subir un examen approfondi. Son cœur se remplit de douleur.

Puis l’hôpital appelle la police.

Ils demandent qu’une plainte soit déposée contre ma mère pour négligence et mise en danger de la vie d’autrui. C’est alors que ma mère devient « hystérique ». Elle explique que c’est entièrement de la faute de l’urgentiste de Brookhaven et leur dit d’appeler l’autre hôpital. Une fois notre première visite confirmée, les médecins et la police abandonnent les menaces. Certains s’excusent ; d’autres non.

Un mois plus tard, je quitte enfin l’hôpital. Personne ne sait vraiment quel a été l’impact de la fièvre, ni sa gravité. Bien plus tard, alors que je suis en maternelle, les médecins concluent que c’est cette fièvre qui a endommagé mon oreille interne, détériorant gravement le côté gauche et irrémédiablement le côté droit. En termes pseudo-cliniques, les médecins expliquent à ma mère que je suis sourd profond de l’oreille droite ; celle-ci ne perçoit et ne percevra jamais aucun son. Pour l’oreille gauche, ils diagnostiquent une perte auditive neurosensorielle de grave à totale. Cela signifie que les cellules ciliées de la cochlée, indispensables pour distinguer les paroles, ont été en grande partie détruites.

En d’autres termes, je suis très sourd.

La plupart des gens que je rencontre me demandent immanquablement : « Êtes-vous vraiment très sourd ? ». Je ne saurais dire d’où je tiens cette explication mais, à chaque fois, je réponds machinalement : « Je suis sourd à 100% de l’oreille droite, je n’entends rien du tout. Du côté gauche, je suis sourd à 95%. Avec mon appareil auditif, je gagne 5 à 10% d’audition. La plupart du temps, je lis sur les lèvres. »

Pour être franc, je ne sais pas si je suis vraiment sourd à 95%. C’est comme ça que je le ressens, mais je sais bien que les audiologistes n’utilisent ces termes ni pour qualifier ma perte auditive, ni celle des autres.

Même quand les gens sont au courant de tout ça, les choses n’en sont pas moins compliquées. En grandissant, j’ai appris à mieux comprendre et à mieux gérer ma surdité au quotidien. Ma mère disait parfois : « Tu n’es pas venu au monde avec un mode d’emploi. »

S’il y en avait eu un, il nous aurait évité de passer toute une vie à apprendre ce que nous savons aujourd’hui. Avec mon appareil auditif à l’oreille gauche, je confonds souvent le son « b » et le son « p » ; même chose pour le « tch » et le « ch ». Je prends le bruit d’une moto pour celui du vent, le tic-tac d’une horloge pour un robinet qui goutte, et la voix d’une femme pour celle d’un homme au téléphone. Il m’arrive aussi fréquemment de croire que les gens écoutent alors qu’ils sont en train de parler, et je ne distingue pas une intonation amicale de celle de quelqu’un qui est en colère. Tout le monde sait que je n’entends pas dans le noir. J’évite la foule et les pièces qui résonnent. Les personnes qui parlent en mettant leur main ou un objet quelconque devant leur bouche ne se verront répondre que par un sourire ou un hochement de tête. Les moustaches mal taillées rendent la lecture sur les lèvres deux fois plus difficile. En général, je ne pratique pas d’activités aquatiques de peur de mouiller mon appareil auditif.

Un mode d’emploi devrait aussi expliquer la disposition des places autour d’une table. Par exemple, au restaurant, si la table est contre un mur, je dois m’asseoir de manière à entendre de mon oreille gauche tous les convives ainsi que le serveur (mais en général, je demande quand-même à la personne assise à côté de moi de me répéter ce qu’il a dit). Dans ce cas, la conversation nécessite à la fois d’écouter et de lire sur les lèvres. Si la table est ronde, je lis sur les lèvres car à ma droite tout le monde est inaudible. Si la table est rectangulaire, je parle à la personne à côté de moi. Le pire, ce sont les salles de classe avec les bureaux disposés en rangées : là je ne lis pas sur les lèvres, j’ n’écoute pas non plus, je rêvasse. Marcher dans la rue est aussi plein de traquenards, sauf qu’en plus, je ne peux pas regarder où je vais s’il faut parler en même temps.

Enfin, un mode d’emploi devrait préciser : si je n’entends pas ce que vous dites, attendez quelques secondes avant de répéter. Il peut s’écouler un certain temps avant que le son capté par l’appareil auditif soit décrypté par mon cerveau. Le temps qu’il faut pour transformer les bruits inintelligibles que j’entends en propos compréhensibles.

Si je dois tout de même vous faire répéter, comprenez bien que je ne souffre pas d’une simple perte auditive mais d’une perte neurosensorielle. Cela veut dire qu’il ne sert à rien de parler plus fort, j’ai seulement besoin de réentendre les sons que j’ai n’ai pas compris. S’il existait un mode d’emploi pour enfant sourd, c’est sûrement ainsi qu’il commencerait.

Chapitre 5
Tempêtes tropicales, voyage dans le temps et baptême inachevé

Ce mardi s’annonce brumeux et humide. Nous sommes le 10 novembre 2009 et l’ouragan Ida a frappé le Golfe du Mexique ce matin. J’apprends à la télévision qu’Ida vient d’être classée tempête tropicale mais que des inondations sur le littoral et à l’intérieur des terres sont à prévoir lors de son passage sur la péninsule de la Floride. De ma fenêtre, je vois les nuages noirs et la pluie arriver sur la ville de Tallahassee, en Floride. C’est désormais ici que je vis et travaille comme assistant à l’Université de l’Etat de Floride. Je suis nerveux et perdu dans mes pensées. Je n’ai pas dormi de la nuit et je porte encore le jean déchiré et le t-shirt de la veille. Je scrute les nuages bleu-gris qui s’approchent peu à peu de ma maison en briques rouges. Ce sont d’abord de grosses gouttes qui commencent à tomber, puis c’est le déluge ; ça m’apaise un peu. Je m’assieds à mon bureau et regarde fixement par la fenêtre. Dehors, la pelouse me rappelle la toute première histoire que j’ai écrite chez l’orthophoniste, Mme Kapell, celle d’un super-héros qui voyage dans le temps en plongeant dans un tapis moelleux d’herbe vert menthe. Je me rappelle m’être alors trouvé très intelligent d’avoir inventé une description aussi riche en sensations : moelleux, herbe vert menthe. Je repense souvent à cette histoire. Parfois, je n’ai que ça en tête pendant des jours.

Si seulement je pouvais remonter le temps. Si seulement je pouvais faire comme le super-héros de ma première histoire et voyager dans le temps en plongeant dans un tapis moelleux d’herbe vert menthe. Alors je reviendrais en arrière quand c’était dur à l’école et que tous ces sales gosses m’embêtaient et je réconforterais le petit Joey. Je dirais au petit garçon que j’étais que tout se passerait bien mieux que je ne l’avais imaginé. Je lui parlerais de toutes ces choses extraordinaires qui m’arriveraient quand je serais grand : les voyages dans le monde entier, l’écriture, et devenir un super-héros. Enfin, pas le genre de super-héros des B.D. que je lisais, mais un super-héros quand même.

Sauf qu’en réalité, il n’y a pas de tapis moelleux d’herbe vert menthe dans lequel plonger pour remonter le temps. Il n’y a que des souvenirs. Je ne suis pas toujours certain de l’exactitude de mes souvenirs mais je suis sûr d’une chose : sans mon imagination, j’aurais abandonné depuis longtemps. Cela ne fait aucun doute.

Enfant, j’avais très peur de perdre mon imagination. Je craignais que, passé un certain âge, elle ne disparaisse. L’imagination n’avait pas sa place dans le monde d’adultes que je connaissais. Je pense souvent à ces choses-là, encore aujourd’hui.

J’ai les yeux rivés sur la pelouse devant la fenêtre. Mais c’est en moi-même que je regarde à présent. Je m’imagine plonger dans ma pelouse pour être aspiré dans le tourbillon du temps. J’ai l’impression de retracer les étapes de ma propre vie : de ma naissance à aujourd’hui, les scènes se succèdent rapidement. Je vois défiler les lieux associés à chaque épisode de ma vie: une Oldsmobile Cutlass rouge ; une cage à écureuil sur une aire de jeu ; le bureau lambrissé du directeur ; l’aérodrome de Bayport. Je poursuis mon voyage dans le temps et atterris soudain aux alentours de 2006 ; je suis étudiant à l’Université de l’Etat de l’Arizona, nous ne sommes qu’une douzaine dans la classe. C’est un cours du professeur Joe Tobin qui porte sur les théories post-structuralistes. Je me rappelle que c’est lors de ce cours que Joe a parlé de ces deux théoriciens, Michel Foucault et Louis Althusser. J’ai le souvenir très net de ce jour, et de mon enthousiasme quand l’idée m’est venue d’examiner ma vie à travers ce nouveau prisme critique. J’avais trouvé le moyen de transformer des souvenirs douloureux en souvenirs super-puissants. Une thérapie par la théorie. Au lieu de n’être qu’un « petit sourd », je me servais de ces théoriciens pour réinventer l’histoire de ma vie. Je décidai alors de m’imaginer en « jeune super-héros » luttant pour survivre face à un régime tyrannique dominé par les forces de l’Obscurité. Il me semblait qu’ainsi ma souffrance avait un sens, qu’elle m’avait préparé à mon destin de super-héros justicier. Ces théoriciens m'ont aussi donné le super-pouvoir de repenser et de revivre des moments de ma vie où je me suis senti impuissant. Quand je voyage dans le temps, j’ai l’impression d’être Superman dans ce film où il fait tourner la Terre à l’envers pour inverser le cours du temps après un énorme séisme. Voyager dans le temps me donne le sentiment de pouvoir réparer les injustices du passé, moi aussi.

A présent, j’intègre Foucault et Althusser à mes réflexions automatiquement. Je repère dans mes souvenirs d'enfance les caractéristiques de la théorie développée par Foucault du contrôle des esprits dans le monde moderne (qui nous amène à nous policer nous-mêmes), mais aussi le principe des procédés dogmatiques (qui font de nous des masses obéissantes) décrit par Althusser.

Je me dis que Foucault et Althusser seraient sûrement d’accord avec moi lorsque j’affirme que la « surdisation et mutisation » des enfants sourds est au fond l’œuvre d'un gigantesque empire du mal. C’est dès que le diagnostic de surdité est posé que cet empire tisse sa toile autour de l’enfant, créant ainsi une redoutable force collective. Celle-ci est composée, entre autres, de médecins, d’enseignants, de vendeurs d’appareils auditifs et d’implants cochléaires, de travailleurs sociaux et d’orthophonistes. Chacun joue son rôle de figure d’autorité culturelle dans une mascarade qui impose aux Sourds d'être réparés. Toutes ces figures d’autorité font partie, sciemment ou non, d’un collectif complexe d’hôpitaux, d'écoles, d'entreprises et de fournisseurs d’équipement médical, d'organismes sociaux, de centres de rééducation, et ainsi de suite. L’ensemble de ces acteurs s'unit pour forcer les enfants sourds à devenir des patients, des élèves de l'éducation spécialisée, des consommateurs d’appareils auditifs, d’implants cochléaires ou de séances d'orthophonie, tributaires des services sanitaires et rééducatifs. Toutes ces forces réunies partent du principe que les enfants sourds ont besoin d'être réparés, et en tirent profit. Cette nécessité de réparation alimente le cycle infini de la rééducation. Ce sont les pratiques occultes de ce que j'appelle la « surdisation et mutisation » des enfants. Ce processus se traduit par l’intériorisation du sentiment de déficience chez l’enfant sourd. Il m’apparaît plus clairement aujourd’hui que c'est notre façon de voir, ou de ne pas voir, les personnes sourdes qui rend ces forces soit bienfaisantes, soit dangereuses. Ce sont les théories qui m’ont donné les mots pour formuler la manière dont cette « surdisation et mutisation » s’est opérée et continue de s’opérer, pour moi comme pour tous les jeunes enfants sourds, aujourd’hui.

Ce que j’ai compris à présent, c'est que notre façon de percevoir le monde n’est autre qu’une théorie bien vivante. C’est elle qui conditionne notre perception et, par conséquent, nos actes. Et ces théories ont un impact sur le monde réel. Elles trouvent leurs racines dans nos foyers, dans nos communautés, dans le monde, très concrètement. Michel Foucault (1978 ; 1992 ; 1995) décrit cette puissante technologie qui agit sur le corps pour ensuite influencer l'esprit, une forme de contrôle généralisé. Il dresse une généalogie de ces forces d’oppression. Relevant autrefois de contrôles religieux externes et de discipline corporelle, elles se sont transformées, au cours du XIXe et du XXe siècle, en un contrôle des esprits. Mais le terme de « contrôle des esprits » ne dit pas toute sa complexité. Pour Foucault, cela va au-delà du contrôle sociétal, et concerne également la façon dont le savoir lui-même est accepté, combattu, rejeté, voire transformé. Ce mode de contrôle revêt l'apparence d'une vérité incontestable mais, quand on le réduit à son noyau, il révèle que c’est le savoir en soi qui constitue le pouvoir. Les dépositaires de ce savoir possèdent nos corps et nos esprits. Ces nouveaux contrôles internes policent l'« âme » ou l'esprit, trompant les sujets au point de leur faire assumer la tâche ingrate de leur propre oppression. Foucault a révélé l’émergence d'un nouveau dispositif de contrôle, qui œuvre de manière moins visible et plus autonome pour contrôler les masses. Intériorisé et invisible, il se perpétue, entretenu par une majorité qui ne se doute de rien. Cette force est encore très active de nos jours.

Les croyances, dogmes, ou idéologies sont autant de théories vivantes. Louis Althusser (1972) décrit la manière dont l'idéologie transforme les individus en sujets, qui ne sont de ce fait que des constructions idéologiques. A titre d’exemple, la façon dont une société détermine ce que signifie être un patient, un étudiant, un soldat ou un prisonnier, relève de l’idéologie. Chaque sujet est un acteur culturel, remplissant le rôle qui lui est imparti. Althusser montre comment chacun contribue, sans contester, à un système d’institutions sociales, tentaculaire et insaisissable. Les sujets sont façonnés au contact de ces institutions sociales, qu’Althusser nomme appareils idéologiques d'État (AIE). Hôpitaux, écoles, services de rééducation et organismes sociaux sont les tentacules de ces AIE. Ils œuvrent de concert pour permettre la violence linguistique, sociale et culturelle perpétrée contre les enfants sourds et leurs familles. Cette violence se manifeste sur nos écrans de télévision, dans nos salles de cinéma, sur les ondes, dans nos journaux, magazines, revues scientifiques et pédagogiques, mais aussi dans nos documents officiels et dans le discours politique. Tous ces éléments font partie des AIE. Ensemble, ces forces violentes utilisent le discours pour perpétuer une conception de la surdité envisagée comme une déficience. Les AIE entretiennent les conditions d'oppression des enfants sourds.

En effet, l’enfant évolue en permanence dans des conditions d’oppression, à la fois extérieures et intérieures. À l’intérieur, cependant, une autre force est à l’œuvre : celle qu’Althusser nomme « interpellation » (1972). Contrairement à l’appareil idéologique d'État, qui présente une certaine visibilité, l’interpellation est très difficilement repérable. Les enfants sourds et leurs parents sont interpellés par des représentations « toujours-déjà » existantes, dominées par le monde entendant, et qui reposent sur l’idée que les sourds doivent être réparés. Cette vision interpelle parents et enfants en les convainquant que la surdité doit être soigné, d’où l’obstination à normaliser et à rééduquer ces oreilles déficientes et indisciplinées. Les enfants sourds, toujours-déjà défaillants, sont éternellement en quête de la faculté d’audition ; en d’autres termes, ils intériorisent les attentes inhérentes à leur position de sujet « a-normal ». Le résultat final est une reproduction des idéologies de l’ouïe toute-puissante, qui dominent le corps et l’esprit (Althusser, 1972). Mais il y a ceux qui résistent à ce conditionnement.

Les écrits de Foucault sur l’identité (1992) révèlent l’action de ces forces redoutables. Il démontre ce qu’il y a de commun entre toutes les luttes contestataires et légitime ceux qui résistent à l’oppression par cette question-réponse simple et clairvoyante :

Qui sommes-nous? [Nous sommes] un refus de ces abstractions, un refus de la violence exercée par l'État économique et idéologique qui ignore qui nous sommes individuellement, et aussi un refus de l'inquisition scientifique et administrative qui détermine notre identité. (p.302). 3

Qui sommes-nous ? Qui suis-je ?

Qui sommes-nous ? Qui suis-je ? C’est étrange de parler de moi dans un espace habituellement réservé à un discours objectif et scientifique qui fait autorité. Après des années passées à apprendre à mener des travaux de recherche classiques, je découvre aujourd’hui que les histoires personnelles peuvent être un terrain fécond pour la recherche et me permettre de comprendre rétrospectivement ma vie de « petit sourd ». Un jour, lors d’une conversation téléphonique à propos de mon projet de recherche, ma mère m’a raconté l’histoire de l’hôpital qui avait appelé la police le jour où j’étais devenu sourd. J’étais indigné. Lorsque j’ai voulu savoir pourquoi elle ne m’en avait jamais parlé auparavant, elle m’a répondu que je ne le lui avais jamais demandé.

Quand je la pousse à m’en dire plus, elle m’explique que ce qu’elle désirait par-dessus tout, c’était que les gens autour d’elle comprennent. Elle précise, à l’aide d’une formule souvent répétée : de l’empathie, pas de la compassion. Elle ajoute qu’en général les équipes médicales et pédagogiques traitaient ses échecs de mère avec un mélange de compassion et de mépris. Elle n’avait pas été capable d’avoir un enfant normal ; elle n’avait pas été capable d’écouter lorsque l'on m’imposait des limites ; elle n’avait pas été capable de comprendre que son enfant était handicapé. Sa position n’était ni politique, ni éducative, ni culturelle. Elle refusait simplement d’accepter l’échec. Pour ma mère, échouer n’a jamais été envisageable. Même aujourd’hui, elle refuse d’admettre l’idée que je suis handicapé. Pour elle, je ne suis pas sourd. Il est simplement préférable, dit-elle, de me regarder quand on me parle.

Je devrais sans doute préciser à ce stade que, lorsque j’ai confié à ma mère mon envie d’écrire ce livre, elle s’est inquiétée de la façon dont les gens pourraient nous juger si l’on exposait nos vies privées, et des conséquences éventuelles de la publication de cet ouvrage. Elle ne l’a pas dit, mais j’ai deviné qu’elle en avait assez d’être jugée sur son rôle de mère. Je comprenais tout à fait son inquiétude et son besoin d’un peu de paix et d’intimité. Elle craignait également de rouvrir d’anciennes blessures, même sans le vouloir. Je lui ai promis qu’on saurait y faire face.

Avant de commencer le projet, nous avons convenu tous les deux qu’il y avait certains terrains sur lesquels le livre ne devrait pas s’aventurer. En fait, chacun de nous en a choisi un. Pour ma mère c’était tout ce qui avait une relation avec mon père biologique, violent, alcoolique et absent, auquel elle a ajouté par la suite quelques détails sans signification relatifs à ma vie en tant que sourd. J’ai approuvé et choisi pour ma part les nombreuses opérations subies pour combattre mon « cancer de la peau ». Ces deux sujets se trouvaient en dehors de nos zones de confort car ils évoquent des blessures qui doivent encore cicatriser, du moins en ce qui me concerne. Au moment même où j’écris ceci, je ne suis tout simplement pas prêt à m’épancher ou à écrire davantage sur mon père biologique ou mon cancer présumé. C’est pourquoi cet ouvrage propose non pas mes mémoires mais un portrait de ma vie d’enfant sourd. Croyez-moi, il reste encore beaucoup à raconter.

Parfois, quand je discute avec ma mère, elle me confie son sentiment d’échec en tant que parent, sa peur d’être constamment jugée par des professionnels, et ses doutes sur ce qui aurait été le mieux pour moi. Pour elle, tout a commencé le jour de ma première hospitalisation, et s’est poursuivi avec ses efforts pour me permettre de fréquenter l’école publique et de suivre une scolarité en intégration. Pour moi, tout a commencé lors de mon entrée en maternelle, et se poursuit encore aujourd’hui.

Grâce à Foucault et à Althusser, mon regard sur mon premier séjour à l’hôpital et mes années d’école a changé. Retrouver des souvenirs d’enfance ne me pose pas de problème, mais m’en distancier est bien moins évident. Mes enquêtes au sein des écoles maternelles pour enfants sourds m’ont poussé à m’interroger sur ces souvenirs et à creuser d’autres sujets de réflexion. Les personnes que j’ai sollicitées dans les écoles, parents, enseignants ou autres membres du personnel, m’ont souvent demandé pourquoi je souhaitais étudier les jeunes enfants sourds, leur famille et leur école. Ma réponse a toujours été la même : je veux donner vie aux histoires, semblables ou non à la mienne, de personnes ayant grandi avec la surdité dans un monde où l’ouïe est toute-puissante. Donner vie, et non donner une voix. La voix suppose qu’une prise d’autonomie passe nécessairement par le discours vocal, tandis que donner vie signifie reconnaître la culture visuelle de la surdité et valoriser l’expérience vécue, souvent négligée dans la recherche sur la surdité et le handicap en général.

Bien souvent, cette réponse simple donne lieu à de nouvelles questions. Mes correspondants inversent régulièrement les rôles et m’interrogent : Comment se fait-il que je n’ai jamais appris la langue des signes ? Quelles écoles ai-je fréquentées ? Comment ai-je appris à parler aussi bien ? Comment ai-je connu une telle réussite dans le monde entendant ? Quelles sont mes conseils pour leur enfant ? Chacun souhaite approfondir, renforcer, valider ou mieux comprendre une perspective en particulier. Je suis toujours partagé sur ces questions, craignant de devenir un porte-drapeau pour les partisans du « tout-oral », ou de devoir leur dicter la conduite à adopter. Bien que sourd oraliste du point de vue de la communication, je me sens culturellement Sourd. Je ne sais jamais vraiment jusqu’à quel point je dois me dévoiler et révéler mes convictions personnelles et mon point de vue.

Avec ce livre, j’abandonne la posture de réticence qui a toujours été la mienne. D’abord à travers les prismes foucaldien et althussérien, je relate certains épisodes de ma vie en tant qu’élève recevant un enseignement spécialisé, ou de « petit sourd » isolé, intégré dans une école publique, où les sentiments d’aliénation, de stigmatisation, et d’échec intériorisé entraient constamment en contradiction avec d’autres : l’acceptation, la fierté, une grande potentialité. Ensuite, après chaque reconstruction de souvenir et chaque entretien, je me prends comme objet d’étude (la démarche « self as instrument ») pour (re)découvrir comment mon histoire personnelle a forgé le chercheur et conteur que je suis devenu (Eisner, 1991 ; Clandinin et Connelly, 2000 ; Barone, 2001).

Au cours de ce voyage, j’analyse également l’emploi de la formule « s/Sourd-m/Muet », dans la tradition des stratégies de décolonisation subalternes (voir Said, 1993; Spivak, 1988) et indigènes (Smith, 1999), afin de renommer et de reconceptualiser les oppositions entre surdité physique et surdité culturelle, entre silence et prise d’autonomie (Ladd, 2003, 2005). Historiquement, tout au moins depuis Aristote, le terme « sourd-muet » sert à désigner une incapacité vocale et, par extension, intellectuelle. La graphie « s/Sourd » fait référence à un monde vécu reposant sur la double culture anglais-Langue des signes américaine, ainsi qu’aux représentations de la surdité physique par rapport à la surdité culturelle (Woodward, 1972). Depuis peu, cette graphie est aussi utilisée pour illustrer l’écart identitaire selon que l’on évolue dans le monde entendant ou Sourd (Baynton, 1996; Senghas et Monaghan, 2002). J’établis un parallèle à ce terme en introduisant celui de « m/Muet », où le « m » minuscule rappelle ce silence imposé historiquement aux sourds (Padden et Humphries, 2005), et le « M » majuscule, tout en reconnaissant le passé douloureux lié à ce terme,4 permet de symboliser l’espace (et les luttes) qui sépare le silence de la prise d’autonomie, réalité inéluctable pour les enfants sourds qui cherchent leur chemin dans ce monde dominé par les entendants.

Selon les éthiciens s'intéressant à la relation souvent dissimulée entre pouvoir et savoir « [l’on] pourrait dire que les relations de pouvoir ont été progressivement gouvernementalisées, c'est-à-dire élaborées, rationalisées et centralisées dans la forme ou sous la caution des institutions étatiques. » (Foucault, 1982). Les (pré)conceptions hégémoniques sur la surdité, « (...) du fait même de leur bon sens apparent, sont difficiles à identifier mais plus difficiles encore à faire évoluer » (Thoryk, Roberts et Battistone, 2001, p. 188). H-Dirksen Bauman (2004) avance l’idée qu’une position phonocentrique non contestée « est devenue partie intégrante du ‘bon sens’ audio-centré. Les personnes sourdes sont confrontées à des attitudes et jugements audistes qui cachent des idéologies opprimantes » (p. 240). Harlan Lane (2002) remarque : « J'ai demandé un jour à un collègue, un professeur d'université que j'appellerai Archibald, s’il considérait que les personnes sourdes étaient handicapées. ‘Bien sûr, simple question de bon sens’ a-t-il répondu. »

En procédant à l’analyse de ma propre vie, cet ouvrage problématise les approches relevant du « bon sens » qui président à l’éducation de jeunes enfants sourds. Il dévoile également les subtils mécanismes mis en œuvre pour réguler le corps des sourds (voir Foucault 1992, 1995 ; Baker, 2002, 2003 ; Padden et Humphries, 2005). Ces mécanismes de régulation reflètent une position épistémologique audiste et idéologiquement normative, où la surdité est considérée comme un défaut qu’il faut corriger et où les enfants doivent être (mal) éduqués (Lane, 2002, 2005 ; Ladd, 2003, 2005).

Aujourd’hui encore, mon baptême dans le monde Sourd demeure inachevé. Du point de vue linguistique, je suis toujours étranger. La revendication de mon identité « Sourde » s’avère être un voyage long et éprouvant. Revendiquer mon moi colonisé et désapprendre ma « surdité » a été, et demeure, une tâche encore plus ardue. À trente-quatre ans, je peux désormais reconsidérer ma vie et retracer la trajectoire de mon appropriation progressive d’une identité de Sourd (Linton, 1998; Ladd, 2003, 2005). Ce baptême inachevé, ce voyage, ont été à la fois passionnants et douloureux. J’ai vécu toute ma vie dans un lieu issu de ma propre imagination, aux frontières du monde Sourd et du monde entendant majoritaire. Parfois, je regrette terriblement de n’avoir pu vivre dans l’un ou dans l’autre, n’importe lequel, mais pas dans l’entre-deux.

Chapitre 6
Old Sparky et Gramma.
Au palais des glaces et des bonbons.

Le premier choc vient tout droit de l'espèce de bandeau en cuir maintenu par une boucle sous mon menton. Ca m’envoie une décharge en plein milieu du crâne. Je sens le choc électrique me vriller les tympans. Une seconde décharge me tire brusquement le crâne vers l'arrière dans un enchaînement rapide : droite, gauche, uppercut. Old Sparky5 est en effervescence.

La secousse fait tressaillir chacune de mes vertèbres et mon sternum, puis traverse ma cage thoracique. Elle se propage ensuite le long de mes hanches, du fémur, des tibias, du péroné et termine sa course dans un crépitement des orteils. Mes bras sont cloués aux accoudoirs, et mon corps s’affaisse sur la chaise électrique. Encore deux décharges.

Droite, gauche, uppercut.

Droite, gauche, uppercut.

Ça crépite. Ça crépite.

Lorsque je reprends mes esprits, je lève légèrement la tête et ouvre les yeux. Ils ressemblent à des œufs durs. Je crois voir quelque chose de rouge. Oui, c'est bien ça, c’est ma cape. Il me la faut.

Elle est posée sur une chaise juste de l'autre côté de la vitre épaisse où un tas de blouses-blanches, médecins et autres, se sont rassemblés. Ils me tournent le dos. Je suppose qu'ils sont venus pour assister à l'exécution. Ils sont loin de s'imaginer que j'ai des super-pouvoirs et que je ne peux pas mourir. Je suis un super-héros.

Je laisse retomber la tête et le menton sur ma poitrine, faisant mine d'être mort. C'est le silence absolu dans la pièce. Aucun bruit dehors non plus. Quelques minutes passent, et toujours rien. Personne ne vient voir dans quel état je suis. Je patiente encore un peu. Pour faire semblant d'être mort, je ne fais pas un mouvement, je ralentis ma respiration, et j’imagine la rigidité cadavérique s’emparer de moi. Je laisse couler un peu de bave du coin de la bouche, le long des joues, du menton et sur ma chemise. Une fois, j'ai entendu dans une émission télé que lorsque les gens meurent, ils se font pipi et caca dessus. Je ne veux pas en faire autant et force donc juste un pet. L'odeur s'attarde un peu, se mêlant à l’air vicié de la pièce. Les portes finissent par s'ouvrir en grinçant. Je ne desserre pas les paupières. Je fais le mort. Les médecins entrent dans la chambre mortuaire.

J'entends un chuchotement. Mon dieu, pfiouu, puis quelqu’un murmure lentement, ç-çç-ça pue.

Je voudrais tellement ressusciter maintenant pour leur dire que c'est ça, l'odeur de la mort. C'est l'odeur de leur perte imminente, le châtiment d'un super-combattant du crime. Mais il est trop tôt pour que dévoile mon jeu. Il faut d'abord qu’ils débouclent ce machin en cuir et qu’ils me libèrent les poignets. Ensuite, je reprendrai vie.

J'entends des rires étouffés, des pas qui se rapprochent pour finir par s'arrêter à côté de moi, puis un cri, suivi de chut, chuut.

- Il est vivant ? demande un des toubibs.

L’un d’eux me prend le pouls pendant qu'un autre défait les boucles et qu’un troisième enlève le bandeau. Je sens leurs mains partout sur mon corps.

Je me dis : si je veux m'évader, il faut que je récupère ma cape et que je détale tout de suite. C’est maintenant ou jamais, ma seule chance. Je peux le faire. Je suis un super-héros.

J'ouvre grand les yeux. Les médecins me regardent, abasourdis. Ils sont tous bouche bée. Je balance un uppercut à la tête du toubib le plus proche de moi. Il s’effondre. Un de ses collègues essaie de rattacher les sangles, tandis qu'un autre me retient les bras. J'utilise ma force surhumaine pour les repousser. Je donne un bon coup de genou dans le ventre de celui qui tient les sangles ; le second, derrière moi, se prend des coups de coude au visage et au cou. Les deux finissent K.O. Mais d’autres blouses-blanches reviennent à l’attaque.

Je balance mes deux pieds dans la poitrine du premier qui s’approche, l’enjambe, et me propulse vers la sortie. D’autres types encore essaient de m’attraper au passage alors que je file vers la porte, où un de leurs collègues se tient prêt. Je rentre l’épaule et me lance contre la lourde porte de métal vert, déséquilibrant le toubib terrorisé, qui se jette tout de même sur moi. Je l'évite, m’empare de ma cape, et jette un coup d’œil rapide autour de moi pour trouver une issue.

Je ne vois que deux solutions : soit foncer dans le groupe de blouses-blanches qui s’avance vers moi et arriver jusqu’à la porte principale pour prendre le couloir qui mène à l’escalier du parking, soit tenter de sauter par la fenêtre ouverte.

Toute la scène se fige lorsque maman entre dans la salle. Même les médecins s’immobilisent. Ils ont l’air complètement perdus.

Je vois le visage de maman se décomposer lorsqu’elle découvre tout ces gens à terre, blessés. Certains essaient encore de m’approcher. Je ne peux qu’imaginer à quel point tout ça doit lui paraître saugrenu.

- Mon dieu, mais qu’est-ce qui se passe ici ? demande Maman, à personne en particulier.

- Joey ? Elle a l’air troublée et en colère. Joey, mais qu’est-ce que tu fabriques ?

Sentant que mon attention s’est relâchée, les blouses-blanches veulent de nouveau s’emparer de moi. Ma cape à la main, sans réfléchir, j’avance pour sauter par la fenêtre.

Je la loupe. À la place, je percute le mur de briques, le traversant comme l'incroyable Hulk.

J'entends le cri de Maman ; les blouses-blanches se mettent à hurler.

Je tombe.

Comme la fenêtre est au rez-de-chaussée de l'immeuble, je ne tombe pas de très haut. J'atterris les pieds en avant dans un buisson. Devant moi, un panneau aux lettres dorées indique : Hôpital Saint-Charles. Clinique d'Audiologie.

Je déteste cet endroit.

Maman et les toubibs se sont agglutinés à la fenêtre. Tous semblent être sous le choc. Je me remets à courir. J’ai un peu honte de piétiner les massifs de fleurs orange, violets et jaunes. J'essaie de les éviter en sautant par-dessus, tout en continuant de courir. Arrivé enfin au bout du jardin, je monte sur une butte d’où j’aperçois les bois au loin. Si je réussis à les atteindre, je serai libre. J'enclenche ma vitesse supersonique et traverse la pelouse comme une fusée en direction des bois.

Derrière moi, je vois les blouses-blanches enjamber la fenêtre et se lancer à ma poursuite. Comme maman, qui fait des signes de la main et hurle : « Joey ». Je vois ses cheveux roux se soulever au rythme de sa course.

J’ai bien trop peur pour faire demi-tour, alors je fonce tout droit vers les bois. La panique m’a presque coupé le souffle. Je me retourne sans arrêt pour voir s’ils gagnent du terrain. Lorsque je vois que personne n’arrive, je ralentis un peu, puis fais un petit pas en arrière. En fait, tous ces vieux ont l’air plutôt mal en point. Ils ont du mal à tenir la distance, alors que moi, je pourrais encore courir des kilomètres s’il le fallait. Ils ne m’attraperont jamais.

A l’entrée des bois, je me rends compte que je tiens toujours ma cape dans les mains. Dire que j’aurais pu la porter depuis le début et utiliser ses super-pouvoirs pour m’envoler ! Alors, je l'attache à mon cou et repars de plus belle. J’imagine que je vole, les bras tendus vers le ciel, comme Superman.

Équipé de ma cape, je m’enfonce un peu plus dans les bois. Plus aucun toubib ne me suit. Ils ont sans doute abandonné. Ensuite c’est maman qui s’arrête et qui rebrousse chemin, en repassant par dessus la butte. Je ne la vois plus et me demande : où est-ce qu’elle va ?

Je ne veux pas la perdre, mais je refuse de me frotter de nouveau à Old Sparky. Et puis ça y est, j’ai trouvé, je crois savoir où ira Maman. Elle ira chez Gramma, alors il faut que je me dirige vers l’ouest. La boutique de Gramma. Au palais des glaces et des bonbons, est juste à côté de Chez Billie, saloon depuis 1890, à l’intersection de Main Street et East Main Street, à environ un pâté de maisons au sud des quais. Maman sait que c’est là-bas que j’irai. On va toujours chez Gramma après une séance d’Old Sparky.

Grâce aux super-pouvoirs de ma cape, je vole toujours plus loin, m’enfonçant dans les bois en direction de la boutique de Gramma, à l’ouest. Au bout de quelques kilomètres je tombe sur une cabane, construite dans un arbre et cachée par des branchages. Je m’assieds par terre au pied de l’arbre pour mieux observer la cabane et les environs. Je note qu’il n’y a pas d’échelle pour y monter.

Ca m’intrigue. Qui peut bien construire une cabane perchée dans un arbre sans mettre d’échelle ? Comment grimper là-haut ?

Pas de problème. Il me suffit de voler. Je resserre ma cape autour du cou et prends mon élan pour essayer de m’envoler. Je saute, et la gravité me renvoie directement à terre.

Pas de problème. Je vais réessayer.

Je prends à nouveau mon élan, je décolle… et retombe la tête la première dans un buisson. Je secoue mes vêtements et me remets sur pied. Puis, je me mets à tourner autour de la cabane, cherchant un moyen d’y monter et de comprendre comment elle est construite. Je constate qu'elle est faite avec du bois pour bateaux et des plaques de métal rouillées. Impressionnant !

Je me dis : celui qui a bâti cette cabane connaît son boulot. Tout le monde le sait, ce bois-là est le meilleur des matériaux de construction puisqu’il résiste au mauvais temps et à l’eau. Et la tôle ondulée fait de bons toits aussi. M’intéressant de plus près à la cabane, j’aperçois un seau en plastique bleu, suspendu par une corde blanche avec un système de poulie, juste à côté de la plate-forme qui fait office d’entrée. Pas bête ! Je continue de d’observer la cabane, mais elle semble vide.

Je crie. « Y’a quelqu’un ? »

J’attends une ou deux minutes, le temps qu’on me réponde.

Je recommence, plus fort cette fois. « Y’a quelqu’un ? Eh oh! »

Pas de réponse.

Je ramasse une pierre de la taille d’une balle de golf et vise le dessous de la cabane au-dessus de ma tête. La pierre rebondit contre le plancher et revient s’écraser sur la Terre. Comme si le bois des parois était un champ de force, une protection super-puissante.

- Eh oh ! Est-ce que quelqu’un est là ?

Je récupère la pierre, vise et la lance encore de toutes mes forces vers le plancher. Elle rebondit encore, et retombe à toute vitesse au sol.

- Y’a quelqu’un ? Eh oh !

En allant ramasser à nouveau la pierre, je découvre qu’elle a atterri juste à côté d’une boîte à chaussures en carton marron. Curieux de savoir ce qu’elle contient, je la ramasse, l’inspecte, puis la secoue. Le carton est un peu ramolli, il a dû prendre la pluie. Je soulève le couvercle et regarde à l’intérieur : une paire de chaussures en cuir brun. La forme est un peu bizarre, plutôt carrée, mais elles sont apparemment toutes neuves.

Pourquoi quelqu’un laisserait des chaussures neuves au milieu des bois ? Est-ce qu’elles appartiennent à celui qui a construit la cabane ?

Ce qui me frappe tout de suite, c’est que ces souliers bizarres ont de très longues pointes. Il me semble que chaque pointe est assez longue pour pouvoir servir de canif.

Je parle à voix haute. Ca se peut qu’on tue quelqu’un ’vec ces godasses-là. 

J’appuie sur une pointe du bout du doigt. Je sursaute quand la pointe traverse la peau, qui saigne un peu. Je sors les chaussures de la boîte et un bout de papier s’en échappe. Je le ramasse et l’examine. Il n’y a rien d’écrit du tout, alors je le froisse et le jette. Je m’assieds, pose la boîte à côté de moi, retire mes baskets et enfile les nouvelles chaussures. Je noue les lacets, puis me relève, faisant quelques pas pour essayer les souliers. Ils sont confortables et à peu près à la bonne pointure, juste un peu trop petits. Je cours un peu pour voir comment ça fait. À chaque pas, les pointes s’enfoncent dans le sol comme de petits poignards. Je dois batailler pour relever le pied à chaque fois. Je comprends alors à quoi servent ces souliers.

Je vais jusqu’au pied de l’arbre en sautillant, me lance, attrape une branche et enfonce ma chaussure droite dans le tronc pour commencer à grimper. J’escalade l’arbre jusqu’au plancher de la cabane, puis enjambe la balustrade et saute sur la petite plateforme. Cette cabane est énorme. Elle est aussi grande que les cabines à la plage en bas de la route de chez moi.

Debout sur la plateforme, je regarde vers le bas, d’où je viens. Ca me paraît bien loin. Plus loin encore que lorsque je montais, je ne sais pas pourquoi. Je m’assieds et enlève les chaussures pour ne pas abîmer le plancher en marchant dessus.

Je crie à nouveau. « Y’a quelqu’un ? Eh oh ! »

Pas de réponse.

Je m’approche de la porte, de l’autre côté de la plateforme, et je tambourine tant que je peux.

- Y’a quelqu’un ? Eh oh ! Personne ?

Pas de réponse.

J’examine la porte. Il y a un loquet mais pas de verrou. Je défais le loquet et la porte s’ouvre toute grande. Je ne vois trop rien à l’intérieur de la cabane, tellement il fait noir. Puis mes yeux s’habituent et j’entre.

Je crie encore : « Y’a quelqu’un ? »

Silence.

II fait si noir à l’intérieur que je dois avancer les mains en avant pour ne pas me cogner. Je vais jusqu’au mur du fond. Lorsque je me retourne vers la porte ouverte, la lumière éclaire la pièce et j’arrive alors à distinguer différentes formes.

Je vois une table, des chaises, un lit et un bureau. Je m'approche du bureau et remarque un cierge blanc, comme à l’église, posé dessus. Près de la bougie il y a un briquet jetable. Je n'ai pas le droit de jouer avec les allumettes ou les briquets mais je sais m'en servir parce que je suis enfant de chœur et c’est parfois moi qui allume les cierges à la messe du samedi. J'allume la bougie à l'aide du briquet et une image de la croix s’illumine sur le côté. Ça me flanque un peu la trouille. Je replace le cierge sur le bureau et regarde la pièce autour de moi.

Je vois plus distinctement que la table, les chaises et le bureau sont en bois. Le lit est en métal, avec une couverture de laine orange dessus. J’aperçois un coffre noir près du lit. Je m'en rapproche en prenant la bougie au passage pour mieux voir. Je m'assieds au pied du lit et inspecte le coffre. Il est tout simple, avec des charnières en métal argenté et un cadenas attaché sur le devant. Je suis déçu, je voulais voir ce qu'il y avait dedans. Je tire d'un coup sec sur le cadenas en espérant qu'il va lâcher. Il tient bon. Voyant une table de nuit placée contre le mur, je pose la bougie dessus pour pouvoir m’attaquer au cadenas des deux mains. Je tire dessus encore. Pas de veine. Le cadenas résiste. Je reste assis là sur la couverture orange, au bord du lit. Décidément, cette cachette secrète est vraiment cool.

Je regarde autour de moi dans l'espoir de trouver d'autres trucs qui pourraient m'intéresser. Je n’en vois pas. La pièce est plutôt vide, à part les meubles. Je me retourne vers le cierge sur la table de nuit et remarque un tournevis posé à côté. Je l’attrape pour essayer de forcer le cadenas. Ça ne marche pas. Frustré, je jette le tournevis sur le lit.

J’ai vraiment envie de savoir ce qu'il y a dans ce coffre. Qu'est-ce que ça pourrait bien être ?

Je reste assis sur le lit un petit moment. Tout à coup, j’ai une idée. Je prends le tournevis et m'assieds en tailleur près du coffre. En inspectant l'arrière, je découvre deux charnières, chacune fixée par quatre vis. J'éclate de rire.

Je parle tout seul : Fastoche.

À l'aide du tournevis, je démonte les charnières et fais sauter le couvercle du coffre. Je suis trop impatient de voir ce qu'il y a dedans. Je me lève, récupère le cierge sur la table de nuit et le tiens au-dessus du coffre. Je n'en crois pas mes yeux : à l'intérieur il y a un bouclier vert et un casque blanc, tout brillants et étincelants.

Tout excité, je m'écrie : J'ai trouvé la cachette d'un super-héros ! Je pourrai mettre tout ça avec ma cape !

Je sors le bouclier. Il a une manche en tissu cousue à l'intérieur pour pouvoir le tenir droit en y glissant le bras. Je suis trop content de ma découverte. Je regarde l'avant du bouclier : il est vert avec un gros ovale blanc au milieu. Je sors le casque : on dirait un casque de football américain futuriste, mais sans la protection faciale. Chaque côté du casque est décoré d'un ovale aussi, mais de couleur verte, comme le bouclier. Je repose le bouclier sur le lit avec précaution pour essayer le casque. On s'y sent comme dans un vrai casque de super-héros. Maintenant, j'ai un véritable costume de super-héros.

Je me demande à quoi sert ce bouclier. Et le casque ? Est-ce qu'ils ont des super-pouvoirs ?

Je sais : la prochaine fois que Maman m'amènera à la chaise électrique, je repousserai les blouses-blanches à l'aide du bouclier ! Ils ne pourront pas me griller le cerveau si je porte ce casque !

Maman ? Oh non ! Oh non ! J’ai oublié Maman !

J'attrape le bouclier et le casque, souffle la bougie et sors en courant. Je jette mes accessoires au sol et descends de l'arbre, me rendant compte à mi-chemin que j'ai oublié d’enfiler les chaussures à pointes. Tant pis, inutile de remonter puisque j'ai déjà fait la moitié du chemin. Je continue ma descente. Arrivé au pied de l'arbre, je remets vite mes baskets. Avant de décoller pour rejoindre Gramma, je mets le casque, resserre ma cape autour du cou et coince le bouclier sous mon bras. Je cours à toutes jambes, en pensant à ma pauvre Maman qui m'attend chez Gramma et se fait du souci pour moi.

Sorti enfin des bois, je débouche sur un quartier résidentiel. Je descends la rue en courant. Elle me rappelle beaucoup notre rue, même si ici les maisons ont l’air beaucoup plus anciennes et plus grandes. Elles ressemblent à toutes celles qu’on voit le long de la côte, avec d’immenses hangars pour mettre les gros bateaux à l’abri. Certaines ont même l'allée incrustée de coquillages. D’autres ont un canoë ou un kayak sur la pelouse et un bateau à rames ou un voilier dans l’allée. Ça doit être trop chouette d'habiter là.

Le bouclier pèse un peu, je dois m’arrêter de temps en temps pour me reposer. Ça ne me dérange pas parce que j'aime bien regarder les maisons. A un moment, je m’arrête pour reprendre mon souffle devant l’une d’elles et je remarque un énorme bateau avec quatre moteurs impressionnants. Il est sur une remorque accrochée à un pick-up Ford Bronco bleu. J'adore ce pick-up. Les Bronco, c'est mes voitures préférées. J'ai toute la collection miniature de chez Hotwheels.

J'ai trop envie d'aller inspecter le Ford de près, mais je n’ai pas de temps à perdre, sinon je n’arriverai jamais chez Gramma. Je ramasse le bouclier et me remets à trotter. J'aperçois un panneau indiquant South Street, alors je continue jusqu'à ce que je tombe sur un endroit que je connais : l'église en brique rouge sur la route de Port Jeff. Gramma est juste un peu plus loin, sur Main Street. Il me tarde d’y arriver. J’y suis presque.

Quand j'arrive à l'angle de l'église et de Main Street, je m'arrête encore pour me reposer à cause du bouclier. Après une minute ou deux, je reprends ma route en direction des chantiers navals au nord. Un peu plus loin, j'aperçois la vitrine teintée de la devanture et la célèbre enseigne en néons rouges et lettres cursives : « Gramma. Au palais des glaces et des bonbons ».

J’y suis presque. J’ai déjà le goût de ma glace préférée - menthe et chocolat, dans un cornet à l'ancienne - dans la bouche. Chez Gramma, tout est fait maison. Quand j'arrive enfin devant la boutique, je pose le bouclier et voilà que la voiture de Maman s'arrête au bord du trottoir à ma hauteur. Ca m’étonne qu’elle ne soit pas arrivée avant moi.

J’étais sûr qu'elle arriverait avant moi. Elle était en voiture et moi à pied, alors je ne comprends pas ce qu’elle a pu fabriquer. Elle saute de la voiture, fonce droit sur moi en me disant :

- Tu as perdu la tête ? Tout St. Charles était à tes trousses. Mais qu'est-ce qui t'as pris ?

Avant que je puisse répondre, elle remarque le casque et le bouclier que je porte et me demande :

- Joey, où tu as trouvé ces machins ?

- Ils sont à moi, je réponds.

- Non, ce n’est pas vrai, Joey. Où est-ce que tu les as trouvés ?

Je me mets à pleurer. C'est la seule façon de détourner son attention. C'est sûr, je me dis, Maman va me punir puis m'obliger à rendre le casque et le bouclier. Je pleure très, très fort en faisant plein de bruits. Je vois Maman qui commence à se sentir toute gênée parce que je lui fais une scène en public.

Elle met un terme provisoire à la conversation casque-bouclier et dit :

- Joey, tous ces gens à l'hôpital essaient seulement de t'aider. Il te faut un nouvel appareil auditif. Tu comprends bien qu'ils doivent te faire des examens pour ça, et la cabine d'examen n'est pas une chambre à gaz.

- J'ai jamais dit que c'était une chambre à gaz. C'est une chaise électrique. Je la regarde, me demandant si ça lui arrive des fois d'écouter.

- Chambre à gaz, chaise électrique...c'est pareil, Joey. Arrête de faire l'imbécile.

Je vois bien qu’elle est sur le point de perdre patience. Mais elle garde son calme.

- Maman, une chambre à gaz c'est carrément différent d'une chaise électrique. Y en a une qui te tue avec du gaz, l'autre avec de l'électricité. C'est pas pareil. Je continue en attendant qu'elle admette que j'ai raison, mais elle me lance sur un autre sujet. C'est sa stratégie habituelle pour se sortir de ce genre de discussion.

Maman me pose une question à laquelle je ne suis pas censé répondre. Puis je la vois en grande discussion avec elle-même. Je reste planté là, sur le trottoir, à l'écouter : Tu veux aller manger une glace ? On n’a qu'à aller chez Gramma maintenant qu’on est là...

Elle poursuit :… et comme ça j’appellerai l'hôpital du taxiphone pour leur dire qu'on va prendre un nouveau rendez-vous. Allez, on y va. Puis elle continue encore : Qu'est-ce que ces gens vont penser de moi ? Ils vont penser que je suis une mère indigne. Et pour finir : Allons-y avant qu'ils ne lancent une chasse à l'homme pour retrouver un gamin qui porte une cape... et, bon, apparemment un bouclier et un casque de football.

- Un casque de super-héros, je rectifie.

Elle sourit, s'aperçoit que je l'ai vue sourire et rit doucement. Maman prend le bouclier et me dit :

- Je vais porter ce truc. Allez, on s'active. File à l'intérieur.

On entre chez Gramma et je regarde bien autour de moi : les tabourets pivotants trop classe avec leurs coussins rouges brillants et leurs dorures ; l'arc-en-ciel de friandises, bonbons et glaces, derrière la vitrine ; le sol à damiers noir et blanc ; tous ces miroirs poussiéreux et ces photos granuleuses des docks de Port Jeff accrochés aux murs. C’est toujours le même décor chez Gramma.

Maman pose le bouclier sur un tabouret à côté de nous et me regarde. Me voyant tout excité, elle me dit : Vas-y, grimpe sur un tabouret et commande ce que tu veux. Elle demande au type des glaces, qui porte un tablier et s'essuie les mains avec un torchon : Où sont les téléphones, s’il vous plaît ?

Il répond en plaisantant : Vous êtes tous les deux des super-héros ? Joli bouclier, Madame. Puis fait un clin d’œil à Maman et ajoute : Au fond, près des toilettes pour dames, Madame.

Il se tourne vers moi : Sympas cette cape et ce casque, p'tit gars.

Il n'a pas compris que le bouclier est à moi.

- Qu'est-ce qui te ferait plaisir, bonhomme ?

Maman me fait lever le menton vers elle pour que je puisse lire sur ses lèvres : Je reviens tout de suite. Je dois appeler l'audiologiste à St.Charles pour les prévenir que tu vas bien.

Je réponds : Dac'.

Puis je m’adresse au vendeur de glaces : Il est pas à ma maman, le bouclier, il est à moi. Un cornet de glace menthe-chocolat, s'il vous plaît.

- Ooh désolé vraiment, je te prie de m’excuser, me répond-il.

Lorsque Maman revient, elle commande un café noir, sans sucre. Je mange ma glace lentement. De temps en temps, Maman prend une serviette, l'humecte et m'essuie le visage avec. Je déteste ça, alors je la repousse du coude. Elle me lance son Regard qui tue, me dit : Ne sois pas ridicule.

- Maman ?

- Oui.

- Pourquoi chsuis malentendant ?

- Parce que tu as eu une double pneumonie quand tu n'avais que six semaines.

- C'est quoi une doub monie ?

- Pneumonie. C'est comme un méchant rhume de poitrine.

- Ah. C'est pour ça qu'tu m'fais boire ce sirop super beurk quand chsuis malade ?

- Oui.

- Toi aussi, tu le prends, le sirop super beurk ?

- Non, il y a un sirop super beurk pour les grands.

- Il est plus beurk que le mien ?

- Oh oui. Beaucoup plus beurk encore.

- Quand je serai grand, est-ce que je pourrai quand-même prendre le sirop des petits au lieu du sirop des grands ?

- Je sais pas. Faudra qu'on demande au docteur. T'es prêt ? On y va ?

Maman prend le bouclier et paie le type à la caisse. Il m'offre une sucette et dit : Hé, toi là, avec la cape et le casque. Encore une fois, il oublie le bouclier.

- Tu es quel super-héros ?

Je le regarde : Ça dépend.

Je vois Maman le fusiller du Regard, comme s'il ne comprenait pas qu'il vient d'ouvrir la boîte de Pandore. Maman veut partir. Mais moi, je veux parler avec le vendeur de glaces.

Maman essaie de m'attraper la main, mais je résiste. J’ajoute : Ça dépend des fois. Des fois je suis Superman pour pouvoir voler. Des fois je suis Batman pour conduire la Batmobile. Ou Spiderman pour grimper aux murs. Ou Captain America, Wonder Woman ou Robin. Ou l'Incroyable Hulk quand je suis en colère. Pas vrai, Maman ?

Elle rit : Oh ça c'est sûr, tu es un vrai petit Hulk parfois. Puis, en me tirant par la main : Allez viens, on y va, dis merci pour la sucette et au revoir au monsieur.

- Merci, au r'voir !

Chapitre 7
« Sois sage, Joey. »

Printemps 1980, j'ai quatre ans. Je suis tout excité de voir le petit bus scolaire jaune s'arrêter devant notre petite maison style ranch. C'est mon premier jour à la maternelle. Maman m'accompagne jusqu’au bus et me dit : « Sois sage, Joey ». Assise derrière le volant, une femme me sourit.

- Salut Joey, dit la dame qui conduit le bus, puis elle regarde Maman.

Je lève les yeux vers elle et lui réponds :

- Bonjour.

- Vas-y, monte les marches, montre à la dame que tu sais le faire, dit Maman en me poussant doucement.

- D'accord, Maman.

Je monte les deux marches, je me retourne pour lui faire un signe de la main et dis :

- Salut Maman.

Elle me fait signe à son tour. La conductrice quitte alors son siège et m’accompagne jusqu'à ma place avant de boucler ma ceinture. Elle retourne à l'avant du bus, salue Maman, et nous voilà partis.

Je reste là, tout seul, sur mon siège. Il n'y a personne dans le bus à part moi. Au premier arrêt, je défais ma ceinture et me lève pour descendre.

La dame du bus me regarde et me dit :

- Joey, on n'est pas encore arrivé. On doit encore passer prendre d'autres enfants, d'accord ?

- D'accord, je lui dis, mais je ne comprends pas.

Je reste debout à l'avant du bus.

- Joey, il faut t’asseoir, Joshua et sa maman vont prendre le bus avec nous, d'accord ?

- D'accord.

Je retourne à mon siège et boucle ma ceinture.

Quelques minutes plus tard, j'entends la dame du bus qui parle à quelqu'un. Il y a d'autres voix aussi. Un garçon plus âgé vient s'installer de l'autre côté du couloir à ma hauteur et boucle sa ceinture. Il ne dit pas un mot et ne me regarde pas. Il fait « au revoir » par la fenêtre lorsque nous redémarrons.

On s’arrête encore plein de fois pour récupérer d'autres enfants. Le trajet jusqu'à la maternelle est vraiment long et je m'endors en regardant la circulation sur la route, déjà épuisé par l'excitation de ma première journée. Quand le bus s'arrête enfin devant l'école, je me mets à genoux pour regarder par la fenêtre. Je ne vois qu’un bâtiment tout blanc aux murs de béton. Il me fait penser à l'hôpital où ma mère m'amène pour les tests auditifs.

Une dame nous récupère devant le bus, nous fait rentrer dans l'école, puis nous conduit jusqu'à notre salle de classe. Certains de mes camarades sont en fauteuil roulant, d’autres marchent avec des béquilles et puis il y en a qui semblent ne rien avoir de particulier. Un brouhaha de voix bavardes résonne dans toute l'école, tandis que les adultes dans la salle de classe expliquent aux élèves que l'école a été cambriolée pendant les vacances et que beaucoup de leurs jouets ont disparu. Je me demande comment on peut cambrioler une école avec autant de barreaux aux fenêtres. Ensuite, on nous amène dans un gymnase au bout du couloir, où je remarque tout de suite une piscine hors sol. Tiens, c’est bizarre, il n’y a pas d’eau dedans. La piscine est remplie de balles en plastique bleues, vertes, rouges et jaunes. Je grimpe sur la petite échelle et saute dedans. C'est décidé, c'est ici que je vais passer ma journée. Du bord de la piscine, une dame m'attrape et me repose par terre ; elle enlève mes souliers et me replonge au milieu des balles.

Au bout d'un moment, les adultes nous annoncent qu'il nous faut maintenant sortir de la piscine en indiquant la porte, ouverte à présent, qui donne sur la cour de récréation. La journée est maussade avec quelques timides éclaircies. La même dame me sort de la piscine, me remet les chaussures et me guide vers l'extérieur en marchant derrière moi, ses mains sur mes épaules. Je ne sais pas trop à quoi m’amuser, et puis j’aperçois la cage à écureuils. J'adore grimper, alors je me précipite sur l’appareil et l'escalade à toute vitesse. Je regarde les autres équipements et les enfants qui jouent tout autour, mais pour moi, rien ne peut rivaliser avec la cage à écureuils. Un petit garçon avec une coupe au bol comme la mienne monte et s’installe à côté de moi. Nous sommes les deux seuls enfants dans la cour sans fauteuil roulant ni béquilles. Assis ensemble au sommet du portique d’escalade, on se toise avec curiosité.

- Salut, lui dis-je.

Pas de réponse.

J'insiste :

- Salut.

Il me fait signe de le suivre pour descendre. Je fais ce qu’il me dit, me faufilant la tête la première, comme Spiderman. Nous nous retrouvons derrière une rangée de toboggans, près des échelles. Là, il me touche l'épaule pour que je le regarde.

Mon nouveau copain me montre ses mains. Elles fendent l'air de haut en bas comme des avions. Je l'observe avec émerveillement. Qu’est-ce qu’il fait ? Je lui demande :

- C'est un jeu ?

Le garçon se contente de faire d'autres gestes. Puis il m’attrape les mains pour les faire bouger dans l'espace. Je ne comprends pas trop, mais ça a l'air marrant. Ensuite, il se met devant moi pour me montrer comment bouger mes mains comme les siennes. Je regarde son index et son majeur droits se rejoindre et taper sur les quatre doigts tendus de sa main gauche. Ensuite il tape les doigts écartés de la main gauche par en-dessous ; puis il y glisse l’index et le majeur droits. D’un mouvement brusque, il tape dans ses mains et fait glisser sa main droite sur la paume de sa main gauche en l'éloignant de son corps.

Il me montre ces gestes plusieurs fois. Lorsqu’il commence enfin à me regarder avec intérêt, je me dis que j’ai pigé le truc. Tout à coup, la dame qui avait enlevé et remis mes chaussures se précipite sur nous. D’un air furieux, elle nous tape sur les mains. Je n’y comprends rien et j’ai peur car je n'ai pas le droit de m’attirer des ennuis.

Chapitre 8
Mon parcours : de l'écolier au sujet subalterne

La narration est un moyen pour moi de bousculer le lecteur et de le plonger dans un récit personnel, afin de le faire prendre conscience des questions existentielles qui sous-tendent mes recherches sur la situation des jeunes enfants sourds dans le système scolaire. En évoluant dans un monde d'adultes audio-centré, ces enfants subissent d’énormes injustices. A cause de cette différence de modalité linguistique (qui favorise l’une au détriment de l’autre) la communauté éducative/rééducative et médicale dont la parole fait force de loi ne tient aucun compte des pensées et du ressenti de l’enfant sourd, ou les subsume. Ce discours imprègne le climat culturel actuel, mettant l'accent sur une construction physique de la surdité, et gommant la perspective culturelle Sourde. Plus grave encore : interpellés par notre société audiste, ces jeunes enfants sourds intériorisent leur marginalisation. Au cours de leur vie, il arrivera que cette oppression intériorisée soit totalement acceptée par certains, rejetée, ou transformée par d’autres. La mémoire est un processus organique et l’histoire de notre vie ne cesse d’évoluer parce que les expériences du passé, continuellement créées et recréées, renseignent le présent en même temps qu’elles le modifient.

À l'instar de nombreuses victimes de la marginalisation, je me méfie beaucoup des grands récits et des théories englobantes (Said, 1978 ; Spivak, 1988 ; Loomba, 1998 ; Kaomea, 2005). Pour l’universitaire subalterne et marginalisé que je suis, les modes de pensée généralisant et essentialistes sont autant d’indices d’un dysfonctionnement (Lincoln et Guba, 1985 ; Said, 1993 ; Zizek, 1992). Ce qui m'intéresse surtout, ce sont les contradictions, les tensions, ces moments qui font surgir une violence épistémique. J'emploie ce terme de violence épistémique pour inciter notre société phonocentrique à (re)conceptualiser l’opposition entre construction physique et construction culturelle de la surdité, car la première réduit ces jeunes enfants au silence, tandis que la dernière leur restitue leur autonomie.

Pour enrichir et mettre en perspective le récit autobiographique de mon cheminement de sujet sourd à acteur Sourd, j'ai mené des entretiens sur ma vie avec ma mère, ma sœur, mon frère, mon directeur de recherche et avec mes camarades de classe et amis. Au fur et à mesure que j’effectuais et analysais ces entretiens, j'ai pris conscience de certains thèmes et tropes récurrents qui apportaient un autre éclairage sur ma propre autobiographie. Avant de commencer les entretiens, j'avais pris soin de noter par écrit quelques-uns des épisodes clés de ma vie. Or, dans la plupart des cas, mes informateurs n’avaient aucun souvenir de ces épisodes, mais se rappelaient d’autres choses me concernant. Les pages qui suivent reprennent ce va-et-vient entre mes divers souvenirs et la vision qu’ont mes informateurs de ma vie.

Je m’inspire également des recommandations de Joe Tobin (1997, 2000) et de Kaomea (2005), qui proposent d’envisager la théorie non comme un socle de croyances absolues, mais plutôt comme une boîte à outils. Pour moi, concevoir la théorie comme un outil renvoie non seulement aux origines ouvrières, selon sa propre définition, de ma famille, mais rend accessible quelque chose d’abstrait. Appréhender la théorie en tant qu’outil me permet en quelque sorte de la saisir, de m'en emparer, même si au sens littéral elle reste insaisissable. Je me vois en train de me débattre, de me « dépêtrer » (Eisenhart, 2001), de perdre patience avec ces outils théoriques. Mais plus important encore, utiliser la théorie comme un outil nous rappelle de manière systématique et, c’est ma conviction, critique et autoréflexive, à quel point notre choix d’outil(s) d'analyse du monde influence la vision que nous en avons. En clair, considérer la théorie comme un outil témoigne d'où je viens et où je voudrais aller.

Je me sers de mon histoire comme d’un outil de recherche (Rolfe et Naughton, 2001), mais aussi pour éclairer mon approche scientifique. Cette perspective résume ma façon de voir et de penser le monde, et d’y vivre au passé, au présent et au futur. Avec une grande sagesse, Edward Saïd (1993) rappelle qu’il importe d’être lucide face à sa propre idéologie : les cultures sont le théâtre dans lequel se heurtent les idéologies et il ne faut jamais oublier que ces idéologies éclairent la position théorique de chacun. Je reconnais que d'un point de vue épistémologique, ma position idéologique est celle d’un Sourd, ce qui signifie ici que je valorise la perspective culturelle Sourde, plutôt qu'une construction physique de la surdité, alors que ce n’était pas le cas durant mon enfance. Je me voyais alors comme le « petit sourd » de mon école et de ma communauté, et ces souvenirs influencent considérablement ma façon de penser et d’agir en tant que chercheur et conteur en devenir. C'est donc ainsi que j'utilise la théorie et l'histoire de ma vie comme outils de recherche. L'universitaire nourrit le conteur et le conteur nourrit l'universitaire.

Ce chapitre raconte l’histoire d’une violence. Il vise à retracer le parcours de l'écolier transformé en sujet subalterne, un parcours semé d'embûches, vu au travers des souvenirs du « petit sourd » que j’étais à l’école maternelle. La violence apparaît très tôt, car les enfants qui, comme moi, présentent une surdité sont obligés de manœuvrer sur un champ de bataille binaire : valide/invalide, sourd/entendant, normal/anormal, le tout au sein d’un système dominé par le monde médical, éducatif, commercial, où « plus généralement, toutes les autorités exerçant un contrôle individuel fonctionnent selon un mode double : celui de la division binaire et de l'étiquetage des individus » (Foucault, 1995, p.199). L’anecdote de mon premier jour d'école maternelle illustre le fonctionnement de ces forces binaires de marginalisation dans ma vie et la violence épistémique qui s’ensuit (au sens propre: la tape sur la main, et au figuré : l'empreinte que ce souvenir a laissé en moi aujourd'hui).

Cet épisode soulève diverses questions : Le règlement de l’école interdisait-il de signer ? Quelle était la vision épistémique de la surdité et de la langue des signes prédominante à l’époque ? Pourquoi l’adulte a tapé les mains de deux enfants qui signaient ? Mon nouvel ami m'apprenait-il des gros mots ? Etaient-ce bien des mots ?

L'idée que l’on puisse être puni si on apprend une langue n'est pas nouvelle. Punir quelqu’un parce qu’il veut accéder à la lecture, à l'écriture, à la langue des signes, n'a vraiment rien de nouveau. L’apprentissage clandestin par des communautés marginalisées et le refus du droit à l'alphabétisation ne datent pas d’aujourd’hui (voir Cornelius, 1983 ; Skutnabb Kangas & Kangas, 2007 ; Gundaker, 1998, 2007). Au cours des siècles, pour de nombreuses communautés historiquement marginalisées, « l’espérance en l'alphabétisation était à la mesure de la punition infligée pour l’avoir acquise » (McDermott et Raley, 2007, p.1826). Ce jour-là je fis l’expérience de ma première punition pour cause de langage (il est vrai que plus tard, au cours d’une adolescence compliquée et même au-delà, mon goût pour les gros mots faisait le désespoir de ma mère). En ce jour précis, j'ai appris qu’on pouvait être puni parce qu’on apprenait une langue J’ai aussi appris que ce savoir pouvait être un outil puissant.

De nombreuses cultures minoritaires ont lutté pour acquérir une langue que la société dominante cherchait à opprimer et à contrôler. Or, bien souvent, l'attrait de l'alphabétisation est trop grand pour y résister. Dans certains cas, elle a tout simplement conféré la liberté. On peut citer le cas de ces esclaves afro-américains qui apprenaient à écrire pour ensuite rédiger leur propre laissez-passer afin de partir vers le nord, en quête de liberté. Mais s'ils se faisaient prendre par leurs maîtres, les fautifs payaient cher pour avoir voulu apprendre à lire et à écrire. Amputations, coups de fouet, corrections violentes, « Il suffisait de quelques punitions de ce genre pour étouffer définitivement le désir de lire parmi les esclaves, et pour nourrir le mythe des dangers de l'alphabétisation » (Cornelius, p.174). Les rumeurs relatives à l’existence de lois interdisant aux esclaves d'apprendre à lire et à écrire sont en réalité fausses. En fait, seuls quatre Etats du sud avaient promulgué des lois interdisant d’instruire les esclaves (Cornelius, 1983). Accéder à l'alphabétisation est un objet de convoitise pour les êtres marginalisés comme pour leurs oppresseurs.

Lorsque j'étais à l'école maternelle, à la fin des années 1970, il n'y avait aucune loi contre l'enseignement de la langue des signes dans les écoles. Mais ce souvenir illustre les dangers de l'alphabétisation, plus exactement de celle considérée encore comme mauvaise à l’époque. En faisant référence aux travaux ethnographiques de Brian Street (1985) et d’Elsie Rockwell (2005) sur l'alphabétisation, McDermott et Raley (2007) soulignent que « le fait que certains savent lire et écrire est néfaste pour les gens qui ne se plient pas aux normes imposées de lecture et d’écriture » (p.1826). Pour les esclaves afro-américains, cette vision mythique de l'alphabétisation fondée sur sa prétendue dangerosité était alimentée par le désir de l'oppresseur blanc de maintenir l'esclavage et de confisquer la liberté. La méthode employée était la punition. Si on fait un parallèle avec mon expérience à l’école maternelle, on voit que le fondement du mythe a peut-être changé, pas la stratégie. Prétendre que la pratique de la langue des signes est dangereuse et non conforme à l’usage relève du mythe et était alimenté par le désir de l'oppresseur entendant de normaliser le Sourd et de supprimer le langage gestuel (en forçant la parole). La tactique, ici encore, était la punition.

Je ne peux pas revenir en arrière pour demander à l'institutrice qui nous a donné une tape de justifier son acte. Je suppose que pour elle cette punition était dans notre intérêt et que l’éducation que l’école offrait aux enfants sourds reflétait l’état des connaissances scientifiques de l'époque. Danforth, Taff, et Ferguson (2006) affirment qu’une approche scientifique des questions sociales et des solutions envisageables implique que « les problèmes de pauvreté et de déviance sociale [peuvent] être résolus par des professionnels dont (...) l’expertise [est] fondée sur la science » (p.14). Mais plutôt que d'essayer de raconter l'histoire de ma vie du point de vue de ceux qui ont exercé leur pouvoir sur moi, je choisis de livrer un contre-récit. De tels contre-récits permettent aux chercheurs de proposer un contre-discours qui valide et valorise l’expérience vécue (voir Ladd, 2003, 2005 ; Mutua et Swadener, 2004 ; Ladson Billings et Tate, 2006 ; Delgado et Stefanic, 2001 ; Solarzano et Yasso, 2002), et qui est indispensable pour contrer le discours dominant, car celui-ci favorise incontestablement les perspectives majoritaires. En effet, « la culture, grand moteur de l'humanité, agit simultanément en accroissant les handicaps. » (Varenne et Mc Dermott, 1999, p. 142). Le contre-récit est un défi au pouvoir invalidant du discours dominant.

Pour tenter de déterminer dans quelle mesure l'expérience de mon premier jour d'école a été facteur d’autonomie ou de handicap dans ma vie, j'ai demandé à ma mère de me donner son point de vue sur cet incident. Elle m'a répondu : « Si ça s’est passé comme ça, Joey, je ne crois pas que l'institutrice ait voulu t'empêcher d'apprendre la langue des signes ; vous n’aviez sans doute pas le droit de vous cacher derrière ces balançoires, ou bien elle (l'institutrice) croyait bien faire. »

Ma mère m'a souvent fait part de son sentiment de ne pas être à la hauteur en tant que parent, et l’enjeu de cette conversation la pousse à prendre un ton défensif. Elle sait que la discussion mènera inévitablement au fait que je n'ai pas appris la langue des signes ; nous avons déjà eu cette conversation. Je lui dis alors :

- Maman, cette instit cherchait à me contrôler.

- Joey, tu as de la chance de parler si bien, me rétorque-t-elle. Beaucoup de gens ne remarquent même pas que tu es malentendant lorsque tu parles. Quand tu étais en maternelle, on s’inquiétait tous pour toi, les enseignants, tout le monde. J'étais la seule à pouvoir te comprendre. Alors, peut-être qu'elle essayait de t'empêcher d'apprendre la langue des signes pour t'aider. Elle avait tort, mais peut-être qu'elle pensait t'aider.

Dans une société qui valorise incontestablement l'audition, j’ai été très tôt sensibilisé aux rapports de pouvoir. Varenne et McDermott (1999) considèrent l'école comme « une construction historique qui a toujours été déjà là », et le fait que je me souviens de cet incident tant d'années plus tard, que j'y pense si souvent, parfois même en rejouant dans ma tête les mouvements de nos mains, m’amène à me demander si mon interprétation de l'incident ne reflète pas une représentation ou une réinterprétation rétroactive (p.155).

Dans l’optique de Foucault, il est possible de voir à travers cette institutrice qui, sous l'influence de l'audisme, tape les mains des enfants, la mise en œuvre du processus d'humanisation qui consiste à normaliser et à discipliner un corps imparfait et indiscipliné. Cette expérience a laissé son empreinte sur ma mémoire corporelle. Une « considération morale » d’humanisme justifie la tape sur les mains, puisque l'institutrice, agissant en fonction du discours dominant de l’époque, a jugé bon d'intervenir physiquement pour nous préparer aux attentes du phonocentrisme : n'utiliser que la voix, et non les mains, pour s'exprimer (Foucault, 1995, p. 30). Pour cette institutrice, la frontière entre entendant et sourd était fixe et stable. Varenne et McDermott (1999) soulignent la nécessité de procéder à des analyses historiques et culturelles pour déceler les présupposés fondés sur la déficience. Les motifs humanisants de l'institutrice (et donc de l'école) qui sous-tendent son intervention physique s’inscrivent dans la (re)production des perspectives culturelles (et physiques) de la société (Nasir et Hand, 2006). Mon expérience à la maternelle offre une illustration locale du climat culturel national (et international) qui ne donne du crédit qu'à des constructions de la surdité fondées sur une déficience culturelle et physique, et qui valorisent les langues vocales par rapport à la langue des signes.

A partir de ce jour et avec mes yeux d’enfant, signer (je n’apprendrais le terme Langue des signes américaine que bien plus tard) représentait pour moi un mode d’expression mystérieux et potentiellement dangereux. Je ne sais pas dans quelle mesure ma propre expérience se rapproche de celle d’autres enfants sourds, mais j’imagine que je ne suis ni le premier ni le dernier à avoir été physiquement entravé dans son apprentissage d’une langue visuo-gestuelle.

Said (1993) observe que les constructions de l’Orient, fondées sur « la prémisse par trop familière que ‘nous’ sommes des êtres exceptionnels » entretiennent l’idée que « la civilisation doit être amenée aux peuples barbares ou primitifs ». C’est la même idée qui prévaut dans le cas de l’éducation spécialisée et de celle des sourds. (pp. xi-xxiii).

L’enfant de quatre ans que j’étais voulait faire plaisir aux adultes et éviter les ennuis ; je ressentais d’autant plus le poids du regard de l’institutrice, la brûlure de sa tape sur ma main, et j’intériorisais les attentes de normalisation exprimées dans sa réaction. Dans ma conception du monde, j’associais désormais la vision panoptique des adultes à l’usage des signes, une leçon que mon nouvel ami semblait avoir déjà apprise, puisqu’il avait cherché à dissimuler ce que nous faisions ensemble. Pour la première fois, je prenais conscience que pour m’en sortir dans ce monde, j'allais peut-être devoir recourir à des subterfuges. J’ai appris à dissimuler mes sentiments, mes pensées, mes (in)compréhensions, ce que j’avais entendu ou non, afin d’être comme les autres et d’éviter les gifles, réelles ou métaphoriques. J’ai appris à utiliser mon intuition, en me fondant sur la gestuelle, les expressions du visage et le contexte. C’est encore aujourd’hui l’une de mes tactiques pour construire du sens, parfois avec succès, parfois non.

Ma mère m’a fait remarquer à quel point, enfant, j’étais doué pour saisir intuitivement une situation, « Tout le monde a toujours l’impression que tu comprends ce qui se passe. Je t’observe. Je sais que parfois, ce n’est pas le cas. Même lorsque tu étais petit, je disais à tout le monde : ‘veillez à ce qu’il [Joey] soit face à vous’ ; tout le monde croyait que c’était pour que tu puisses lire sur leurs lèvres, mais je savais que tu avais besoin de voir tout le visage pour comprendre. » Au cours de mes études supérieures, Joe Tobin avait commenté mes stratégies intuitives : « Je t’ai vu te débattre avec certaines choses…de petites choses. J’ai pris conscience que certains éléments t'échappaient en cours. Je vois bien que, parfois, ça doit être difficile. Tu as toujours eu cette capacité extraordinaire à comprendre ce qui se passait, mais j’ai vu quelques fois ton intuition te trahir. »

Depuis mon enfance et encore aujourd’hui, j’intériorise ce que mon intuition me dicte : je suis sourd et muet. J’étais toujours déjà sourd et muet. L’expression sur le visage des gens tout au long de ma scolarité : agacement à devoir se répéter, incrédulité face à la stupidité de mes réponses, voire même un mépris total devant ce qu’ils considéraient comme mon « refus délibéré d’écouter. ». On m’a si souvent répété que j’étais insensible et ne faisais pas assez d'efforts pour « écouter » que j’ai fini par en être persuadé. En ce sens, l’interpellation telle qu’elle est décrite par Althusser résume bien la manière dont ce handicap, ce mutisme, toujours déjà présent, s’est insinué au plus profond de l’être que je suis aujourd’hui.

- Si tu es dur avec les autres, Joey, c'est parce qu’ils ont été tellement durs avec toi, me dit Jill, ma petite sœur. Tu as appris à utiliser les mots pour blesser les gens parce que c’est ce qu’ils te faisaient à toi tout le temps.

- Qui a été dur avec moi ? Je lui demande.

- Les profs et les autres gamins à l’école. Ils te voyaient porter un appareil auditif et pensaient que tu étais sourd et muet. Ce qui est sûr, c’est qu’ils se sont trompés, Monsieur le professeur, dit-elle en souriant.

Jill se tait, s’apprête à dire autre chose puis se ravise.

- Qu’est-ce que tu allais dire ?

- Je pensais à toutes les fois où tu as essayé de m’encourager à être fière de mes origines coréennes et du fait que j’ai été adoptée, poursuit Jill. Tu veux m’apprendre le coréen, tu m’emmènes dans des restaurants coréens, tu me racontes des trucs bizarres sur la Corée, tu me dis d’y aller. Elle s’arrête.

- Et alors… ? Je m’impatiente un peu.

- Tu fais pareil quand tu parles de ta Surdité, répond-elle, tu en es fier maintenant.

Jill a raison. Aujourd’hui, je ris en lisant les réflexions de Brenda Jo Brueggemann (1999) sur les films qu'elle a vus comme tout le monde, mais qui, à travers sa perception uniquement visuelle de non-entendante, sont devenus tout autre chose. Moi aussi, j’ai cherché à lire la terreur sur les traits du visage des acteurs, et la tristesse sur leurs lèvres Aujourd’hui, je suis profondément attaché à ma façon de voir le monde. Il existe de nombreux témoignages autobiographiques écrits par des s/Sourds, qui racontent ce que c’est au quotidien de grandir avec la surdité (notamment Bertling, 1994 ; Wright, 1994 ; Brueggemann, 1999 ; Thoryk, Roberts, and Battistone, 2001 ; Padden et Humphries, 2005 ; Mitchell, 2006). Plus récemment, Paddy Ladd (2003) a inventé le terme de « Surditude » pour décrire ce dialogue des personnes s/Sourdes avec elles-mêmes. Ladd (2003) écrit :

La « Surditude » n’est pas une affection médicale « statique » comme la « surdité ». Il s’agit au contraire d’un processus ; le combat de chaque enfant Sourd, de chaque famille Sourde et de chaque adulte Sourd pour expliquer à eux-mêmes et aux autres leur propre existence dans ce monde. En partageant leur vécu au sein d’une communauté par l'expression signée plutôt que par l’écriture de livres sur le sujet, les personnes Sourdes entretiennent une pratique quotidienne, un perpétuel dialogue interne et externe. (p.3)

Il existe aujourd’hui des contre-récits sur ce que représente une vie avec la surdité, principalement dans des publications écrites et dans d’autres médias. Cependant, comme les membres de la communauté s/Sourde éprouvent souvent des sentiments contradictoires à l’égard de l’écriture, qui se prête mal à ce genre de récit étant donné la nature visuelle des signes et leur moindre pratique de la langue écrite, trop peu de ces récits sont accessibles à la société phonocentrique plus large pour contrebalancer le « scientivisme » du discours public dominant (e.g., Brueggemann, 1999, 2004 ; Ladd, 2003 ; Breivik, 2005). Je sais maintenant que ce premier jour d’école maternelle annonçait les prémisses de mon parcours de l’écolier au sujet subalterne, et que cette expérience d’intériorisation des attentes normatives de l’école devait se répéter maintes et maintes fois.

Chapitre 10
Robots, Super-héros et Parole identitaire

Les enfants, tout comme les adultes, revêtent de multiples identités qui ne sont pas toujours clairement définies, ni forcément définitives. Lorsque les recherches sur leur marginalisation qualifient les enfants sourds de pions au sein d’un système institutionnel, il s’agit d’une réification de la surdisation (qui les prive d’autonomie) et de la mutisation (qui les réduit au silence) de ces enfants. La tâche complexe qui consiste à comprendre le travail identitaire et à familiariser (et dé-familiariser) le discours identitaire requiert la prise en compte des interactions sociales dans de nombreux contextes. En prenant certaines libertés théoriques, je fais mienne la proposition de Stanton Wortham (2006) selon laquelle les identités seraient hybrides et en perpétuelle évolution. Mes analyses portent sur « le croisement de modèles cognitifs locaux et méta-pragmatiques » où «le savoir comme pouvoir ou comme connaissance de soi ... se déploie sur une échelle de temps plus courte que celle décrite par Foucault. » (Wortham, 2006, p. 90). Dans cette perspective, je m’attacherai à examiner le travail identitaire que j’ai effectué moi-même en rassemblant, puis en racontant les souvenirs de ma vie de sourd, mais aussi en réagissant aux entretiens menés avec d’autres au sujet de mon parcours. Comme les souvenirs, les identités sont organiques et protéiformes, toujours fonction du contexte. Les histoires de vie nous en disent plus sur la façon dont nous utilisons les souvenirs dans le travail identitaire que sur les souvenirs en eux-mêmes.

Je voudrais m’inspirer de ces idées pour faire ressortir les constructions identitaires résultant de l’interaction entre mes souvenirs et les remarques de mes informateurs, en les reliant aux thèmes du robot et du super-héros tels qu’ils sont apparus au cours de mes réflexions et dans l’élaboration de ce récit. Temps et contexte se télescopent dans les allers - retours incessants entre le récit que je fais de mes souvenirs, ma façon d’en parler et ce que j’écris en collaboration avec mes informateurs. Ainsi, les souvenirs relatés, qu’ils soient lointains ou plus récents, concernent simultanément celui que j’étais et celui que je suis devenu, et que je suis aujourd’hui, puisque mon identité est vécue, mise en scène et façonnée par mes interactions avec autrui.

Récemment, j’ai évoqué avec ma mère ce souvenir encore vif du jour où, dans la cour de récréation, voici plus de vingt-cinq ans, les enfants m’ont traité de robot. Elle m’a répondu

- Joey, Mme Tarry et M. Weik étaient des gens bien, ils se sont si bien occupés de toi...ils t’aimaient. Tu te souviens quand on a dû chercher tes appareils auditifs sous un tas de feuilles mortes avec M. Weik? C’est lui qui les avait retrouvés. On était persuadés que tu les avais jetés... Mille dollars l’appareil ! Combien d’appareils tu as perdu à l’école ? Et dire que chaque appareil coûtait mille dollars… Je vois encore M. Weik, dans son beau costume, en train de fouiller les feuilles humides pour récupérer tous les morceaux. On t’avait mis un appareil à chaque oreille à St. Charles. Tu racontais aux autres que tu étais un super-héros, donc obligé de les porter... nous les adultes, on riait d’entendre ces enfants parler de tes pouvoirs de super-héros. En somme, tu as fait ce que tu devais faire...pour t’en sortir. C’est pour ça que tu avais véritablement des pouvoirs de super-héros.

- J’avais des superpouvoirs ? Je ne sais pas trop où cette conversation va nous mener.

- Bien sûr, dit-elle. Ils te prenaient pour un super-héros aux superpouvoirs parce que tu portais un appareil auditif. Ils croyaient que c’était ton appareil qui te donnait des superpouvoirs.

- Mais pourquoi m’avoir traité de robot ? Je pose la question à tout le monde, pas seulement à ma mère.

- C’est peut-être toi qui choisis de t’en souvenir ainsi, Joey.

Ma mère me rappelle alors ce qu’elle dit souvent : « Les gens se souviennent non pas de ce qu’on leur a dit, mais de ce qu’ils ont ressenti. » Nous nous taisons un court instant. C’est elle qui brise le silence.

— Alors, qu’est-ce que tu as ressenti, au juste ?

— Ça m’a foutu les boules, je réponds du tac au tac, sans penser à surveiller mon langage.

— C’est quoi qui t’a énervé ? Qu’ils t’appellent comme ça? Elle a l’air vraiment triste.

— Non, plutôt qu’ils me poussent et me bousculent, je détestais qu’ils me touchent.

Je repense à toutes ces mains sur moi, ces gosses qui me harcelaient, les adultes qui m’auscultaient sous toutes les coutures à St. Charles. Ma mémoire corporelle a gardé l’empreinte de l’aliénation, la stigmatisation, l’intériorisation du sentiment d’échec qui participaient de la normalisation de mon corps au moyen de taquineries, mais aussi de l’intimidation et de la domination physique et mentale qu’exerçaient les professionnels sur moi. Alessandro Duranti (1997) nous rappelle :

On oublie souvent que le corps humain est le premier instrument que nous expérimentons... La bouche, les mains, les yeux, les pieds, entre autres, sont les premiers médiateurs de notre interaction avec autrui. (p.322).

Duranti (1997) examine la façon dont les coordonnées spatio-temporelles de toute interaction supposent un temps, un espace, un contexte et une signification. Chaque élément offre une « micro-histoire de l’interaction humaine » rattachée à un contexte social plus large (p.322).

H-Dirksen Bauman (2004) articule la vision derridienne d’une société résolument phonocentrique dans ses fondements épistémiques avec l’idée foucaldienne qui fait des institutions les vecteurs de la normalité et de la déviance (en l’occurrence, l’audisme et la surdité). Il permet de comprendre comment ces deux phénomènes, phonocentrisme et institutionnalisation, agissent conjointement dans nos communautés et nos écoles :

La normalisation imposée par l’école à travers l’oralisme et la scolarité en intégration institutionnalisent une orientation phonocentrique et audiste qui relève du métaphysique ; c’est ainsi que ces institutions engendrent des attitudes individuelles audistes en soumettant le corps du Sourd à des pratiques quotidiennes et des rituels qui le forcent à se rapprocher du corps d’un entendant. (Bauman, 2004, p. 245).

Je me demande, dès lors, si effectivement je détestais que l’on me touche — a posteriori j’en doute — ou si, plus exactement, c’était ce contact « disciplinaire », physique ou verbal, qui m’était insupportable ?

Cet échange avec ma mère reflète assez bien une vision de la surdité qui n’est pas seulement la nôtre et qui prédomine encore aujourd’hui. Puisqu’il m’est impossible de remonter le temps pour demander à mes camarades pourquoi ils me traitaient de robot, nous ne le saurons jamais vraiment. Néanmoins, en réfléchissant à notre conversation à propos de ces brimades dans la cour de récréation, je mets au jour le point de convergence entre mes souvenirs, ma mémoire corporelle, et cet environnement phonocentrique omniprésent. Robot, super-héros : quel sens donnait ma mère alors à ces mots, quel sens aujourd’hui? Et moi ? Je l’interroge :

— À ton avis, pourquoi je me rappelle que, ce jour-là, ils m’ont traité de robot et pas de super-héros ?

— Peut-être qu’ils voulaient te faire du mal, va savoir pourquoi les gamins sont méchants, Joey. D’ailleurs, qu’est-ce qui te fait dire que c’est méchant de dire robot ?

— Ben, en tout cas, ça n’avait vraiment pas l’air gentil, Maman. Et puis ils me frappaient en plus.

— Moi, je me souviens qu’ils te prenaient pour un super-héros, avec des superpouvoirs. Toi, tu te souviens qu’ils te traitaient de robot. Mais n’oublie pas que ce sont des mots, juste des mots.

— Je le sais, je lui réponds sans conviction, mais je ne veux pas trop insister. Ma mère n’est pas une simple informatrice dans cet exercice d’introspection, elle m’aide à comprendre ce que je suis, mais c’est son histoire à elle aussi. Les blessures et les victoires lui appartiennent autant qu’à moi. J’aimerais un jour lui dire combien je suis désolé de l’avoir toujours rendue responsable des souffrances que j’éprouvais à grandir dans un monde phonocentrique. Comme moi, ma mère a interpellé l’audisme. Elle, en tant que parent toujours déjà défaillant, moi, en tant qu’enfant toujours déjà défaillant. (Althusser,1972 ; Kaomea, 2004).

En évoquant le travail de mémoire, Cheryl Mattingly et Linda Garro (2000) soulignent « le rôle de la narration dans la transmission des souvenirs passés. Les récits narratifs traduisent bien cette volonté de donner du sens au passé à partir d’une perspective ancrée dans le présent », car ce sont les souvenirs du passé qui donnent du sens à notre construction du monde et à notre vie quotidienne (p.71). De ce point de vue, j’utilise le récit de mes souvenirs non pas pour vérifier avec exactitude si les enfants m’appelaient robot ou super-héros, mais pour remonter au contexte affectif et culturel qui prévalait alors (en repensant à la recommandation de ma mère de m’intéresser plus au ressenti qu’aux mots).

En tant que chercheur et conteur je voudrais montrer ce qu’on ressent comme «s/Sourd-m/Muet » (je le ferai de manière plus détaillée par la suite). Je voudrais faire la part du travail culturel passé et présent qui concourt à la (re)formation de l’identité et de l’idée de soi, dans un va-et-vient continuel entre le moi toujours déjà colonisé (sourd-muet) et l’agitateur radical subalterne (Sourd-Muet). Mon univers quotidien se construit sur cette opposition « s/Sourd-m/Muet », toujours présente dans ma lutte pour faire concorder l’histoire de ma vie avec ce que je suis devenu. Adulte, en parlant à ma mère des blessures subies pendant mon enfance, je dois faire face aux sentiments d’aliénation, de stigmatisation et d’échec intériorisé qui font encore partie de mon quotidien. En même temps, j’éprouve des sentiments d’acceptation, de fierté, de potentialités, en fabricant avec elle un souvenir familial collectif. Savoir culturel et connaissance de soi sont les instruments qui permettent l’interprétation du passé. Citant d’Andrade (1995), Mattingly et Garro (2000) rappellent que « la compréhension de la maladie et de son traitement, comme tout autre aspect du savoir culturel, est socialement distribuée au sein d’un contexte culturel» (p. 73). Frederick Erickson (2004) évoque la dimension contextuelle du travail culturel que nécessite tout acte de parole. Il préconise aux chercheurs une étude attentive du comportement langagier local afin de le relier au fonctionnement de la société toute entière (p.133).

Pour les jeunes enfants, idée de soi et identité sont étroitement liées aux dimensions écologiques, interpersonnelles et intériorisées de leur construction ; c’est l’ensemble qui est « créateur de sens » (Torstenson-Ed, 2007, p. 64). Les histoires de vie ont une fonction identitaire puisque le fait de « raconter » donne du sens au passé (Mattingly and Garro, 2000 ; Ochs and Capps, 2001). Ecrire mes souvenirs leur confère une plus grande légitimité : raconter l’histoire du robot est à la fois une thérapie et un geste d’affirmation. Si la pierre angulaire de la narration est le récit comme construction du sens (Bruner, 1990 ; Mattingly et Garro, 2000 ; Ochs et Capps, 2001), la question est la suivante : quelle construction est à l’œuvre lorsque nous parlons de nos souvenirs, ma mère et moi ?

Je veux continuer d’explorer les souvenirs collectifs de ma famille. Je me tourne cette fois vers mon grand frère pour avoir un autre éclairage sur mon souvenir du robot et mes discussions avec ma mère. Nous avons à peine plus d’un an de différence, John et moi. Cette proximité fait que nous avons passé une grande partie de notre enfance ensemble à fabriquer nos histoires de vie au cours d’innombrables heures passées à table, en voiture, ou à traîner dans la cuisine. Il m’a appris les techniques et les plaisirs de la narration, art dans lequel il excelle lui-même. Je lui fais part de l’anecdote du robot et de ce que j’ai noté de la conversation avec notre mère, et lui demande tout simplement : « Qu’en penses-tu ? »

John, d’ordinaire si tranquille et si posé, me surprend par la brutalité de sa réponse. Je ne l’avais encore jamais entendu s’exprimer de la sorte. Il commence par un rire sarcastique :

— Tu devrais attaquer ces écoles en justice...elles n’étaient pas prêtes à s’occuper de toi. Les profs disaient « Oh mon dieu, il n’est pas normal, il faut le mettre là-bas au fond du couloir, en classe spéciale6 »… tout le monde avait peur des classes spéciales, c’est là qu’ils mettaient les attardés. Quelle honte...il y a 25 ans, des gamins comme toi, en classe spéciale, c’était affreux, ils disaient, tu sais, « chut...ne le dites à personne, à l’école il y a ces gamins, ils ont un drôle d’air ou ils parlent bizarrement, faut les mettre en classe spéciale»...regarde ce qu’ils ont fait d’enfants comme toi, et de ceux qui devaient apprendre l’anglais , oh là là, il parle bizarrement... ils n’avaient pas compris que c’était de l’espagnol ? Pareil pour toi, le gamin sourd, pourquoi ils ne t’ont pas envoyé dans une école pour sourds, apprendre la langue des signes ? À part toi, que sont devenus ces gosses aujourd’hui ? Ils sont diplômés, à ton avis ? Ou est-ce qu’on a trouvé un autre endroit où les planquer? ».

John n’a pas eu besoin de lire Foucault pour découvrir ses constructions : le panoptique, le savoir comme pouvoir, les pratiques discursives. Foucault note avec justesse que : « Le corps sert d’instrument ou d’intermédiaire », avec « une armée entière de techniciens, qui ont pris le pouvoir sur l'exécuteur, l’anatomiste directe de la douleur : gardiens de prison, médecins, aumôniers, psychiatres, psychologues, éducateurs » menant à « une économie de droits suspendus. » (1995, p. 11). Je vois aussi très nettement le lien entre ce que dit mon frère et la lecture que fait Wortham des concepts de Foucault (2006). Et pourtant, en l’écoutant, je ressens le besoin de me distancier de l’utilisation qu’il fait du terme « attardé ». En tant que formateur en quête de justice sociale, je connais les origines de ce terme et je sais qu’il a été utilisé pour essentialiser et maltraiter des personnes présentant différents handicaps.

— Pourquoi tu utilises le mot « attardé » ? je demande à mon frère.

— Tu te souviens avoir remporté le prix de « l’attardé le plus intelligent » au lycée ? Comment tu t’es senti ? Il me bouscule un peu.

— J’avais un peu honte mais j’étais fier, je crois.

Je me souviens à présent avoir utilisé moi-même cette expression quand j’étais adolescent. Je me souviens d’avoir accepté de recevoir la bourse de mérite accordée au niveau du comté et d’avoir appris en arrivant qu’elle était attribuée tous les ans (mais sous un autre intitulé, évidemment) à des étudiants en situation de handicap qui avaient d’excellents résultats scolaires, au regard de la norme. Je me souviens à présent que ma mère et mon frère se sont indignés à ma place en voyant défiler des étudiants aux handicaps plus ou moins visibles devant un panel d’hommes politiques, d’éducateurs, de familles, qui signalaient notre handicap et vantaient notre réussite en public, avec, pour finir, une photo de groupe autour d’un élu quelconque pour la presse locale. Je refusais cette identité d’étudiant handicapé qui s’en sort mieux que prévu car j'associais une telle étiquette à tous mes sentiments intériorisés d'aliénation, de stigmatisation et d’ échec. Après tout, je suis l'enfant d'une mère qui m’a toujours dit, et qui continue de me dire, que je ne suis pas handicapé et que je ne l’ai jamais été. La remarque de mon frère ravive en moi le souvenir du conflit intérieur que j'éprouvais le soir de la remise des prix en prenant conscience du fait que l'identité que je construisais à l’aide de ma famille ne cadrait pas avec la vision de moi qu’avait le monde en général.

Hugh Mehan (1993) aborde les aspects épistémologiques et ontogéniques des représentations en mettant en parallèle parole et politiques institutionnelles. Son analyse interroge la relation entre pouvoir et savoir, et les multiples reformulations de la connaissance de soi. Ecrire mes souvenirs de la maternelle réveille les sentiments d’abattement, de colère ou de joie enfouis en moi. En y repensant, je revis et ressens encore la gentillesse de Mme Tarry et de M Weik, la cruauté des moqueries d’enfants, et l'ambivalence douce-amère de ce prix obtenu au lycée. Lorsque ces sentiments me submergent, je me calme de suite en reprenant l’identité plus distanciée d’autobiographe et d’ethnographe de ma propre vie, dont la tâche est d'analyser les tensions que ce moment présente. Jeune enfant, la réalité du monde qui m'entourait, construite par moi ou pour moi, était sombre, incertaine, effrayante. Comme pour tant d'enfants marginalisés, ces souvenirs restent gravés dans mon corps et mon esprit et continuent de façonner celui que je suis aujourd'hui. A titre d’exemple, en tant que chercheur en sciences de l'éducation, je suis particulièrement sensible aux abus commis par l'école. Lire et écrire ont toujours été pour moi un moyen d’évasion, une thérapie. À ma liste de stratégies d’adaptation, j'ai récemment ajouté les activités de recherche.

Pour survivre, j'ai appris une forme d'autogestion et d'auto-amélioration rappelant « le souci de soi » de Foucault — une volonté absolue de façonner moi-même la personne que je voulais être et que je compte bien devenir. Ce principe d'auto-amélioration est sans fin. Le coût en est parfois élevé, particulièrement lorsque « l'amélioration » en question semble requérir une « normalisation » de mon corps et de mon esprit. J'ai passé ma vie à essayer d'être entendant/non-sourd, et, quel que soit le modèle théorique de l’audition en vigueur, j’ai toujours su confusément que ma réussite dans ce projet d'auto-amélioration revenait à me condamner à une vie passée dans une prison phonocentrique. Seulement, je n’ai jamais su exprimer ce sentiment de façon claire. J’étais sous l’emprise d’un régime épistémologique audiste : trop occupé à vouloir faire des prouesses en tant qu’entendant pour prendre conscience de ce dilemme et de ce qu’il impliquait.

Ma mère devrait pouvoir m'éclairer à ce sujet.

― Tu sais la seule chose que je changerais si tu me poses la question ? La seule chose que je changerais, si je pouvais ? Je comprends que ma mère essaie d’y voir clair, car elle débute toujours ce genre de discussion par une question rhétorique.

― J’aimerais que tu reconsidères ton besoin d’exceller en tout. Tu te mets beaucoup trop de pression. Tu as peur d'échouer et tu as intériorisé cette peur.

― A ton avis, pourquoi je suis comme ça ?

― Parce que moi, je suis comme ça. Parce que je t'ai toujours répété qu'il te fallait travailler deux fois plus que les autres. C’est-ce que tu as fait... puis à un moment donné tu as doublé tout le monde... mais tu as continué à trop en faire. Tu voulais toujours être le professeur, tout savoir. Ce n'était pas toujours drôle, c’est la peur qui te motivait. Parfois, tes enseignants ne savaient pas comment s’y prendre avec toi.

Les choses ont commencé à changer quand je suis arrivé en fac, lorsque j’ai découvert l'audisme et appris à faire une lecture post-coloniale de mes propres expériences. Une des conséquences de l’audisme est la colonisation de la communauté sourde, mais pour ceux qui subissent l’idéologie audiste, cette mystification est difficile à percevoir. L'audisme, terme créé par Humphries (1975), est à rapprocher de termes comme capacitisme, racisme, sexisme, autant de termes qui renvoient à une subjugation fondée sur la suprématie d’un mode de connaissance et d’existence sur un autre. Bauman (2004) aborde ce phénomène dans une perspective métaphysique :

Le phonocentrisme représente une orientation toute puissante où les systèmes d'avantages que sont l’éducation et la médecine constituent leur pouvoir et le consolident en imposant une normalité qui privilégie l'oralité sur le signe, et l'ouïe sur la surdité (p. 245).

L'audisme s’impose sur tous les fronts dans la vie des enfants sourds ; il exerce un pouvoir total à travers des projets de rééducation (de la personne) et de réformes politiques (des institutions), tous fondés sur l’idée que la surdité doit être guérie.

Avoir écrit toutes ces histoires m’a donné aujourd’hui une nouvelle vision de ce que signifiait, et signifie encore pour moi, être robot ou super-héros. Je comprends désormais notre façon d’interpeller l'audisme et le capacitisme, ma famille et moi, et de laisser coloniser nos pensées et notre lexique par ce pouvoir - savoir capacitiste et phonocentrique. Comme l’observent Holland et Lave (2001) « les agents sociaux, leurs interactions pratiques, leurs trajectoires et la compréhension qu’ils en ont » contribuent ensemble à « la production culturelle des identités » (p.7-8). Ecrire ces souvenirs, en parler, me confère le pouvoir de transformer mes sentiments d’autrefois : à l’aliénation, la stigmatisation et l’échec se substituent acceptation, fierté et potentialités, puisque ma nouvelle identité subalterne rend possible une autre généalogie de mon histoire de vie, une autre façon de nommer et de conceptualiser le tout.

Au cours d’un entretien, Joe Tobin évoque cette évolution de mon identité de sujet subalterne et, curieusement, il utilise la métaphore du super-héros pour signifier tout autre chose que l’image que je m’étais construite à partir de mes souvenirs de la cour de récréation. Lorsque je demande à Joe comment, selon lui, mon vécu d’enfant sourd influence celui que je suis aujourd'hui, il répond : « Tu as connu, à ce niveau, l'expérience d'avoir été maltraité... tu as appris, en tant que subalterne - une perspective qui résulte de blessures, de marginalisation, de ce qu’il en coûte de se fondre dans le groupe - tu as appris à basculer d’une identité à l’autre. Cela t'a apporté de la détermination, de l’exigence vis-à-vis de toi-même... tu as transformé tes faiblesses en forces. Pour moi, en fait, tu as développé des superpouvoirs comme le héros de la bande dessinée Daredevil, qui, devenu aveugle, développe des super-sens et se transforme en super-héros ... Depuis des années, j'observe la façon dont tu t'entraînes à affûter tous tes sens pour développer tes pouvoirs, pour devenir un super-héros Sourd... Et j'aime à croire que j'y ai contribué modestement... tout comme Yoda l'a fait pour Luke Skywalker... Mon vœu le plus cher est que tu réussisses à contre-attaquer les forces des Ténèbres. »

Que Joe reprenne la métaphore du super-héros (et ma place dans la cosmologie de Star Wars : non pas R2-D2 mais Luke Skywalker) est d’autant plus surprenant qu'il ne sait rien de mon entretien avec ma mère. Voilà de nouveau ce même thème, avec une redéfinition du mot et un souvenir différent. Cette nouvelle construction identitaire qui fait de moi un super-héros, entraîné sous un régime audiste à combattre l'oppression, me permet de réévaluer toutes les expériences négatives intériorisées. Je vois dans cette représentation de moi comme super-héros une stratégie dans la tradition des contre-discours et contre-récits employés par les groupes opprimés (Delgado et Stefancic, 2001). Tout cela me renvoie à une autre bataille, jouée des années auparavant dans la cour de récréation, mais cette fois le dénouement est différent : pour la toute première fois je refuse l'étiquette de « sourd-muet », en luttant physiquement et émotionnellement pour développer ma propre identité.

Chapitre 11
Je surfe sur l'ouragan Gloria et mon histoire remporte un prix

Lorsque l'ouragan Gloria s’abat sur la côte, je m’aperçois que je suis trop loin pour revenir à terre. Tous les autres ─ Sean, le Gros Albert, Commandeur et Ritchie le Richou ─ sont sains et saufs sur la plage. J'aurais dû regagner la côte dès ils m'ont fait signe de le faire. Je me rends compte maintenant qu'ils essayaient sans doute de m'avertir que la tempête menaçait, mais je ne les entendais pas. C’est Sean qui a mon appareil auditif dans sa poche parce qu’il ne faut pas que je le mouille. D’immenses vagues se dressent au-dessus de ma tête et s'écrasent sur moi. Elles m’entraînent sans arrêt vers le fond. Je commence à avoir peur d’y rester pour de bon.

Le mouvement des vagues finit par me propulser à la surface. Je flotte sur l’eau, je vois les nuages noirs au-dessus de moi et la mer sombre et agitée autour. Je suis comme un bouchon qui monte et qui descend, sans arrêt... Je glisse de ma planche de surf et m’empresse de remonter dessus. Chaque fois que je bois la tasse, c'est la planche qui me ramène à la surface. Je la serre contre moi, en espérant qu'elle m’aidera à flotter, mais c’est plutôt le contraire. Je me demande si je ne ferais pas mieux de la larguer pour regagner la plage tant bien que mal à la nage. Je suis un super nageur, j'ai même gagné une course de natation à Bayport Beach. Je sais bien nager depuis que j’ai pris des cours de natation chez Mme Reeky, qui habitait tout près de chez nous.

Du bord de la piscine, Mme Reeky me criait toujours : « Allez ! Continue les battements ! »

Impossible de faire le moindre battement pour l’instant avec la planche de surf fixée à mon poignet par un bracelet velcro, alors je m’y agrippe du mieux que je peux. Mais chaque vague me déséquilibre, me fait glisser de la planche et je me retrouve dans l’eau, encore et encore. Impossible d’avancer avec elle dans ces énormes vagues et le courant qui m’entraine continuellement vers le large.

Quand je pense qu’il y a quelques heures à peine, j'étais avec Maman, Papi, Mamie, Jill, ma petite sœur, John, mon frère aîné, et les cousins, Zed, Zeke et Zen, tante Edie et oncle Stevey, Taby et Toby et leurs parents, M. et Mme Oilman. Mais voilà. Moi, je voulais surfer sur l'ouragan Gloria parce que les copains du quartier ne parlaient que de ça.

Commandeur a invité Gros Albert, Sean et d’autres copains du voisinage à emprunter ses planches pour aller surfer pendant l'ouragan. Ils ont planqué le matériel près de la maison du Commandeur en prévision, avant que nos parents ne nous obligent à rentrer pour nous abriter du plus gros de la tempête. Je n'étais pas invité à y aller, mais je me suis quand même pointé au lieu de rendez-vous à 15h 00 pétantes. Une fois là-bas, j’apprends que deux d’entre eux ne sont pas venus et qu’il y a deux planches de libre. Je ne sais pas s’il vaut mieux demander qu'on m'en prête une ou simplement la prendre sans rien dire.

Commandeur me voit près de la maison aux côtés de Sean. Il dit quelque chose, mais comme il n’est pas bien en face je n'arrive pas à lire sur ses lèvres, et le vent n’arrête pas de faire siffler mon appareil auditif.

Je regarde Sean pour qu’il traduise. Au lieu de traduire, Sean ne fait que hocher la tête et me regarder de façon appuyée, pour que je dise : Oui !

Je fais Oui ! mais sans savoir à quoi je m’engage.

Commandeur se rend compte que je n'ai pas entendu ce qu'il a dit. On dirait qu’il s’énerve. J'ai peur qu'il ne me laisse pas venir s’il voit que je ne l'entends pas bien.

Commandeur vient se mettre tout près de mon visage, comme si je lisais dans les yeux, pas sur les lèvres. Il me dit :

— Écoute p'tit sourd, Petit Johnny et Davey se sont dégonflés. Tu peux venir, s’tu veux. Prends-toi une planche avant que je change d'avis.

Je ne dis rien, sauf :

— D’acc. Pigé.

Je suis super content. Commandeur est dans un bon jour apparemment.

On descend la rue tous les cinq - Sean, le Gros Albert, Commandeur, Ritchie le Richou, qui est très pauvre en fait, et moi - en direction du port de Great South Bay, où on emprunte une barque trouvée sur le sable près de la plage, pour partir à la rame vers Fire Island, à cinq cents mètres. Commandeur se tient debout, une jambe sur la proue du bateau, en criant régulièrement : Ramez ! Ramez ! Ramez !

Et me voilà maintenant assis sur ma planche, me disant que si j'étais resté à la maison, je serais en train d'écouter les dernières prévisions météo sur le poste radio à piles de Papi. J'adore cette radio, même si je n'arrive pas à entendre ce que les gens racontent. Je l'adore parce que John, mon frère aîné et moi l'avons achetée avec nos économies pour l’anniversaire de Papi, au magasin d'articles électroniques d'Eddie le Dingue. Papi aussi adore cette radio.

Assis sur ma planche, je me dis : « Qu'est-ce qui t'a pris de faire le mur ? » Balancé par les vagues, je rejoue dans ma tête mon évasion par la fenêtre du sous-sol, à l'arrière de l'atelier. J’ai grimpé sur le banc de scie pour atteindre la fenêtre par laquelle je suis sorti, tout en la laissant légèrement entrouverte pour m’y faufiler à mon retour. Au moment où je me suis enfui, les enfants jouaient au Monopoly tandis que les adultes écoutaient WBLI à la radio, faisaient la sieste, ou discutaient interminablement. Une fête pour les adultes comme pour les enfants, quoi. Tout le monde s’amusait.

Comme nous avons le sous-sol le plus spacieux, Maman avait invité tout le monde. Papi et Mamie avaient apporté les fournitures d'urgence, même des machins auxquels personne n'aurait pensé : bougies, pansements adhésifs, un générateur que nous n'avons le droit d'utiliser qu’au bout d’un jour sans électricité, et plein d'autres trucs sympas du genre, une corde, des fusées éclairantes et dix paquets de chewing-gum à la menthe. En m’éclipsant j’ai attrapé un bout de corde, une fusée et un paquet de chewing-gum.

Assis sur ma planche, je me souviens alors de la fusée éclairante. J'essaie de vérifier si elle est toujours fixée à ma cheville, où je l’avais attachée avec la corde. Je sens bien la corde et à force de tâtonner j’arrive à saisir la fusée, que je sors de l'eau et tiens au-dessus de ma tête en priant pour qu’elle soit étanche. J'essaie de l’examiner, mais il fait trop noir, les vagues me font sans cesse tomber de ma planche et je dois batailler pour remonter dessus. Du coin de l’œil, je vois Commandeur, Gros Albert, Sean et Ritchie le Richou au bout de la plage. Je n'arrive pas à comprendre ce qu'ils crient, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils hurlent.

Lorsque j'arrive enfin à bien voir la fusée, je m'aperçois qu'elle a un capuchon. Ça a l'air d'être plutôt prévu pour la route. Inutilisable dans l'eau à tous les coups. Je retire quand-même le capuchon. Pourvu que ça marche. Rien. Elle est morte. Oh merde…

Si seulement j’avais ma cape. Si je l’avais, je pourrais m'envoler loin d'ici.

Je me mets à penser à la Mort. J’veux pas mourir. Je suis trop jeune. Il me faudrait mes super-pouvoirs. Je dois retrouver mes super-pouvoirs. Il le faut. Je regrette vraiment d’avoir laissé ma cape à la maison. J'en ai trop besoin maintenant.

Que ferait Superman ? Et Batman ? Ou Spiderman ? Qu’est-ce qu’ils feraient, eux ?

J'ai enfin la solution : il faut lâcher la planche, m’armer de courage et nager comme un superhéros. Je détache alors le bracelet velcro de ma cheville. La planche s’éloigne vite, emportée par une vague. En quelques secondes elle a disparu. Je me sens beaucoup plus léger du coup, mais maintenant je suis ballotté par les vagues. C'est bizarre, je me sens tout nu dans l’eau.

Il me faut quelques instants pour m'habituer au contact de l'eau sans la planche et je me jette ensuite dans la vague devant moi. Je m'élance de toutes mes forces, je pousse avec les bras et les jambes, luttant contre le courant qui me fait reculer. Je redouble d'efforts, je ressens comme une brûlure dans mes bras épuisés, mais les jambes tiennent bon et m’aident à me propulser vers l’avant. Je bats des pieds sans relâche, me servant des bras pour maintenir la bonne direction. Je me répète sans cesse que tant que je reste sous l'eau, j’arriverai à avancer. Chaque fois que je remonte à la surface pour respirer, je regarde autour de moi pour m'assurer que je me dirige bien vers la plage. Et ce mouvement m'oblige chaque fois à ralentir avant de m'immerger à nouveau pour gagner la plage. Je le fais toutes les deux, trois minutes, profitant pour reprendre ma respiration lorsque je refais surface.

Je commence sérieusement à m'inquiéter lorsque je n’arrive plus à distinguer Sean, le Gros Albert, Commandeur ou Ritchie le Richou sur la plage. Je me demande s'ils sont partis chercher de l'aide. Je replonge et continue à nager sous l'eau, sans savoir si j'avance vraiment, sans même être sûr de nager au moins dans la bonne direction. Plus il fait noir, plus ça devient difficile d’y voir quoi que ce soit. Mon seul repère, ce sont les lumières d'une maison isolée sur la plage. J'ai l'impression de nager depuis des heures.

A un moment je remonte pour respirer et voir si la plage se rapproche, mais quand je lève les yeux, il fait nuit noire et les vagues sont si hautes qu’elles cachent tout. C’est l’obscurité totale. Je ne vois même plus si je vais dans la bonne direction. Là, c’est trop, mes nerfs lâchent et je hurle des injures contre le vent. Et l'eau continue de me ballotter.

Merde de merde de merde !

Je suis si épuisé, j'ai si peur de m’avouer que je n’ai plus la volonté de nager. Je suis prêt à tout lâcher.

Soudain, j'entends une sirène au loin. Pas une sirène de police ou de pompiers, on dirait plutôt une sirène de bateau. Peut-être un garde-côtes qui patrouille aux alentours ? La panique me gagne, et si je nageais dans la mauvaise direction et que j’étais encore plus loin de la côte qu’avant ? Si c'était les gardes-côtes, leurs projecteurs seraient allumés, j’en suis sûr et certain. Donc, ça ne peut pas être eux.

Je suis dans le noir, je cherche à entendre la sirène de nouveau. Mais je n'entends rien, ne vois rien. Je reste là, ballotté de haut en bas, de bas en haut. Obscurité. Silence. Tout est devenu calme. La tempête est passée, visiblement. C’est l’accalmie. Je vois les nuages noirs se déplacer au-dessus de moi. Pas de lune, ni d'étoiles pour le moment. Seulement des nuages aux épais contours sombres, qui ressemblent à des boules de coton noir. Elles vont vite.

Les vagues aussi vont vite. Je me dis que j’ai sûrement imaginé le bruit de la sirène, alors j’arrête de le guetter, même s'il résonne encore dans mes oreilles et dans ma tête. Je plonge vers le fond, ignore maintenant dans quelle direction je vais. Je me dirige peut-être vers le large, ou bien vers les profondeurs de l’océan. J’ai perdu tout sens d'orientation. Mais je continue quand-même de battre des pieds en pensant à ma prof de natation, Mme Reeky : « Allez ! Continue les battements ! »

Je bats des pieds de toutes mes forces, sans savoir si je remonte ou non. Je panique, j’ai été trop imprudent, mes battements de pieds s’emballent, je me vois en train de me noyer, et puis je bute dans un rocher et m’écorche le nez sérieusement. Est-ce que j’aurais touché le fond ?

Désorienté, j’essaie d'attraper ce qui se trouve devant moi, laissant échapper le dernier souffle d'air qu’il me reste dans les poumons. Des bulles remontent à la surface. Je sens un bord pointu, c'est le rocher, le fond marin, des coquillages brisés, tout à la fois. Je me déchire les mains sur les coquillages coupants en essayant frénétiquement de m’agripper à quelque chose qui ne fasse pas mal. Encore un moment de panique. Puis des bulles.

Je ne sais pas ce que c’est, mais j’ai les genoux qui s'y cognent violemment aussi. Puis ça y est, j’ai compris : c’est la terre ferme. C'est la plage. J'ai réussi. Je rampe sur le sable, mes genoux et les paumes de mes mains couverts d'égratignures. Plus j'avance sur la plage et plus la sensation du sable mouillé sous mon corps est douce. Arrivé sur le sable sec je m’effondre, pour me reposer enfin. Je pourrais dormir ici pour toujours. Et pendant un moment, c'est ce que je fais.

C’est Sean qui me réveille en me secouant. Il fait toujours noir quand j'ouvre les yeux. Mais je reconnais le visage de Sean. Il me parle et n’arrête pas de me secouer.

— Joey, réveille-toi, crie-t-il.

En revenant à moi, je me rends compte qu'il hurle, tout près de mon visage. Mais il me faut un certain temps avant de saisir ce qui se passe. Comme si je l'entendais sans l’entendre. Lorsque je comprends à son expression qu’il est en train de crier, je le regarde et lui dis :

— Hé, arrête de gueuler, je suis réveillé.

Sean sort l'appareil auditif de sa poche et me le tend. Je coince la partie souple à l’intérieur de mon oreille et la partie dure derrière. Il a retrouvé un ton plus calme :

— Hé mec ! Je croyais que t'étais mort, hein ? Bordel, on croyait tous que t'étais mort.

Commandeur se penche sur moi et me parle, tout doux, tout gentil.

— Salut, Joey. T’es pas toujours sourd, hein ?

— Quoi ?

Il répète :

— T'es pas toujours sourd ?

Je les regarde, Sean et lui. Je ne sais pas quoi répondre. Je secoue la tête. Non, euh oui.

Puis, Commandeur s'approche de mon visage :

— Lève-toi, p’tit sourd, bordel !

Le Commandeur fait alors une chose dont je ne l'aurais jamais cru capable. Il pose un genou à terre, retrouve son équilibre, puis me tend la main pour m'aider à me relever. Je ne sais pas comment réagir. C’est une blague ?

Me prend-il la main pour me donner un coup de poing en pleine figure ? Mais je ne veux pas refuser ce geste de paix. Peu importe les circonstances, je suis preneur de tout signe de bonne volonté de la part du Commandeur, au risque d'être dupé et frappé.

Alors je ferme les yeux, me prépare à recevoir le coup de poing, et lui tends la main, en détournant les yeux pour regarder non pas Commandeur, mais Sean et le Gros Albert, puis Ritchie le Richou. Ils me regardent tous bouche bée. Personne ne dit rien.

Commandeur m'aide à me relever, me regarde et dit :

— Putain, si t'étais mort, mon père m’aurait foutu une raclée. Et moi je t'aurais défoncé, même que t’étais sourd et mort. Heureusement qu’tout s'est bien goupillé au final. P'tit sourd, t'es vraiment trop con.

Sur le moment, j’ai du mal à interpréter ce qu’il me dit. C’est bien ou c’est mal ? J’en savais trop rien mais ce que je savais, c’est qu'il n'était pas en train de m'engueuler, ni de me frapper, ni de me malmener, et ça, ça m’allait bien. Donc je me dis : peu importe. Et je ne fais que sourire, à lui et aux autres. Je me tais, de peur de tout gâcher.

On part tous ensemble vers la passerelle en bois en haut de la plage, qui est éclairée par des réverbères un peu plus loin. Sean et le Gros Albert m’aident à me débarrasser du sable que j’ai sur le corps. Ritchie le Richou et le Commandeur sont devant nous. C'est là que Sean et le Gros Albert se rendent compte que je suis tout nu.

Sean frôle accidentellement mes fesses et s'écrie : Mais putain, t'es à poil ou quoi ?

Commandeur, qui discute avec Ritchie le Richou, se retourne vers moi dans le noir, mais ne s'arrête pas. Je lis le dégoût sur son visage. Je distingue la première partie de sa phrase :

— P'tit sourd, tu te fous de moi ? T'es à poil ?

Je n'entends pas la suite. De toute façon, je ne veux pas savoir.

Le Gros Albert sauve la situation en disant :

— Heureusement qu’il est vivant, tu veux dire. Vous voyez pas les emmerdes qu'on aurait là maintenant, si Joey était mort ? Sa mère aurait vraiment les boules contre nous.

— Ouais, en plus c'est une Irlandaise, rouquine et moitié cinglée, elle fait trop peur, renchérit Sean.

— Ouais, Commandeur, ha ha... Si Joey était mort, sa mère t'aurait collé une de ces roustes. Ha ha... ajoute Gros Albert.

Commandeur dit quelque chose mais je ne l'entends pas. Le vent souffle fort à nouveau et fait siffler mon appareil auditif. Tout le long du chemin vers le bateau je n'entends rien à cause du vent qui souffle dans mon appareil. Je vois que tout le monde rigole, mais ne veux pas demander de quoi parce que c'est juste cool de traîner avec les grands du quartier.

Arrivés à notre barque au fond de Fire Island, nous embarquons pour revenir à Bayport, de l’autre côté de la baie. Pendant tout le trajet, le Gros Albert fait des blagues sur ma mère, comme quoi elle est championne du monde de catch. Ritchie le Richou ne fait que rire, hocher la tête, rire de nouveau. Il ne craint rien, ni personne, c’est le meilleur bagarreur du quartier. Un jour, dans notre cabane au milieu des bois, Ritchie le Richou a même tabassé Commandeur, qui lui avait dit de la fermer. Personne ne dit à Ritchie le Richou de la fermer, pas même le Commandeur. Mais en général, Ritchie le Richou préfère rigoler. Alors, pendant tout le trajet, il s’esclaffe dès que quelqu'un dit quelque chose.

Dans le canot, le Gros Albert garde un œil sur Sean et moi, se demandant si Commandeur va se mettre en pétard à cause de ses blagues, ou rester tranquille. Avec le Commandeur, on ne sait jamais. Pour le moment il a l'air relaxe, alors le Gros Albert continue son numéro.

Il n’arrête pas de raconter des craques comme quoi ma mère donnerait une raclée au Commandeur, puis à sa mère. Ensuite, tout le monde s'en mêle pour se demander si ma mère pourrait se battre avec le père du Commandeur, M. le Commandeur, puisque lui, c’est un homme et ma mère, une femme. Selon nous, les bagarres entre hommes et femmes devraient avoir leurs propres règles. Commandeur ne dit trop rien, mais tout ça n'a pas l'air de l’énerver non plus. Il semble préoccupé par quelque chose, perdu dans ses pensées.

Finalement, nous accostons sur Long Island, amarrons le canot au quai et rentrons chez nous sous une pluie battante, dernier vestige de l'ouragan Gloria. Il faut marcher environ une demi-heure pour arriver au bout de Bayport Avenue, où on habite tous. D'abord, on s’arrête chez Commandeur pour y déposer les planches de surf. Je n'ai plus la mienne. Commandeur ne dit rien et je me garde bien de lui rappeler que ma planche est perdue à jamais. Devant la maison du Commandeur, on se dit tous au revoir avant de se séparer. Le Gros Albert s'éloigne en courant avec un geste de la main : « A plus ! »

Ritchie le Richou et Commandeur disparaissent dans le jardin du Commandeur.

Sean me regarde : « Hé mec, quel truc dément, hein ? »

Nous nous dirigeons lentement vers sa maison, la mienne est juste un peu plus loin. Je regarde par terre et j’aperçois, au beau milieu de la rue devant chez lui, l'objet de rêve de tout artificier. Je l’attrape pour le montrer à Sean.

— Waouh. Génial ! dit-il. Un M-80 !

Je regarde le M-80, puis je regarde Sean en disant : J'espère que ça marche.

Je poursuis : Si je récupère une des fusées à Papi, et si ce truc fonctionne, on pourra filer une de ces frousses au Commandeur et aux autres gars de la Guerre de Pétards. Ce serait génial !

Sean sourit, moi aussi. Nous marchons en file indienne sur le bord du trottoir, moi devant, les bras écartés comme des ailes pour garder l’équilibre. La pluie tombe drue et le vent rend l’exploit plus difficile que d'habitude.

Je me tourne vers Sean : Ouais. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à rentrer chez nous en douce.

— Et de planquer le M-80 aussi, dit-il.

— Ouais, je regarde derrière moi. Je vais le planquer près de ma maison, à côté des poubelles. C'est toujours moi qui dois les sortir, alors personne ne le verra à cet endroit.

— OK, bonne idée, Joey.

Nous nous arrêtons devant chez lui. La pluie n’a pas l’air de vouloir s’arrêter. On ne dit rien, mais aucun de nous deux n'a envie de rentrer, sachant que ça va être chaud pour passer inaperçu, à supposer que nos parents n’aient encore rien remarqué.

A ce moment précis, le père de Sean, M. O'McFinley sort de la maison comme un fou. Il a l'air furieux. Il nous engueule tous les deux.

— Dépêchez-vous de rentrer ! On vous cherchait partout.

On se regarde, Sean et moi, légèrement paniqués. La panique me gagne pour de bon quand je vois Maman sortir de chez M. O'McFinley. Ma mère chez Sean ?

Je comprends alors que c’est le début des problèmes. Ça me fait drôle de voir Maman traverser le jardin de Sean en courant. Je ne l'avais encore jamais vue courir. Je constate qu’elle n’est pas du tout en forme. Je n'ai jamais compris d'où me venaient mes gènes d’athlète. Ca a dû sauter plusieurs générations parce que John n’a rien d’un sportif non plus. Allez savoir pourquoi je pensais à ça, à ce moment-là. Ca m’est venu comme ça, j'imagine. Mais je préfère penser à ça qu'à ce qui m'attend.

Mais quand Maman me prend dans ses bras tout en m’engueulant ça devient encore plus bizarre. C'est comme si elle était à la fois furieuse et contente de me voir.

Maman me regarde « Qu'est-ce que c'est que ça ? »

Je la regarde à mon tour : « Quoi donc ? »

La pluie continue de tomber à verse, Maman est toute trempée.

Depuis sa véranda, M. O'McFinley nous appelle : « Allez, il pleut, il y a de l’orage. Entrez, entrez. »

Maman s’empare du M-80, me lance son regard-qui-tue et me prend par la main pour courir vers la maison de M. O'McFinley. Mme O'McFinley est là aussi, avec Bridget, la sœur de Sean. J'ai le béguin pour Bridget, la petite sœur de Sean, j'espère qu'elle sera ma petite amie un jour, quand on sera assez grand pour sortir ensemble et nous marier. Mme O'McFinley et Bridget tiennent des serviettes de bain pour nous deux. Je prends celle que me tend Bridget en m’efforçant d'avoir l'air cool et en lui faisant un clin d’œil pour dire « salut », avant de me sécher la tête. C'est à ce moment-là que je me rappelle que je suis tout nu. J'arrête de me sécher et me sers plutôt de la serviette pour cacher mes parties intimes.

— Salut, Bridge.

Bridget ne dit rien, sinon d’une voix faible : T'es à poil, Joey. Les gros verres de ses lunettes sont tout embués.

Maman la regarde, puis me regarde. Voyant que je ne bouge plus, elle me prend la serviette et se met à me frictionner de la tête aux pieds. Elle le fait trop énergiquement, me frottant les cheveux avec des gestes brusques. Maman m’agace parce qu'elle me traite comme un petit gamin devant Bridget. Alors qu’elle sait que j’en pince pour Bridget puisque c’est elle qui m'aide à préparer les cartes que je lui envoie en secret à chaque Saint Valentin.

Quand Maman a terminé, Mme O'McFinley me dit de monter à la salle de bains chercher les vêtements secs de Sean qu’elle m’a préparés. Elle propose aussi à Maman de prendre le jogging sec qu'elle trouvera dans la salle de bains du bas. Mme O'McFinley guide ma mère vers la salle de bains à l’aide d’une lampe torche, de peur qu’elle ne trébuche. Maman lui dit de ne pas s'embêter. Mme O'McFinley ne l'écoute pas, mais dit plutôt à M. O'McFinley et à Sean de prendre l'autre lampe torche pour m’accompagner à l’étage.

Bridget disparaît derrière l’escalier.

Une fois dans la salle de bains, j’enfile le jogging et le sweat de Sean. C'est bon de se sentir au sec et au chaud. Je m'assieds sur la cuvette des toilettes, regrettant d’être obligé de partir de là. Je sais qu’une fois sorti d'ici, Maman va me lancer le regard-qui-tue plus d’une fois. Elle ne m’engueulera pas devant les O'McFinley, mais se rattrapera une fois à la maison. En attendant, Maman se contentera de me lancer le Regard. Je me demande toujours ce qui est pire : le Regard qui précède la punition ou l’engueulade qui suit la punition.

Au moment où je ressors de la salle de bains le courant revient. Toutes les lumières de la maison se rallument et j'entends la radio et le téléviseur se remettre en marche aussi. C'est vraiment bizarre quand tout s’éclaire de nouveau et que les appareils électroniques reprennent vie.

Mme O'McFinley propose une tasse de café à Maman, sans sucre, moitié lait, moitié café. Maman ne sait pas refuser un café, alors elle s'assied et se met à bavarder avec les parents de Sean. Ils lui racontent qu’ils ont fait nettoyer leur piscine en prévision de l'hiver. Maman les remercie pour leur gentillesse, parle du prix exorbitant des piscines, prend sa petite voix faussement sincère, accentuant tous les mots pour montrer qu’elle s'intéresse à la conversation : « Oh, c'est vraaaiiiii », « Oooh, c'est siii passiiiooonnaaaant », « C'est paaas vraaaiii. » Ça sonne complètement faux, je trouve, mais apparemment les adultes aiment bien se parler comme ça.

La télévision est à plein volume et il est question de gardes-côtes qui recherchent actuellement un surfeur disparu. Mme O’McFinley demande à Sean de baisser le son parce qu’on ne s’entend plus. Il s’exécute. Maman se souvient alors du M-80, qu’elle sort de sa poche en me demandant :

- C’est quoi ça ?

Je la regarde.

- C’est un pétard M-80.

- Qu’est-ce que tu fais avec ce pétard?

- Je l’ai trouvé.

- Où ça ?

- Dans la rue.

- Sans blague. Maman me regarde, elle pense que je mens.

- Tu ne l’as pas acheté pour la Guerre des Pétards ?

- Mais non.

- Tu en es sûr ? Elle ne me croit pas, c’est clair.

Maman regarde M. et Mme O’Mc Finley, puis Sean et moi.

- Vous n’étiez pas dehors en train de lancer des pétards pendant la tempête ?

Nous répondons d’un mouvement synchronisé du chef. Non, non.

M. O’McFinley s’agite sur son siège, il brule d’envie de flanquer une fessée à Sean. Je le sais parce que, à chaque fois qu’il se prépare à le faire, il commence par tapoter sa jambe comme pour s’échauffer. Comme Sean s’est rapproché de sa mère, son bouclier humain, il se retient. D’après moi, M. O’McFinley ne le frappera pas tant qu’il sera près de sa mère.

Sean ne dit rien. Il se fige comme à son habitude. C’est donc à moi de nous défendre.

- Sean et Moi, on n’était pas en train de jeter des pétards, maman. J’te promets, on faisait que se promener dans le quartier.

Ni Maman ni M. O’McFinley ne semblent avaler notre histoire et ils nous le font clairement savoir.

Maman commence :

- Ça ne te servira à rien de mentir, bien au contraire. D’ailleurs, où sont passés tes vêtements ?

Sean, toujours figé, me laisse le soin de répondre à cette question, mais c’est Mme O’McFinley qui vient nous tirer de l’embarras.

- Sean, dis la vérité à Mme Valente. Que faisiez-vous tous les deux ? Vous étiez avec qui ? Commandeur ? Le Gros Albert ? Le Petit Johnny ? Rouquine? Ritchie le Richou?

Je fixe Sean et essaie de lui indiquer par télépathie de la boucler, de ne pas impliquer le Commandeur dans cette histoire, sinon on sera vraiment cuits.

Fidèle à lui-même, Sean ne dit toujours rien. Il reste silencieux.

Je prends donc la parole : Non, non, non, il y avait personne avec nous. Il y avait que nous. On se promenait dans le quartier.

Maman me regarde.

- Très bien. J’appellerai leurs parents demain pour vérifier s’ils étaient bien chez eux pendant la tempête. Comme vous ne dites pas toujours la vérité, on a du mal à vous croire.

Maintenant maman est fâchée contre nous de ne pas avoir avoué, tout simplement.

M. O’McFinley regarde Sean. J’espère pour toi que tu dis la vérité, sinon tu risques de le regretter. Vous auriez pu vous faire mal à traîner dehors et à lancer ces pétards de malheur. Vous avez intérêt à dire la vérité, sinon, gare à vous.

Sean me regarde comme si je venais de le condamner à la perpétuité.

Je le regarde à mon tour comme pour lui signaler que je gère la situation. Mais je vois bien qu’il n’y croit pas une seconde.

Maman me regarde et me lance :

- Je m’en fiche de savoir si tu dis la vérité ou non, tu auras déjà une punition d’avoir eu ce pétard entre les mains et d’avoir couru tout nu dans le quartier pendant la tempête. Mais qu’est-ce qui te prend, enfin ? Où tu vas chercher tout ça ?

Elle poursuit :

- Si je découvre que tu as menti, tu seras puni plus longtemps, c’est tout. Maintenant, on y va, il faut laisser M. et Mme O’McFinley retrouver un peu de tranquillité.

- Vous ne nous dérangez pas du tout, proteste Mme O’McFinley, mais elle se lève quand même pour nous raccompagner.

Maman reprend :

- Vous êtes trop aimable. Allons-y, Joey. La tempête s’est calmée un peu. Il est temps de rentrer. Papi, Mamie et les autres doivent se faire un sang d’encre pour nous à l’heure qu’il est.

Je dis au revoir à Sean. Maman et moi revenons chez nous, trois maisons plus loin.

A notre arrivée, tout le monde est assis devant la télé en train de regarder les informations. Personne n’a l’air de se soucier de ma disparition, sauf Mamie, qui veut savoir ce qu’il s’est passé. Comme je ne dis rien, Mamie comprend qu’on en parlera quand Maman ne sera plus dans les parages. Je lui raconte toujours tout parce qu’elle ne me dénonce jamais à Maman.

Tout le monde regarde attentivement la télévision, on voit un hélicoptère de garde-côtes qui survole la zone de la plage de Fire Island, au large de la côte; tous attendent de savoir si la personne disparue en mer n’est pas une de nos connaissances. Le journaliste dépêché sur place explique qu’un bateau des gardes-côtes était en mer pendant la tempête et a repéré quelqu’un agrippé à une planche de surf: Malheureusement, ils n’ont pas pu bien voir le planchiste parce que leur projecteur avait été grillé par la foudre pendant l’ouragan. Le journaliste ajoute que les gardes-côtes craignent qu’il n’ait pas survécu, une planche de surf ayant été récupérée sur la plage voici quelques instants. Mais aucun corps n’a été retrouvé.

C’est là que l’idée me traverse, c’est peut-être ma planche qu’ils ont retrouvée. C’est peut-être de moi qu’ils parlent.

Je voudrais le dire à Maman mais maintenant j’ai peur de m’attirer encore plus d’ennuis. Je ne suis même pas sûr qu’elle me croirait après toutes les craques que j’ai déjà racontées. Je me sens mal à l’idée que ces gardes-côtes doivent rester en mer. Je ne sais pas trop quoi faire.

Le téléphone sonne et Maman décroche :

- Joey, c’est Sean.

Avant de me passer le combiné, elle dit à Sean :

- Profite bien de cette conversation parce qu’une fois que la punition de Joey aura commencé, le téléphone c’est fini, même pour vous deux. Faudra vous trouver des pots de yaourt et de la ficelle pour vous appeler à distance.

D’accord, merci Mme Valente, dit Sean. Quel lèche-cul.

Elle me passe le combiné.

Avant de l’attraper, je lui demande pour combien de temps je suis puni.

- Pour l’éternité, me répond-elle.

- C’est ça, Maman, lui dis-je en riant.

Je retire mon appareil auditif pour qu’il ne siffle pas au contact du téléphone et j’entends la voix de Sean:

- Punaise, quelle embrouille. T’as vu la télé ?

- Oui.

- Qu’ess qu’on fait ?

- Hein ?

Il reprend, plus lentement, mais visiblement paniqué.

- Qu’est-ce...

...qu’on...

...fait ?

- On dit rien.

- Quoi ?!

- J’ai dit : on dit rien, Sean. Tu veux encore plus de problèmes?

- Non.

- Alors, on fait comme ça ?

- D’acc’.

- Hein ?

- J’ai dit : d’accord.

Sean répète, il ne s’énerve jamais quand je ne l’entends pas.

- Bon, à demain.

- Oui, à demain.

On raccroche. Sean sait que le téléphone, c’est pas mon truc.

Tout le monde part après la fin des infos parce qu’il se fait vraiment tard. Taby, Toby et leurs parents, mes cousins, tata et tonton, tous se disent au revoir.

Papi et Mamie restent dormir ici. Maman nous expédie au lit, John et moi. La petite Jill, fatiguée de sa journée, dort déjà. Allongé dans mon lit, je regarde par la fenêtre. Je ne peux m’empêcher de me demander si les gardes-côtes sont toujours en mer, à ma recherche. Je me sens mal. J’ai envie de me confier à quelqu’un mais je ne peux pas sans m’attirer des ennuis, et puis de toute façon, personne ne me croira.

Assis dans mon lit, épuisé, je somnole, regarde par la fenêtre et vois les étoiles disparaître derrière les nuages. Je sombre dans un profond sommeil et je rêve de bateaux, de garde-côtes, de haute mer et je me vois, exténué d’avoir tant nagé. Au réveil, je me rends compte que ce n’était pas un rêve. Non, plutôt un cauchemar.

Quelques jours passent, l’école est fermée à cause des nombreux câbles téléphoniques arrachés dans le quartier. Personne n’est autorisé à prendre la voiture, ni à circuler. Ca m’est égal puisque je suis puni. John a le droit d’aller chez son copain à quelques maisons de là car c’est sans risque. Jill préfère ses poupées et ses coloriages à ma compagnie. Comme elle est infirmière, Maman doit aller travailler. C’est Mamie qui reste tout le temps avec moi pour s’assurer que je ne regarde pas la télé. Assise à mes côtés, elle me raconte son enfance de fille d’éleveur de canards à Long Island et décrit la vie dans ce coin du pays. Je l’écoute parce que les histoires de Mamie m’intéressent vraiment et elle me montre même des trucs chouettes : des cartes de rationnement de la Seconde Guerre mondiale, des photos de l’élevage de canards familial, de Papi en uniforme à la fin de la guerre. Elle me montre même des photos d’elle et de Maman quand elles ressemblaient à des stars de cinéma. Tout ça m’aide à savoir comment c’était avant. Mamie me raconte comment notre famille a quitté son pays pour s’installer d’abord en ville, ensuite à Long Island. C’est comme ça que tout le monde faisait, dit-elle:

- Tous les habitants de Long Island ont leurs racines à la ville, conclue-t- elle.

Mamie doit faire le ménage, la lessive et préparer le dîner. Elle cuisine des lasagnes avec une sauce bolognaise, mais il ne faut pas dire à Maman que c’est une boîte, pas une sauce maison, elle me dit :

- Ce sera notre petit secret. D’accord ?

- D’acc. On a beaucoup de petits secrets, Mamie et moi.

Je dois rester à la table de la cuisine. Mamie me dit :

- Tu ne veux pas lire un livre ?

Je n’aime pas lire à table. Je préfère lire sur le canapé ou au lit. Je lui réponds que ça ne me dit rien et elle rétorque :

- Dans ce cas, écris une histoire.

- Bon, d’accord.

J’écris alors une histoire dans laquelle je suis en train de me noyer dans l’océan, puis les gardes-côtes viennent me secourir, puis je passe à la télé et deviens une star de cinéma. Mamie adore mon histoire. Et elle ajoute :

- Peut-être qu’un jour tu joueras dans un film avec Marlon Brando.

- Nooon. Pas Brando, Mamie.

- Et qui alors ?

- James Dean, Mamie, James Dean, il est trop cool.

Elle rit et me répond que ça risque d’être difficile.

- Pourquoi ?

- Eh bien, parce qu’il n’est plus en vie.

- Ah bon. Et Jackie Gleason alors ?

- Je ne sais pas s’il est encore vivant. Mais c’est une belle histoire Joey, me dit-elle en riant. Elle me caresse la tête et répète que c’est une belle histoire.

- Continue d’écrire mon petit, et emmène ton histoire à l’école pour la montrer à cette maitresse que tu aimes tant.

- Mme Kapell ?

- Oui, montre-lui.

Quand l’école reprend après l’ouragan Gloria, j’emporte mon histoire pour la montrer à Mme Kapell. J’y vais à la première heure et me débrouille pour arriver un peu avant le début des cours. On n’a pas le droit d’aller jusqu’au fond du hall vers les salles de classe, mais j’essaie de trouver un moyen pour aller voir Mme Kapell quand-même.

Je rentre dans le bureau et salue les secrétaires.

Elles me connaissent toutes. J’ai l’espoir que Mme Kapell passera prendre son courrier, alors je m’asseois sur la chaise où on m’installe quand j’ai fait une bêtise et que je suis convoqué par le principal, M. Weik. Les secrétaires me demandent pourquoi j’attends.

J’explique :

- J’ai écrit une histoire que je dois montrer à Mme Kapell. C’est très important.

La gentille secrétaire âgée qui va à la messe du samedi à 17h, comme nous, semble vouloir en savoir plus.

- De quoi parle ton histoire ?

- De moi. Je deviens star de cinéma quand on me repère aux infos après que le garde-côte m’ait sauvé, et à Hollywood, ils veulent pas laisser passer l’occasion de m’engager.

- C’est intéressant...dit la vieille dame, mais elle n’a pas l’air convaincue.

Un moment, dit-elle. Elle prend le téléphone, compose le numéro, parle un peu, rit brièvement et raccroche.

Vas-y. Va voir Mme Kapell dans sa salle avant la classe, elle t’en a donné l’autorisation.

Je descends vite de ma chaise et me dépêche de traverser le hall pour aller vers le couloir. Gary, Capitaine de notre équipe sécurité, monte la garde devant une corde rouge barrant l’accès au couloir.

Le capitaine m’interpelle : Hé toi là, tu n’as pas le droit de passer.

Il m’arrête, me barrant l’accès au couloir.

- Hé Capitaine Gary, le secrétariat a appelé Mme Kapell. Je peux y aller, j’ai l’autorisation.

Il prend son talkie-walkie et dit :

- Ici Gary.

En guise de réponse, l’appareil crache :

- Ici Mme Gran-spaghetti.

- Mme Grambetti, c’est le petit sourd qui dit qu’il a la permission d’aller voir Mme K.

- Gary, ne parles pas comme ça devant lui. Ce n’est pas gentil. Il t’a entendu ?

Gary me regarde et me lance :

- Tu as entendu ?

- Entendu quoi ?

Il reprend sa conversation avec l’appareil :

- Mme Grambetti, il a rien entendu.

- Très bien, laisse-le aller voir Mme K.

Le capitaine Gary détache un des crochets et me laisse juste la place pour passer, avant de remettre la corde en place. Je descends le couloir au pas de course avec l’histoire de mon sauvetage en mer et de ma carrière de star de cinéma en main. J’aimerais courir carrément, mais on n’a pas le droit et le capitaine Gary me collerait un blâme. Et je ne veux pas en prendre un, pas maintenant.

Arrivé dans la salle de Mme Kapell, je lui montre l’histoire.

Elle la lit et me regarde :

- Waouh !

- Vous en pensez quoi ?

- C’est une sacrée histoire Joey. Comment ça t’est venu ?

- Je l’ai écrite pendant l’ouragan Gloria.

- Waouh !

Elle a vraiment l’air très impressionnée.

- Tu as une imagination incroyable Joey.

- Merci, Mme Kapell.

Elle a l’air très fière de cette histoire. Elle me regarde et me demande ce que je voudrais en faire. Je lance :

- J’aimerais en faire un livre.

- Ah bon. Et comment il faut faire ?

- On doit la taper à la machine.

Et bien faisons-le, dit-elle. Allons-y. Allons demander à Mme Grambetti de nous prêter sa machine ou nous dire où en trouver une.

Nous remontons ensemble le couloir vers le secrétariat. Lorsque nous arrivons devant la corde, le capitaine Gary ne lui demande aucune autorisation. Ça doit être agréable. J’ai drôlement hâte d’être grand pour pouvoir aller où je veux.

Nous entrons au secrétariat et je m’installe de nouveau sur ma chaise.

Mme Kapell revient m’annoncer que Mme Grambetti nous permet d’emprunter une machine portative. Nous la rapportons à la salle de Mme Kapell, qui m’aide à taper mon histoire en entier. Une fois ce travail terminé, je dessine la couverture, en reproduisant la ville de Bayport à la manière d'une ancienne carte au trésor. Je vais jusqu’à déchirer les bords du papier pour lui donner un aspect vieilli. Ce sera la couverture de mon histoire.

Quand j’ai fini, Mme Kapell me demande si elle peut garder l’histoire quelque temps.

- J’aimerais la montrer à d’autres professeurs.

- OK.

Lors d’une assemblée de l’école quelques jours plus tard, M. Weik m’invite à monter sur l’estrade. Mais je ne l’entends pas. Sean, assis à côté de moi, me tape sur l’épaule.

- Joey, M. Weik t’a appelé.

- Ah bon ?

Je me lève et saute les trois marches qui mènent à l’estrade. M. Weik se baisse pour me tendre une feuille.

Je reste à côté de lui tandis qu’il annonce :

- Je voudrais une belle ovation pour Joey Valente, s’il vous plaît. Il a gagné le prix de la meilleure histoire de l’année. Bien joué, Joey.

Mme Kapell se tient dans un coin de l’estrade et sourit fièrement. Je suis tellement ravi que je rentre à la maison en courant pour donner à Maman la feuille dorée avec mon nom calligraphié dessus. Maman le colle sur le frigo et nous sortons fêter ça, chez Chi-Chi, mon restaurant mexicain favori, avec des chimichangas au poulet et des beignets à la crème glacée.

Chapitre 12
« Et les sales blagues sur les sourds-muets, c’est fini, OK ? »

Je suis en train de jouer au handball sur le terrain avec mon meilleur ami Sean, avant de rentrer en cours. Nous sommes dans la même classe de CE2 avec Madame Conklin. On part tous les jours à pied ensemble à l'école et on se retrouve toujours à la sortie pour jouer. Alors que je m'apprête à lancer le ballon, le caïd de l'école, qu’on n’appelle que par son nom de famille, Puck, arrive derrière moi et m’interpelle :

– Toi, le sourd ! Donne-moi ce ballon.

D'abord, je ne l'entends pas ; occupé à viser le carré blanc peint sur le mur en briques de l'école, je fais rebondir le ballon bleu de la main droite avant de servir. Puis, voyant les yeux de Sean s'écarquiller, je me retourne. Puck se tient juste derrière moi et hurle maintenant directement dans mon appareil auditif :

– Allez, le sourd ! Donne-moi ce ballon.

Je suis pas loin de me pisser dessus de peur et il me fait tomber. Le ballon bleu m’échappe et s’en va rouler plus loin.

Allongé sur le dos, je lui demande « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Il se penche sur moi, son visage à quelques centimètres du mien, et s’adresse au groupe qui s’est formé autour de nous. « Qu’est-ce qu’il y a ? Tu sais dire que ça, espèce d'abruti. Ça prouve bien que t'es sourd-muet. » Il rit, toujours penché sur moi, puis m’arrache l'appareil auditif des oreilles en disant « Maintenant t'as plus besoin de ce truc ».

Je bous intérieurement. J’ai envie de le tuer, mais je sais que ses amis s’empresseront de lui venir en aide. Il piétine mon appareil et je me mets à pleurer en pensant à ma mère et à ce qu'elle me dira. Déjà cette année j’ai fait tomber un appareil dans les toilettes, et puis j’ai plongé dans la piscine sans l’avoir enlevé. Je ne peux pas me permettre d'en perdre un autre.

Assis par terre, je suis muette de colère.

Puck, lui, se contente de rigoler.

Les gamins qui se sont regroupés regardent ça comme si c’était une émission de télé. Personne ne dit rien. Je ne bouge pas, espérant que quelqu'un dira à Puck de s'en prendre plutôt à quelqu’un de sa taille. Personne ne le fait. Puck se tient toujours au dessus de moi, comme un boxeur sur le ring, prêt à se jeter sur moi dès que je me relèverai. Je reste donc assis au sol, vaincu. L’envie de lui donner un coup de poing me démange.

Puck dit :

– Allez, lève-toi, si t'es cap.

Il continue de rigoler, puis on entend enfin la sonnerie du début des cours. Puck et tous les autres se précipitent vers les portes ouvertes. Sean m'aide à me relever, me tend mon appareil. A mon grand soulagement, il n'est pas cassé. Puck a dû faire semblant de l'écraser en se contentant de poser son pied dessus. J'ai quand-même envie de lui filer un coup de poing.

Au lieu d’aller en classe avec Madame Conklin, comme je devrais le faire, je vais directement à la salle de mon orthophoniste, Madame Kapell, ma deuxième mère - mon refuge – pour lui raconter ce qui m'est arrivé. Elle est furieuse, son visage est douloureux. Je suis de plus en plus souvent harcelé comme ça, alors elle s'inquiète pour moi.

Madame Kapell me serre dans ses bras, je lui demande ce que je devrais faire. Elle répond :

– Selon toi, qu’est-ce que tu devrais faire ?

– Je devrais me bagarrer avec lui, mais j'aurai des ennuis.

– Joey, il y a une différence entre se bagarrer et se défendre. Tu as le droit de te défendre.

Je n'en reviens pas. J’étais persuadé qu'elle se mettrait en colère si je me battais, quel qu’en soit le motif. Avant de me laisser partir avec un justificatif de retard, Madame Kapell dit avoir une surprise pour moi.

– C'est une mallette.

Elle me montre comment entrer le code pour l'ouvrir. Tout à coup, je me sens véritablement écrivain. Je suis ravi et la remercie en la serrant fort dans mes bras. Je glisse mon déjeuner dans la mallette et l'emporte avec moi en classe.

Madame Conklin est en train d´aider mes camarades qui travaillent sur un projet dans un coin de la salle, alors je vais directement à mon bureau. Sean me rejoint et demande :

– Ça va, toi ?

– Ça va.

– Est-ce que Puck t'a donné un rencard?

–Un rencard pour se battre, tu veux dire?

– Ouais. Sean m’observe.

– Non, Puck m'en a pas parlé. Je l'ai pas entendu dire ça. Toi, oui ?

– Non, non, dit Sean, mais je vois bien qu’il n’en est pas certain. Je poursuis :

– Mais s'il a dit ça, eh ben alors je me battrai contre lui. Je fais celui qui n’a pas peur.

– Sans blague ?

– Non mais c'est vrai. Je vais lui filer un de ces coups de poing. Je vais le faire pleurer.

– Sans blague. Mais il ne t'a pas donné d'heure, pas vrai ?

– Comment ça ?

– Tu sais bien, s'il dit : "je t'attends à la sortie de l'école", alors il te dit une heure et tu dois y être à cette heure-là. Pour te battre.

– Ah bon.

– Mais je me souviens pas l’avoir entendu dire une heure alors je pense qu'il t'a pas donné de rencard.

Ce jour-là, le sort a voulu que je rentre seul de l'école. Sean répétait avec son orchestre et ne rentrait donc pas avec moi comme nous en avions l’habitude. En prenant un raccourci à travers le petit bois près de l'école, j'aperçois Puck qui arrive en face, seul sur le chemin. En me voyant il hurle:

– Hé, tu veux que je te foute une tannée encore ?

Cette fois, je suis moins impressionné parce qu'il est tout seul et que j'ai le droit de me défendre. Il s'approche de moi et me bouscule un peu. Je laisse monter la colère en moi. Avant qu'il ne me pousse une nouvelle fois, je lui balance un coup de poing droit dans l’œil, bien plus fort que je ne l'ai jamais fait à mon frère, John. Il retombe sur les fesses en pleurant. Je suis stupéfait, à la fois par ce coup parfaitement maîtrisé et par ses pleurs. Il se relève pour me donner un autre coup et me touche en pleine poitrine. Je lui file un coup de genou droit dans le ventre et nous voilà au sol tous les deux, à nous rouler par terre et à crier. Je finis par prendre le dessus, lui immobilise les bras et lui envoie encore une volée de coups dans la tête. Il se met à brailler et à hurler pour que je le lâche, ce que je fais. Mais pas avant de lui avoir lancé :

– T'as intérêt à me foutre la paix à partir de maintenant.

– Oui, d’accord, mais lâche-moi, dit-il

Et j'ajoute :

– Et les sales blagues sur les sourds-muets, c’est fini, OK ?

Chapitre 13
Dés/Apprendre le concept de s/Sourd-m/Muet

Ce n'est pas la dernière fois que j'ai dû me défendre physiquement; malheureusement, il ne s'agit là que d'une des nombreuses bagarres qui ont jalonné ma scolarité. Mais c'était la première fois que je le faisais pour défendre mes droits. La première fois que je prenais conscience du fait que je ne méritais pas d'être traité aussi cruellement. Que je ne méritais pas d'être puni parce que j’étais différent. Foucault (1978, 1992, 1995) explique que notre corps est le lieu d’un combat qui nous oblige à naviguer entre des champs binaires déterminés par des constructions normatives du pouvoir/savoir. Tout enfant sourd est interpellé par des idéologies phonocentriques qui voient la moindre différence comme une pathologie. La violence épistémique du phonocentrisme audiste est fondée sur une (dés)humanisation et une (a)normalisation qui visent à discipliner ce corps toujours déjà défaillant. Quand je repense à la sensation d'autonomie que j’éprouvais en me défendant, je me rends compte que c’est là que j’ai commencé à récuser mon statut de "sourd-muet". Je me demande dans quelle mesure cela a infléchi l’homme que je suis devenu aujourd’hui.

Naturellement, ma mère, mon frère et ma sœur voient les choses différemment. Ma mère commence par rire avant de déclarer: « Tu ne dis jamais non à une bagarre ». John ajoute : « Tu as toujours été un emmerdeur, toujours en train de tout remettre en cause, et c’est encore le cas ». Ma sœur cadette Jill me dit : « Joey, tout le monde sait que tu adores les joutes verbales, tu adores pousser les gens à réagir ». J’imagine qu’il y a des choses qui ne changent pas. J'espère que cette partie de moi ne changera jamais. Je suis fier d'être provocateur pour les causes que j'estime justes. Très jeune, j'ai appris à voir le monde du point de vue d’un enfant marginalisé. J'ai appris qu’il fallait m’endurcir si je voulais combattre les forces, intérieures et extérieures, qui m'opprimaient.

Pour Katherine Jankowski (1997), « les gens vivent leur vie en la racontant, littéralement, et, grâce à ces récits, transforment leurs croyances en actions ». Ce projet m'a procuré, entre autres, la possibilité de cerner de plus près mon identité d’universitaire, d’écrivain et d’individu tout court (p. 4.). Pour moi, le terme « sourd-muet » renvoie à des moments de ma vie, présents et passés, où j’ai ressenti le poids stigmatisant de l'aliénation intériorisée et de l'échec. C’est Padden et Humphries (2005) qui, s’inspirant de Foucauld, ont fait la lumière sur l'histoire du « sourd-muet » dans les écoles américaines, dont la genèse remonte à la fin du XIX° siècle. Ils évoquent les mécanismes épistémiques et lexicaux mis en œuvre pour réduire les sourds au silence, les désignant comme « patients » à surveiller, cataloguer en vue d’une normalisation.

Je poursuis encore aujourd'hui ce voyage qui consiste à désapprendre le statut de « sourd-muet » et à revendiquer mon « moi Sourd ». Je n’envisage pas de fin à ce voyage ; il s'agit plutôt d'un processus dont ce livre fait partie : un récit composé de clichés instantanés du passé que vient éclairer un nouveau regard. Mais désapprendre l'oppression n’est pas chose facile. Donna Reeve (2002) évoque la réappropriation d’une identité autonome par les personnes handicapées : « L'expérience psycho-émotionnelle du handicapisme n'est pas inéluctable, dès lors que les personnes handicapées résistent aux technologies du pouvoir imposées d’en haut pour se transformer grâce à leur coming out de personne handicapée, le handicap acquérant une valeur positive grâce à la réappropriation» (p.494). Cette résistance demeure néanmoins un combat de tous les jours pour extérioriser, à l’aide du contre-récit et d’autres stratégies, les sentiments d’oppression qui ont été intériorisés. Mon histoire est la mienne, mais pas seulement. Les écoliers d’aujourd'hui ont sans doute leurs propres histoires, similaires ou différentes de la mienne, mais qu’il faut faire vivre en racontant ces contre-récits.

Les contre-récits du vécu des sourds abondent sur internet, où l'accès à différents supports, notamment l'écrit et la vidéo, permettent l’expression des diverses modalités de langage employées par la communauté s/Sourde. Il en va de même pour les discours sur la Surditude présents sur le web. En effectuant des recherches on trouve plusieurs sites : www.deafhood.com site créé en réponse à l’appel lancé par Paddy Ladd (2003) pour engager le débat sur la Surditude (mais au moment où j'écris, le site est toujours en construction); www.deafdc.com conçu comme un blog innovateur abordant des questions actuelles et plus anciennes, ainsi que d'autres sites d'information : www.deafhooddiscourses.com (introduction aux concepts de la Surditude), www.ascdeaf.com (qui met en parallèle féminisme et Surditude), www.deafread.com (qui propose un blog évoquant la conférence pionnière de Paddy Ladd sur la Surditude à l'Université Gallaudet). J'ai parfois engagé le dialogue avec des bloggeurs s/Sourds, appréciant la possibilité qui m’était offerte d’exprimer mon identité de Sourd subalterne, étant donné mon incapacité à communiquer en Langue des signes américaine.

En navigant sur le site très visité DeafDC, je suis tombé sur un ancien fil de discussion sur les « sourds-muets » et l'ethnographe en moi s'est immédiatement mis à la recherche d'histoires dis/semblables à la mienne. Je n'ai pas trouvé d'histoires sur le ressenti du « sourd-muet » mais plutôt une réflexion sur les significations passées et présentes de ce terme.

C’est surtout le commentaire d'un bloggeur sur la resémantisation du terme qui m’a intéressé ; il disait : « Pensez-vous que dans cinquante ans, le terme ‘Sourd et Muet’ sera à la mode chez les sourds branchés ? Tout comme la communauté gay a adopté le terme queer, ou encore la communauté Afro-américaine, qui utilise le n-word. (NdT: nigger) comme signe d’affection. » Un autre commentaire proposait en réponse un lien vers un récent éditorial de Time, qui s'élevait contre les tentatives de faire disparaître le n-word. Ce bloggeur explorait sans doute confusément un possible contre-dialogue qui reconfigurerait le terme « sourd-muet ». La discussion révèle en tout cas la compréhension qu’a ce bloggeur de la généalogie douloureuse du terme, mais, dans le même temps, il choisit de se le réapproprier par une pratique libératoire, comme en témoigne le parallèle fait avec la réappropriation (qui n’est certes pas universellement adoptée par les communautés en question) de queer et de n-word.

L'intention du bloggeur est visiblement de mettre en regard les idées qui sous-tendent la réappropriation de ces termes autrefois marginalisant. Il est réconfortant de savoir que je ne suis pas le seul à me débattre avec la resémantisation de « sourd-muet ». Je tiens à préciser que je ne revendique pas la résurgence de ce terme au sein de la société plus large. En même temps, je ne veux pas écarter la possibilité qu'il subisse un jour une transformation analogue au terme queer, si tel est le choix de la communauté s/Sourde. Pour l’heure, j'utilise le terme de façon métaphorique afin d'explorer les espaces juxtaposés qui se créent inévitablement entre les identités du monde entendant et celles du monde s/Sourd, ainsi que les récits qui opposent le silence à la prise d’autonomie.

La généalogie du terme s/Sourd, telle que Woodward le définit (1972), renvoie à l'espace entre le monde vécu des entendants et celui habité par les sourds, qui est visuel. C’est un espace perçu comme un continuum entre les modalités de communication propres à la langue vocale et celles du signe visuel, espace conditionné par l’exposition plus ou moins importante, soit à l'oralisme, soit à la culture Sourde et à la Langue des signes américaine. Partant de cette notion de continuum, le parcours du sourd pour devenir Sourd est encore complexifié par la prolifération de systèmes de signes mixtes, tels que Signed Exact English ou Signed Essential English, le Pidgin Signed English (Pidgin de la langue des signes anglaise), Signed English (Anglais signé), Cued Speech (Langage parlé complété), Simultaneous Communication (Communication simultanée), Total Communication (Communication totale), et j’en passe. Le monde dans lequel je vis depuis l’enfance est un exemple de surexposition à l'oralisme et de sous-exposition à la culture Sourde et à la Langue des signes américaine. D'après la définition de Woodward, j'ai été élevé comme sourd oralisant. Je constate désormais que mon utilisation du mot « sourd » dans « s/Sourd-m/Muet » est doublement ironique, signalant non seulement que j’étais réduit au silence par mon assujettissement à l'institution scolaire et à la communauté médicale de réadaptation, mais aussi parce que je n’ai pas pu apprendre la Langue des signes américaine. Je suis sans voix dans le monde des Sourds.

Aujourd’hui encore, je suis profondément peiné de ne pas avoir eu, à mon sens, la possibilité d’une réelle immersion dans la Langue des signes américaine et le monde Sourd. Je regrette amèrement de ne pas avoir appris l'ASL. Mais je ne vous ai pas tout dit (pardonnez-moi le ton défensif) : j'ai suivi à trois reprises des cours d'ASL dans différentes universités et je me suis inscrit dans d’innombrables cours du soir. Le problème vient à mon avis du fait que je ne suis pas suffisamment immergé dans le monde Sourd, pas encore, du moins. Tel est le prix à payer pour avoir grandi dans l’oralisme. Il me reste encore un long voyage pour rejoindre le monde Sourd, c’est un thème récurrent dans les récits de vie des s/Sourds. Je suis aliéné au sein de ma communauté, comme le sont beaucoup de populations victimes d'ethnocides et de déplacements à travers les États-Unis.

Permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse ici. Chaque fois que le sujet est abordé au cours d’une conversation, on me pose systématiquement une question du genre : « Puisque tu as appris l’ASL dans des ateliers et des cours, comment se fait-il que tu ne puisses pas intégrer la communauté Sourde ? »

Cette question est toujours source de frustration pour moi. En effet les gens qui la posent n’en voient pas les implications pratiques (et là, je passe du simple « ton défensif » évoqué plus haut à une posture clairement défensive). En général, je réponds sèchement quelque chose du style : « J’ai grandi dans une famille d’entendants et j’évolue dans le monde entendant. Avec qui je vais signer après le cours? Mon propre reflet dans le miroir ? »

Je n’avais jamais rencontré de personne Sourde (en tout cas, pas à ma connaissance) avant de prendre un cours d’ASL à l’université (d’accord, quand j’y repense, j’avais bien dû croiser un autre Sourd lors de mes visites chez l’audiologiste, comme ce garçon dans la cour de la maternelle, mais ces rencontres avec des Sourds sont trop rares). De tous les cours d’ASL que j’ai suivis, un seul était assuré par une personne Sourde, et il n’y a jamais eu d’autre Sourd dans ma classe. Une fois pendant mes études, Joan Kapell a proposé de me financer un cours d’été dans une université de Long Island pour obtenir le niveau requis par l’université de Bates dans le Maine, où j’allais ensuite étudier. Nous avions évoqué mon désir d’apprendre l’ASL en dînant un soir et Mme Kapell avait trouvé l’idée excellente. Nous n'en avions parlé que brièvement car je venais surtout prendre de ses nouvelles. Après le dîner, alors qu’elle me raccompagnait chez moi, elle m’a surpris en me remettant la somme en liquide pour payer le cours. Ce geste était bien d’elle: si attentionnée, toujours la main sur le cœur. Dès le lendemain, je me suis inscrit à ce cours. C’est là que j’ai rencontré pour la première fois une autre personne Sourde, mon professeur d’ASL. Je lui ai demandé où je pourrais rencontrer des Sourds et elle m’a conseillé d’aller assister à une soirée Sourde dans un bar près de New York. C’était très loin, mais j’ai quand même fait le déplacement. Une fois là-bas, je suis resté tout bête, à essayer de dactylographier les mots et à me servir des bribes d’ASL que j’avais apprises en classe. Personne ne semblait disposé à discuter avec moi car je n’étais pas assez rapide. Je ne leur en veux pas. Qui a envie de discuter avec quelqu’un qui manque de répondant ?

Parfois, j’ai l’impression qu’en tant que personne Sourde, je souffre d’un retard de développement

Mais, là encore, je n’ai pas tout dit. Je possède bien certaines des caractéristiques partagées par mes congénères Sourds : une perception du monde avant tout visuelle, voire cinématique parfois, et même le fait d’être « entre-deux », comme je l’ai découvert au cours de mes entretiens. Chaque médaille a son revers. Bien que je tienne beaucoup à ma perception visuelle du monde, souvent, je « fais comme si », alors que les gens ont l’impression de faire de gros efforts pour m’aider à communiquer. Ma famille et mes amis savent que j’ai besoin d’utiliser mes oreilles et mes yeux de façon stratégique.

Ma petite sœur Jill me fait part de son point de vue :

– Tu étais peut-être sourd oralisant mais tu as transformé toute la famille, Joey … que tu le croies ou non, on tient à toi, tu sais. Elle rit avant de poursuivre : dans la famille on parle tous vraiment très fort. On sait qu’il y a des emplacements à éviter si on veut que tu nous entendes. Et jamais les mains devant la figure ! C’est ce que maman disait toujours. C’est comme être comédien et metteur en scène [une conversation avec moi]. Je crois que nous sommes devenus tous plus expressifs parce que nous savons que ça t’aide à comprendre. Maintenant c’est tout simplement notre façon d’être.

Selon moi, Jill oublie que notre mère, reine de la narration orale et gestuelle, est aussi à l’origine du fait que nous soyons tous aussi expressifs quand nous parlons.

Jill reprend :

– Allons, Joey, tu ne crois pas qu'on faisait des efforts pour que tu fasses complètement partie de la famille?

– Bien sûr que si, je réponds sans hésitation.

– Tu oralisais peut-être, mais tu as été aussi parfois Sourd avec un grand « S », à mon avis, puisque les gens qui t’entourent apprennent ta façon de voir le monde, tu les transformes, eux et leur façon de parler, d’agir, de se tenir lorsqu’ils parlent. Il me semble que Jill touche du doigt quelque chose d’important, elle souligne à quel point mes yeux font partie intégrante de mon appréhension du monde, et la façon dont mes proches le comprennent et s’y adaptent. Je n’avais jamais imaginé que mon entourage s'emparait à son tour de ma manière d’interagir, et que celle-ci modelait non seulement mon identité et nos interactions, mais transformait aussi mes proches. Comme moi, ma famille et mes amis ont été interpellés par l’idéologie du monde entendant. Comme moi, ils ont parfois accepté, parfois résisté à ces interpellations, et, ce faisant, se sont transformés et ont modifié nos modes d’interaction.

Je comprends aujourd’hui comment les gens avec qui j’étais en relation percevaient mon audition résiduelle. Voici ce qu’en dit Joe Tobin: « J’ai noté que tu dis plus facilement à tes amis proches, ‘changeons de côté’ pour mieux les entendre. » Ceci n’est vrai qu’en partie. C’est que j’ai plutôt tendance à faire savoir que je suis Sourd dans le contexte universitaire que dans d’autres contextes sociaux. J’ai certes conscience de la façon dont le monde phonocentrique me perçoit et je veux y résister, mais je trouve parfois plus simple de « passer » pour un entendant.

Bob Capuozzo, un bon ami à moi et ancien camarade de classe de l’Université d’État de l’Arizona, raconte :

– Lorsque nous marchons ensemble, je me place toujours du côté où je sais que tu m’entends… lorsque les gens te rencontrent, ils ne se rendent pas compte que tu es sourd… tu lis tellement bien sur les lèvres, et tu fais aussi semblant de bien entendre. Bob rit doucement, puis devient silencieux, je sens qu’il cherche à se souvenir de quelque chose.

– Pour ma part, nous nous étions déjà rencontrés un certain nombre de fois avant que je comprenne que tu étais sourd. En fait, c’est seulement lorsqu’on a commencé à traîner ensemble et à suivre les mêmes cours que j’ai compris… Les gens n’ont pas l’air de s’en apercevoir … et, lorsqu’ils le découvrent, là ils comprennent qu’il vaut mieux te regarder en te parlant.

Jill dit la même chose :

– Il y a plein de gens qui ignorent que tu portes un appareil, que tu lis sur les lèvres, et que tu es souvent dans l’approximation… tu le caches, bien souvent.

– Je réagis : non ce n’est pas ça. Ce n’est pas tant que je le cache, plutôt que je n’en tiens aucun compte.

Jill réplique :

– Mais non, regarde… aujourd’hui tu portes les cheveux courts même si tu as tes appareils, mais ça n’a pas toujours été le cas, tu te rappelles ? Plus jeune, tu les cachais avec tes cheveux longs. Et maintenant c’est ce minuscule appareil que tu as acheté qui te permet encore de le cacher.

Jill a raison. Je continue de cacher mon appareil auditif (il y a très longtemps que je ne porte plus d’appareil bilatéral). C’est là un des paradoxes de mon refus de la technologie, que j’aborderai par la suite plus longuement. Je suis heureux que la technologie me permette de « passer » pour entendant, et de ne pas avoir à expliquer chaque jour au monde entier que je suis Sourd. Affronter l’idéologie du monde entendant est une lutte de tous les instants et je n’ai pas toujours envie de me battre.

Voici donc un aperçu de l’espace s/Sourd et m/Muet. C’est ainsi que j’utilise les termes, afin d’évoquer ces moments de ma vie comme autant d’espaces que je négocie en permanence, et où je vis, travaille et apprends au quotidien. Quand j’étais jeune, j’ai souvent cru que mon appareil auditif, cette oreille toujours déjà défaillante, était seul responsable du sentiment d’oppression que j’éprouvais. Pour moi, c’était le symbole du conflit entre silence et autonomie: concrètement, il servait d’intermédiaire avec le monde entendant extérieur, et de façon moins tangible il représentait le processus inévitable, organique même, par lequel mon travail identitaire était interpellé par le phonocentrisme, ce monde de l’entre-deux que j’habitais pas seulement en tant que s/Sourd, mais aussi en tant qu’étudiant suivant un cursus d’éducation spécialisée en intégration.

Chapitre 14
« Tu as le niveau de lecture d’un élève de CM2 »

Automne 1989, je suis en troisième, assis à une table, dans la salle de Mme Martin, avec l’équipe de mon programme d’éducation individualisée. Comme ma mère, désormais parent isolé et infirmière, est retenue à l’hôpital et ne peut pas assister à la réunion, Mme Martin m’a proposé d’y participer. Elle pense que ce serait bon pour moi d’en faire le compte-rendu à ma mère. Mon professeur d’anglais est présent, le psychologue de l’école aussi, et d’autres gens que je ne reconnais pas. Tous ont plein de dossiers et je les regarde discuter de choses et d’autres en attendant que quelqu’un ouvre la séance. Ce quelqu’un arrive enfin : c’est le jeune et dynamique directeur-adjoint, que je vois chaque fois au parking avec une super décapotable rouge. En retard parce qu'il sort direct d’une autre réunion.

Mme Martin commence par déclarer combien elle est fière de moi, de tout le travail accompli avec elle depuis la sixième, elle dit à quel point je suis « remarquable». Je l’aime bien parce qu’elle trouve tout le monde exceptionnel systématiquement, et en plus elle me laisse profiter du temps que je passe avec elle pour faire mes devoirs. Mme Martin prend vraiment plaisir à parler avec moi, contrairement à la plupart des adultes, qui n’ont pas envie de discuter avec les adolescents. Elle fait très vieux jeu, avec ses lunettes à grosse monture noire et pointue, reliques des années 1960. Tous les autres autour de la table se mettent alors à débattre de mon orientation pour l’année à venir. Ensuite il est question d’un test que je viens de passer.

Mme Martin dit :

– Je pense qu’il faudrait ajouter quelque chose dans le PEI à propos de l’acquisition lexicale.

– Pourquoi ça ? Je demande.

– Eh bien tes notes au test de vocabulaire sont un peu faibles, alors je pense que nous devrions travailler ce point, répond Mme Martin. Les gens autour de la table nous observent.

– Elles sont si mauvaises que ça ? Je demande.

– Elles ne sont pas mauvaises, Joe. Nous avons simplement besoin de travailler ça un peu plus, voilà tout. Mme Martin voit bien que je commence à m’énerver.

J’ai l’impression que tout le monde est au courant de quelque chose, sauf moi. Je regarde les documents qu’ils consultent, je me demande s’ils me concernent. Qu’est-ce qu’ils savent sur moi que j’ignore moi-même ?

Je pose la question :

– Expliquez-moi exactement ce que dit le test.

Mme Martin me regarde, puis lit ce qui est écrit dans le gros dossier composé de feuilles blanches et roses :

– Tu as le niveau de lecture d’un élève de CM2.

Je sens la honte m’envahir. Indigné, je m’écrie :

– Quoi ? Mais, je suis en troisième ! Pourquoi personne ne me l’a dit avant ?

Les gens autour de la table se mettent tous à parler en même temps. Je me rends compte que je les ai mis mal à l’aise, alors je dis :

– Bon, d’accord, on ajoute ça au programme, Mme Martin. Mais je vous promets que d’ici à la fin de l’année, on pourra l’enlever. Elle me sourit. La réunion s’achève et nous regagnons le hall d’entrée. L’école est déserte, les cours sont finis depuis un moment.

Tout le monde quitte le hall et je fais semblant d'aller vers les portes latérales pour repartir chez moi. Mais au lieu de ça, je retraverse vite le hall pour prendre l’escalier et remonter au bureau de Mme Martin, dans la bibliothèque au deuxième étage. J’entre dans son bureau, soulagé de trouver la porte ouverte. Une fois à l’intérieur, sans allumer, j’ouvre le classeur à tiroirs et récupère mon gros dossier. Je le glisse dans mon sac à dos avant de ressortir de l’école comme un voleur et de rentrer chez moi. Je passe une nuit blanche à lire tout ce qu’on a raconté sur moi de la maternelle à la troisième. Je prends des notes pour m’en souvenir : vocabulaire, compréhension écrite, conventions d’écriture, et ainsi de suite. C’est cette nuit-là que je décide de devenir intelligent.

A une fête, le week-end suivant, je fais la connaissance de Jonesy, une lycéenne punk-goth qui m’initie à la lecture de Mikhail Lermontov, Leon Tolstoï, Boris Pasternak, Karl Marx et Frederick Engels. Au début, je ne comprends rien à ce que je lis, alors je m’achète deux dictionnaires. Le premier, un dictionnaire de poche, que je garde sur moi pour apprendre deux mots par jour, jusqu’à ce que je les connaisse tous. L’autre, beaucoup plus gros, que je garde à côté de moi quand je lis, en soulignant chaque mot que je ne comprends pas pour le rechercher plus tard. À mesure que mon vocabulaire s’élargit, je deviens un lecteur toujours plus avide et m’intéresse à tout un éventail d’auteurs. Je tombe amoureux d’Edgar Allan Poe, J.D. Salinger, Joseph Conrad, Herman Hesse, m’attaquant même, non sans mal, au Rameau d’or de James Frazier. Il m’arrive souvent de ne pas comprendre un traître mot de ce que je suis en train de lire. Mais j’adore ça. Je dors très peu et passe des nuits entières à lire.

Ensuite, je commence à écrire quotidiennement : poèmes courts, poèmes épiques, nouvelles, même un livre. A ma demande, ma mère m’achète une machine à écrire à affichage, qu’elle installe au sous-sol sur un bureau en bois avec une vieille chaise de cuisine en fer. J’écris mon premier roman, une histoire d’amour à rebondissements entre deux adolescents américains vivant à l’étranger. Les personnages sont librement inspirés d’un savant mélange de Youri Jivago et Lara Antipova, Kevin Arnold et Winnie Cooper. A la suite de recherches minutieuses : livres, cartes, photographies et microfilms archivés à la bibliothèque, je choisis la Vallée d’Aoste comme toile de fond pour mon histoire, parce qu’elle est située au nord de l’Italie, à la frontière suisse au nord, et française à l’ouest. Un cadre qui permet au jeune couple de voyager et de vivre des aventures merveilleusement pittoresques.

Tous les jours j’avance un peu plus dans l’écriture de mon livre. Je lis certains chapitres à Mamie, la seule personne à qui j’accepte de montrer ce que j’écris. Mamie adore les histoires d’amour et me persuade d’écrire toujours plus parce qu’elle veut connaître la suite. De temps en temps, je porte des échantillons de ce que j’ai écrit à l’école pour les montrer à Mme Martin. Mais jamais mon livre. Le livre, c’est seulement pour Mamie.

À la fin de l’année, Mme Martin et moi attendons avec angoisse l’examen de fin de cycle qui révélera tout ce que j’ai appris. Lorsque les résultats tombent, elle est vraiment fière de me les montrer. Ma maîtrise du lexique est maintenant supérieure à celle d’un bachelier, et mes compétences en lecture et en écriture sortent carrément de la grille. Mes notes en anglais et en sciences sociales sont exceptionnelles, rien en-dessous de 18 sur 20. Dans les autres matières, je suis dans la moyenne.

Chapitre 15
Survivre aux forces des Ténèbres – Première séquence

Je vais filer ici la métaphore précédemment employée par Joe Tobin pour décrire son ambition de me voir vaincre les forces des Ténèbres. Ces forces représentent la conception althussérienne d’appareils d’État répressifs et idéologiques, qui maintiennent en place les conditions (re)produisant l’oppression des enfants sourds. Si, comme le suggère Joe, mes années de formation ont constitué un terrain d’entraînement, c’est ici (suivant la cosmologie de La Guerre des étoiles) que je décide de relever le défi et de combattre le côté obscur de la Force. La Force de l’appareil idéologique d’État s’incarne dans le processus même de l’éducation spécialisée, et la réunion du PEI en est une des émanations, codifiée par des appareils d’État dont la vision du monde ne pouvait me désigner, en tant qu’élève sourd intégré, que comme toujours déjà en échec. Pourquoi ai-je vécu dans l’illusion que j’étais « spécial » ? Pourquoi ai-je été le dernier à comprendre que je ne réussissais pas ? Certes, je ne m’en sortais pas trop mal pour un élève en intégration, à condition d’accepter qu’un niveau lexical de primaire soit suffisant en troisième. Ce qui m’a le plus blessé dans cette réunion, c’est que je voulais qu’on me donne la possibilité d’être intelligent, pas juste médiocre.

Dans son essai sur les identités narratives qui émergent des histoires de vie de trois femmes sourdes ayant grandi dans un monde dominé par les entendants, Rachelle Hole (2004) s’appuie sur une analyse post-structurelle pour révéler quatre niveaux de discours à l’œuvre : ceux de la normalité, de la différence, du « passing », et de la culture Sourde. Hole (2004) constate au cours de son étude que la construction culturelle des identités tend vers la binarité (par exemple, sourd/Sourd, s/Sourd/entendant, normal/anormal, etc.). Cette tendance a pour effet de créer, selon ses termes, des identités instables et changeantes, conséquence directe d’une culture phonocentrique environnante qui privilégie une forme identitaire sur l’autre.

Les voies de ces forces culturelles des Ténèbres sont impénétrables. Pour débusquer la façon dont les réseaux d’éducation spécialisée brouillent les repères, Bowker et Star (2002) proposent de recourir à des outils qu’ils nomment « inversion infrastructurelle » et qui révèlent comment des pratiques et univers de sens, jamais remis en cause, sont étayés par les infrastructures qui renforcent de façon insidieuse le pouvoir de la majorité aux dépens de ceux qui sont marginalisés. Selon ces auteurs « l’inversion infrastructurelle nous oblige à reconnaître l’interdépendance totale entre réseaux et normes techniques d’une part, et ce qui est vraiment à l’œuvre dans la politique et la production du savoir.» (2002, p. 34). Cette méthode montre bien comment le système de catégorisation et de sélection propre à l’éducation spécialisée contribue à opprimer les enfants sourds. Afin d’analyser les anecdotes précédentes (où j’accepte le processus de normalisation), et celles qui vont suivre (dans lesquelles j’y résiste), je m’inspire assez librement de la méthode d’inversion infrastructurelle et des notions althussériennes d’appareils répressifs et idéologiques d’État, comme cadre de compréhension de la façon dont le climat culturel phonocentrique et capacitiste a agi subrepticement lors des deux réunions mémorables du PEI. En cernant de plus près deux situations, l’une où j’accepte l’audisme et le capacitisme et l’autre où j’y résiste, mon but est de mieux appréhender ces réunions dans le temps et le contexte appropriés.

Les deux outils conceptuels que j’emprunte à la méthode d’inversion infrastructurelle sont : premièrement, « l’ubiquité », qui renvoie à tout phénomène ou artefact, implicite mais non visible, qui dissimule les schémas de classification insidieux procédant de l’environnement culturel (par exemple, les discours normatifs et binaires, les documents/formulaires/termes juridiques, médicaux, éducatifs) ; deuxièmement, les notions de « texture et matérialité », renvoyant aux phénomènes et artefacts familiers aux membres d’un groupe, et liés à des pratiques usuelles qui incarnent les normes et recouvrent les artefacts matériels et symboliques de la classification (par exemple, la législation sur l’éducation spécialisée et les droits des personnes en situation de handicap, la codification des handicaps, la documentation de l’éducation spécialisée).

A titre d’exemple, un climat culturel audiste a pour effet de masquer l’omniprésence des classifications et conventions normatives de l’éducation spécialisée. Ces systèmes normatifs établissent des marqueurs binaires qui favorisent les constructions majoritaires : valide/invalide, éducation générale/spécialisée, ou entendant/sourd (voir plus haut les références à Foucault). Le concept d’ubiquité éclaire ces constructions binaires en révélant comment les schémas du quotidien influencent imperceptiblement notre manière de penser et de gérer nos programmes d’éducation spécialisée et les réunions du PEI. Les marqueurs binaires conditionnent même la façon dont l’éducation spécialisée investit l’espace physique. Il suffit de repenser à la remarque de John « Oh mon dieu, il n’est pas normal, il faut le mettre là-bas au fond du couloir, en classe spéciale », ou au bureau de Mme Martin, situé à l’extérieur de la bibliothèque. Ces espaces permettent de compartimenter les enfants aux besoins particuliers, dans le but de les trier et les classifier. L’effet stigmatisant de ces espaces a un impact énorme sur les enfants aux prises avec une scolarité en intégration. Je me souviens d’avoir régulièrement attendu que les enfants qui étaient dans le couloir s’en aillent avant d’entrer dans ces salles. Je ne voulais pas que l’on sache ce que tout le monde savait déjà. Il y a ceux qui sont normaux, et ceux qui ne le sont pas. Moi, je ne l’étais pas.

L’éducation spécialisée attribue des termes médicaux et juridiques aux élèves pour les faire entrer dans la norme. Les interactions avec les professionnels de l’éducation spécialisée illustrent toujours la même dynamique de pouvoir inégale ; lorsque les spécialistes travaillent avec l’élève ou ses parents, chacun joue le rôle convenu que la société lui a enseigné. L’anecdote précédente offre un exemple de ce rapport de pouvoir inégal : j’ai cédé à leur exigence parce que la commission devait forcément avoir raison. Du moins je le croyais. Si j’avais su à l’époque ce que je sais aujourd’hui, j’aurais pu rétorquer que leurs notions préconçues de ce dont j’étais capable étaient largement erronées. Ces classifications, (in)tangibles toutes, propulsent les élèves de l’éducation spécialisée dans le cycle infernal de l’auto-amélioration. La perfection n’est jamais atteinte parce que l’idéal (devenir totalement « entendant ») est impossible. Le discours et le dispositif audiste-capacitiste de l’éducation spécialisée renforcent la dépendance à l’égard des supposés experts et leur mode de pensée scientiviste pour contrôler et normaliser les enfants sourds ou handicapés, dans un monde dominé par les entendants.

Pour Judith Butler (1999) chaque culture construit ses propres discours et artefacts de régulation et de normalisation. Les discours classificateurs (étudiant en éducation spécialisée ; sourd, par exemple) et les artefacts standardisés (les objectifs du PEI, par exemple) de l'éducation spécialisée sont matériellement et symboliquement présents lors de cette réunion du PEI. Ce qui ressort de la rencontre, c'est mon statut inchangé d'étudiant d'éducation spécialisée. La conceptualisation de Butler révèle au grand jour la matérialité des systèmes de classification et de codification, à la fois institutionnels et symboliques, qui oppriment les enfants s/Sourds. Il s’agit d'une des formes de violence épistémique masquée qui mène au linguicide et à l'ethnocide de la communauté s/Sourde, en même temps qu’à la surdisation (qui les réduit au silence) et à la mutisation (qui les prive d'autonomie) de ces enfants, au cours d’une scolarité en intégration.

Je considère que dans le cas de cette réunion du PEI, l'éducation spécialisée participait de ce vaste réseau qui devait me réguler et me normaliser. Etiqueté comme handicapé/sourd, je subissais du même coup une normalisation pour être conforme aux attentes des éducateurs spécialisés et de l'image qu'ils se faisaient de moi – un étudiant d'éducation spécialisée intégré. Les propos tenus à cette occasion, dont je me souviens encore avec tant d’acuité, montrent bien comment le comité m'a convaincu que je devais intégrer un système qui me rappelait sans cesse que mes oreilles étaient toujours déjà défaillantes. Je n'avais pas encore remis en question la validité de ces classifications binaires.

Il m’arrive souvent de dire aux gens que je suis un pur produit de l'éducation spécialisée. En disant cela, je fais allusion à la manière dont celle-ci est certes une structure qui permet de prendre en charge les enfants aux besoins spécifiques, mais aussi une impasse dont personne ne sort réellement, perpétuant ainsi le cycle de dépendance qui alimente les forces des Ténèbres. Althusser (1972) explique que « la condition dernière de la production, c'est donc la reproduction des conditions de la production. »(p. 101). En ce sens, parce que je n’étais pas partie prenante de ma propre éducation, j’ai été privé de pouvoir pour mieux me soumettre à « l'assujettissement à l'idéologie dominante » qui m'a considéré comme sujet non participant de l'éducation spécialisée, du moins non doté d'une intention authentique (Althusser, 1972, p. 104).

Sans le comprendre encore, c'est au cours de cette réunion du PEI, en découvrant la topographie des forces normalisatrices, que j’ai commencé à entrevoir ce que c’était que d’être perçu comme « autre »; jusqu’alors j’ignorais à quel point ces forces régissaient ma vie, la construction de celui que j'étais et que je voulais devenir. Je voulais être intelligent en accord avec les discours normalisateurs dans lesquels j’étais plongé lors de la réunion. Je ne savais pas comment y parvenir avant d’avoir lu mon dossier. Trouver un plan d’action a été facile une fois que j’ai su par où commencer. Les responsables de la réunion du PEI souhaitaient me faire avancer à un rythme prédéterminé ; moi, je voulais brûler les étapes. Il me semblait que si j'y arrivais, je n'aurais plus jamais besoin de me mesurer à ces forces normalisatrices, mais je me trompais. Le côté obscur de la Force n'est pas si facilement vaincu. L'empire contre-attaque toujours.

Les appareils répressifs d'État qui oppriment les enfants sourds commencent en haut de la pyramide avec une politique gouvernementale en matière de déficit et de réhabilitation, puis descendent au niveau national avec une législation qui se déploie dans les collectivités fédérales et locales, pour atteindre enfin les écoles, les classes et les réunions de PEI. Quant à la conception de ces politiques nationales, Bowker et Star (2002) nous rappellent que « Tout ce qui apparaît comme universel, voire même comme la norme, est en fait le résultat de négociations, de processus organisationnels et de conflits. » (p. 44). Décideurs politiques et parties prenantes audistes maîtrisent les systèmes et les acteurs de l'éducation spécialisée, tandis que le discours audiste domine l’esprit de ceux qui travaillent avec les enfants s/Sourds et leurs familles.

A partir de ce jour beaucoup de choses m'ont indigné. Je me souviens d’avoir souffert en apprenant à cette réunion que les participants avaient déjà leurs idées toutes faites sur ce que j'étais capable d’accomplir. Etre obligé de partir avec un tel déficit me semblait injuste, comme de prendre conscience que je n'avais pas été informé de mon niveau réel, ni de l'étendue de mon retard (j'avais dû poser la question avec insistance à la réunion). Qu'est-ce qui se serait passé si ma mère était venue, ou si Mme Martin ne m'avait pas proposé de venir à sa place ? Je ne peux m'empêcher de me demander où j'en serais aujourd'hui.

Quand je pose la question à ma mère, elle me dit,

– Joey, à mon avis tu en serais quand-même là où tu es aujourd'hui...en pleine réussite. Tu aurais peut-être pris la même décision, mais plus tard ; tu as toujours été très motivé, alors je crois vraiment que tu en serais là où tu es aujourd'hui.

Moi, j’en suis moins certain.

–Et si je les avais tout simplement laissé prendre les décisions à ma place ? Je crois que j'aurais baissé les bras, sans savoir où j’allais ni comment y arriver. Ces documents du PEI m'ont donné un objectif, un but à atteindre, sinon je pense que je n’aurais jamais compris combien j’avais de retard.

Ma mère m’interrompt et poursuis,

– Tout petit, déjà, je te disais que tu irais à l'université, alors tu aurais forcément réussi quand-même.

Mon frère, puis moi et ma sœur ensuite, avons été les premiers de la famille à faire des études supérieures ; pour notre mère, la réussite passe forcément par l'obtention d'un diplôme universitaire. Pour le reste, la plupart du temps c’était à nous de décider (ma vocation de pilote a été très vite écartée). Elle reprend:

– Tu es le premier de la famille à obtenir un doctorat, et tout petit déjà je te disais que tu serais docteur.

Je souris, connaissant déjà la suite.

– J'ai été voir je ne sais combien de voyantes, et elles m'ont toutes dit que tu serais docteur, dès ta naissance... Je croyais que tu serais médecin, mais tu as un doctorat... enfin, tu vas l’avoir... Pardon, je ne veux pas te porter la poisse, ajoute-t-elle pour me taquiner.

– Maman, tu sais bien que je déteste les hôpitaux, alors médecin, même pas dans tes rêves, je lui rétorque.

– Je sais, en plus de tes problèmes d'audition, tu as dû gérer cette crainte du cancer, puis toutes ces opérations. Je vois qu'elle est mal à l’aise de me le rappeler :

– J’ai toujours été à tes côtés, Joey.

Elle ne parle pas seulement des visites pour mon audition, mais aussi des biopsies, des nombreuses greffes de la peau, et du suivi médical long et pénible pour s'assurer que je n'avais pas le cancer.

Quand ma mère évoque mon cancer présumé je détourne délibérément la conversation d'un simple :

– Parlons pas de ça, tu veux ?

Elle se contente de dire :

– Bon, d'accord. Je comprends. C'est hors sujet.

Nous revenons donc aux dernières nouvelles de la famille.

Tout en bavardant avec ma mère, je repense à ma conversation avec le Dr Beth Blue Swadener lors de notre visite à un ami commun à l'hôpital en début de semaine.

Je ne cessais de me lever et de m’agiter, ne tenais pas en place et Beth, qui s’en est apparemment aperçue, m'a demandé :

– Vous vous sentez comment dans un hôpital, Joe ?

– Ça me rend nerveux, lui dis-je.

– J'imagine que ça doit être difficile pour vous.

C’est ce côté protecteur que j’admire en elle. J’ai toujours l’impression de pouvoir me confier. Elle est toujours à l'écoute de ce que je ressens.

– Oui, j'ai passé beaucoup de temps dans des hôpitaux quand j'étais petit. Pour mes oreilles, bien sûr, mais aussi pour subir plusieurs greffes en prévention d’un éventuel cancer de la peau. Je me suis très souvent retrouvé à l'hôpital.

Le regard de Beth est compatissant,

– Ce doit être difficile pour vous de venir ici, Joe, il vous a fallu beaucoup de courage. Notre mémoire corporelle porte parfois des cicatrices.

– C’est vrai, je lui réponds. Sentant qu'elle comprend mon agitation, je cherche quelque chose à faire.

–Je vais aller proposer ce chocolat que personne n’a mangé aux infirmières. Je me lève encore plusieurs fois pour demander si les infirmières ont besoin de quelque chose, un café ou un soda. C’est toujours comme ça quand je suis à l'hôpital. Impossible de tenir en place.

Je me reconnecte brusquement à ce que ma mère était en train de dire, et elle revient précisément sur le sujet qui m’occupait l’esprit :

– Tu as toujours adoré venir me voir à l'hôpital, quand je travaillais de nuit, pour nous apporter du café tard le soir, à moi et aux autres infirmières...sûrement pour voir toutes ces jolies infirmières, non ?

Je rigole,

–Mais non, maman, elles avaient le double de mon âge. C'est seulement parce que tu y étais que j'arrivais à rentrer à l'hôpital. Je n'arrive toujours pas à y aller sans me sentir angoissé, j'imagine que je ne suis pas le seul. Les souvenirs de ces visites à l'hôpital commencent à me submerger, alors je reviens à ma question initiale. Ma mère comprend que j’ai envie de changer de sujet, mais elle veut faire une mise au point avant : « Joey, tu es un survivant. »

Je me demande alors comment ces expériences ont forgé ma vision des professionnels de santé et de rééducation, et ma gestion des souvenirs physiques et émotionnels. Ces forces des Ténèbres sont en moi et font partie de mon passé, elles continuent d’agir aujourd'hui dans ma façon de me définir, de vivre ma vie, et de mener ce projet de recherche.

Je pose la même question à John: Où en serais-je aujourd'hui si je ne m'étais pas fait entendre lors de cette réunion et toutes les autres ?

John réitère immédiatement des propos devenus familiers chez nous : « Tu es un survivant, assez costaud pour tenir le coup. Quand tout le monde croit que tu vas échouer, toi, tu prends ça comme un défi à relever. »

Mon esprit se met à vagabonder pour s’arrêter sur le souvenir d'un cours avec Joe Tobin. Le cours portait sur la notion du « toujours déjà en échec », à la suite d'une discussion des travaux d’inspiration postcoloniale de Julie Kaomae, sur la scolarisation des enfants hawaïens autochtones. Je me souviens de la remarque de quelqu’un en cours, pour qui être « toujours déjà en échec » signifiait que nous luttons tous contre ces forces qui privilégient un mode d’action et de connaissance sur un autre. Etre désigné comme « autre » mène toujours à l'échec puisque les idées préconçues ne tiennent pas compte de la personne réelle.

Je me souviens combien cette idée me désolait en pensant à ma propre vie. Elle me privait de toute autonomie. J’ai rétorqué, pour la forme :

– Dans ce cas ça ne sert à rien de lutter. Dans ce cas on est toujours déjà en échec.

Mais est-ce que ce n’est pas rassurant de savoir que nous sommes tous toujours déjà en échec ? m’interroge Joe.

– Eh bien, si ça veut dire que je n’ai plus à me sentir obligé d’accomplir l’impossible, dans ce cas, je suppose que c’est positif.

Je le dis sans trop savoir comment concilier cette manière de penser avec mon histoire personnelle. Aujourd’hui, ayant fait ce voyage, je crois avoir la certitude de son bien fondé. Je suis le seul à pouvoir me libérer de cette prison phonocentrique.

Chapitre 16
Capitaine de l’Equipe sécurité et convecteur temporel

M. Bradley, mon instituteur de CM2, est grand, un peu dégarni, avec des lunettes aux épaisses montures noires. Il repousse sa chaise, se lève et prend la parole:

– Je vais maintenant...

La pile de mon appareil auditif rend l'âme. Eh merde, je me dis.

J'ouvre mon bureau pour y attraper une pile de rechange. Je remplace la pile et mon appareil se met à couiner très fort. Je sais que je dois faire beaucoup de bruit parce que M. Bradley s'est arrêté de parler. Il se tient face à la classe, tape nerveusement du pied en m'attendant.

Quand je relève les yeux de mon bureau, je m’aperçois que tout le monde m’observe. Certains de mes camarades me lancent des regards méchants, d'autres ont simplement l'air agacé. Je vois la plus jolie fille de la classe, Kristy, murmurer quelque chose à l’oreille de P'tit Johnny. Je remets vite mon appareil auditif coupable, et M. Bradley s'éclaircit la gorge avant de recommencer :

– Je vais maintenant annoncer les gagnants !

Tout le monde piaffe à nouveau d'excitation, puis le silence s’installe. Je vois des camarades qui croisent les doigts sur leur bureau, d'autres qui ferment les yeux, tandis que les autres se contentent de regarder M. Bradley comme si c'était Pat Sajak dans la Roue de la Fortune.

M. Bradley joue le rôle du présentateur, il répète les règles : les membres de l'équipe sont élus par un vote de chaque enseignant de l'école primaire de Sylvan Avenue

Le prix : devenir membre de l’Equipe sécurité.

M. Bradley fait signe de la tête à Kristy, qui joue la co-présentatrice et se dirige vers le placard pour en sortir une boîte sur laquelle est inscrit en gros caractères : « Equipe sécurité». Elle la pose sur le bureau de M. Bradley avant d’aller se rasseoir. M. Bradley s’avance et jette un premier coup d’œil dans la boîte.

Je suis assis, mais j’ai les jambes qui flageolent. Je n'en peux plus d'attendre. Je croise les doigts, essaie de croiser aussi les doigts de pied dans mes baskets. Depuis une semaine je fais du lobbying intensif auprès de mes anciens instituteurs, de la maternelle au primaire, pour qu'ils me donnent leur voix.

M. Bradley a tout expliqué lors de la réunion de la semaine dernière. Les membres de l’Equipe sécurité font respecter les règles de l'école : ne pas courir, ne pas mâcher de chewing-gum, ne pas traîner dans les couloirs pendant les heures de cours, ni avant, ni après non plus. Chaque membre a le droit de porter la ceinture orange fluo de l’Equipe sécurité et un badge en métal argenté. Les officiers de l’Equipe reçoivent aussi le Carnet de billets d’avertissements à copies-carbone. Le feuillet rose est remis à l'élève, le jaune à l’administration centrale, le bleu archivé par l’Equipe sécurité. L’Equipe a le droit de donner un avertissement à n'importe quel élève. Au bout de trois avertissements, on est convoqué chez le directeur, M. Weik.

M. Bradley se tient bien droit, resserre sa cravate et annonce les noms des membres de l’Equipe sécurité pour l’année à venir : Garret, Sean, Rouquine, P'tit Johnny, et Kristy.

J'attends la suite. Je me retourne, les cinq se lèvent et avancent pour récupérer leur ceinture orange, leur badge et leur carnet de billets d'avertissement. Je suis abasourdi. Je me dis, Mais comment c’est possible ? C'est affreux. Tout simplement affreux. Je me sens vidé, tellement je suis déçu.

M. Bradley demande à la classe d'applaudir la nouvelle Equipe sécurité, ajoute en plaisantant qu’il faudra être particulièrement sympa avec eux si on ne veut pas prendre d’avertissement, puis nous dit de sortir notre livre d'éducation civique.

Lorsque Sean passe devant moi, je hoche la tête lentement, en le regardant bien dans les yeux, pour lui montrer que je suis content pour lui. Il hoche la tête à son tour. Rouquine se contente de me jeter un regard. On ne se parle pas à l'école, seulement quand on est chez nous dans le quartier. C'est elle qui en a décidé ainsi, pas moi. Rouquine ne veut pas qu'ils sachent à l'école qu'on traîne ensemble parce que toutes ses copines me détestent, surtout Kristy.

Ça ne me choque pas qu'on ait choisi Garret parce que c'est une tête. Tout le monde adore Kristy, même les enseignants, alors je ne suis pas surpris qu'on l'ait choisie. Mais P’tit Johnny? Là, par contre, je suis choqué. Il passe sa vie dans le bureau de M. Weik. Je parie que ce sera lui le plus zélé. Il faut bien quelqu'un pour nous malmener, maintenant que le Commandeur est parti au collège.

On sort tous notre livre d'éducation civique, mais alors M. Bradley dit, « Oh, j'ai failli oublier. »

Tout le monde arrête de farfouiller dans son bureau et relève les yeux. Notre espoir à tous, c'est qu'il se soit souvenu que nous avions une séance exceptionnelle – de sport, d’arts plastiques, de bibliothèque, quelque chose comme ça. Mais ce n’est pas le cas. En fait il reprend, « J'allais oublier de vous indiquer qui seront les officiers, et qui va diriger l’Equipe sécurité – pas d’Equipe sans Capitaine, n’est-ce pas ? Attendez que je reprenne la fiche... ».

Je vois Sean, Rouquine, Kristy, Garrett, et P'tit Johnny qui trépignent d’impatience.

M. Bradley retrouve la fiche, « Bon, la voilà. Les officiers sont les suivants : Le Capitaine...Joey...euh ? »

Il relit la fiche, confus : « Mince alors. Pourquoi je ne l’ai pas vu ? Désolé, Joey, toi aussi tu es membre de l’Equipe sécurité. Je ne sais pas pourquoi tu n'étais pas sur l'autre liste. Je n’y comprends rien. »

M. Bradley fouille dans son bureau pour chercher quelque chose. Il s’est embrouillé, mais je m'en fiche, il l'a dit. Je fais partie de l’Equipe sécurité ! Il ne peut plus revenir dessus. Pas après l'avoir annoncé à toute la classe.

« Bon d’accord, dit-il, pour se donner une contenance, écoutez tout le monde, il y a du changement : Joey est Capitaine, Rouquine et Kristy sont Lieutenants, Sean est Sergent, Garret est Trésorier et P'tit Johnny sera chargé de faire traverser les écoliers en tant qu’adjoint du chef de patrouille Poitski. »

J’entends P'tit Johnny râler« Oh punaise, non ! Je déteste l’agent Poire-ski »

Sa remarque en fait rigoler certains. On surnomme l’agent Poitski « agent Poire-ski » à cause de sa silhouette en forme de poire. Mais personne, ou presque, n’ose le lui dire en face. C’est un véritable agent de police et, une fois, Rouquine m’a raconté que sa grande sœur Frances lui avait dit que l’agent Poitski avait arrêté un enfant qui l’avait traitée de poire. Elle l’avait menotté, fait monter dans la voiture de police et amené en prison. Personne n’en a plus jamais entendu parler depuis.

M. Bradley, feint de ne pas entendre la remarque désobligeante de P'tit Johnny. Allez ! On applaudit l’équipe de l’Equipe sécurité !

Il poursuit, après les applaudissements. Bon, très bien, parfait, merci à tous. Vous m’écoutez bien, la Sécurité : à la pause déjeuner, réunion de travail pour pouvoir démarrer vos activités dès aujourd’hui, d’accord?

Nous approuvons d’un signe de la tête.

Tout le monde applaudit de nouveau. M. Bradley attrape la ceinture qui reste et me la tend ; puis il prend le badge dans sa main droite et le carnet dans la gauche et me remet le tout. Sur un rond bleu au centre du badge argenté, on distingue le mot « Capitaine ».

Je suis tout excité.

Je me tourne vers Sean et brandis le poing : Ouaais !

Sean me tape dans la main. C’est cool, on va être ensemble.

Rouquine enfreint sa propre règle : en allant tailler son crayon, elle me tape sur l’épaule au passage.

Kristy me regarde comme si j’étais une star. Pour la première fois, on dirait qu’elle me bade.

P'tit Johnny a l’air dépité. Il ne cesse de répéter à voix basse : « L’agent Poire-ski, beurk, Poire-ski, beurk, j’la déteste. »

M. Bradley, qui s’énerve dès qu’on prend du retard dans le travail, nous houspille :

– Bon, allez, on se remet au travail ! Prenez le texte d’éducation civique, page 64, chapitre 8. Vous devez le lire et répondre aux questions à la fin du chapitre. C’est clair pour tout le monde ?

Deux élèves demandent la permission d’aller aux toilettes, il leur dit de prendre le laissez-passer et de se dépêcher de revenir.

Ils ne courent pas mais sortent à toute vitesse.

Je suis tellement content que je n’arrête pas de regarder mon badge, ma ceinture et mon carnet. Je les adore.

M. Bradley s’approche de mon bureau, me dit : Félicitations, Joey. On compte sur toi pour faire du bon boulot, d’accord ?

– Ne vous inquiétez pas pour ça, je lui réponds.

– Bien, reprend-il, maintenant, range-moi toutes ces affaires dans le casier. A moins le quart, tu me feras signe de vous laisser descendre, toi et ton équipe, pour tout préparer : sortir les plots, les cordes, tout ça, vérifier si l’agent Poitski a besoin de quelque chose, puis rassembler toute l’équipe avant la sonnerie. C’est clair ? Tu te sens prêt à assumer cette lourde responsabilité ?

Il me fait un large sourire. Je crois que ça l’amuse de me voir prendre les choses au sérieux comme ça. Mais c’est vraiment pas le moment de faire l’andouille.

– Allez, va ranger tout ça et finis-moi ce chapitre, répète M. Bradley.

– Oui, M. Bradley, Merci, M. Bradley.

Il s’éloigne et va s’agenouiller à côté de P'tit Johnny, qui a l’air vraiment dégoûté d’avoir à faire traverser les écoliers sous les ordres de l’agent Poitski. M. Bradley reste près de lui à parler à voix basse pendant un bon moment.

Je retourne m’asseoir à mon bureau et m’applique à ma lecture. Mais je dois m’y reprendre à plusieurs fois, tellement mon nouveau rôle de Capitaine de l’Equipe sécurité m’occupe l’esprit. Je vais porter le badge de Capitaine. Je vais donner des ordres aux élèves. Je suis quelqu’un d’important.

L’heure tourne et je vois que mes camarades auront bientôt fini. Certains se lèvent déjà pour aller rendre leur copie à M. Bradley. Ca va être la pause-déjeuner et je sais qu’il me reste peu de temps. Je commence à m’affoler : si je prends du retard, je ne pourrai pas aller à la réunion de l’Equipe sécurité à midi. Je jette un coup d’œil à Garret, assis à côté de moi. Il a presque terminé mais semble avoir un problème de crayon. Il se lève pour aller le tailler près du bureau de M. Bradley.

Je lorgne sur la feuille de Garret pour voir ce qu’il a écrit. Je profite de l’inattention de M. Bradley pour bien lire ses réponses. Puis je les recopie sur ma feuille, modifiant quelques mots par-ci, par-là, pour donner le change. J’ai plus ou moins terminé lorsque Garret revient s’assoir et je dois arrêter de copier. Personne n’a rien remarqué. Quel soulagement : il ne me reste que la dernière question et j’aurai fini.

– Bon, ça y est, c’est terminé, annonce M. Bradley à la classe, posez vos crayons. Vous pourrez continuer après la pause-déjeuner. Allez vous mettre en rang pour la cantine maintenant. Premier rang, allez-y.

Je repère Sean devant moi un peu plus loin. On s’arrangera pour être à côté dans la file d’attente et pour déjeuner ensemble.

– Deuxième rang, allez-y.

Les bavardages fusent et les décibels montent dans la classe. L’heure de la pause-déjeuner et de la récréation a sonné et tout le monde cherche à parler simultanément.

M. Bradley élève la voix pour se faire entendre: Bon, écoutez, l’Equipe sécurité, vous allez prendre votre plat chaud et vous revenez à la réunion avec, OK ? Troisième et quatrième rangs, allez-y ! Cinquième et sixième rangs, ça va être à vous. Ca y est, c’est parti!

Je me lève et me dirige vers la file qui s’est formée devant. Sean me rejoint. Nous avançons doucement côte à côte dans le couloir derrière M. Bradley, jusqu'à la cantine où la dame nous refait faire la queue.

Nous récupérons notre repas et revenons à la salle de classe ; M. Bradley y est déjà, en train de manger.

– Comment vous avez fait pour aller si vite ? je lui demande.

– C’est parce que les enseignants ont leur propre cafétéria.

– Ah bon ? Ça doit être cool.

– Tu trouves ?

Je regarde Sean puis de nouveau M. Bradley.

– Oui, je trouve ça génial. Est-ce que vous mangez la même chose que nous ?

– Oui, en gros. Mais nous, on a un distributeur de boissons et de confiseries.

Sean et moi sommes tout étonnés. Je lui demande :

– Est-ce qu’on aura le droit de l’utiliser aussi maintenant qu’on fait partie de l’Equipe sécurité?

M. Bradley se met à rire :

– Hahaha, hihihi, haha ! Il ne s’arrête plus, ça nous fait bizarre de le voir rire comme ça. Sean me lance un regard comme pour dire « Ne le fais plus rire comme ça, OK ? ». Je lui réponds d’un regard : « Ca va, j’ai compris ».

M. Bradley arrête enfin de rire, me regarde et déclare :

– Très bonne question, Joey. Je vais me renseigner et je te tiens au courant.

– Bon d’accord.

Sean s’assied à son bureau un peu plus loin, mais M. Bradley lui dit :

– Non, non, Sean. On va mettre les bureaux en rond, comme ça nous pourrons nous voir pour discuter en mangeant.

Sean et moi disposons les bureaux en cercle lorsque Garrett, P'tit Johnny, Kristy et Rouquine arrivent. Nous nous installons pour étudier le planning du jour. Je suis drôlement content. Mon travail à moi, c’est de m’assurer que les autres font bien le leur. C’est moi le chef.

Une fois la réunion terminée, nous sommes autorisés à rester dans la salle avec M. Bradley jusqu’à la fin de la pause. Tout le monde joue à Puissance 4.

– Je peux aller aux toilettes ? je demande à M. Bradley.

Il me regarde, puis répond : Ca dépend. Est-ce que tu as la formule magique ?

Je rigole. Il fait toujours ça. Je repose ma question :

– Est-ce que vous m’autorisez à aller aux toilettes, s’il vous plaît, Monsieur?

– Oui, tu as ma permission, dit-il.

P'tit Johnny lui demande aussi :

– M. Bradley, j’ai besoin d’y aller aussi, je peux, s’il vous plaît ?

– Oui, allez-y tous les deux.

Nous prenons le laissez-passer pour les toilettes, un simple rectangle de bois peint en bleu avec « M. Bradley » écrit de chaque côté.

Je descends le couloir accompagné de P'tit Johnny. Il ne fait que regarder ses pieds. Moi, je n’arrête pas de lui jeter des coups d’œil pour essayer de deviner ses pensées. Je sais que tout à l’heure il était furieux de se retrouver assistant de Mme Poitski, et de devoir faire traverser les élèves Je me demande s’il est toujours aussi furieux.

– Eh P'tit Johnny, je lui dis. T’es toujours fâché, dis ?

Il me regarde et répond :

– Ta gueule, P’tit sourd. C’est pas parce que t’es Capitaine que j’dois t’écouter. Ça veut rien dire. Pigé ?

Il me donne un coup sur la poitrine devant la porte des toilettes. J’ai la trouille d’y entrer avec lui parce que du coup personne ne nous verra. P'tit Johnny a beau être petit, il adore la bagarre et n’a pas de limite : il mord, donne des coups de pied et des coups de poing dans le bas ventre, il griffe méchamment et attrape n’importe quel objet pour frapper. Chacun sait que quand on se bat avec P'tit Johnny, tous les coups sont permis

Mais je n’ai pas trop le choix puisqu’il me tire par la chemise et me pousse dans les toilettes. Visiblement, P'tit Johnny compte faire son Commandeur avec moi et jouer les gros bras, en l’absence du vrai Commandeur.

Il me tient par la chemise.

– Tu t’prends pour quelqu’un parce que t’es Capitaine, pas vrai ?

Je me tais. J’ai la trouille de me battre et d’être blessé. En plus, je ne veux pas perdre mon boulot de Capitaine de l’Equipe sécurité. Un Capitaine ne peut pas se battre, je me dis, je ne sais pas trop quoi faire. Lui donner un coup de poing pour me défendre ou me laisser taper dessus? Essayer de m’enfuir avant qu’il m’attrape pour aller chercher de l’aide ?

Mais je suis sûr que je n’arriverai même pas jusqu’à la porte. Il me tient déjà, alors je sais que je n’irai pas bien loin. Il me frappera de dos.

–Hé, toi, P’tit Sourd ! Regarde-moi bien ! Regarde-moi en face ! Il me hurle à l’oreille. Je vois pulser les veines de son visage et de son cou, toute la rage et la colère qu’il ressent pour moi. Il me déteste.

Je sens du pipi couler le long de ma jambe. Les urinoirs sont tout près et j’ai tellement besoin d’y aller, vite, vite. Je voudrais pouvoir demander une pause, comme quand on joue au ballon dans la rue et qu’une voiture arrive.

– P-----tit ! S-----ourd !

– P-----tit ! S-----ourd !

Il me postillonne au visage, me hurle à l’oreille. Je me demande si M. Spanky, le prof d’art plastique à qui tout le monde apporte des cup-cakes pour son anniversaire, va nous entendre, comme sa salle est juste à côté. C’est bizarre, j’ai l’impression que je vais m’évanouir. Je me dis oui, oui, c’est ça, faut que tu tombes dans les pommes. Je voudrais qu’une force supérieure me fasse évanouir pour que P'tit Johnny se retrouve avec un poids mort sur les bras.

– P-----tit s-----ourd !

– P-----tit s-----ourd !

Je n’arrive pas à détacher les yeux des veines de son front, son visage, son cou, ses épaules, ses bras. Il me crache encore dessus, hurle de nouveau:

– Réponds-moi vite, ou j’te casse la gueule. Réponds-moi ! Tu t’crois important parce que t’es Capitaine, pas vrai ?

Je sais que cette fois il faut lui répondre. Son poing gauche est à quelques centimètres de mon visage, prêt à frapper. J’ai les genoux qui fléchissent. Je réponds, en pleurs :

– Non !

– Qu’est-ce ’t’as dit ?

Je répète, Non ! Les larmes dégoulinent, incontrôlables. Je sens que je vais me pisser dessus. Le pipi inonde d’abord mon pantalon, avant de se répandre sur le sol. P'tit Johnny met un moment pour comprendre ce qui se passe et ne réagit pas de suite.

J’ai le pantalon déjà trempé et une grosse flaque s’est formée autour de nous. P'tit Johnny patauge dedans. Les semelles de ses chaussures commencent à se mouiller et à sentir l’urine. Je vois ses tennis blanches virer au jaune pipi.

Le visage de P'tit Johnny exprime l’horreur absolue. Il m’attrape derrière la tête, me tire par les cheveux. Mais tout à coup, je sens qu’il lâche prise pour se sortir de la flaque et se mettre au sec plus loin. Il hurle :

– Merde, mais c’est quoi ça ?!

Il a l’air abasourdi.

Pas moi. J’en ai l’habitude. Je sais déjà ce qu’il faut faire. Aller à l’infirmerie, où Nancy, l’infirmière, a des vêtements de rechange pour moi. Je pourrai me laver dans son grand cabinet de toilettes avec des barres de chaque côté du mur pour les personnes en fauteuil roulant.

Je ne dis rien à P'tit Johnny. Il continue de sautiller pour éviter la flaque en répétant: « Putain, mais c’est quoi ça ? C’est quoi ce truc ? »

Je me relève, profitant du temps mort que j’avais tant espéré.

Mon pantalon est trempé, mes tennis aussi. Même le bas de ma chemise est taché d’urine. Je sens mauvais.

P'tit Johnny se lave les mains, frotte une serviette jetable avec du savon pour essayer de nettoyer les éclaboussures d’urine sur ses tennis. De blanches elles sont devenues jaunes, et maintenant marron comme la serviette, incrustées de savon. Il ne fait qu’empirer les choses. Je ne dis toujours rien. J’essaye seulement de me sécher avec du papier pour pouvoir traverser le couloir sans tout salir.

Je laisse P'tit Johnny dans les toilettes et sors sans lui parler. Il ne me dit rien non plus, alors je m’en vais discrètement.

Je remonte le couloir, prends l’escalier à droite qui mène au hall d’entrée, traverse en diagonale, passe devant l’accueil, puis je prends le couloir de droite pour gagner l’infirmerie qui se trouve à mi-hauteur.

Quand je rentre, Nancy est en train de mettre du sparadrap à un petit. Elle se tourne vers moi, voit mon pantalon, mes chaussures et ma chemise trempés. Sans s’interrompre, elle me dit :

– Vas-y, va te laver, Joey. Je vais te chercher ton sac.

J’attends qu’elle m’apporte le grand sac avec mes vêtements de rechange à l’intérieur : T-shirt, chaussettes et sous-vêtements. Je déteste me changer dans les toilettes de l’école. J’ai toujours peur que quelqu’un ouvre, me voie en slip et se moque de moi après. Je n’ai pas abandonné les sous-vêtements aux images de super-héros.

Nancy frappe à la porte et dit quelque chose. Mais sans voir ses lèvres je ne l’entends pas.

J’entrouvre la porte, elle me donne le sac et s’en va. Je le prends, me déshabille. Je suis tout nu dans les toilettes de l’école et j’ai froid. J’ouvre le robinet et j’attends que l’eau se réchauffe. Je me frotte un peu avec un bout de papier savonné, en essayant de passer partout où il y a du pipi pour être bien propre. Ensuite je prends une deuxième serviette en papier, que je mouille sans mettre de savon, pour me rincer.

Une fois ma toilette finie, j’enfile les habits propres. Je suis tout content de voir que Maman m’a mis les sous-vêtements Superman, mes préférés. Je remets les habits souillés dans le sac pour les rendre à l’infirmière.

C’est alors que je me rends compte que je n’ai pas de chaussures de rechange.

– Oh, merde, je dis tout haut.

Nancy m’entend, vient frapper et passe la tête par la porte.

– Je peux entrer ?

Je sais qu’elle veut entrer, alors je dis :

– Oui, venez.

Dès qu’elle ouvre la porte, je lui donne le sac et lui dis :

– Je peux pas remettre mes tennis, ça sent le pipi.

– Montre-moi, fait Nancy. Elle les prend et les repose aussitôt, voyant qu’elles sont mouillées. Elle va se laver les mains au lavabo.

– Je m’en occupe, dit-elle.

Nancy sourit. Je sais qu’elle essaie d’être gentille mais ça fait bizarre.

Elle me regarde en souriant comme si rien de tout ça n’était arrivé et me demande :

– Tu veux parler ?

– Nan, je réponds.

Ce qui me préoccupe surtout, c’est de savoir comment je vais faire pour retourner en classe sans chaussures. Tout le monde saura alors qu’il s’est passé quelque chose, si ce n’est pas déjà le cas. Mais P'tit Johnny n’aura peut-être rien dit pour ne pas s’attirer d’ennuis.

Nancy me regarde :

– J’ai déjà parlé à M. Bradley. Il m’a dit de l’appeler quand tu seras prêt à retourner en classe.

– Je peux pas y retourner.

– Pourquoi ?

– À cause de mes tennis. J’ai pas de tennis. Je peux pas mettre celles-là.

Nancy me regarde, on dirait qu’elle cherche une solution

– Et si tu allais voir Mme Kapell ? C’est ton institutrice préférée, pas vrai ?

– D’accord, je lui réponds, soulagé.

– Mais attends un peu, assieds-toi. Je reviens de suite, dit-elle. Le bureau de Mme Kapell est juste à côté et je devine qu’elle va vérifier que je peux y aller.

Les minutes passent. J’attends dans le bureau tout blanc. Tout est blanc partout à l’infirmerie. Même les chaises et le bureau, les rideaux autour des lits sont tout blancs. On dirait un hôpital dans une école.

Et puis Mme Kapell arrive dans le bureau. Elle a l’air inquiet et vient tout de suite m’embrasser.

Mme Kapell se penche sur moi :

– Ça a dû être drôlement difficile pour toi. Tu vas bien ?

Je n’ai jamais compris comment faisait Mme Kapell pour savoir ce qu’on ressentait avant même qu’on le lui dise.

– Ça va, je lui réponds. Mme Kapell n’a pas l’air convaincue, elle me regarde comme pour dire qu’elle sait que je ne lui dis pas tout.

Nancy vient se mettre à côté de Mme Kapell et me dit : Mme Kapell m’a dit que tu pouvais rester avec elle jusqu’à la fin de la classe. Ça te va ?

– Ouais !

Je suis vraiment content.

Mme Kapell me raccompagne à son bureau. Comme elle a des trucs à finir elle me demande ce que je veux faire en attendant qu’elle ait terminé et qu’on puisse jouer.

– Je veux fabriquer quelque chose, je réponds.

Elle me demande :

– Qu’est-ce que tu veux fabriquer ?

– Je veux fabriquer un convecteur temporel !

Mme Kapell rigole.

– Pour quoi faire ?

– Parce que comme ça je pourrais l’installer sur ta voiture et retourner vers le futur ! Je suis trop content de mon idée.

Elle rit encore :

– D’accord, et comment tu vas t’y prendre ? De quoi auras-tu besoin ?

– Je ne sais pas. D’une boîte peut-être.

– Une boîte à chaussures, ça irait ?

– Oui, ça devrait faire l’affaire.

Mme Kapell me donne une boîte à chaussures. Dedans il y a des piles, du chatterton, des boulons, des vis et un tas de bric-à-brac.

– Ça sert à quoi tout ça ? je lui demande.

Elle rit : On a fait du rangement à la maison, M. Kapell et moi, et on a trouvé des choses qu’on a mises là-dedans. Je les ai rapportées pour essayer de leur trouver une place ici.

– Ah bon, je peux m’en servir ?

– Bien sûr, me dit Mme Kapell, vas-y. Comme ça tu peux construire ton convecteur...

– ...temporel, je termine. Convecteur temporel.

– Oui, dit-elle, va fabriquer ton convecteur temporel pendant que je finis ce que j’ai à faire et ensuite on pourra jouer à ce que tu voudras.

– D’accord, je lui réponds et je me mets au travail.

Mme Kapell va s’asseoir à son bureau pour écrire et lire des trucs.

Au bout d’un moment, elle se lève et demande :

– Tu veux faire un jeu maintenant ?

– Non, je réponds.

– Bien, dit Mme Kapell, Qu’est-ce que tu veux faire alors ?

– Je veux terminer ce convecteur temporel.

– D’accord, on le fait ensemble dans ce cas. Elle a l’air très enthousiaste et me demande :

– On a besoin de quoi pour finir de le construire ? Ça a l’air plutôt compliqué, comment ça va marcher ?

J’explique à Mme Kapell que les piles vont fournir l’énergie pour allumer toutes les pièces que j’ai assemblées avec du scotch.

– C’est passionnant, dit-elle. Et alors, comment tout ça va te permettre de remonter le temps ?

– Eh ben, je n’ai pas encore réussi à régler ce problème-là. Il va me falloir un peu plus de temps.

– Tu peux ramener tout ça chez toi pour continuer d’y travailler, suggère Mme Kappell. Ça te dirait ?

– Oui, bonne idée.

La cloche retentit, c’est bientôt l’heure de quitter l’école. Je me tourne vers Mme Kapell.

– Mais comment je vais faire sans mes tennis pour rentrer chez moi ?

– Je vais te raccompagner, dit-elle.

– Génial ! Je suis ravi et lui demande :

– On pourra tester le convecteur temporel sur ta voiture ?

– Evidemment, répond Mme Kapell.

– Trop cool !

Chapitre 17
« Pourquoi prendre le risque ? »

A l’issue de mon année de seconde, une réunion du programme d’éducation individualisée (PEI) est organisée dans une ancienne villa de style colonial qui sert d’annexe à l’administration scolaire. Désormais, j’assiste régulièrement à ces réunions et j’y participe activement. Un peu avant 14 heures, je m’y rends au volant de la Mustang LX blanche, année 1987, deux portes, que ma mère avait donnée d’abord à John, mon frère aîné, puis à moi. Ma mère l’avait surnommée Mustang Sally, mais tout le monde l’appelle Sally pour faire court.

Sally a beaucoup de succès. Comme j’avais redoublé en maternelle, je suis l’un des premiers au lycée à avoir mon permis. Sally a boosté ma cote de popularité au sein de la hiérarchie lycéenne. Certains élèves de première et de terminale qui n’ont pas de voiture sont même devenus mes amis, ce qui, dans l’échelle de valeurs subtile du monde adolescent, m’apporte des points bonus, donnant accès aux fêtes des terminales, bien plus branchées. Mes meilleurs amis, Sean et Dave, en seconde eux aussi, se réjouissent de cette nouvelle popularité que nous vaut Sally.

Comme je suis en avance pour la réunion du PEI, je me gare sur le petit parking derrière le bâtiment, sans descendre de la voiture, pour réfléchir à ce que je compte dire lors de la réunion. J’ai passé la nuit à m’y préparer.

Je m’attends à rencontrer de la résistance.

Au cours de cette année scolaire j’ai fait un stage chez un avocat dans le cadre d’un projet de Sciences sociales, alors je me prépare pour la réunion du PEI comme le ferait un avocat au tribunal. J’ai notamment tout un tas de fiches sur lesquelles j’ai noté des points spécifiques à aborder. Je reste assis dans la voiture, vitres baissées, et j’essaie d’anticiper ma réussite et d’imaginer le goût de la victoire si j’atteins mon objectif cet après-midi. Je me sens si fébrile que mes genoux et mes pieds n’arrêtent pas de trembler. J’ai le trac à l’idée que je vais demander à être admis dans la classe d’excellence pour l’année de première.

Spécialement pour l’occasion, j’ai remis mon appareil auditif, que j’avais totalement arrêté de porter au début de l’année. Je ne le remettrai plus avant ma deuxième année à l’université, sans doute pour prouver à tous que je n’ai besoin d’aucune aide pour réussir. C’est un pari qui sera de plus en plus difficile à relever.

En pénétrant dans le bâtiment, je constate avec joie que c’est mon orthophoniste de l’école primaire, Joan Kapell, qui remplace celle du lycée, absente. Heureusement que j’ai mis mon appareil auditif : elle n’aurait pas manqué de me cuisiner la-dessus. Le temps de bavarder un peu et la réunion commence déjà. La commission fait le point sur mes progrès et sur mes notes exceptionnelles de cette année.

Je démarre en douceur, les remerciant tous pour leur soutien, puis je marque une pause avant d’annoncer : « J’ai le sentiment d’être prêt à intégrer la classe d’excellence en anglais et en sciences sociales l’an prochain. »

J’observe les réactions : la plupart n’ont pas l’air enchantés par la nouvelle, alors je fixe Mme Kapell pour me donner du courage. Elle me sourit, comme pour m’encourager.

Quelqu’un demande : Mais pourquoi, Joe ?

- J’ai besoin de relever ce défi et je trouve que ça ne va pas assez vite dans les cours que j’ai suivis cette année. J’ai de très bonnes notes, j’ajoute, un peu sur la défensive.

D’abord, personne ne bouge, personne ne parle. Tous se regardent, en attendant de voir qui va tirer le premier. Chacun a envie de dire quelque chose, ça se voit. Puis, tous azimut, les commentaires fusent : « Aucun élève en éducation spécialisée n’a jamais été admis en classe d’excellence. » « Tu t’en sors si bien, il faut continuer à suivre le cursus ordinaire, Joe. » « Tu as de très bonnes notes, pourquoi prendre le risque ? » « Tu as vraiment envie de tout ce travail supplémentaire ? » « Qu’est-ce que tu espères y gagner? »

Maintenant je me sens vraiment sur la défensive. Je regarde Mme Kapell, qui parle à voix basse à son voisin. Je n’arrive pas à lire ce qu’elle dit sur ses lèvres, ni à voir son visage pour savoir ce qu’elle pense. La personne à qui elle parle me regarde en souriant. Je me dis : est-ce que Mme Kapell serait en train de plaider pour moi ?

Quelqu’un finit par faire une proposition : Que dirais-tu de rester dans le cursus normal l’an prochain, et si tes résultats sont toujours aussi bons et que tu en as toujours envie, nous te ferons intégrer la classe d’excellence ?

Là, je suis prêt à riposter : Bonne idée. Et si je commençais directement par la classe d’excellence, et que vous m’en retiriez si je n’y arrive pas ?

De nouveau, le silence. J’observe les visages autour de la table. On dirait que Mme Kapell essaie de réprimer un sourire complice. Elle sait de quoi je suis capable.

Tous les autres ont l’air songeur. Après un moment de réflexion, quelqu’un reprend : Ca me paraît jouable, Joe. Mais attention : une seule note en dessous de 18 et nous te changeons de classe. Quelqu’un d’autre poursuit : Nous allons mettre tes professeurs au courant de notre marché.

Je suis heureux d’avoir obtenu gain de cause, mais néanmoins déçu des conditions fixées, alors je réponds :

– Très bien. Marché conclu. Mais j’ai une dernière question : est-ce que tous les élèves doivent obtenir 18 ou plus pour continuer de suivre ces cours ?

Ma dernière question suscite des sourires, mais personne ne répond. A ma surprise, certains membres de la commission viennent me féliciter en sortant. Mme Kapell me serre dans ses bras, le regard enjoué. Je ne sais pas très bien si on me félicite pour mon admission en classe d’excellence ou parce que j’ai tenu tête. Je monte dans ma voiture et, dès que j’ai tourné au coin de la rue, j’enlève l’appareil auditif pour le fourrer dans ma poche.

Chapitre 18
Survivre aux forces des Ténèbres – Deuxième séquence

Revenons à présent à ces concepts d’ubiquité et de matérialité, et au prisme althussérien, pour éclairer mon mode de résistance lors de cette réunion du PEI. Les situations dans lesquelles j’ai accepté ou refusé l’audisme/capacitisme révèlent que la fonction de ces réunions est la mise en scène d’un processus de classification, de tri et d’interpellation. Par exemple, lorsqu’un des membres de la commission fait remarquer qu’aucun élève en éducation spécialisée n’a jamais intégré une classe d’excellence, il fait appel au discours binaire, qui n’est pas remis en cause dans nos écoles aujourd’hui, sur la façon d’aider les élèves en situation de handicap par une approche centrée sur les points forts. Les partisans de l’audisme/capacitisme ont la mainmise sur l’éducation spécialisée et lors des réunions du PEI, les membres de la commission appliquent le mécanisme de contrôle et de régulation du corps toujours déjà défaillant.

Cette anecdote fait ressortir les différents niveaux de binarité toujours présents — éducation spécialisée/parcours d’excellence, normal/anormal, entendant/sourd — et rappelle les conclusions de Rachelle Hole (2004) concernant les identités multiples, choisies ou assignées. S’y ajoutent d’autres binarités liées à l’interprétation par le personnel scolaire d’une législation nationale qui rentre en conflit, ou qui coexiste, avec un contexte local parfois mal connu, par exemple la nécessité, pour des raisons budgétaires, de prolonger l’inscription d’étudiants qui n’en ont plus besoin dans les programmes d’éducation spécialisée ce qui semble avoir été mon cas. Une autre binarité révélée par cette anecdote est celle exprimée par un membre de la commission qui m’identifie comme élève en «éducation spécialisée » plutôt qu’en « parcours intégré », terme plus exact, mais étiquette néanmoins. Enfin, la binarité qu’implique la nécessité pour moi de maintenir une moyenne de 18/20 minimum, exigence non imposée à mes pairs entendants. Pour rappeler le constat de Bowker et Star (2002), de telles infrastructures, inhérentes aux processus d’éducation spécialisée (comme les réunions du PEI), deviennent des barrières implicites, même si elles semblent tout à fait transparentes, grâce au recours à des formes standardisées, à des injonctions juridiques, et au consentement des familles. Judith Butler (1999) nous rappelle que ces discours et artefacts normatifs sont en fait construits par notre environnement culturel. Les travaux de Butler nous mettent également en garde contre les risques inhérents à ces catégories binaires. Elle note qu’être un élève en éducation spécialisée ou en parcours d’excellence, être un sujet normal ou anormal, être entendant ou sourd, représentent autant de performances vouées à l’échec. Par exemple, comment incarner parfaitement le rôle de valide ou de handicapé ? La définition même de ces termes est constamment remise en cause, évolue et se transforme. Pour Butler, ces catégories : éducation spécialisée/parcours d’excellence, normal/anormal, entendant/sourd, sont impossibles à circonscrire et trop idéalisées pour fonctionner réellement.

Je discutais récemment avec une camarade de l’université d’État de l’Arizona, Ashley Sullivan, de ces infrastructures qui m’entravaient et j’ai pris conscience d’une chose que j’avais enfouie au plus profond de mes souvenirs. Nous avons tous deux grandi à Long Island, dans l’État de New-York, où les diplômes nationaux, dits « Regents », ne sont accordés qu’aux élèves ayant suivi un rigoureux programme imposé comprenant des travaux spécifiques et des évaluations très exigeantes, organisées au niveau de l’état. L’autre option est le diplôme local, qui est moins prisé, surtout lorsqu’on candidate aux universités d’état.

Comme nous avons tous deux quitté Long Island depuis bien longtemps, je demande à Ashley :

– Tu te rappelles du diplôme Regents ?

– Oui, pourquoi ?

– Je ne l’ai jamais obtenu, je n’ai eu que le diplôme local. J’étais vraiment furieux lorsque j’ai appris juste avant la remise des diplômes que je ne l’aurais pas. Mais le pire, c’est que j’étais censé l’obtenir avec les félicitations, puisque j’étais dans la classe d’excellence.

– Mais comment ça se fait ? Je vois que ça te fait encore mal aujourd’hui. Je sens qu’Ashley comprend immédiatement ma déception et ressent mon humiliation.

– C’est vrai, j’en souffre encore. Quand je suis entré au lycée, mon conseiller m’avait dit que, comme je ne pouvais pas suivre l’option langue étrangère obligatoire pour le diplôme d'excellence, je pouvais la remplacer par des cours d’art plastique et d’autres optionnels. On m’a dit que la Langue des signes américaine ne comptait pas pour le diplôme d'excellence. J’avais choisi la classe d’excellence pour décrocher ce diplôme si précieux. Et voilà que trois ans plus tard, juste avant la remise des diplômes, je découvre que les cours que j’avais suivis ne remplissaient pas les conditions et qu’on ne m’accorderait que le diplôme local. Je me souviens m’être dit que c’était décidément à l’image de toute ma scolarité.

Ashley me demande :

– Tu te sens blessé d’avoir tant travaillé pour rien ?

– Oui, et aussi parce que même en suivant leurs règles, je ne l’ai quand-même pas obtenu.

Il ne manque pas d’exemples d’infrastructures qui ont constitué pour moi des barrières au cours de ma scolarité. Il y aurait trop d’histoires à raconter, mais chacune d’elles, que ce soit mes anecdotes ou ce souvenir de diplôme, révèle le processus d’institutionnalisation et la politique de catégorisation et de tri que met en œuvre tout établissement scolaire. Ces discours et artefacts de classification sont pregnants en ce sens qu’ils viennent renforcer les systèmes normatifs en place. Ne pas pouvoir choisir la Langue des signes américaine pour le programme d’excellence renvoie directement à ces binarités omniprésentes qui définissent les critères d’une « vraie » langue. Tout cela était à la fois implicite et clairement visible. Quand j’étais au lycée au début des années 1990, la Langue des signes américaine n’avait pas encore été reconnue comme « légitime » (d’après les critères phonocentriques) malgré les recherches menées depuis 1970 par William Stokoe, linguiste de renom et spécialiste de la langue des signes, qui démontraient que les langues visuelles présentaient une complexité et une beauté équivalentes à celles des langues parlées. Le refus par les établissements scolaires (ou l’État) de considérer la Langue des signes américaine comme l’équivalent des langues parlées atteste de l’environnement culturel phonocentrique de l’époque. De même, il était clairement visible que la langue vocale primait sur la langue visuelle. Je me rappelle m’en être plaint auprès des responsables de mon établissement (j’étais devenu alors très habile pour plaider ma cause), mais sans succès. L’infrastructure n’admettait ni remise en cause, ni contestation ou rejet. C’est pourquoi, le jour de la remise des diplômes, j’ai accepté le diplôme local avec une satisfaction teintée d’amertume.

Au moment où je relate cet épisode, ma mère me téléphone de New-York pour prendre de mes nouvelles. Je lui dis que je suis en train de raconter l’histoire de la réunion du PEI et du diplôme local. Elle s’en souvient vaguement et me demande :

– Mais qu’est-ce que ça change ? Tu as quand-même obtenu tous tes autres diplômes. Ça n’a pas été un obstacle pour toi. Ils [l’école] ont eu tort de faire ça. Ce conseiller que tu avais à l’époque était un imbécile. Mais l’autre...comment il s’appelait déjà...

– M. McDonough, je lui rappelle.

– Voilà, il était très bien, lui. Souviens-toi, il t’avait invité à manger un filet mignon chez lui et il t’avait aidé à préparer ton entretien pour l’université de Bates.

– Oui, il était sympa.

– Le premier, c’est celui qui t’avait dit de ne pas tenter l’université. Je ne te l’ai pas raconté, mais j’avais appelé le principal tout de suite après. Personne... Personne n’a le droit de dire à mes enfants qu’ils n’iront pas à l’université, dit-elle d’un ton plus acerbe.

– Tu as téléphoné au principal ?

– Oui, répond-elle.

Je me mets à rire en pensant à ma mère. Personne ne sait se défendre aussi bien qu’elle. C’est la championne des battantes. Dans la famille, ma mère est connue pour avoir parlé en personne aux PDG de certaines des plus grandes entreprises américaines pour se plaindre de leurs services ou produits. À chaque fois, elle va droit au sommet de la hiérarchie. Elle nous a toujours dit : « Si quelqu’un vous dit non, il faut simplement continuer de remonter la chaîne tant que vous n’aurez pas trouvé le responsable et obtenu ce que vous voulez.» Je reconnais que j’ai eu de la chance de grandir dans un tel environnement, surtout au vu des obstacles à franchir au cours de mon parcours dans le monde entendant.

– Tu lui as dit quoi ? Je continue de rire en pensant au pauvre principal qui devait mourir d’envie d’écourter la conversation.

Ma mère rit aussi.

– J’ai dit ce que je dis toujours. Ce que je dis depuis le jour où j’ai dû me présenter devant le conseil scolaire aux côtés de ton orthophoniste, Joan Kapell, pour défendre ton droit d’aller à l’école publique. J’ai dit à tous ceux qui étaient là : «Joey mérite les mêmes chances que n’importe quel autre enfant. »

– C’est tout ? J’ai l’impression qu’elle ne m’a pas tout dit.

– C’est tout ce que j’ai dit en public. Elle se tait et je commence à me demander ce qu’elle me cache.

– Comment ça « en public » ? Je suis curieux, mais pas certain d’avoir envie d’en savoir plus car je sais que ma mère est capable d’aller très loin pour obtenir ce qu’elle veut.

– C’est en gros ce que j’ai dit à tous les gens pendant la réunion avec le conseil. Joan a plaidé en ta faveur en leur disant quel enfant brillant tu étais, à réussir à lire si bien sur les lèvres malgré ta surdité profonde. Elle leur a dit que tu avais appris à lire sur les lèvres tout seul, dès ta naissance. Que nous n’avions pas compris à quel point tu étais sourd avant la maternelle et, même après ça, nous n’étions sûrs de rien. Tu lisais si bien sur les lèvres que personne ne savait que ta perte auditive était si importante.

Je me rends compte qu’elle n’a pas répondu à ma question.

– Maman, qu’as-tu dis au conseil en privé ?

– Oh, rien de particulier, répond-elle. Mais j’ai eu une conversation avec le directeur.

Elle ajoute d’un ton espiègle :

– Je l’ai eu à l’usure.

Je comprends qu'elle ne m’en dira pas plus, pensant que j’en parlerai dans mon livre, alors je laisse courir et change de sujet pour évoquer le marché conclu avec l'équipe du PEI, qui voulait que je conserve une moyenne d'au moins 18/20 (je ne dis pas à ma mère, même aujourd’hui encore, que je ne portais pas mon appareil auditif quand je n’étais pas à la maison).

Je lui demande :

– Pourquoi il a fallu tant de remue-ménage, tant de fois, pour que l’école accepte de me laisser une chance ?

– Les gens ne feront jamais que ce qu'ils savent faire, me répond-elle.

Je prends d’abord sa remarque comme une de ses réponses vagues qui signifient que l’on a assez parlé du passé et que l’on peut passer aux histoires de famille plus récentes. Puis, après réflexion, je lui pose une dernière question :

– Donc, ce que tu veux dire c'est que les gens de l'école, pas tous, mais la plupart, ont mis ces obstacles en travers de mon chemin parce que c'est tout ce qu'ils savent faire ?

– Non, reprend-elle, pas tout ce qu'ils savent faire, ce qu'ils pensent devoir faire.

J'ai appris au fil du temps à ne pas dire à ma famille ou à mes amis que leur perspicacité m’impressionne, surtout quand c'est en rapport avec une théorie que j'ai étudiée. J’aurais l’air condescendant et ce n’est pas ce que je souhaite. Je suis impressionné lorsque la théorie devient réalité, comme ces réflexions de ma mère qui reflètent si bien le « toujours déjà »et les liens entre pouvoir et connaissance, alors qu’elle ignore tout de ces termes et de ces idées philosophiques. C’est comme si cela confirmait l'universalité de ces modes de pensée.

Je reviens à sa remarque,

– Tu veux dire qu'ils avaient déjà leur avis, et que ce sont donc leurs idées préconçues de qui j'étais et de ce que je pouvais faire qui guidaient leur pensée ?

– Oui, mais tu oublies qu'ils ont fait certaines choses parce qu’ils n’avaient pas le choix, ajoute-t-elle.

Je ne suis pas sûr de la comprendre.

– Et pourquoi ils étaient obligés de me mettre des obstacles ?

– Parce qu'ils te voyaient comme un sourd. Moi, je leur ai appris à te voir en tant que Joey.

En l’écoutant, plusieurs idées me traversent l’esprit. Je pense aux binarités omniprésentes (sourd/entendant, valide/handicapé, élève en éducation spécialisée/classique) qui se matérialisent à travers ces obstacles. Je repense aussi à notre discussion en classe avec Joe Tobin sur le fait d’être « toujours déjà en échec », en se demandant si cette idée ne nous rassurait pas finalement. C’est la question métaphysique de l’autonomie, sur laquelle je reviendrai plus loin, qui est posée : dans quelle mesure sommes-nous maîtres de notre destin, et jusqu’où nos conditions de vie contrôlent notre façon de penser et de vivre ? Althusser (1972) rappelle que les conditions de reproduction se matérialisent de nombreuses manières, à la fois subtiles et évidentes ; notre socialisation conditionne l’idéologie qui guide notre compréhension du monde et notre façon d’y vivre. Les écoles représentent des lieux de socialisation et d'enculturation. L'idéologie est partout, ancrée dans nos pensées et dans nos institutions.

Le fait d’être un « produit de l'éducation spécialisée » et d’avoir grandi au sein de ce système m'a sensibilisé au fonctionnement des appareils d’État répressifs et idéologiques qui voudraient me normaliser et me réguler (tout comme les enfants sourds à l’école actuellement). Aujourd'hui, les combats menés dans nos écoles sont différents, mais semblables à bien des égards. A l’heure actuelle, les enfants sourds sont plus souvent intégrés que lorsque j'étais enfant. Et les écoles évoluent aussi.

Les écoles pour sourds ferment à une allure vertigineuse (même si un petit nombre a ré-ouvert et si d’autres ont été créées en réaction à ces fermetures), ceci en raison du phénomène d'intégration qui est monté en puissance au cours des années 1980, alimenté par le discours d'inclusion prônée par le Americans with Disabilities Act, et par la législation des années 1990, visant l’égalité de l’accès pour les élèves de l’éducation spécialisée. Le paysage a évolué mais les forces des Ténèbres continuent à régner. La transmission de la culture sourde et de la langue des signes ne se fait plus qu’entre pairs et se trouve en perte de vitesse face au phénomène d’intégration et à la montée des implants cochléaires. Les clubs pour sourds ont délaissé les lieux de rencontres directes au profit des communautés en ligne (ici encore, on observe un renouveau de ces clubs dans certaines villes, notamment le Deaf Coffee Chat à Phoenix, animé par Donna Leff, professeure d'ASL à l’université d’Etat de l’Arizona).

L’idéologie phonocentrique observée lors de ma réunion du PEI révèle que les appareils répressifs d’État que représentaient les politiques gouvernementales et éducatives de l'époque étaient en pleine puissance lors de ma scolarité. Ces institutions consolidaient une vision déficitaire en construisant une normalité qui privilégie la société majoritaire, tout en marginalisant ceux qui présentent une différence. Je n'ai plus accès à mes documents du PEI (mes demandes répétées auprès des autorités sont restées sans réponse) et ne suis donc pas en mesure de déconstruire cet artéfact mot par mot pour évaluer son impact sur ma scolarité et mon développement. Je n'ai plus que mes souvenirs et ceux de mes informateurs pour m'aider dans ma quête.

Wendy Luttrell (2005) prétend qu’en analysant une histoire de vie « On écoute et comprend ce qu’on entend en fonction de son propre cadre théorique, ontologique, personnel et culturel » (p. 243). Or, pour le chercheur, poursuit Luttrell (2005), « il y a toujours le risque de voir la parole et le point de vue de ceux que nous étudions occultés ou assimilés à notre propre vision » (p. 243). En mêlant des stratégies de contre-récit et différents cadres d'analyse afin de sonder la mémoire collective de ma famille, de mes amis et de mes mentors, j'ai voulu révéler les tensions, les contradictions et les moments clé qui ont jalonné l'histoire de ma vie et qui font de moi ce que je suis aujourd’hui.

Chapitre 19
« Major de promo des attardés »

Le jour de la remise des diplômes au lycée, je suis si heureux d’être assis dans le public à côté de mes meilleurs amis, Sean et Dave. Nous nous apprêtons à lancer des ballons gonflables, ce qui est défendu, alors nous les remplissons d’air subrepticement, en les cachant sous nos toges pour échapper à la vigilance du personnel de l’établissement, justement à l'affût d’élèves de dernière année prêts à semer la zizanie, exactement comme nous. Leur mission a déjà échoué. Tout autour de la grande pelouse de l'école sur laquelle se déroule la cérémonie quasiment tous les arbres sont emmaillotés dans des bandes de papier toilette blanc, comme si une mousson de papier Lotus s’était abattue la veille. En réalité, c’était notre œuvre à tous trois associés à un petit escadron de farceurs, qui avions débarqué en trombe à deux heures du matin après une nuit de fête illicite et effrénée. C’était notre façon, immature et un peu idiote sans doute, de dire au revoir à tout ce que nous avions toujours connu. Maintenant, cap sur l’université.

Après la cérémonie, je me tiens à l'ombre sous un arbre lorsqu’un de mes enseignants se dirige vers moi. Je m'attends à ce qu'il me félicite et me souhaite bonne chance.

Salut, Joe. Il me toise, un sourire énigmatique sur les lèvres.

– Hé-oh, Monsieur Zornic, je réplique.

– Alors, comme ça tu vas à l'université de Bates, c’est ça ? Comme nous sommes à peu près de la même taille, son visage est à ma hauteur, de sorte que je peux lire sur ses lèvres sans être gêné par le bruit autour de moi.

– Oui, je souris fièrement.

M. Zornik, bien planté sur une jambe, me fixe en fronçant les sourcils.

- De tous les attardés, tu as toujours été le plus intelligent. J'ai du mal à croire qu'une université aussi prestigieuse que Bates ait accepté un gamin sourd comme toi, dit-il en me tapant sur le bras comme si, en guise de ponctuation, il voulait m’assurer que c’est autant une plaisanterie qu’une affirmation. « N’oublie pas de leur dire que tu étais le major de promo des attardés, ça va les impressionner. ».

Je m’éloigne sans lui dire un mot. Si je lui avais répondu, je n’aurais pas pu m’empêcher de faire un esclandre. Tout ce que je veux, c’est partir. Je cherche ma famille pour qu’on rentre à la maison où ma mère organise une fête en mon honneur.

« Qu’il aille se faire foutre » me dis-je en m’en allant.

« Quelle ville de merde, je déteste cet endroit ! » Mais j’ai beau chercher, je ne vois ni ma mère, ni John, ni Nan dans la foule. Et je n’ai qu’une envie, c’est de me tirer de là.

Je lève les yeux vers le vieux bâtiment en brique rouge qui abrite le lycée Bayport-Blue Point, le saluant d'un doigt d'honneur et de ces quelques mots d'adieu : « Je vais vous montrer, à vous tous. Vous allez voir. Je vais devenir quelqu’un. Vous allez voir, je le jure. »

Environ un an plus tard, me voilà installé à l'université de Bates, à Lewiston, dans le Maine, à un peu plus de quarante-cinq minutes en voiture au nord de Portland. On l’appelle souvent « Bates Bubble », la Bulle, en raison de son isolement géographique et du décalage entre ses étudiants, très BCBG, et les autres habitants de la ville. Les allées qui quadrillent le campus sont ornées d’élégants lampadaires noirs le long d’une pelouse impeccablement entretenue. Les beaux bâtiments en brique rouge, typiques de la Nouvelle Angleterre, et la chapelle de pierre grise non confessionnelle sont vieux d’un siècle. Le feuillage épais des grands arbres surplombant les allées forme une voûte protectrice, comme pour tenir le monde extérieur à distance. C’est le printemps, et il fait une chaleur inhabituelle pour la saison. Je remonte l’allée en direction de la maison où je loge. J’ai dans la main une lettre adressée au monde, qui explique à ceux que j’aime combien je suis désolé de ce que je m’apprête à faire.

Je n'ai pas réussi à atteindre les objectifs d’excellence que je m’étais fixés à l’université. Je suis un étudiant médiocre, à la limite de l’échec. Les prédictions de M. Zornik sont sur le point de se réaliser. Je ne cesse de me répéter qu’il est hors de question de rentrer chez moi tête basse. Une fois dans ma chambre, je pose la lettre sur la table à côté de mon lit. Je prends la corde que j’ai achetée un peu plus tôt et monte sur la chaise, j’attache la corde à un tuyau qui longe le mur et glisse un nœud coulant autour de mon cou. Je vérifie que tout est bien en place, tirant un peu sur la corde pour être sûr qu’elle est bien fixée au tuyau. Je regarde une dernière fois la lettre que j'ai écrite à ma mère, à Nan, à tout le monde, pour leur dire combien je suis navré. Les larmes coulent le long de mes joues. Je ferme les yeux et renverse la chaise d’un coup de pied. Tout se brouille, puis c’est le noir complet.

Je reviens à moi allongé sur le sol, j’entends Andrew, mon meilleur ami, qui frappe à la porte frénétiquement. Des vagues de douleur irradient ma tête et mon cou, et j’ai du mal à comprendre ce que je vois autour de moi : une corde nouée autour de ma gorge, la chaise renversée, le tuyau arraché, mon corps complètement meurtri.

Andrew frappe de plus belle à la porte.

– Je sais que tu es là, Joe. Allez, ouvre, n’essaye pas de te cacher ! Il s’est rendu compte j’allais de plus en plus mal, il m’a vu sombrer dans la dépression, et s’est fait de plus en plus de soucis pour moi. Il passe me voir tous les jours pour s’assurer que je vais bien.

Du peu de voix qui me reste, je lui crie :

– OK, j'arrive, laisse-moi le temps de me lever.

– Putain, mais qu’est-ce qui se passe ? Je l'entends brailler de toutes ses forces pour que je l'entende à travers la porte ; mes voisins en ont l’habitude.

– T’as encore dormi toute la journée? Ouvre-moi cette porte !

J’attrape la corde incriminante, la fourre sous le lit, remet la chaise en place. J'enfile ma polaire, remontant la fermeture éclair jusqu'au menton. Avant d'aller ouvrir, je me regarde dans le miroir et, voyant les nombreuses contusions en train de se former, je cherche rapidement une explication crédible pour Andrew.

J'ouvre la porte. Un coup d’œil lui suffit:

– Oh putain, mais qu’est-ce que tu t’es fait au visage ?

J'essaie de dédramatiser :

– Quoi ? Je ne suis pas assez beau pour toi, c'est ça ?

Il m’agrippe violemment par le bras.

– Maintenant, tu viens avec moi.

Je sais qu’il a compris et lui réponds :

– D’accord, je viens si tu me promets de ne jamais parler de ça à personne.

Il me regarde : Evidemment, t’es mon frère.

Andrew me conduit tout droit à l’infirmerie, il est bouleversé par ce qui vient de se produire. Il passe la nuit avec moi à la clinique, où on me garde en observation pendant 24 heures, jusqu’à ce que je leur donne suffisamment confiance pour qu’ils me laissent regagner ma résidence. Nous concluons un accord : ils ne me renvoient pas chez moi si je m’engage à me faire prendre en charge pour ma tentative de suicide.

Dès que j’ai commencé à aller mieux, le premier geste du personnel soignant et du doyen de l’université a été de trouver un financement pour me rendre à une clinique privée d'audiologie très réputée, située à Rockport dans le Maine, et que je me procure un appareil auditif. Je n'en avais plus porté depuis mes premières années de lycée. Je termine l’année avec les honneurs et j’adresse une lettre de remerciements au personnel du centre de soins (qui apprendrait à bien me connaître au fil du temps, en raison de ma propension aux accidents), et au Doyen. Ce dernier me répond que c’est uniquement « le travail acharné et une intelligence innée » qui m’ont valu une telle réussite, une fois équipé d’un appareil auditif. C'est la toute première fois que quelqu'un me qualifie d’intellectuellement doué.

Et c’est là que je me dis : « Finalement, j’ai peut-être ma place ici. »

Chapitre 20
Tiraillements de l’alter-ego intermittent du super-héros s/Sourd.

Superman, Batman, Flash, Wonder Woman, Green Lantern… Généralement, ce sont ces personnages de la Ligue des justiciers qui nous viennent à l’esprit lorsqu’il est question de super-héros. Chaque mythe de super-héros est l’émanation directe du personnage de la B.D. qui définit ses origines, sa vie et son identité. Si vous demandiez à quelqu’un de vous raconter l’histoire des origines de Superman, il vous répondrait, en gros, que celui-ci est né sur la planète condamnée de Krypton, que son vaisseau spatial s’est écrasé dans un champ, qu’il a ensuite compris qu’il avait des super-pouvoirs et a appris à les maîtriser. Quant à sa vie sur terre, il vous expliquerait qu'il est journaliste, vit à Metropolis, est amoureux de Lois Lane, a pour mentors Jor-El et Lara, et, comme ennemi juré, Lex Luthor. Il évoquerait également la cryptonite, l’équivalent talon d'Achille pour Superman. Et enfin, pour compléter le tableau, il vous parlerait de son alter-ego maladroit, Clark Kent.

Dans son ouvrage magistral sur les récits de super-héros, Geoff Klock (2002) démontre que la bande dessinée mérite autant d’attention et de respect que les œuvres dites canoniques. Une évolution paradoxale observée dans les récits de super-héros les plus récents est l’émergence d’approches plus subtiles, plus sombres, qui correspondent à l’avènement de la« période noire » de la B.D.. Dans Spider-Man 3, qui réinterprète le mythe, un symbiote noir (costume extraterrestre) usurpe l’habit de Spiderman, transformant non seulement ses pouvoirs déjà extraordinaires mais également sa personnalité. Dans son analyse du film Incassable, dans lequel Samuel L. Jackson joue le rôle d’Elijah Price, un fan de B.D. qui ne voit le monde qu’à travers ce prisme, Klock (2002) commente ce brouillage des frontières entre les récits de super-héros et de super-méchant, et ses conséquences lorsque le mythe du super-héros est pris trop au sérieux. Elijah, fort de sa connaissance exhaustive des super-héros, est persuadé que la maladie des os de verre dont il souffre confirme le principe de base de toutes les B.D. selon lequel chacun de nous possède un double qui est notre exact opposé. Selon Klock (2002) : « Visiblement, Incassable se situe dans la droite ligne de Jung-Campbell-Levi-Strauss, car Elijah prétend que les B.D. de super-héros ne présentent qu’une version amplifiée de l’archétype universel du héros qui existe depuis toujours » (p. 179). Pour retrouver son exact opposé, Elijah, dépasse toutes les limites en mettant en scène de véritables catastrophes afin de vivre ou de démontrer sa théorie, ce qui se soldera par son internement en hôpital psychiatrique. L’exemple d’Elijah m’a amené à me demander si je ne devrais pas, moi aussi, être plus attentif aux frontières floues qui séparent le héros du méchant.

Mon super-héros préféré, c’est Spiderman. Je l’aime bien parce que je trouve que c’est le seul à avoir l’air minable sans son costume. L’alter-ego de Spiderman, Peter Parker, est un adolescent sombre, gauche et timide, à l’inverse du multimilliardaire Bruce Wayne dans Batman, du charmant journaliste Clark Kent dans Superman, ou encore de la propriétaire de boutique branchée, Diana Prince, dans Wonder Woman. Peter Parker se sent seul, manque de confiance en lui, il est tiraillé par les remords et bien souvent rejeté par ses pairs et par les adultes qui l’entourent. Le dualisme entre Peter Parker et Spiderman est celui qui représente le mieux ma relation avec mon propre alter-ego intermittent de subalterne sourd/super-héros Sourd. Lorsqu’il revêt le costume de Spiderman, Peter Parker endosse une toute autre personnalité, sans perdre ses super-pouvoirs. C’est un peu ce qui se passe pour moi. Quand j’adopte mon identité subalterne de super-héros Sourd, ma personnalité change, et je combats l’audisme/capacitisme avec des forces de super-héros. Mais les jours où je n’endosse pas cette identité, le monde phonocentrique me rend vulnérable.

L’idéologie phonocentrique dominait la réalité sociale dans laquelle j’ai grandi avec ma surdité, et j’ai interpellé les constructions majoritaires de l’ouïe toute puissante et de l’in/validité en m’efforçant de faire disparaître ma surdité/mon handicap (au sens propre en essayant de cacher mon appareil auditif, comme au sens figuré en dissimulant mes pensées, mes sentiments, ce que j’entendais ou pas. Michael Apple (1990) observe : « Au cours des siècles, l’idéologie a fonctionné comme une forme d’aliénation qui altère notre perception de la réalité sociale et qui sert les intérêts de la classe dominante » (p. 20). En reprenant cette idée de classes dominantes (ici, la société phonocentrique majoritaire), je vois bien qu’une forme d’aliénation audiste fausse ma propre réalité sociale. Je navigue dans un monde dominé par les entendants, et utilise des stratégies d’adaptation fondées sur la dissimulation et le camouflage lorsque le phonocentrisme s'insinue au plus profond de mon esprit. Durant ces moments de faiblesse, cette aliénation audiste déforme la perception que j’ai de ma propre identité.

Le terme cruel de « major de promo des attardés », dont m’a gratifié mon très spirituel professeur de lycée, témoigne du regard que porte notre société phonocentrique sur la surdité, les enfants sourds et leur scolarité. Pour lui, j'étais le « petit sourd », accepté, pour la bonne conscience qu’il procure, dans une école extrêmement prestigieuse. Dans sa logique, j’avais déjoué le système censé me mettre à la place que je méritais : avec les « attardés ».

Son attitude révèle différentes formes de supercherie, d’inspiration colonialiste, qu’il faut regarder de plus près. Tout d’abord, la notion de retard intellectuel est fondée sur une définition très étroite de l’intelligence, de sorte qu’elle stigmatise certaines personnes comme inaptes. Comme le rappellent Danforth, Slocum et Dunkle (2010), le mythe selon lequel il existerait une population manquant cruellement de potentiel intellectuel, pour qui toute tentative d’éducation est vaine, est loin d’être mort. Danforth et al. (2010) expliquent comment les pionniers de la recherche sur les troubles d’apprentissage, tels que Samuel A. Kirk, « prêchaient », selon la formule de ces auteurs, un « récit de l’éducabilité ». Celui-ci visait à combattre les mythes dominants sur l’hérédité, propagés avant la Seconde Guerre mondiale par médecins et scientifiques, qui prônaient une « hiérarchisation de la population en fonction de capacités intellectuelles innées.» (p.12). Cependant, aussi louable soit-elle, cette tentative par Kirk de faire accepter son « récit de l’éducabilité », a fait du retard intellectuel un « laissé-pour-compte doublement stigmatisé » (p. 7), en voulant créer une distinction entre difficultés d’apprentissage et retard intellectuel. Si la théorie de Kirk a apporté de l’eau au moulin des activistes du droit à l’éducation pour les enfants aux besoins spécifiques, le prix à payer fut le maintien de ceux qualifiés de déficients intellectuels et inaptes à toute éducation dans un système institutionnel semblable à une toile d’araignée, destiné essentiellement à les tenir à l’écart.

En ce qui me concerne j’ai été victime de cette supercherie colonialiste en acceptant de participer à la course poursuite audiste/capacitiste afin de prouver que j’étais quelqu’un d’intelligent (selon les constructions normatives de l’intelligence, des compétences et de l’identité). J’ai aussi intégré l’idée que je devais duper les gens pour me faire une place dans la société, que je devais faire croire à tout le monde que j’étais brillant, compétent, et que je pouvais « passer » pour un entendant. Aujourd’hui encore, ces idées me travaillent même si je les reconnais pour ce qu’elles sont. Parfois, après une journée vraiment mauvaise, le sentiment d’échec prend le dessus. Ces jours-là, je me referme sur moi-même et cache mes sentiments et mes idées à la vue des autres.

L’article « Cartes-éclair : Alternance entre identités visibles et invisibles » de Dymaneke Mitchell (2006) aborde la multiplicité des constructions identitaires et leurs différentes manifestations en fonction du contexte :

Je vis mes identités d’Afro-américaine, de femme et de sourde, comme des cartes-éclair que l’on retourne. Lorsque l’une de ces identités est visible, elle rend les autres invisibles. C’est ce passage de l’une à l’autre qui détermine ma réalité. Je vis dans les interstices entre invisibilité et visibilité, entre mon identité de femme, de sourde et de noire (p.137).

Au regard de ma propre vie, cette métaphore des cartes-éclair illustrerait l’oscillation entre mon moi toujours déjà colonisé et mon moi subalterne émancipé. Mitchell (2006) explique que seul son vécu personnel est visible, et que ce qui reste invisible est la manière dont ce vécu est influencé et façonné par des constructions théoriques. En ce qui me concerne, la construction théorique qui a façonné ma vision du monde lorsque j’étais étudiant s’est traduite par la nécessité de « passer » pour quelqu’un de physiquement valide et d’intelligent ; c’était là mon autre alter ego. Je reconnais que je suis issu d’un milieu privilégié, même si pour ma mère nos origines sont ouvrières. J’ai grandi dans la conscience de ce qui m’était dû, ce qui m’a souvent servi pour résister aux tentatives d’oppression des systèmes discursifs environnants.

J’avais cru qu’être recruté par Bates me conférerait un certain crédit, le droit de revendiquer ma place dans ce monde comme quelqu’un, non pas de médiocre ou d’inférieur, mais de brillant. Je pensais pouvoir faire la preuve de mes capacités et que ça pourrait « passer ». Si blessante soit-elle, la réflexion de M. Zornik illustre bien le fonctionnement du colonialisme phonocentrique qui m’a amené à vouloir repousser les limites de ce qui était acceptable pour un « petit sourd ». J’étais sur la bonne voie, en passe d’être accepté dans ce monde centré sur les entendants, du moins le croyais-je. Je m’appropriais ce cadre colonial et me soumettais « volontairement » aux règles imposées par l’audisme/capacitisme, et par les constructions normatives de l’ouïe toute puissante, de l’aptitude et de la prouesse intellectuelle. Lorsque je n’y arrive pas, ou suis dépassé, j’ai recours à la tactique apprise depuis la maternelle : le camouflage. Mais, à l’âge adulte, j’ai gagné en sophistication : désormais, je me cache. À Bates, cette tactique a failli me coûter la vie.

Le tiraillement subi par mon alter-ego intermittent renvoie à un double paradoxe : en me frayant un chemin dans ce monde, au moment même où mon identité de Sourd fait surface, mon ego est simultanément happé ou effacé par mon moi sourd colonisé. Ce paradoxe rappelle l’impasse de l’Enfer de Dante, où, pour leurs péchés, deux amants (mes deux identités sourde/Sourde), tournoient sans répit pour l’éternité. Mon péché originel, ma surdité (et mon éducation dans un monde d’entendants) m’a condamné à cet enfer phonocentrique, dont ne peut s’évader le Sourd subalterne qu’en adoptant des tactiques de lutte contre-hégémonique. Or, dans mon cas, cette évasion n’est jamais que ponctuelle, éphémère même ; vivant dans un monde dominé par les entendants, je suis pris dans un combat de tous les instants pour faire face aux pouvoirs phonocentriques qui voudraient me normaliser et me coloniser par leurs mots et leurs gestes. Pour grandir et vivre dans ce monde, le prix à payer est élevé.

En tant que s/Sourd subalterne, je dois faire face au quotidien à ce monde phonocentrique colonialiste et à ses forces puissantes, soit pour y résister ou les transformer, soit pour les accepter, mais en toute connaissance de cause. Tout a commencé à l’école maternelle, lorsque le langage (celui de mes mains) s’est heurté au pouvoir (celui de l’audisme). Je subis les séquelles de ce linguicide, cet ethnocide, puisque aujourd’hui je ne peux embrasser le monde des signes avec suffisamment de maîtrise pour participer pleinement au dialogue subalterne mené en ASL par les Sourds ni pour échanger avec d’autres Sourds dans notre langue naturelle.

Je repense à la tristesse ressentie à ne pas pouvoir communiquer avec Laurel lors de notre première rencontre. Je me souviens du sentiment de honte qui m’avait envahi. Au cours d’un échange par email à propos de cette journée, Laurel met le doigt précisément sur ces émotions : « Je me rappelle avoir trouvé TRÈS intéressant de constater que nous étions tous les deux sourds, mais que tu ne signais pas du tout. Il a fallu que Catherine, ma supérieure [entendante], fasse l’interprète !!! »

Après quelques échanges à ce sujet, Laurel me demande de lui rappeler mes souvenirs, racontés lors d’un précédent échange, de m’être fait taper sur les mains à l’école maternelle. Elle m’a répondu immédiatement en écrivant spontanément :

J’ai fréquenté Clarke School, école pour Sourds, pendant trois ans - ça te dit quelque chose? C’est une école exclusivement oraliste : pas question d’agiter les mains ou de faire des gestes (ils appellent ça signer mais en fait aucun de nous ne connaissait l’ASL, ni comment signer vraiment)… on ne devait utiliser que la voix, sans exception… Mon premier jour d’école à Clarke, je me suis perdue et n’arrivais pas à retrouver mon dortoir. J’ai vu une fille sourde, je savais qu’elle était à Clarke… Je lui ai demandé (en parlant, pas de signe, pas de geste) où était le dortoir de Bell Hall, mais elle n’a rien compris. J’ai répété ma question plusieurs fois, mais pas moyen de lui faire comprendre. Du coup, je lui ai fait comprendre par des gestes (à l’époque j’avais 13 ans, je ne parlais pas UN MOT de langue des signes) : « où – dormir ? ». Elle a tout de suite compris et m’a emmenée au dortoir… Un membre du personnel m’a vue faire et m’a tirée par le bras pour me faire rentrer à l’école, elle m’a mise au coin en m’ordonnant de ne pas me retourner pendant une heure… lorsque je lui ai demandé pourquoi, elle m’a dit que j’avais utilisé mes mains pour parler à la fille… J’ai voulu lui expliquer que j’avais fait ça parce que j’étais perdue, mais elle a refusé de m’écouter et elle est partie… je n’arrêtais pas de pleurer, je ne comprenais pas sur le moment ce que j’avais fait de mal… pourquoi j’étais punie… Dans ma tête, je me disais, peut-être que c’est parce que je m’étais perdue ?? Ou peut-être qu’ils peuvent me faire ce qu’ils veulent maintenant que Maman est partie ?? J’ai pleuré, pleuré, je voulais tellement rentrer chez moi.

En lisant son email, je me remémore notre première rencontre. Je me souviens comment j’avais idéalisé Laurel, les affinités ressenties dès le départ pour celle que je prenais pour une militante radicale de la culture Sourde. J’étais persuadé qu’elle partagerait mon point de vue sur la manière dont la technologie, en favorisant un discours de normalisation des corps sourds déficients, les malmène et les prive de leurs droits. En me montrant ses implants cochléaires, Laurel a cassé l’image fantasmée que je me faisais non seulement d’elle mais aussi de la culture Sourde : qu’on est forcément soit sourd oraliste, soit culturellement Sourd. Laurel m’a fait comprendre ce jour-là que la ligne de démarcation entre ces deux camps était beaucoup plus floue que je ne l’avais imaginée.

Rétrospectivement, ma rencontre avec Laurel me paraît représentative des nombreuses épiphanies qui jalonnent ce livre et mon parcours de vie. Laurel est la dernière enseignante de son école à signer exclusivement, elle s’identifie très étroitement à la culture Sourde. Pourtant, elle a un implant cochléaire. À l’époque, je me la représentais comme super-héros subalterne Sourd partiellement assujettie à l’audisme. Ou bien, pour reprendre la terminologie des B.D., j’avais imaginé qu’un symbiote issu du colonialisme phonocentrique (l’extraterrestre revêtant le costume noir) s’était emparé du super-héros Sourd subalterne. J’étais moi-même comme envoûté par l’hégémonie phonocentrique ; mon ego s’efforçant valeureusement de se libérer de ce costume. Laurel et moi, nous sommes comme Spiderman, qui a réussi à se défaire du symbiote noir grâce à sa force morale.

Pour bien saisir le fonctionnement de l’hégémonie phonocentrique, il faut révéler les rouages des régimes coloniaux qui perpétuent le cycle d’oppression et d’assujettissement audistes. Transformer une personne sourde en sujet audiste est un processus auquel participe le sujet lui-même, en (re)produisant ce colonialisme phonocentrique hégémonique. Les concepts d’hégémonie et de contre-hégémonie développés par Antonio Gramsci (2005) fournissent un cadre à la compréhension du sort réservé à tout individu subalterne. Celui-ci doit être vraiment bien informé (et sans doute rééduqué) pour se soustraire à ces systèmes discursifs. Partant de la conception gramscienne de l’hégémonie, Julie Kaomea (2003) affirme que « la force et la coercition seules ne permettent pas aux classes dirigeantes d’asseoir leur domination, elles doivent aussi créer des sujets qui s’y soumettent ‘volontairement’. » (p. 23). A mon sens le super-héros subalterne Sourd est celui qui, depuis sa position subordonnée, travaille aussi en marge de l’idéologie colonisatrice pour bousculer les a priori de ces structures qui oppriment les membres de la communauté s/Sourde.

Paulo Freire (1985) le constate : « Aucun système d’oppression ne permettrait à ses opprimés de poser la question : pourquoi ? » (p. 67). Si j’ai toujours ressenti le besoin de me cacher et de me faire « passer » pour entendant, c’est que la discrimination sociale me renvoyait une perception de la surdité ou du handicap comme d’une déficience, établissant un rapport direct entre intellect et in/validité. Ces systèmes discursifs contraignent l’individu sourd/handicapé à accepter l’idée que son corps, sa personne, présentent quelque chose de fondamentalement différent, voire même d’anormal. Freire (1985) poursuit son raisonnement « Dans la pratique, ce principe sert les intérêts des oppresseurs, dont la tranquillité est assurée dès lors que la population reste bien à sa place dans ce monde créé par eux et jamais remis en question » (Freire, p.57). Ici encore, la supercherie colonialiste occulte toute possibilité de considérer les préjugés sociaux sur la surdité ou le handicap autrement que comme non problématiques.

C’est lors de mon passage à Bates que je me suis forgé progressivement un mode de pensée plus critique et plus réfléchi, à propos de moi-même et du monde qui m’entourait. C’est là que j’ai commencé à mettre en regard mon propre passé et mon alter-ego, encore embryonnaire. Jeune homme aux origines ouvrières, élevé dès l’âge de sept ans par ma mère et ma grand-mère, je me trouvais confronté à un monde radicalement différent de celui que j’avais connu jusqu’alors. Un monde dans lequel j’apprenais à aiguiser mon esprit critique, tout en fréquentant des camarades de classe issus de milieux privilégiés dont jusqu’alors j’avais ignoré l’existence. Le prisme au travers duquel j’ ai abordé pour la première fois les problématiques de la justice sociale était celui des classes privilégiées d’étudiants que je côtoyais en cours et au dortoir. Les premières années, je me cachais à mes professeurs, je dissimulais les lettres évoquant mon statut d’étudiant à l’essai et cherchais du réconfort auprès des quelques amis que je m’étais faits. Je faisais la fête pour oublier que j’étais en train de sombrer. Comme je n’avais plus d’appareil auditif, ni suffisamment d’argent pour en racheter un, je me suis débattu tout seul dans ce monde d’entendants avec un sentiment d’échec que j’ai gardé pour moi jusqu’à ce jour de printemps fatidique où j’ai craqué.

Voilà les tiraillements qui font ma vie.

Revenons au moment où Joe Tobin établit un parallèle entre mon histoire, ma lutte contre l’audisme/ capacitisme, et celle de Daredevil, super-héros handicapé de la B.D. et du film du même nom. À l’image du héros archétypal, mon identité et mon histoire, en partie affectées par ma surdité, se construisent dans la quête que je mène pour découvrir ce que sont mes super-pouvoirs et mon véritable potentiel. Selon Petra Kuppers (2006) :

Daredevil est un super-héros sombre, dans la même veine que Batman. Handicapé depuis son enfance à la suite d’un accident provoqué par de l’acide renversé, il est aveugle. Mais comme de nombreux super-héros handicapés, c’est un supercrip – un infirme aux pouvoirs exceptionnels - capable de « voir » grâce à des ondes sonores qui balayent son environnement. Ce système sensoriel incroyablement exacerbé lui permet d’évoluer librement de toit en toit au-dessus des rues de New York (son Gotham personnel), de porter secours aux habitants et de punir les coupables, avec autant d’acharnement que Batman.

Moi aussi, je me vois comme une sorte de Daredevil ou de Batman : un super-héros sombre. Je suis devenu sourd parce qu’un urgentiste a minimisé les inquiétudes de ma mère au sujet de son nouveau-né, s’empressant de lui poser un diagnostic d’hystérique au détriment de ma santé à moi. Mais c’est ici que mon usage du terme diffère de celui de Kupper: je ne me considère pas comme supercrip. La définition de Linda Ware (2002) est la suivante : « le terme est volontairement provocateur, visant à contrebalancer la vision cinématographique et médiatique omniprésente selon laquelle il faut ‘dépasser’ le handicap » (p. 164). Ware (2002) analyse le fonctionnement discursif du terme :

Ces récits du supercrip, pour l’auteur et poète Eli Clare (1999), renforcent la supériorité du corps non-handicapé, et reposent sur l’idée que « handicap et réussite sont antinomiques et toute personne handicapée qui dépasse cette contradiction devient alors un héros. » (8). Clare mêle sans hésitation le personnel et le politique dans son contre-récit, pour affirmer que « le discours dominant de la société sur le handicap devrait mettre en cause le capacitisme. Il faut arrêter de raconter des conneries du style supercrip, source d’inspiration, toutes ces histoires ‘incroyables-mais-vraies’ sur les handicapés. » (p. 144)

Les « conneries sur le supercrip » fournissent le discours hégémonique qui alimente le besoin chez les handicapés de ne s’intéresser qu’à leur « différence » ; c’est un récit qui met en exergue le « dépassement », laissant entendre qu’il faut surmonter le fait d’être sourd. Dans ses recherches sur les constructions du handicap et les problématiques de l’autonomie en Afrique du Sud, Kathleen Mc Dougall (2007) parle d’une dichotomie entre les phénomènes de « ag shame » (expression idiomatique sud africaine désignant quelqu’un de totalement insignifiant) et de « super-héros ». Elle écrit :

Il s’agit là d’un moyen possible de retrouver de l’autonomie. Si subir « ag shame » signifie être défini par son handicap, être indissociable de lui, prisonnier d’un récit de la victime innocente, le corollaire est qu’on peut choisir de devenir l’auteur de ce récit-là ou non, ou bien de le raconter autrement… (p. 390)

Il est temps d’inverser le prisme afin de scruter l’environnement culturel audiste/capacitiste qui rend le fait d’être différent si insupportable. Je suis conscient du risque que mon histoire soit reçue comme la confirmation des « conneries sur le supercrip », largement relayées par les médias et les discours audistes/capacitistes. Je ne veux pas que mon histoire devienne celle de quelqu’un qui a « surmonté » son « handicap ». Au contraire, je veux qu’elle éclaire et qu’elle remette en cause notre vision de l’(in)validité, de la surdité et de la scolarisation. Comme je l’ai déjà dit, me présenter comme super-héros relève d’une stratégie dans la tradition des contre-discours et contre-récits utilisés par des communautés marginalisées (notamment, Ladd, 2003, 2005 ; Mutua et Swadener, 2004 ; Ladson-Billings et Tate, 2006 ; Delgado et Stefanic, 2001 ; Solarzano et Yasso, 2002) pour contrer le pouvoir d’assujettissement et d’oppression du discours audiste/capacitiste.

Notre société veut faire disparaître le handicap, se servant du discours sur le handicap véhiculé par le supercrip pour occulter d’autres discours subalternes plus radicaux, plus novateurs, qui remettent en question le système de croyance audiste/capacitiste selon lequel les personnes sourdes/handicapées doivent se conformer aux constructions normatives de la validité.

Le corps défaillant et indiscipliné doit être normalisé, ne serait-ce que de façon illusoire à l’aide de prothèses (appareils auditifs dans mon cas, implants cochléaires pour les jeunes sourds d’aujourd’hui), comme le rappellent Mitchell et Snider (2000) : « Une prothèse sert, très littéralement, à créer l’illusion. Un corps jugé incomplet, non fonctionnel ou dysfonctionnel doit être corrigé, et la prothèse joue ce rôle... Juger un mécanisme défectueux est un acte toujours déjà éminemment social » (p. 6). Plutôt que de mettre en exergue le « dépassement » par l’usage d’appareils auditifs, ce qui ne fait que renforcer l'idée que je dois normaliser mes oreilles toujours déjà défaillantes, je souhaite proposer une contre-lecture, éclairée par mon propre parcours, de la conclusion de Kupper (2006), citée plus haut, pour qui Daredevil possède un système sensoriel exacerbé qui lui permet de « porter secours aux habitants et de punir les coupables avec autant d’acharnement que Batman » (p.91). J’envisage mon histoire et mes super-pouvoirs de manière assez similaire.

Or, en ce qui me concerne, il s’agit non pas de sens exacerbés mais d’une sensibilité accrue aux contraintes imposées par leur scolarité aux jeunes enfants sourds qui naviguent sur les eaux périlleuses du colonialisme phonocentrique. J’éprouve de la colère envers les systèmes discursifs qui m’ont opprimé et qui continuent d'opprimer les jeunes sourds. Un autre super-pouvoir que j’ai cultivé en évoluant dans ce monde dominé par les entendants est celui du conteur. Je veux « punir les coupables » à coups de récits super-puissants qui incitent les gens à agir et à réfuter les discours phonocentriques et colonialistes. D’ordinaire, le supercrip fait preuve de capacités physiques et mentales extraordinaires, employées pour dépasser la caractéristique perçue comme défaillante. Dans ma version révisée du mythe du Supercrip, le personnage ne se bat pas seulement sur le plan physiologique mais lutte aussi pour la justice sociale. Dans cette version, les super-méchants ne sont pas les oreilles déficientes mais les structures sociales destructrices qui œuvrent systématiquement pour faire du mal aux enfants dont le corps ou l’esprit ne se conforment pas aux prescriptions culturelles intolérantes sur le handicap. Ce sont ces structures super-criminelles qui doivent être renversées.

J’ai mis beaucoup de temps pour en arriver là où j’en suis aujourd’hui. Le point culminant de mes études et voyages serait ma rencontre décisive avec le Professeur I. King Jordan, premier président Sourd de Gallaudet et figure emblématique de la culture Sourde. C’est à partir de là que j’ai entrepris le long périple pour devenir chercheur et conteur Sourd subalterne. Ce que j’avais appris à Bates devait m’entraîner dans une aventure de six ans qui a abouti à mon inscription en doctorat à l’Université d’État de l’Arizona et à ma rencontre avec mes deux mentors, Joe Tobin et Beth Blue Swadener, qui allaient m’apprendre à employer des tactiques de décolonisation à l’égard de mon propre récit de vie.

Chapitre 21
L’Agence tous risques & Comment j’ai sauvé Emma des griffes des CE1

Tout d’abord, c’est la confusion totale.

Une lumière aveuglante illumine les grandes baies vitrées de notre salle de classe de CM2. Deux braillements de mégaphone retentissent, assez puissants pour faire trembler le sol sous nos pieds. J’ai l’impression que mon appareil auditif va exploser. À travers la vitre, j’aperçois une camionnette qui fait des dérapages incontrôlés dans la cour de récréation.

Notre professeur, M. Bradley, hurle :

– Attention ! Ne restez pas là, éloignez-vous !

Depuis ma place, je vois la camionnette noire, arborant un logo GMC rouge et des pare-buffles à l’avant, foncer sur moi comme un bolide. Elle roule plein phares mais je ne détourne pas les yeux – je suis scotché par l’action. L’engin traverse les fenêtres, projetant éclats de brique et de verre partout dans la pièce. Il continue à déraper, faisant un tour complet sur lui-même avant de piler juste devant ma table.

J’analyse rapidement la scène. La camionnette GMC noire avec ses roues noir et rouge aux jantes alu, l’épaisse bande rouge en diagonale, l’aileron sur le toit... Ca y est, j’ai compris : c’est l’Agence tous risques !

Comme sur commande, la musique du générique de la série retentit au moment où la portière coulissante de la camionnette s’ouvre sur Futé, Looping, Hannibal et Barracuda. Et soudain, ils sont là, juste devant moi dans ma salle de classe, dans un nuage de poussière au milieu des débris et des tables renversées. Ca sent les gaz d’échappement. Alignés devant la camionnette, les membres de l'Agence tous risques regardent les élèves autour d’eux se mettre à l’abri comme ils peuvent. Ils sont tous en état de choc. M. Bradley aussi. On n'en croit pas nos yeux.

FUTÉ : Je cherche Joey Valente.

JOEY : Je suis là, Futé. C’est géant !

FUTÉ : Joey, ils sont à nos trousses. Ils ont retrouvé notre trace et maintenant ils viennent te chercher, toi aussi. Il faut nous suivre tout de suite.

JOEY : Mais, qui vient nous chercher ?

M. BRADLEY : Et qui êtes-vous ? Comment osez-vous débarquer dans notre classe avec votre camionnette et interrompre notre cours de Sciences sociales ?!

BARRACUDA : Ecarte-toi guignol !

M. BRADLEY : Ca y est, je vous reconnais ! Vous êtes ce catcheur, Monsieur Z, pas vrai ? C’est ça, non ?

BARRACUDA : Mais c’est qui ce mec ? Je vais te faire la peau, pigeon ! T’es prêt, Hannibal ?

HANNIBAL : On se calme, les gars. Comment vous appelez-vous, Monsieur ?

JOEY : C’est M. Bradley, mon prof. Faut que je parte maintenant, M. Bradley. L’Agence tous risques est venue me chercher, OK ?

M. BRADLEY : Il n’en est pas question, Joey. Tu restes là. Je vais appeler le secrétariat, c’est le principal, M. Weik, qui va régler ça. Et ça va mal se passer pour vous, je vous le promets. Ne bougez surtout pas d’ici, l'Assurance tous risques.

LOOPING : Agence tous risques ! On est l’Agence tous risques ! Aah... laisse tomber. Allez, Joey, grimpe dans la camionnette ! On se grouille !

M. BRADLEY : Joey, reste où tu es. Ne bouge pas. J’appelle le secrétariat sur le champ.

HANNIBAL : Décide-toi, fiston. Qu’est-ce que tu fais ? Tu viens ou tu restes ?

JOEY : Je sais pas. Je veux pas avoir d’ennuis avec M. Weik. C’est le principal.

FUTÉ : Joey, tu nous as bien écrit une lettre, non ?

JOEY : Oui, mais je pensais pas que vous alliez venir me chercher comme ça. C’est que…

M. BRADLEY : Joey, qu’est-ce qui se passe au juste ? C’est toi qui es à l’origine de tout ça ?

FUTÉ : Allez, Joey. Tu nous as bien écrit qu’il fallait qu'on t'aide à t’échapper. Que M. Bradley était rasoir et que l’école te barbait. Et que tu voulais qu’on vienne te sortir de là.

M. BRADLEY : Tu me trouves ennuyeux ? Comment oser…

JOEY : Non, c’est pas ça, M. Bradley, vous êtes un chic type et tout. Je voulais pas vous faire de la peine. C’est juste que je reste assis là toute la journée à rien faire. J’entends jamais rien. Je reste là à faire semblant d'entendre ce qui se passe. Mais en fait j’entends jamais rien.

M. BRADLEY : Comment ça à rien faire? Tu es en cours.

BARRACUDA : Allez, les mecs, ça va pas la tête ? Écoutez pas ce blaireau ! Faut qu’on se tire d’ici, la police arrive.

JOEY : Je veux plus rester en cours, M. Bradley. Je veux être un héros tout terrain comme dans l'Agence tous risques, je veux aider les gens et me balader partout en camionnette. C’est ça la vraie vie, M. Bradley.

HANNIBAL : C’est bon, on s’arrache. Tu viens ou quoi ? Allez, monte, plus vite que ça.

JOEY : Allez, tchao M. Bradley ! A plus!

M. BRADLEY : Joey, Joey... arrête de rêvasser... tu ne vas nulle part...

– Hein ?

– Tu étais encore en train de rêvasser, Joey, dit M. Bradley. Tu ne vas nulle part, il faut que tu te remettes à tes exercices de Sciences sociales.

– Oui, M. Bradley, je réponds en me frottant les yeux.

J’avais vraiment cru que l'Agence tous risques était venue me sortir de là. Pfff, c'est trop nul, je suis toujours à l'école. Je regarde l'horloge. Il n’est que 9h17, là ? Zut, ça dure des siècles l'école. Je m'ennuie trop. Je déteste l'école. L'école, c'est nul.

Sean est assis en face de moi. Il me regarde, lève les yeux au ciel pour me signifier que je déraille et me souffle :

– T'as vraiment plané au taquet là, mec. J’ai essayé d’te dire d’arrêter de gamberger, mais rien à faire. Si tu finis pas ta fiche d'exos, tu vas te faire sucrer l’Equipe sécurité tout à l’heure.

– Oh non, je gémis.

Le téléphone sonne. Mon appareil auditif grésille, puis capte la sonnerie : dring-dring-dring, et l'écho me vrille les tympans. Faut souffrir pour ouïr. Quand ce téléphone sonne, ça fait mal mais c'est aussi un appel à la liberté. Il sonne si rarement, mais quand ça arrive, c'est le secrétariat qui convoque un élève, ou bien un appel du prof des optionnels pour qu’on aille tous en sport, musique, arts plastiques ou à la bibliothèque, à cause d’un changement d’emploi du temps. Je lève la tête ; je prie pour que le secrétariat appelle pour dire que ma mère est venue me chercher plus tôt, ou sinon pour que j'aille chez Mme Kapell en cours d'élocution ou au centre de documentation avec Mme Cadillac – peu importe pourvu que j’échappe à l’ennui mortel de la classe.

M. Bradley se dépêche d’aller répondre au téléphone.

– Allô ?!

Tout le monde tend l'oreille.

M. Bradley dit :

– Oui, oui, mmh-mmh. D’accord. Oui. Mmh-mmh. O.K. Merci Doris, dites à Mme Cadillac qu'on va s’en occuper au plus vite.

Il raccroche et parcourt la classe du regard. On retient tous notre respiration, on attend et on espère.

Le regard de M. Bradley se pose sur moi.

Ouais ! Je brandis le poing en signe de victoire.

– Allez Joey, c’est pour toi. Madame Cadillac me dit que tu aurais dû être au centre de documentation à 9h aujourd'hui et que tu es en retard. Nous en avons déjà parlé ensemble. Les lundis, mercredis et vendredis tu y vas deux fois, à 9h puis à 14h. Les mardis et jeudis, deux fois aussi, mais à 8h45 et 13h45, c’est bon ? Tu te rappelleras ? N'oublie pas – ensuite tu as ta séance quotidienne d'orthophonie avec Mme Kapell après la pause à 11h30, d’accord ? Tu es assez grand maintenant pour te rappeler tout ça, n’est-ce pas. ? Dépêche-toi maintenant d’aller voir Mme Cadillac. Emmène tes exercices de Sciences sociales et dis-lui qu’il y aura un quiz d'orthographe vendredi et que vous devez rendre une fiche de lecture la semaine prochaine. Compris ?

– Oui, d’accord. M. Bradley, je réponds. Mais il reste planté devant la porte, m’empêchant de sortir :

– Oh, une dernière chose. Tu ne m'as pas dit quel livre tu as emprunté à la bibliothèque pour la fiche de lecture. C'est lequel déjà ?

– L’Encyclopedia Brown, lui dis-je.

M. Bradley demande :

– Mais quel volume ?

– Tous – toute la collection.

– Ça en fait combien ? demande-t-il.

– Seize.

Il plisse les yeux :

– Tu vas faire une fiche de lecture pour chacun des seize volumes ? Ou tu vas les lire tous et écrire une fiche de lecture sur un seul volume ?

– Je les lis tous et j'écris une fiche de lecture sur chacun. Je veux lire les seize volumes de la collection. Ils sont tous à la bibliothèque. Il ne m'en reste plus que cinq à étudier.

M. Bradley se contente de hocher la tête. Comme s'il ne comprenait pas. Il ne répond rien, mais sourit comme s'il savait quelque chose que j’ignore. Il a une façon débile de sourire avec les yeux, on les voit cligner derrière les épais verres de ses lunettes. Quand il le fait, c’est qu'il veut vous taquiner. Un vrai taquin, M. Bradley. Et il ne se moque pas seulement des enfants, il se moque aussi des autres profs, des secrétaires, des concierges et de M. Weik, lui-même.

Je le regarde, un œil sur la porte :

– Je peux y aller maintenant ? Je vais être en retard.

– Oui, oui, vas-y. Allez, dépêche-toi, tu es déjà en retard, dit M. Bradley.

Il s'écarte pour me laisser passer. Arrivé en bas des escaliers, je me rends compte que j'ai oublié ma fiche d'exercices, mon cahier d'orthographe et les cinq derniers volumes de l'Encyclopedia Brown qu'il me reste à lire pour faire les fiches. Il faut que je remonte récupérer tout ça.

Mais avant d’arriver en haut de l’escalier, j’aperçois Emma. Emma est trisomique 21 ; tout le monde dit qu'elle est triso pour abréger. Je ne savais pas ce que ça voulait dire quand on s'est rencontrés et qu'on est devenus très bons amis au cours d'élocution de Mme Kapell, à la maternelle et en CP. On a redoublé la maternelle ensemble et on s'est toujours mis en binôme pour les jeux de sociétés au centre de documentation, chez Mme Cadillac. J'adore Emma parce qu'elle est toujours super contente de me voir. Sauf que maintenant on ne se voit plus trop. Emma est dans une autre classe avec moins d’élèves désormais.

Lorsque je la vois dans le couloir, j’ai peur qu'elle ne soit encore en train de vadrouiller. Elle s'attire sans arrêt des ennuis avec ça. Emma est connue pour s’arrêter dans chaque salle de classe pour dire « Bonjour » à tout le monde et leur faire un câlin. Elle me repère tout de suite et descend les escaliers à ma rencontre.

Elle est toute excitée :

– Salut, Joey !

– Salut Emma.

– Comment tu vas, Joey ?

Elle se penche en avant pour me prendre dans ses bras au beau milieu des escaliers. Je fais presque une tête de plus qu'elle, alors elle remonte d'une marche et appuie sa tête sur mon épaule, me serrant fort dans ses bras comme si j'étais un grand arbre. Elle demande :

– Tu m'as entendue Joey ? T'as vu mes lèvres bouger Joey ? Regarde ma bouche, O.K. ? J'ai dit : Comment tu vas, Joey ?

– J'vais bien, Emma. T'es censée être où, Emma ?

– Je vais aux toilettes, Joey. Ca l’agace que je la questionne et elle me lance un regard comme pour dire « allez, fiche-moi la paix ».

– Emma, tu viens de passer juste devant, les toilettes sont en haut de l'escalier.

– Je sais... mais je t'ai vu et j'voulais te dire bonjour.

– T'as pas de billet de sortie avec toi. C'est qui ton prof ?

– Euh..., dit Emma, qui fait mine de ne pas entendre ma question, mais détourne le regard.

– Allez Emma, laisse-moi te raccompagner dans ta classe avant que tu t'attires des ennuis.

– D’accord, dit-elle. Viens Joey, faut que j’aille aux toilettes d'abord, O.K. ?

– Bon, je t'accompagne alors.

On remonte les escaliers jusqu'aux toilettes. J'attends devant la porte des filles qu'Emma ait fini pour la raccompagner après. Elle ne se presse pas du tout et je hurle:

– Emma, allez, dépêche-toi !

Elle sort des toilettes et je lui dis :

– Allez viens, je vais être super en retard pour le cours de Mme Cadillac. Tu es censée être avec qui en ce moment ?

–Avec M. Dornhoffer.

– Bon, O.K., on y va.

– Attends ! s’écrie Emma.

– Qu’est-ce qu’il y a?

– Faut qu'on dise « Bonjour » à Madame Kapell d'abord.

– Mais non Emma, faut que tu retournes en classe. Tu sais bien que Mme Kapell sera furieuse si elle te voit encore traîner dans les couloirs.

–T'es pas marrant, Joey.

– Très bien, comme tu veux. Moi, je vais au cours de Madame Cadillac avant de m'attirer encore plus de problèmes. Salut.

Je reprends mon chemin, mais en descendant les escaliers je m'aperçois qu'Emma me suit. La salle de Mme Cadillac est à l'autre bout de l'école, du côté du secteur spécialisé qui accueille les enfants beaucoup plus âgés et les adultes en chaise roulante qui se bavent dessus. Allez savoir pourquoi, mais l'éclairage ne fonctionne jamais dans ce couloir, de sorte qu’il y fait toujours noir. Tout le monde a peur de passer par là parce que ça sent les couches sales et que les gamins du secteur spécialisé s’y trouvent. Personne n’a envie d’être surpris dans ce coin.

Emma continue de me suivre, en restant juste derrière moi. Elle fait comme si elle voulait me surprendre en douce. Chaque fois que je me retourne, elle se fige, se croyant invisible. Au bout d'un moment, je me retourne et lui dis :

– Emma, je vois bien que tu me suis. Allez, va en cours maintenant !

Elle rigole un peu, mais ne fait pas demi-tour. Et elle continue de me suivre.

– Emma, je reprends, il faut vraiment que tu retournes en classe.

Emma dit « Salut ! » et s'élance vers l’escalier du fond que personne n'utilise.

Je me tiens devant la porte de Mme Cadillac, ne sachant pas si je dois y entrer ou me lancer à la poursuite d’Emma.

Je décide d'entrer.

En me voyant, Mme Cadillac me lance :

– Eh bien, Joey, j’ai cru que tu ne viendrais jamais. Tout va bien ? J'étais sur le point de demander au secrétariat d'appeler M.Bradley.

– Oui, Madame Cadillac, tout va bien.

– Pourquoi tu as mis tant de temps ?

– Fallait que j'aille aux toilettes, ça pressait.

– Ah, bon.

Mme Cadillac me rejoint. Je vais mettre mes affaires dans mon casier. C'est alors que je me rappelle que j'ai finalement oublié d'aller chercher ma fiche d'exercices, mon cahier d'orthographe et les volumes de l'Encyclopedia Brown.

– Euh..., dis-je.

– Qu’est-ce qu’il y a?

– J'ai oublié mon cahier d'exercices et mes autres affaires dans la classe de M.Bradley.

– Bon, d'accord, Joey, va donc les chercher. Dépêche-toi. Plus de pauses-pipi. Allez, vite.

– Oui Madame Cadillac, je reviens de suite.

Je ressors de la salle et me dirige vers l’escalier qu'a pris Emma – celui que personne n'utilise jamais – l’Escalier des Attardés. Tout le monde sait qu'il faut l’éviter si on veut pas que les autres se moquent, mais je l’emprunte quand même. Je me dis que si je vois Emma traîner dans le coin, je pourrai la prendre au passage et la ramener dans sa classe.

Du haut de la cage d'escalier, je vois Emma entourée de trois filles. Je ne les connais pas de nom mais je sais qu'elles sont dans la classe de CE1 de Mme Connelly.

Emma est toute excitée de me voir. Elle me dit :

– Joey, je vais te présenter mes nouvelles copines.

Je suis fâché contre Emma. Pourquoi elle n'est pas encore revenue en classe ?

Les trois filles semblent porter exactement la même tenue : salopette rose et Converse roses. Elles se disent des trucs à l’oreille et rient bêtement.

Je m'approche d'Emma et lui demande :

– Qu'est-ce que tu fais?

Emma ne répond pas, distraite par les chuchotements des filles. Alors je me tourne vers elles. Elles nous regardent, Emma et moi, et se remettent à ricaner et à chuchoter.

Je regarde Emma, qui me regarde à son tour. Ni elle ni moi ne comprenons pourquoi elles rigolent.

Je leur demande :

– P’quoi vous rigolez ?

L'une des filles, qui a une queue de cheval, se retourne et répond :

– Oh, pour rien.

J'insiste :

– Mais enfin, pourquoi vous rigolez ?

Une autre fille, aux cheveux blonds, prend un ton mielleux pour répondre :

– Non, vraiment, pour rien.

Les trois filles se remettent à parler entre elles.

Elles murmurent et ricanent de nouveau.

Cette fois, j'entends quelque chose, juste quelques bribes de phrase : l’Escalier des Attardés.

Je me dis qu’elles doivent parler du fait qu'on a pris l’Escalier des Attardés.

Je leur pose la question :

– Eh, vous parlez de l’Escalier des Attardés ?

Les trois filles se remettent à glousser. Cette fois, j'entends tout :

– Il doit être attardé, comme Emma.

Les trois filles éclatent de rire. Je leur crie dessus :

– Hé ! C'est qui que vous traitez d’attardé ?

Elles ne m’écoutent pas. Je regarde Emma, qui hausse simplement les épaules et dit :

– Ce sont mes nouvelles copines, Joey.

Je m'énerve contre Emma :

– Mais non Emma, elles sont pas tes copines.

La fille aux couettes fait semblant de parler à voix basse, mais crie très fort:

– Je parie que le p'tit sourd et Emma sont amoureux.

Je rétorque :

– C'est pas vrai !

La fille aux cheveux blonds se met à chanter, et les deux autres font de même :

Chapeau de paille,

Les amoureux,

Débile n'est pas belle

Personne ne la veut.

Sans plus attendre

P'tit sourd la demande

sans plus tarder

ils vont se marier.

Au mois de décembre

une vilaine p'tite chambre,

au mois de janvier

Un vilain p'tit bébé.

Emma crie de joie et tape dans ses mains:

– J'adore chanter ! J'adore chanter !

– Non, non, Emma !

J'essaie de lui expliquer :

– Emma, elles se moquent de nous.

Les trois filles rient, encore et encore, à gorge déployée.

Je ne sais plus trop ce qui s'est passé ensuite. Tout ce dont je me souviens c'est d'avoir entendu Emma répéter : « Joey, arrête de te battre, Joey, arrête de te battre, Joey, arrête».

Quand le professeur de sport, M. Stiggerwald, parvient à me séparer des deux filles de CE1 que j’étais en train de piétiner et de rouer de coups, je comprends que je viens de péter les plombs. Je suis fou de rage, dans un état second.

En regardant autour de moi, j'aperçois la fille aux couettes par terre en train de se frotter les coudes, les genoux, la tête. Toutes trois sont couvertes d’égratignures et de bleus. Moi aussi j'ai les doigts et les poings meurtris.

M. Stiggerwald m’interroge:

– Joey, mais qu'est-ce que tu as fait ?

Emma se relève et court vers moi pour me faire un câlin, me demande :

– Joey, tu vas bien ? Faut pas te battre, Joey.

M. Stiggerwald se tourne vers Emma et lui demande :

– Emma, que s'est-il passé ici ?

Emma répond :

– Joey les a tapées.

– C'est ce que je vois, répond M. Stiggerwald. Il me regarde :

– Joey, pourquoi tu te bagarres avec des filles de CE1 ? C'est un combat déloyal. Toi, tu es un garçon et tu es en CM2.

Je réponds :

– Elles se moquaient d'Emma et moi.

– Pourquoi tu n'es pas simplement allé chercher de l'aide, Joey ? demande M. Stiggerwald.

– Parce que je n'avais pas le temps, M. Stiggerwald.

M. Weik, le principal, arrive sur ces entrefaites. Il observe la scène et demande :

– Qu'est-ce qui se passe, là?

M. Stiggerwald ne me laisse pas le temps d'ouvrir la bouche, mais répond à ma place:

– Joey a frappé ces pauvres filles de CE1 ! Un garçon de CM2 qui frappe des filles de CE1.

M. Weik pâlit, puis aperçoit mon appareil auditif par terre, près de la cage d'escalier. Il a dû tomber quand je me battais avec les filles. Il va ramasser l'appareil et me le tend. Il s’adresse à moi :

– Joey, c'est vrai ?

– Oui, je réponds, en remettant mon appareil auditif dans l’oreille.

– Joey, dit M. Weik, tu t’es bagarré avec des CE1 ? Je sais que tu es un brave garçon. Pourquoi ferais-tu une chose pareille ? Tu es le capitaine de l’Equipe sécurité.

Je commence à avoir peur de perdre ma place de capitaine, ou, pire encore, d'être carrément viré de l’Equipe sécurité.

Emma se faufile entre M. Weik et moi :

– Bonjour, M. Weik ! Elle lui fait un câlin.

– Bonjour Emma, toi aussi tu es mêlée à cette histoire ? M. Weik semble de plus en plus perplexe.

M. Stiggerwald reprend :

– M. Weik, c’est Joey qui a frappé ces pauvres CE1. Vous ne pensez pas que nous devrions appeler sa mère, peut-être même la police ?

M. Weik a l’air excédé par M. Stiggerwald:

– Chuck, si tu t'occupais plutôt de conduire ces petites à l'infirmerie pour qu'on les soigne ? Merci.

– D'accord, venez les filles, dit M. Stiggerwald. Allez, on y va, debout, je vais vous amener voir l'infirmière, Nancy.

–Joey et Emma, vous venez avec moi, dit M. Weik.

Nous le suivons. Emma ne semble pas comprendre que nous sommes vraiment dans de sales draps. Elle n’arrête pas de saluer tous les gens que nous croisons dans les couloirs et, une fois dans son bureau, la secrétaire de M. Weik, que moi j'appelle Mme Weik. Elle s'énerve chaque fois que je l'appelle comme ça, je ne sais pas pourquoi.

Emma se laisse tomber dans le fauteuil en cuir. Je reste debout à côté d'elle.

M. Weik dit :

– Tu peux t'asseoir, Joey. Il fait le tour de son bureau et s'installe dans son grand fauteuil en cuir.

– Non merci, ça va, je réponds.

– Et si vous me racontiez tous les deux exactement ce qui s'est passé, propose M. Weik.

Je réponds :

– Ces filles se moquaient d'Emma et moi.

– C'est vrai, Emma ? demande M. Weik en se tournant vers elle.

– Bonjour, M. Weik, répond-elle.

– Bonjour, Emma. M. Weik est très patient. Il la regarde à nouveau:

– Emma, est-ce que ces CE1 se moquaient de toi ?

– Non, répond Emma.

–Que s'est-il passé au juste, alors ?

M. Weik n'attend pas sa réponse, mais se lève et va passer la tête par la porte, pour dire quelque chose à Mme Weik, j’imagine.

Il se retourne et répète sa question :

– Emma, est-ce que ces filles se moquaient de toi ?

– Non, répond-elle, c’est mes copines.

Mme Weik entre dans le bureau et s’adresse à Emma :

–Viens avec moi, ma puce. On va aller voir l'infirmière, Nancy.

– Bonjour, Mme Tranny ! Emma a de nouveau l'air toute contente. Moi, je me rends compte que la secrétaire ne s'appelle pas Mme Weik.

– Vous n'êtes pas Mme Weik ? je lui demande.

– Mais non, répond-elle. Je m’appelle Mme Tranny, Joey, je te l'ai déjà dit.

– Désolé, je réponds.

– Bon, on revient dans une minute, dit Mme Tranny, Oh, j'ai failli oublier M. Weik, j'ai appelé Joan Kapell comme vous me l'avez demandé, elle descend dans un instant.

– Merci, Mme Tranny, répond M. Weik, qui se tourne maintenant vers moi :

– Joey, raconte-moi ce qui s'est passé, depuis le début, s'il te plaît.

Je regarde M. Weik: Je vais perdre mon badge de capitaine, M. Weik ?

– Je n'en sais rien, Joey. Pour l'instant je dois comprendre ce qui s'est passé.

– Je les ai frappées, M. Weik, lui dis-je.

– Mais pourquoi frapper des CE1, Joey ? Elles sont beaucoup plus petites que toi.

Mme Weik semble ne plus rien comprendre.

Je réponds : Mme Kappel m’a dit que j’avais le droit de les taper.

À cet instant, Mme Kappel entre.

– Bonjour, Mme Kappel, lui dis-je.

– Bonjour, Joey, dit-elle. Bonjour, M. Weik.

Avec Mme Kapell, tout s’arrange toujours, alors je suis content qu'elle soit là.

M. Weik dit : Asseyez-vous, Mme Kapell. Joey et moi étions en train de discuter. Il m’a dit que vous l'aviez autorisé à se battre... ? Est-ce exact ?

Mme Kapell répond : Je ne suis pas certaine de savoir de quoi il est question, là.

– Eh bien, Joey me dit qu'il peut frapper des CE1 parce que vous l'y avez autorisé. C'est bien ça, Joey ?

Mme Kapell est perplexe. Elle cherche un signe de ma part pour tenter de comprendre, ne sais pas quoi lui dire. Moi non plus, je ne comprends pas trop ce qui se passe.

– M. Weik, dit Mme Kapell, voulez-vous m'expliquer de quoi il retourne ?

– Joey a frappé des CE1 et il affirme qu'il avait le droit de le faire parce que vous étiez d'accord. Je ne me trompe pas, Joey ?

– Oui et non, je réponds. Mme Kapell – je me tourne vers elle – elles se moquaient de nous.

– Non, répond Mme Kapell, je n'ai pas dit à Joey de se battre. Mais c’est quoi cette histoire ? Qui s'est moqué de Joey et d'Emma ?

– Ah bon, dit M. Weik, je me doutais bien que Mme Kapell ne t'avait pas dit de te battre, Joey.

Je surprends le sourire qu'adresse M. Weik à Mme Kapell. Je me demande s'ils ne sont pas en train de se moquer de moi. Le visage de M. Weik redevient sérieux d’un seul coup : Vous disiez, Mme Kapell ?

Elle reprend :

– Eh bien, Joey et moi discutions l'autre jour de ce qu'il convenait de faire si quelqu'un – comment tu disais déjà, Joey ?

– Me provoquait, je réponds.

– Joey et moi discutions de ce qu'il convenait de faire si quelqu'un le provoquait, cherchait à se battre avec lui, explique Mme Kapell.

M. Weik demande :

– Et qu'est-ce que vous lui avez conseillé de faire ?

– Je lui ai dit que les bagarres sont interdites mais pas l'auto-défense.

M. Weik me regarde :

– C'était ce que tu faisais, Joey ? Tu te défendais contre ces CE1 ?

– Non, je réponds.

– Oh, dit M. Weik, l’air déçu. Il me repose la question :

– Elles n'ont pas essayé de te faire mal ?

– Non, je réponds. Elles ont essayé de faire mal à Emma.

M. Weik semble à nouveau perplexe.

– Alors tu te battais pour Emma ?

– Non, je réponds, j’auto-défendais Emma.

Chapitre 22
La longue route depuis Gallaudet jusqu’à ma rencontre avec mes mentors

Fraîchement diplômé de l'université de Bates, je me balade sans véritable but le long de la côte Est, passant d'un petit boulot à l'autre, avant de finir par m'installer aux alentours de Washington. J'y travaille en tant que rédacteur technique freelance auprès d’entreprises, d’universités et d’organisations à but non lucratif en quête de subventions. Il m'arrive même d’être pigiste pour les revues touristiques de compagnies aériennes. Je ne me suis jamais senti aussi proche du vrai métier d'écrivain et je gagne bien ma vie. J'ai accumulé tant de dettes pour financer ma scolarité que généralement je travaille de cinq heures du matin à dix heures du soir au moins. Mon autre meilleur ami de Bates, Patrick, vit tout près de chez moi mais nous sommes tellement occupés que nous nous voyons très peu. Je squatte chez ses parents, Helga et Oz, qui sont comme ma seconde famille. Ils me gâtent, m'attendent pour le dîner même quand je rentre tard le soir, restent assis à bavarder avec moi, comme avec un de leurs enfants. Et puis un dimanche, vers la fin du printemps, je me réveille et mets mon appareil auditif. Je n'entends rien.

Je me dis, pas de souci, ça vient de la pile. Je remplace la pile : rien. J'en mets une autre, et encore une autre. Toujours rien. Je me rends compte que je n'entends même plus avec le peu d'audition résiduelle qui me reste. J’augmente au maximum le volume de mon radio-réveil pour tester mon audition. Je n'entends plus rien. Je vais à la salle de bain pour essayer de me déboucher l’oreille. Rien. Je sais à présent qu’il y a un problème. Ça vient ni de mes appareils auditifs ni des piles. Je suis sourd. Je monte à l'étage voir Helga et Oz, qui sont dans la cuisine en train de préparer mon petit déjeuner. Je reste là à les regarder s'affairer dans la cuisine, non conscients de ma présence ; Oz fait la vaisselle, Helga est devant ses fourneaux. Je me dis qu'ils doivent forcément faire du bruit. Mais je n'entends rien.

Je dis : « Salut ». Mes lèvres bougent mais je n’entends pas ma voix.

Oz et Helga se tournent vers moi. Leurs lèvres bougent. Et continuent de bouger. Mais aucun son ne sort de leur bouche.

Finalement je déclare, frustré :

– Je suis sourd.

Oz dit quelque chose.

Sans bien comprendre ce qu'il a dit, même en m’efforçant de lire sur ses lèvres, je réplique :

– Je n'entends rien du tout.

Je vois Helga articuler quelque chose qui pourrait être « appareil auditif », puis elle sourit et montre ses oreilles.

Je leur explique : Je n'entends rien, même avec mes appareils. Je suis sourd. Je n'entends plus rien. Pas comme avant.

Le lendemain, comme Oz et Helga ne veulent pas que j’aille seul chez le médecin, Patrick m'y conduit. Arrivé au cabinet, je me rends compte que mes papiers d'assurance médicale ne sont pas à jour, alors ils nous renvoient régler ça. Il ne s’agit pas d’une urgence puisque je ne souffre pas, nous n’allons donc ni aux urgences ni à l'hôpital. Je prends rendez-vous dans une clinique qui reçoit les patients non-assurés, mais je vais devoir attendre plus d'une semaine. Pendant ce temps, je perds mes clients, faute de pouvoir communiquer avec eux. Mais ça n'a aucune importance. Je suis soulagé ! Je suis enfin complètement sourd. Plus dans l'entre-deux.

J'ai comme l'impression d'une intervention divine, sachant que l'université de Gallaudet se trouve à proximité. C’est ainsi que, bravant l’interdiction formelle de conduire de Helga et Oz, tant que je n’ai pas vu le médecin, je me rends à Gallaudet pendant qu'ils sont au travail.

J'arrive au beau milieu d'une journée portes ouvertes. En traversant le campus, j’observe les étudiants qui signent entre eux. Ca me semble irréel. Je viens de pénétrer dans le Monde Sourd que je ne connaissais jusque-là que par mes nombreuses lectures.

A force de parcourir les locaux, je finis par trouver le lieu de la manifestation. A mon arrivée, un recruteur me demande, en parlant et en signant, pourquoi je suis là. Je lui explique que j'envisage de poursuivre mes études ici.

Nous échangeons pendant un moment, non sans mal, car je ne peux ni signer ni entendre. Je suis soulagé lorsqu'il s'éloigne pour parler avec un autre candidat car j’ai reconnu, au loin, un visage que j'ai vu de nombreuses fois dans les livres, les journaux, les magazines, et à la télévision : c’est le professeur I. King Jordan, premier président Sourd de l'université de Gallaudet. Je prends mon courage à deux mains et me dirige vers lui. Le timing est parfait ; il est seul pour le moment.

– Bonjour, lui dis-je, en lui tendant la main.

Le professeur Jordan me serre la main, me salue de la tête, puis, signant et parlant simultanément, me dit :

– Bonjour. Comment vous appelez-vous ?

– Je m’appelle Joe, je réponds, un peu penaud, craignant qu'il me juge parce que je ne sais pas signer. Inquiet également de savoir uniquement lire sur les lèvres, faisant attention à ne pas envahir son espace dans mon désir de le comprendre.

– Qu'est-ce qui vous amène ici, Joe ? Il me paraît bien trop gentil pour quelqu’un que je considère comme une célébrité. Le professeur Jordan a l'air réellement curieux de me connaitre.

– Eh bien..., je balbutie, pas très sûr de ce qu’il faut dire, sachant que la conversation sera forcément écourtée lorsque quelqu'un d'autre l’interpellera. Je crois que j'ai vécu une sorte d’épiphanie.

Il me regarde droit dans les yeux :

– Quel genre d’épiphanie?

Je suis tellement ému que je déballe tout, à toute allure : je lui explique à quel point j'ai toujours désiré faire partie de la culture Sourde, apprendre l’ASL, que je voudrais accomplir quelque chose – apporter ma contribution au Monde Sourd.

Un sourire complice se dessine sur les lèvres du professeur Jordan, comme s'il avait déjà entendu cette histoire des dizaines de fois auparavant. Je sais que c'est le cas. Il me regarde, pose sa main sur mon bras pour montrer qu'il comprend ce tumulte d’émotions en moi, puis, avant que l’on vienne le chercher pour son discours d'ouverture, me dit : « Tu es chez toi ici ; Bienvenue !»

Je quitte Gallaudet convaincu de pouvoir être utile. Sauf que je ne sais pas encore comment.

Lorsque je réussis enfin à voir le médecin, c’est pour découvrir que je souffre de différentes formes d'infection, d'allergie et d’autres problèmes mineurs au niveau des oreilles. Il suffira de quelques médicaments et d’un peu de patience pour en venir à bout. Je suis déçu. J'espérais pouvoir enfin sortir de la course-poursuite du monde des entendants. Je prends conscience sans tarder que je suis sans travail et endetté jusqu’au cou. Alors je fais ce que font la plupart des enfants quand ils sont dépassés par les événements : Allo, maman, bobo !

Ma mère accepte de m'aider à obtenir mon diplôme d'enseignement à condition que je cesse de vivre aux crochets d’Oz et d’Helga et que je rentre à New-York. Désormais sans travail, je n’ai guère le choix, alors je me résouds à poursuivre mes études en Deaf education à l'université de Columbia, tout en donnant des cours en ville pour subvenir à mes besoins.

Un an plus tard, je quitte la ville, déçu par le système d'enseignement public et sa bureaucratie incompétente. Comme je n’ai pas obtenu de financement pour Columbia, je déménage à Phœnix où la vie est moins chère et les salaires d’enseignant plus avantageux. Je compte suivre des cours à l'université d’État de l'Arizona, où les frais de scolarité sont moins élevés pour les résidents de l'État. Au terme d’une autre année d'enseignement, j'obtiens un poste à l'Institut de formation des maîtres de l'université d’État de l'Arizona, et, lentement mais sûrement, je poursuis mon parcours d’études, d'abord comme auditeur libre, ensuite dans le cadre d'un doctorat en pédagogie de la petite enfance. À la fin de ma première année d’école doctorale, je rencontre celle qui sera le premier de mes mentors au cours de ce voyage, la professeure Beth Blue Swadener.

L'un de mes premiers souvenirs de Beth est notre rencontre dans son bureau pour parler des Disability studies. Elle l’ignorait alors, mais j'avais déjà lu sa thèse, certains de ses articles et son livre sur les enfants « à potentiel ». Je la trouvais brillante et j'étais même un peu intimidé. C'est pourquoi, malgré sa proposition réitérée d’y assister, j’évitais ses cours, à cause de leur densité théorique. J’en avais déjà suivi quelques uns, mais aucun dans le département petite enfance. Je n'osais pas me confronter à la théorie, découragé par le cours suivi dans un autre département et donné par un professeur réputé difficile.

A l’époque, la théorie ne représentait rien d’autre pour moi qu’un jargon universitaire bidon, dépourvu de sens. J'avais abandonné l'idée qu’elle puisse m'être utile un jour, surtout après mon unique tentative, dans une rédaction (pour ce même professeur réputé difficile), d'utiliser les structures de classe comme outil métaphorique pour aborder le capacitisme et l’audisme et montrer comment le statut de certains handicaps variait en fonction de leur degré de visibilité. Le professeur avait descendu en flammes ce devoir et je m’étais fait tout petit.

Puis, un jour, j’ai croisé Beth non loin des bureaux de l'institut. Mon ami Bob et moi nous dirigions vers les escaliers pour aller déjeuner lorsqu'elle m'aperçut. Débordant d’énergie positive comme toujours, elle m’interpella : « Joe, vous avez une minute ? Raccompagnez-moi à mon bureau, j’aimerais beaucoup savoir quels cours vous comptez prendre au prochain semestre. »

Bob, sachant que je redoutais de me voir proposer de suivre un de ces cours théoriques compliqués (et inutiles selon moi), s'éloigna avec un grand sourire, lançant à Beth du bas de l'escalier : « On allait juste manger, mais j'ai des choses à faire avant. Joe, on se retrouve quand tu auras fini si tu veux. »

Je me dis qu’il va me payer ça, mais Beth a l'air si contente que je ne veux pas la décevoir. Je la suis donc, espérant ne pas m’éterniser et ne pas me laisser convaincre de suivre un autre cours théorique. Lorsque je lui expose mes intérêts en matière de recherche, Beth est enthousiasmée. Elle est également très intéressée par mon bagage littéraire et par tout ce que j’ai appris ces dernières années sur les Deaf studies et les Disability studies.

Je suis un peu dérouté lorsqu'elle suggère que mon histoire personnelle pourrait être utilisée dans le cadre de ma recherche. Elle me propose un tas de livres, de thèses et d'articles qui s'accumulent rapidement sur sa table ronde. Je vois qu’il y a de quoi m’occuper un bon moment. Il y a un livre sur les méthodes de décolonisation dans des contextes cross-culturels, un autre sur l’(in)validité et la sémiotique. Ainsi débute ma formation en études subalternes. Elle me recommande certains cours, mais me fait surtout promettre d’assister à un séminaire de lecture, avec elle et le professeur Joseph Tobin, au semestre suivant. En préparation du cours je passe des nuits entières à lire tout ce que Beth m'a remis.

Je lis également les travaux du professeur Tobin, enchanté de découvrir qu’il partage visiblement mon intérêt pour la culture populaire. A l’approche du second semestre, j’ai déjà suffisamment lu des travaux des professeurs Swadener et Tobin pour avoir la conviction qu'ils perceront à jour la supercherie de mes études doctorales et découvriront ce que les gens de chez moi savent déjà : que je suis sourd et muet, donc stupide.

Le rendez-vous d'un de mes groupes de travail est dans un café du quartier et je m’y rends avec Bob. Je n'ai qu'à me cacher, me dis-je, pour éviter que Swadener et Tobin me parlent. Je me tiens à l’écart en attendant que tout le monde soit servi et s’installe. Quand le professeur Tobin entre, je sens mon estomac se nouer. Saluant rapidement les étudiants près du comptoir, il se dirige vers moi, qui suis le seul à être debout.

– Bonjour, Joe. Il me regarde.

– Bonjour, Professeur Tobin. Je lui réponds sans savoir ce que je vais bien pouvoir lui dire. Je ne veux surtout pas parler de ses travaux, de peur de dévoiler la vérité sur moi. Je brûle d’envie d'évoquer son livre sur les Pokémon, mais je n’ose pas.

– Appelez-moi Joe.

– OK dac, Joe, je réplique, mais ça me fait tout drôle. Nous échangeons quelques banalités, jusqu’à ce qu’il aborde mon sujet de recherche.

– J'aimerais travailler sur un sujet qui soit en rapport avec les enfants sourds, je lui explique.

Il semble réellement intéressé et me demande :

– Quel aspect en particulier vous intéresse ?

– Je ne sais pas, peut-être quelque chose autour de l’alphabétisation et du jeu, je lui réponds, m’accrochant à un thème qui m’est familier en tant qu’enseignant. Je regarde désespérément autour de moi, espérant voir Bob venir à ma rescousse. Il me voit discuter avec Joe, sourit, puis s’éloigne.

Joe continue de me parler comme si je l’intéressais et je commence à me sentir mal à l’aise, sachant que plus le temps passe, plus je risque de dire quelque chose que je vais regretter et qui trahira ma stupidité. Mais au lieu de ça, mon anxiété me fait tenir des propos qui semblent seulement condescendants.

Il me parle de son travail sur les médias et la culture populaire, puis me pose une question à propos des enfants sourds et de la culture populaire, mais je n’entends pas bien ce qu’il dit, car tous les autres élèves de la classe nous ont rejoints. Je lui demande de répéter, ce qu’il fait, mais je n’entends toujours rien, à cause du bruit environnant et de mon anxiété grandissante. Je sais que je ne peux pas lui demander de répéter une fois de plus, alors sans réfléchir, je dis « La culture populaire ne m’intéresse pas. »

Intérieurement je m’invective : Mais enfin, qu’est-ce qui m’a pris de dire ça ? Les autres, en déplaçant tables et chaises pour notre réunion de classe, m’éloignent de Joe. J’ai gâché ma chance. Maintenant il doit penser que son travail ne m’intéresse pas, mais je n’ai aucun moyen de le savoir. Je suis terriblement déçu.

Malgré cela, lors de notre rencontre suivante, il m’invite dans son bureau et m’incite à suivre un cours sur l’ethnographie de l’éducation à la rentrée, en me recommandant des lectures sur les enfants et la culture pour l’été. Au cours du semestre, nous réécrivons plus d’une douzaine de fois mon projet de thèse, et je me mets à réfléchir sérieusement à ma façon de contribuer à la culture Sourde. Je commence à envisager la meilleure manière de permettre aux enfants, que leur histoire ressemble à la mienne ou non, de se faire entendre du public et de leurs enseignants. Joe partage mon ambition d’écrire quelque chose qui laissera des traces. J’apprends que nous avons la même passion : amener les gens à réfléchir, en repoussant les limites du possible. Il me laisse entrevoir comment je pourrais utiliser la Force pour me préparer à ce qui m’attend.

Je suis vraiment heureux que Joe revienne toujours vers moi pour discuter au cours du semestre ; il semble aussi captivé que moi par nos conversations. Que Beth et lui tiennent à échanger avec moi me laisse perplexe, mais nos discussions me stimulent. Je suis intrigué : pourquoi ils considèrent mes idées comme légitimes? Pourquoi se réfèrent-ils toujours à moi comme à une autorité, pour ce qui est de grandir avec la surdité ?

Désormais, chaque fois que je me rends sur le campus, je cherche à voir Beth, qui me propose toujours plus de lectures. Voilà des années que je me documente sur la culture Sourde, mais à présent je découvre les tactiques et stratégies de décolonisation. Elle me prépare à utiliser la Force.

À l’automne suivant, je m’inscris au cours d'ethnographie de Joe. Je me rends alors compte que je lisais de l’ethnographie sans le savoir depuis des années, à commencer par le travail de Nora Ellen Groce sur la communauté Sourde historique de l’île de Martha’s Vineyard. J’ai toujours adoré ce type de lectures et me lance à corps perdu dans le cours de Joe. Au fil du temps, je lui rends visite de plus en plus souvent. Un jour, nous nous retrouvons dans son bureau pour parler d’une dernière dissertation à rendre pour son cours. Je lui soumets l’idée d’utiliser la nouvelle comme support pour véhiculer les concepts ethnographiques vus en classe à travers les (re)représentations de la surdité dans la littérature au fil du temps. Je suis agréablement surpris par son intérêt pour le projet. Il en résulte ma version Sourde de la nouvelle Le pays des aveugles, de H.G Wells, que j’ai intitulée La civilisation silencieuse.

Joe m’apprend à utiliser mes nouveaux super-pouvoirs de recherche et de narration. Il me guide et me pousse à réfléchir à leur meilleure utilisation. Ce n’est qu’en suivant son cours de théorie post-structurelle au semestre suivant que je désapprends ce que j’avais auparavant appris sur la théorie. Nous passons des heures entières à parler des méthodes et concepts théoriques que je découvre et qui s’appliquent à ma propre vie. Comme moi, Joe voit en la théorie un outil (j’avais toujours employé le terme « métaphore ») ; il s’agit non pas de croire en la théorie mais de l’utiliser. Ayant grandi en marge de la société, je me méfiais des grands discours qui englobent tout, j’étais critique envers les récits qui, clairement, marginalisaient la différence. Joe m’encourage à appliquer à ma vie passée et présente les théories que nous étudions. Nos discussions à propos de mon projet de thèse, sur l’enculturation des jeunes enfants dans les écoles maternelles pour sourds, nous amènent à nous rendre à Tucson afin de visiter l'école de l'État de l’Arizona pour sourds et aveugles.

À cette occasion, j'apprends en direct à mener des recherches ethnographiques sur le terrain. Joe m’enseigne comment maîtriser mes super-pouvoirs de recherche et de narration conjointement, m’aide à découvrir le contre-récit de ma propre vie, me prépare à documenter le voyage à venir (que j’étais encore très loin d’imaginer).

Beth, quant à elle, me donne le courage d’écrire, reste à mes côtés devant l’ordinateur pour rédiger avec moi de nombreux écrits. Je vois mon mentor à l’œuvre, je l’observe exercer ses propres super-pouvoirs sur les mots, qui révèlent précisément les sentiments que j’étais incapable d’exprimer avant d’avoir connu les modes de pensée et d’action décolonisateurs. Elle m’invite à animer des débats en classe autour de mon sujet. Cette activité s’avère thérapeutique, intellectuellement et émotionnellement. Beth m’offre de l’espace pour parler de mon travail et, avec le temps, grâce à mes conversations avec elle, je commence à désapprendre l’oppression de mes années de formation et à soigner les blessures inscrites dans mon corps.

Progressivement, je me vois évoluer ; je vois émerger le super-héros Sourd subalterne grâce à ce travail avec mes mentors, qui me montrent comment utiliser mes super-pouvoirs et libérer le super-héros qui est en moi.

Chapitre 23
Deux vols de Super-Joe

VOL N°1

Disability studies : le coming out de Super-Joe

Le samedi 22 mars 2008, j’embarque à l’aéroport international Sky Harbor de Phœnix pour atterrir à l’aéroport international John-F.-Kennedy, dans le Queens, à New York, un peu après 22 h. Par le hublot, je vois l’avion virer et entamer sa descente, je regarde les lumières de la ville scintiller de leur éclat magique dans le ciel sombre. Je suis impatient d’arriver, en pensant que mon histoire a commencé il y a trente-deux ans à Long Island, et à tout ce chemin parcouru depuis. À travers la vitre, à l’est, je vois apparaître cette île où j’ai grandi avec sa la tête en forme de poisson qui émerge du cœur de la ville. Je me représente cette bande de terre étroite qui s’étend sur cent quatre-vingt-dix kilomètres, jusqu’à son extrémité, la queue du poisson, dont les branches nord et sud se séparent pour s’enfoncer dans l’Atlantique. L’avion roule sur la piste puis s’arrête. Je me dirige vers la sortie pour prendre la passerelle qui mène vers la sortie. Au fur et à mesure que j’avance sur la passerelle couverte je sens mon esprit et mon corps se transformer, s’apprêtant à endosser ma nouvelle identité de super-héros subalterne.

J’aperçois Jill, ma sœur, qui est venue m’attendre. Nous nous embrassons, blaguons un peu, avant de passer le coup de fil qu’attend Maman pour confirmer mon arrivée. Nous parlons de choses et d’autres, mais mon esprit est occupé par la conférence que je dois donner. Nous rentrons chez nous, à Long Island. Je passe le week-end avec Jill, mon frère John, sa femme Nicole, ma nièce Gabriella, ma mère, et mon beau-père Ernie. Chez John, autour de la table de la cuisine, je partage avec eux certaines de mes histoires. Ils ne comprennent pas que je puisse faire de la recherche en écrivant sur ma propre vie. Pour eux, je suis Joey, non un super-héros subalterne Sourd.

La veille de ma présentation, je prends le train depuis l'est de Long Island jusqu’au centre-ville, puis, par souci d’économie, je pars à pied de Penn Station et longe Park Avenue pour rendre visite à Joe Tobin dans l’appartement qu’il occupe durant son année sabbatique. J’ai hâte de revoir Joe et mes amis dans cette ville que je considère comme mon territoire : New York. À mon arrivée, Bob et Akiko, deux autres doctorants de mon université, m’attendent avec Joe. Nous passons le reste de la journée à la conférence, puis rentrons à l’appartement après un dîner tardif. Tous partent se coucher, épuisés par leur journée. Moi, je reste seul à contempler le ciel nocturne de la ville, et à savourer toute l’émotion et la joie ressenties en revenant chez moi afin de présenter, dans un colloque important, ma première communication sur mon histoire de vie. Ce n’est pas la première fois que je communique à une conférence importante, mais cette fois-ci, c'est plus personnel. Je me demande comment ce sera accueilli.

Le mercredi 26 mars, j’arrive dans la salle où se tiendra l’atelier sur les Disability studies. C’est une pièce rectangulaire, qui comporte environ six rangées de vingt places. Une longue table et des chaises sont disposées sur l’estrade prévue pour les intervenants. Je m’installe et fais mine de ranger mes documents. Les participants commencent à entrer, se saluent. Je ne connais aucun visage, seulement les noms de ceux dont j’ai lu les travaux.

Je regarde les intervenants qui m’entourent, certains font partie de mes auteurs préférés : Linda Ware, Philip Ferguson, Dianne Ferguson, Teri Holbrook, Jan Valle, et la réalisatrice Susan Hamovitch. L’estomac noué par le stress, j’essaie de m’occuper en remuant mes feuilles pour ne pas avoir l’air de compter le nombre de personnes présentes dans la salle. Comme elles ne cessent de changer de place, je dois sans arrêt recommencer. La professeure Ware indique que nous sommes sur le point d’ouvrir la séance, alors je l’écoute attentivement, comme si j’étais de retour à l’école, les mains sagement posées sur la table. Je me demande si les gens remarquent à quel point j’ai le trac. La professeure Ware annonce quelques modifications au programme, puis nous commençons. J’écoute les présentations des autres intervenants, essayant de ne pas penser à la mienne, mais plus j’attends, plus je deviens fébrile. Enfin, la professeure Ware se lève et dit quelque chose à propos de ma communication, « s/Sourd et m/Muet », mais, bien qu’elle reste très près de moi pour que je voie bien son visage, je suis tellement anxieux que je ne l’entends pas.

Je me lève, des appariteurs s’activent pour mettre en marche le PowerPoint afin que je puisse faire ma présentation, mais je leur fais signe de laisser tomber. Nul besoin du PowerPoint pour raconter cette histoire. Je m’éclaircis la gorge : « Bonjour à tous. Si j’ai l’air nerveux, c’est parce que je le suis. » Un petit rire parcourt l’assistance. « Je suis ici aujourd’hui pour vous raconter mon histoire. Ceci est mon coming out en tant que Sourd, chercheur en Disability studies, et conteur. Détendez-vous, fermez les yeux si vous voulez et imaginez qu’on vous fait une lecture... Voici mes histoires... »

Je leur lis les récits de ma naissance et de mes années de maternelle ; le public est attentif. Personne ne semble s’ennuyer. Après chaque anecdote, j’évoque les différentes théories à l’œuvre et les entretiens avec mes informateurs. Une fois ma présentation terminée, j’ai du mal à évaluer comment elle a été reçue - quel message en a été retenu ?

Philip Ferguson se lève pour prendre la parole, mais avant de commencer il se tourne d’abord vers moi. « Joe, votre place est ici, avec nous. »

Je souris fièrement, en repensant à mes multiples relectures des articles du professeur Ferguson ; j’admire son talent d’écrivain et son regard critique sur les constructions du handicap. Il compte parmi mes héros.

Une fois les présentations terminées, la professeure Ware commente nos interventions. Je ne veux pas en perdre un mot et me rapproche de la table pour l’écouter du mieux que je peux. Elle commence ainsi : « En tant que chercheurs, nous devons envisager de faire ce qu’a fait Joe dans sa communication, c’est-à-dire conjuguer théories et méthodes... » Et puis sa voix s’affaiblit. À en juger par son expression, ses propos semblent réellement positifs. Je l’entends parler, mais suis incapable de distinguer tous les mots. Le ton de sa voix trahit son enthousiasme.

Je me dis intérieurement : « Oh, non ! Elle parle de moi, mais je ne l’entends pas ! Je voudrais tellement savoir ce qu’elle dit ; mon appareil auditif capte à nouveau sa voix, « en mêlant ses histoires vécues avec... » Non, ça recommence !

Tous les membres de l’assistance me regardent et je scrute leur visage pendant qu’elle parle. Leur expression me rassure : ça se passe bien. La professeure Ware passe à une autre intervention. Ensuite, tout le monde se dépêche de sortir car une autre séance est sur le point de commencer. Mais certains participants s’attardent pour venir me parler. Leur accueil enthousiaste m’étonne : des chercheurs de tout le pays désirent connaitre mon travail, m’inviter dans leur université pour que je leur présente mes travaux ou assiste à des conférences avec eux. J’ai enfin le sentiment d’avoir trouvé ma place.

Je m’approche de Jan Valle, voulant simplement lui dire mon admiration pour son travail et mon espoir de collaborer un jour avec elle. Elle me regarde et déclare : « Nous allons vous adopter ! » Après quelques échanges, la professeure Valle conclut avec ces mots que j’espérais entendre depuis si longtemps :

– Vos histoires méritent d’être racontées, Joe.

– Les miennes, et bien d’autres.

VOL N°2

Deaf studies : le coming-out de Super-Joe

Le 14 avril 2010, j'embarque à l'aéroport régional de Tallahassee pour atterrir à l'aéroport national Ronald Reagan de Washington D.C. à la tombée de la nuit. Demain, le professeur Joseph Murray présidera une journée d’étude organisée par l'université Gallaudet et intitulée : « Différence et diversité : nouvelles perspectives sur Deaf Gain, handicap et diversité physique en tant que facteurs d'amélioration de la condition humaine ». Des chercheurs spécialistes des Deaf studies et de la diversité, venant de Gallaudet et d'ailleurs, aborderont ce thème de Deaf Gain, ou la Surdité comme enrichissement, dans différentes perspectives disciplinaires.

J'avais été invité à intervenir l'après-midi pour présenter quelques passages de s/Sourd et m/Muet. Mais lorsque Carol Erting, doyenne de Gallaudet, avec qui j'avais échangé des courriers à propos d'un autre projet, m’avait proposé de m'offrir le voyage pour participer à ce séminaire en tant qu’invité d’honneur, j'étais aux anges. La générosité de Carol et son soutien vis-à-vis de mon travail venaient à point nommé. Impatient, j'avais le sentiment que mon retour à Gallaudet tardait beaucoup trop et pourrait bien ne jamais avoir lieu.

L’occasion qui m’était offerte de présenter mon travail devant ce public d’initiés était aussi excitante qu’effrayante. Il s’agissait d’un retour aux sources, en quelque sorte. Je revenais sur les lieux de ma rencontre avec le professeur I. King Jordan, dix ans plus tôt, où je m'étais fait pour la première fois la promesse d'apporter ma contribution au monde Sourd. Intervenir dans cette conférence était à mes yeux l'un des moyens de la tenir.

Je traverse rapidement l'aéroport. Il n'y a pas foule à cette heure-ci, je peux donc forcer l’allure sans encombre. Je saute dans le métro pour rejoindre l'université de Gallaudet. En passant sur un pont, je regarde défiler à travers la vitre les sites historiques au nord-ouest du fleuve Potomac : le Jefferson Memorial, le Lincoln Memorial et le National Mall. Je descends à la station New York Avenue-Florida Avenue-Gallaudet University, puis parcours environ un kilomètre et demi à pied jusqu'à l'université. Je m'arrête devant le portail d’entrée pour prendre quelques photos du panneau lumineux « Université de Gallaudet » avec mon portable. Je reprends péniblement ma marche, en traînant ma valise, en direction du Kellog Conference Hotel, situé à l'extrémité du campus, mon logement pour les jours à venir. Arrivé enfin dans ma chambre d'hôtel, mon corps est au bord de l’épuisement, mais j’ai l’esprit en ébullition. Je suis vraiment sur les nerfs depuis plusieurs jours. J'en ai même perdu l'appétit. Et, pour couronner le tout, je dors assez mal. À bien des égards, ce 15 avril a pour moi des allures de Jugement Dernier.

J’étais venu à Washington convaincu que si ma présentation de s/Sourd et m/Muet se passait mal, non seulement je n'aurais plus le courage de terminer la rédaction du livre, mais j'aurais aussi le sentiment d'avoir fait fausse route dans ce voyage vers la culture Sourde. Les enjeux de ce séjour étaient énormes.

Trop exténué pour m'inquiéter davantage à propos du lendemain, je tombe dans un sommeil profond, sans même me déshabiller ni me déchausser.

Le 15 avril, le soleil se lève à 6h23, juste avant moi. Les yeux à peine ouverts, je pense déjà à ma rencontre avec certains de mes auteurs préférés au séminaire d'aujourd'hui. J'en ai le sourire aux lèvres. Oui, je suis fan des universitaires et ne m’en cache pas. Ecrivains et intellectuels sont pour moi autant de rock-stars et d’athlètes de haut niveau (célébrité et argent en moins, bien sûr).

Je prends un café au bar de l'hôtel puis me dirige vers l'endroit où se tiendra la manifestation d'aujourd'hui. Comme je suis en avance, j'arpente les couloirs en lisant les noms inscrits sur chaque porte. C'est comme si je passais devant les étagères de ma propre bibliothèque. À l’angle d’un couloir, je me retrouve nez à nez avec le professeur Ben Bahan, mondialement connu comme conteur en ASL et spécialiste des Deaf studies. Il me regarde, se demandant visiblement si nous nous connaissons, mais je détourne les yeux, craignant qu'il ne me parle en langue des signes. J'ai peur que mon faible niveau ne lui fasse mauvaise impression. Bahan poursuit son chemin dans la direction opposée. Je m’en veux d'avoir manqué cette opportunité. Je me fais la leçon tout en marchant dans le couloir, je dois m’efforcer de faire mieux lors de mes prochaines rencontres au cours de la journée. Avec ou sans l’ASL, je ne me laisserai pas intimider et ferai de nouvelles connaissances à ce séminaire. Plus question d’avoir des regrets.

Comme par magie, une nouvelle occasion se présente.

Alors que je me dirige vers la salle, je tombe sur la « dream-team » des chercheurs sur la Surdité : les professeurs Dirksen Bauman, M. J. Bienvenu et Joseph Murray. Fidèle à mes résolutions, je tente d'engager la conversation avec eux.

Je commence par les banalités d’usage, au moyen du peu de signes que je possède, d'une bonne dose de gestuelle et surtout de dactylographie. Je ne doute pas que tous souhaiteraient se débiner, tant il m’est laborieux de dire quelque chose d’aussi simple que « ravi de vous rencontrer ». Je me fais des nœuds avec « vous rencontrer », positionnant mal les mains à cause de ma nervosité. Mais ils se montrent patients.

Peu après, les interprètes arrivent. Ils me suivront comme mon ombre pendant le reste de la journée.

Lorsque Carol Erting entre, je m’approche d’elle pour la saluer. Elle m’embrasse chaleureusement et me remercie d’être venu ; je la remercie mille fois à mon tour de m’avoir offert cette chance de rencontrer tout le monde ici. Carol me présente à d’autres intervenants et à des membres de la faculté qui se trouvent là. Tout le monde s’installe pour attendre le coup d’envoi et je prends place au premier rang, les mains sur les genoux, attentif à l’interprète assise à mes côtés. Elle interprète au moyen de translittération et de signes, de sorte que je puisse lire sur ses lèvres et regarder ses mains.

Les interventions de la matinée passent vite.

Le déjeuner est rapidement expédié et je me régale aux côtés de tous ces gens qui discutent en attendant que le séminaire reprenne. Lentement mais sûrement, je sors de ma coquille et commence à me sentir à l’aise, bavardant avec tout le monde grâce aux interprètes, qui m’aident à échanger avec les gens qui signent, comme avec ceux qui parlent. Je n’avais jamais communiqué aussi facilement et c’est grisant. Pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression de comprendre tout ce qui se dit. Si quelque chose m’échappe, les interprètes me viennent en aide. Leur présence aura été une révélation, c’est peu de le dire.

Après le déjeuner, c’est à mon tour d’intervenir.

Je commence par la lecture du premier chapitre, « La guerre des fusées et l’anniversaire du super-héros », jetant un œil de temps à autre sur l’interprète pour la regarder traduire en ASL. Tout le public – une assemblée d’environ quarante ou cinquante personnes – semble captivé. Si j’en crois l’expression de leur visage, ma présentation fait un tabac.

C’est alors que je sens ma transformation, corps et esprit, en super-héros subalterne.

Quelques instants plus tard, Ben Bahan me rejoint. Je vois là une chance de me rattraper de l’avoir évité plus tôt. C’est simple, maintenant que j’ai un interprète.

Ben me fait part de son intérêt, lui aussi, pour le terme « sourd et muet » et pour l’idée qu’il recouvre. Il m’apporte des précisions que j’ignorais sur l’historique de l’utilisation de ces mots. Je suis très heureux de constater que visiblement mes recherches l’intéressent. Je décide alors de tâter le terrain pour savoir si notre discussion pourrait me valoir une entrevue avec lui le lendemain. Lorsque je pose la question, il acquiesce de suite et me donne rendez-vous à la première heure.

Une fois le séminaire terminé, je m’effondre sur le lit de ma chambre d’hôtel, devant le JT du soir.

Le 16 avril, pour mon rendez-vous de 9h, je retrouve Ben dans son bureau avec l’interprète. Le courant passe bien entre nous dès qu’il est question de la côte sud de Long Island, où j’ai grandi et où lui-même passait ses étés quand il était enfant. On connaît bien cette région tous les deux et nous nous remémorons nos anciens repères, la baie, la plage, la boulangerie de Patchogue, Swan Bakery, qui faisait les meilleurs beignets à la confiture.

Je parle avec Ben comme avec un ami qui aurait grandi dans mon quartier. J’ai l’impression de le connaître depuis toujours.

Comme je dois bientôt le quitter pour mon rendez-vous suivant, je tente de glisser une dernière question avant de partir.

Par l’intermédiaire de l’interprète, je demande à Ben :

– Quels conseils me donneriez-vous pour apprendre l’ASL ? C’est si difficile, les cours ne marchent pas pour moi et je ne fréquente pas de Sourds. J’ai énormément de mal à apprendre la langue.

– Venez donc chez moi, répond Ben.

Je regarde l’interprète, puis de nouveau Ben.

Je demande à l’interprète :

– Pouvez-vous répéter ?

– Venez chez moi.

Voyant que je ne suis pas certain de ce qu’il me propose, Ben m’explique :

– Le meilleur moyen d’apprendre l’ASL, c’est l’immersion. Alors venez à la maison faire un séjour avec moi et ma famille. Nous sommes tous Sourds.

– Vous êtes sérieux ? 

– Mais oui, répond Ben, avec un air malicieux qui semble vouloir dire : « Je vous mets au défi de venir. »

– Faites attention à ce que vous proposez, lui dis-je avec un sourire. Je pourrais bien vous prendre au mot.

– J’y compte bien. Venez passer une semaine ou plus chez moi, vous pourrez même venir de temps en temps cet été. Je vous apprendrai à signer. Je vous ferai aussi découvrir la culture Sourde. Vous serez en totale immersion.

Je scrute son visage pour savoir s’il ne fait pas partie de ces gens qui disent des choses sans vraiment les penser. Mais il a l’air on ne peut plus sérieux.

Je suis très touché par sa sincérité.

Il est temps de nous séparer, car nous sommes déjà en retard pour nos rendez-vous respectifs. Même l’interprète pointe sa montre du doigt.

Avant que nous nous quittions, je lance à Ben : « À cet été, alors ».

Chapitre 24
Notes de terrain : au restaurant mexicain Chez Garcia.

5 novembre 2009 – PHŒNIX, ARIZONA

Après avoir animé un groupe de discussion avec enseignants et parents de l’école pour Sourds de Phœnix, notre équipe de recherche décide d’aller dîner au restaurant mexicain Chez Garcia, à l’angle de la 35ème et de Peoria. PJ et Scott enseignent tous deux à l’école pour sourds et sont eux-mêmes Sourds. Jennifer, entendante, est CODA7 et sert d’interprète pour le projet. Tommy, Sourd également, collabore avec Joe Tobin et moi-même sur notre étude ethnographique comparative des classes de maternelle dans les écoles pour sourds.

Nous prenons tous place autour d’une table rectangulaire. Jennifer se met en bout de table pour que tout le monde puisse la voir. PJ, Scott et Tommy discutent en ASL et Jennifer traduit leurs propos en anglais pour Joe et moi, et, lorsque Joe et moi prenons la parole, elle traduit en ASL pour PJ, Scott et Tommy. La conversation passe d’une langue à l’autre avec une fluidité remarquable. Jennifer ne semble pas du tout gênée d’avoir à interpréter pour nous cinq à la fois.

Nous échangeons un peu sur notre projet. Puis on en vient à parler de moi :

Tommy : Joe (Valente), pourquoi tu as dit à tout le monde aujourd’hui que tu étais sourd ?

Moi : Eh bien, je veux qu’ils sachent que je suis Sourd, comme eux. Je veux qu’ils sachent qui je suis.

Tommy : Je comprends que tu souhaites leur indiquer que ce projet est à la fois personnel et professionnel, mais ça me paraît bizarre d’annoncer aux gens que tu es Sourd.

Moi : Pourquoi ?

Tommy : Parce que, si tu étais noir et que tu rencontrais quelqu’un, tu lui dirais : « Salut, je suis noir » ?

Toute la tablée se met à rire, moi aussi.

Moi : Je veux que les gens sachent que je suis Sourd et fier de l’être, pas malentendant. Je déteste quand les gens disent ça.

Tommy : Les gens verront bien que tu es Sourd, Joe (Valente), puisque tu signes, alors il n’y a aucune raison d’en faire la déclaration. Les Sourds reconnaissent les autres Sourds parce qu’ils partagent la même langue.

PJ : Eh oui, quand je voyageais en Europe et que je rencontrais des Sourds, on communiquait immédiatement ; en Italie, par exemple, j’ai rencontré des Sourds italiens, j’ai vite appris leur langue, et quand je suis revenu aux États-Unis, en classe, je n’arrêtais pas d’utiliser la LSI au lieu de l’ASL sans m’en apercevoir...

PJ mime la scène en se donnant une tape sur la main pour montrer comment il ne cesse de glisser sans le vouloir vers la LSI, au lieu de l’ASL. Son visage exprime sa perplexité, il approche même ses deux mains de son visage pour les examiner, comme si elles agissaient indépendamment de sa volonté. Tout le monde observe PJ jouer la comédie. Il est doué, vraiment doué.

PJ : ...même quand je suis à l’aéroport, je regarde toujours autour de moi pour voir si quelqu’un est en train de signer...

PJ relève la tête et parcours le restaurant du regard comme s’il était à l’aéroport, d’abord à droite, puis à gauche. Lorsqu’il repère enfin le Sourd imaginaire il sourit, le salue de la tête, et mimique sa course vers lui pour dire bonjour.

Tommy : C’est ça, les Sourds savent que tu es Sourd parce que tu signes ; ils utilisent leurs yeux – il te faut apprendre à signer, Joe (Valente) !

Moi : Mais je fais de mon mieux ! Ca fait des années que j’essaie d’apprendre l’ASL, mais ce n’est jamais suffisant. Je suis tout seul. Je n’ai personne avec qui signer. Ce n’est pas facile. Comme ce soir, pendant le groupe de discussion. Quelle frustration ! Je suis là, à regarder les participants signer et les interprètes parler à voix haute, mais j’ai tout raté. Pff ! Je ne comprends pas bien tous les signes, et je n’arrive pas à lire sur les lèvres des interprètes ! En plus ils étaient derrière moi, alors j’en ai loupé la moitié !

PJ : Pourquoi tu n’as pas demandé d’interprète exprès pour toi ?

Joe : Pourquoi tu n’as rien dit ?

Tommy : Tu dis que...

Tommy se frappe la poitrine, se couvre une oreille et tend le poing pour faire le salut du Sourd Power.

Tommy : …Tu dis que tu es Sourd et fier de l’être, mais tu te comportes comme un entendant qui n’entend pas. Moi, je crois que tu n’as pas encore accepté d’être Sourd. Tu te considères encore comme entendant. Si tu te pensais vraiment Sourd, tu demanderais à tout le monde de s’adapter à toi. Mais tu ne le fais pas. Au lieu de ça, tu acceptes de rater beaucoup de choses.

Moi : Je ne sais pas pourquoi je n’ai rien dit. C’est sans doute parce que j’ai l’habitude de louper plein de choses, je n’y pense même pas. Je m’en veux vraiment de ne pas avoir demandé. Si seulement je savais signer !

Joe : Je te l’ai souvent demandé, mais il doit bien y avoir une raison pour que tu n’aies toujours pas appris la langue des signes. Tu es intelligent, tu n’as donc aucune raison de ne pas y arriver, de ne pas y être arrivé déjà. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu ne l’as pas encore fait. Tu as peur ?

Moi : Peur de quoi ?

Joe : Eh bien, pour obtenir quelque chose, il faut renoncer à autre chose. Si tu utilises la langue des signes, tu devras accepter de ne pas pouvoir communiquer avec autant d’éloquence qu’en langue vocale, du moins pas avant de maîtriser les signes, ce qui te prendra un certain temps. Et quand bien même, tu ne seras peut-être jamais aussi bon communicant que tu ne l’es aujourd’hui en anglais. Je ne sais pas si vous vous rendez compte...

Joe regarde les autres.

Joe : ...mais Joe (Valente) est très éloquent, c’est un excellent orateur ; il a un don pour s’exprimer. Joe (Valente), si tu signes, tu ne seras plus aussi éloquent. Si tu signes, tu perdras ta capacité à communiquer aussi brillamment. Face à l’ASL, tu es exactement comme un enfant qui apprend une langue. Tu diras peut-être quelque chose en signes, en utilisant le peu que tu connais, mais en pensant : « Si je le disais en anglais, je serais bien plus clair et plus éloquent. » En d’autres termes, tu devras renoncer à ce qui fait ta force : ta capacité à communiquer. C’est un vrai risque.

Personne ne dit rien pendant un moment. Nous continuons de manger, jusqu’à ce que PJ prenne finalement la parole en langue des signes pour que Jennifer traduise. Il a l’air très affirmatif.

PJ : Moi, je voudrais revenir à ma question de tout à l’heure : pourquoi tu n’as pas demandé d’interprète ? Tu en as obtenu à Florida State, ou pas encore ?

Moi : Non.

PJ : Pourquoi non ?

Moi : Eh bien parce que... à vrai dire, je n’en sais rien.

PJ : Joe (Valente), je le vois dans tes yeux. Tu fais semblant de tout suivre, mais, moi, je sais quand tu es perdu. Tu l’as été plusieurs fois pendant le groupe de discussion. J’ai vu que tu perdais souvent le fil.

Tommy : Oui, je l’ai remarqué aussi. Tu fais semblant de comprendre.

Joe : Eh bien ! Ca ressemble à l’inquisition !

Toute la tablée rit à nouveau. L’atmosphère se détend visiblement.

PJ : Désolé de te mettre sur la sellette.

Moi : Aucun souci. Quand je rentrerai à Florida State, je crois bien que je vais reprendre mes cours d’ASL et faire appel à des interprètes.

PJ : Tu vas vraiment le faire ?

Moi : Disons que…ça se pourrait bien.

Chapitre 25
Parmi les indigènes chez Ben Bahan

Le vendredi 25 juin 2010, je me réveille à quatre heures du matin, nerveux à l’idée de la journée qui m’attend. Je m’apprête à attraper mon appareil auditif dans le tiroir de ma table de chevet lorsque je me rends compte que je n’en aurai besoin ni aujourd’hui, ni de toute la semaine, d’ailleurs. Pas pour le voyage que j’entreprends. Aujourd’hui, je prends l’avion à Tallahassee en Floride pour me rendre à l’aéroport international de Baltimore-Washington, où Ben viendra me chercher. Je pars vivre parmi les indigènes chez Ben Bahan.

Ben dit souvent pour plaisanter que toute sa famille est Sourde, sauf le chien.

Je n’aurai pas besoin de mon appareil puisqu’il n’y aura pas de paroles, seulement la langue des signes, pendant une semaine. C’est l’immersion totale. Ben m’a proposé d’être à la fois mon hôte et mon guide pour ce voyage initiatique dans un petit coin du monde Sourd, à Frederick, Maryland, où résident Ben, sa famille et ses amis proches.

Quand je me lève, j’ai des frissons dans le dos à cause de l’émotion et le trac. Comme chaque matin, ma fiancée Allison m’a devancé. Je ne suis même pas encore sorti de la chambre qu’elle me tend déjà une tasse de café. Elle aussi semble nerveuse et tendue.

Je bois une gorgée de café. C’est mon moment préféré, alors je le savoure et prends tout mon temps. Je jette un œil à notre chambre. A part le lit, il n’y a plus aucun meuble. Il y a des cartons partout dans la maison : nous nous préparons à dire notre adieu définitif à la Floride dans quatre semaines. Je viens d’accepter un poste à l’Université d’État de Pennsylvanie, et nous sommes ravis à l’idée de nous rapprocher de nos familles dans l’Ohio et à Long Island.

Nos deux chiens, Scout, un croisé Border Collie et Bouvier australien, et Beau, un croisé Labrador, sentent qu’il se passe quelque chose. Ils se collent à moi quand ils me voient sortir la valise du placard. Je bois mon café, les yeux dans le vague, tandis qu’Alli s’active, un peu fébrile. Je regarde Scout et Beau chahuter sur le lit et passe la main sur mes joues, me demandant si je dois me raser ou non. S’agit-il d’un voyage professionnel ? D’un voyage personnel ? C’est normalement mon critère pour trancher.

Je décide de ne pas me raser.

Alli passe en revue la check-list habituelle pour vérifier qu’il ne me manque rien pour le voyage.

– Je suis vraiment fière de toi, me dit-elle. Tu vas passer un super moment avec Ben, tu vas apprendre plein de choses.

– J’espère surtout que je vais vite me mettre à signer, je lui rétorque. Elle sait que j’ai peur de ne pas apprendre assez vite. Cela fait des semaines déjà que nous en parlons.

– Tu vas très bien t’en sortir, Joe.

A force de se bagarrer, Beau et Scout se mêlent les pattes et tombent du lit, mais remontent aussitôt sur leur ring. Je fourre des vêtements au hasard dans un sac, sans oublier une belle chemise habillée.

Je me douche en vitesse et attrape mon sac pour partir. Dans le garage, Alli a déjà démarré la 4Runner, les chiens sont couchés sur la banquette arrière, prêts pour le départ.

Je m’installe au volant. Alli me tapote le bras. Je lis sur ses lèvres :

– Tu as pris ton appareil auditif ?

– Non. Je n’en aurai pas besoin, trésor. Tout le monde est Sourd.

– Je sais bien, mais pour l’aéroport et tout ça ?

  Je sais qu’elle a peur que je regrette plus tard de ne pas l’avoir pris, au cas où, mais je lui réponds un peu sèchement : « Ne t’inquiète pas pour moi. Ça va aller. »

  Ce voyage se fera en immersion totale. Pas d’appareil.

– Bon, d’accord, répond Alli, mais elle n’a pas l’air convaincue.

– Ce sera comme quand j’étais au lycée et que je m’en suis débarrassé, Alli. Rien de plus.

– Comme tu voudras, elle labialise. Allez, on y va ou tu vas être en retard.

  Nous nous mettons en route et arrivons très en avance à l’Aéroport de Tallahassee. Je me gare au bord du trottoir et Alli se tourne vers moi.

– Je t’aime. Tu vas passer un moment inoubliable. Envoie-moi un SMS en arrivant. Il me tarde déjà de savoir ce que tu vas faire.

  Nous nous embrassons. Elle sort de la voiture, récupère les clefs pour repartir à la maison et m’enlace une dernière fois.

  Je fais mes adieux à Alli, Scout et Beau : ma famille. Partir en voyage me rend toujours triste et sentimental. J’attends que la 4Runner redémarre avant de me retourner pour franchir les portes automatiques de l’aéroport. Parcourant des yeux le hall d’entrée, je me rends compte que je viens de pénétrer dans un monde nouveau. Rares seront ceux qui sauront communiquer avec moi comme le fait Alli, que je sois appareillé ou non.

Je descends rapidement le long couloir qui mène à la zone de sécurité, tirant derrière moi ma valise à roulettes. Je suis un pro du voyage : j’ai déjà mes billets et mes papiers d’identité prêts lorsque j’arrive au poste de contrôle, où se trouve l’agent de sécurité.

M’approchant de lui, je ne parle pas mais lui fais le signe « bonjour ».

  L’agent comprend de suite et imite mon geste, « bonjour ».

  Je lui tends mes billets et papiers. Il tente d’engager la conversation par des gestes. Il mime un « beau temps, n’est-ce pas ? » et j’acquiesce en retour. Il labialise alors « bon voyage ».

  Je lui fais un grand « merci » signé.

  Je passe le portail de détecteur de métaux et un autre agent de sécurité se dirige vers moi. Je lis sur ses lèvres qu’il faut vérifier à nouveau la sacoche de mon ordinateur. Il sort un livre de la sacoche et le montre du doigt pour me faire comprendre que c’est ce qui faisait obstacle aux rayons X.

  Je signe « Bonjour, Sourd ».

L’agent m’indique qu’il va repasser la sacoche dans la machine. Il me tend le livre pour que je le tienne. Ses gestes sont clairs et méthodiques.

Je suis impressionné.

C’est vraiment curieux : la plupart du temps, quand je porte mon appareil, les gens perdent patience et sont agacés d’avoir à se répéter. D’ordinaire, ils haussent la voix, alors que là, avec des gestes et des signes, ces mêmes personnes sont beaucoup plus patientes et communiquent bien mieux. Je commence à me dire que je vais faire comme ça plus souvent quand je voyage.

Je monte à bord du petit avion d’Atlantic Southeast Airlines qui fait la liaison pour Delta Air Lines jusqu’à l’aéroport pivot d’Atlanta. Après m’être installé, comme toujours, au fond à droite, côté hublot, près des toilettes, j’ouvre le livre que j’ai pris pour le voyage. Il s’agit d’une vieille édition écornée de A Journey into the Deaf-World (Un voyage au monde Sourd) de Harlan Lane, Robert Hoffmeister et Ben Bahan.

Je vois le regard du steward qui passe de moi à mon livre, tour à tour. Il doit se demander si je suis Sourd.

Je fais un geste pour lui demander un stylo.

Il me le donne au moment où l’avion atteint la piste. Juste avant le décollage, il revient vers moi et épelle ce que je comprends être son nom, à l’aide des doigts. Il me sourit, s’assied et je lui souris à mon tour.

Lorsque le nez de l’avion s’élève pour décoller, j’ai un moment de panique, craignant d’avoir perdu mon appareil. Puis je me sens tout bête d’avoir oublié si vite que je l’ai laissé volontairement à la maison.

Je me remets à ma lecture mais, quelques instants plus tard, j’entends la voix du commandant de bord relayée bruyamment par les haut-parleurs. Je suis interloqué d’avoir entendu sa voix, j’étais persuadé que je n’entendrais rien sans mon appareil. Normalement je distingue assez mal les voix humaines. Mais, pour quelque obscure raison, je les entends mieux lorsqu’elles sortent d’un téléphone ou de haut-parleurs. Toujours est-il que la voix du commandant me surprend quand elle parvient à mes oreilles. Je m’efforce de comprendre ce qu’il dit mais je peine à reconnaître les mots, qui sont comme brouillés. J’en perçois quelques uns ici et là : il est question d’arriver à Atlanta plus tard que prévu à cause du vent, ou quelque chose de ce genre. Je ne sais pas trop.

J’essaie de me replonger dans mon livre, sans avoir compris ce que dit le commandant. Mais le haut-parleur continue à cracher des sons incompréhensibles et me déconcentre.

Ne pas arriver à me concentrer commence à m’énerver.

Habituellement, un des avantages d’être sourd est justement de pouvoir rester concentré longtemps sans se laisser distraire.

Mais ce monologue bruyant du capitaine est interminable. Au moment où je crois qu’il a fini, le voilà reparti de plus belle. Et ce pendant une dizaine de minutes. Je commence à être franchement agacé, et je ne suis visiblement pas le seul. Certains commencent à lancer des regards au steward, l’air de dire « Mais faites-le donc taire ! »

Le steward semble être sur le point de le faire quand le commandant se tait enfin.

Je retourne à ma lecture.

Pendant tout le reste du vol, chaque nouvelle intervention du pilote volubile me fait bouillonner. Pas tant à cause de son incapacité à se taire, mais parce que c’est comme une piqûre de rappel : je suis« entendant », sans pour autant distinguer vraiment les mots. Cela me renvoie à ma place dans ce monde de l’entre-deux, même sans appareil. Je ne peux pas faire taire le monde totalement.

Nous arrivons enfin à Atlanta, où je n’ai que dix minutes de battement pour prendre ma correspondance. Je me dépêche donc de rejoindre l’autre terminal avec la navette et d’embarquer à bord du Boeing 737-700 de Delta Air Lines, prêt à décoller pour Baltimore. L’appareil se met aussitôt en route. Cette fois-ci, le pilote s’en tient à quelques mots rapides et je replonge dans mon livre, soulagé. Nous arrivons en peu de temps et, à ma descente de l’avion, quand j’arrive dans le hall de l’aéroport, j’ai l’impression d’être en terre inconnue. Je ressemble à ces voyageurs inexpérimentés qui, étourdis d’images et d’odeurs, agacent tout le monde en marchant trop doucement. Il me semble avoir quitté les États-Unis ; en tout cas je n’ai pas l’impression de me trouver seulement à la périphérie de Baltimore. Aidé par mon imagination, je me retrouve dans la peau d’un anthropologue au milieu d’une lointaine population indigène.

Je constate que, sans appareil, je compte encore davantage sur mes yeux. Je me suis toujours considéré comme quelqu’un de très visuel, mais aujourd’hui plus que jamais. Mes autres sens sont exacerbés aussi.

Je sens vibrer mon portable. C’est un SMS de Ben, qui me donne rendez-vous à l’arrêt minute, côté arrivées. Je lui réponds que je suis déjà en chemin.

Une odeur de beignets de crabe, provenant du café à l’entrée de l’aéroport, me chatouille les narines et j’en sens presque le goût. Je suis tenté de m’y arrêter en voyant le menu affiché : Sandwich aux beignets de crabe, frites, coleslaw, biscuits et coca pour 4,99$. Il me faut une volonté de fer pour résister à l’envie de m’y installer pour manger un morceau.

Enfin dehors, j’essaie de repérer la voiture de Ben mais ne la trouve pas. Je cherche en vain autour de moi. Il m’envoie un nouveau message pour savoir si j’y suis. Je lui réponds que oui, et que je ne le trouve pas.

Au bout d’un moment, je me rends compte que je suis en fait du côté des départs, mais aucun panneau n’indique les arrivées et je suis perdu. Comme je n’ai pas envie de dire à Ben que je me suis mélangé les pinceaux, je cherche un employé susceptible de me renseigner.

Je repère un homme vêtu d’une veste rouge avec une casquette assortie. Je me dirige vers lui pour lui demander mon chemin mais comme je suis en immersion totale, je ne veux pas me servir de ma voix. Arrivé à sa hauteur, j’utilise des gestes et les rares signes que je connais pour lui expliquer que je cherche la zone des arrivées. Malgré plusieurs tentatives, je n'arrive toujours pas à me faire comprendre.

Alors j’ai une idée. Je lui montre sur mon portable le message de Ben indiquant où le retrouver. Veste rouge me comprend, opine du chef et désigne un escalier à l’intérieur qui mène à l’étage en dessous.

Je le remercie et rentre dans l’aéroport à grandes enjambées, tirant ma valise derrière moi. Une fois dehors de nouveau, j’aperçois Ben dans sa Toyota Sequoia bleue, nos regards se croisent et nous nous saluons de loin. Je me dirige vers la voiture jette ma valise sur la banquette arrière et m’installe. Nous nous serrons la main. Je regarde Ben et souris, tout en m’interrogeant : comment diable allons-nous pouvoir communiquer pendant ce trajet d'une heure jusqu'à sa maison dans la campagne du Maryland ?

Ben redémarre. Nous commençons par quelques gestes et signes. Il n’utilise que des mots simples d’ASL qu’il sait que je connais, c’est-à-dire pas beaucoup. C’est comme si nous nous testions mutuellement pour définir notre modus operandi, un aperçu de la semaine qui se profile : zéro anglais, uniquement de l’ASL et des gestes.

Il arrive à me regarder tout en conduisant et doit beaucoup se répéter dans un premier temps car j’ai du mal à le suivre. Mon anxiété m’empêche de me concentrer. Je suis aussi inquiet parce qu’il ne garde pas les yeux rivés sur la route. Mais plus je l’observe et plus l’expression « avoir des yeux derrière la tête » prend tout son sens. Ben a une vision à 360° : il est capable de signer, de voir les réponses que je balbutie en mélangent signes et gestes, et de nous sortir habilement des embouteillages de Baltimore pour regagner sa banlieue résidentielle.

Nous parlons étymologie. Je suis passionné d’étymologie. Enfant déjà, j’étais fasciné par l’origine des mots. J’apprends au cours du trajet que Ben partage cet intérêt. Je ne cesse de lui demander l'origine des mots inconnus qu'il me montre. Au bout d'un moment, je me dis que mes questions incessantes doivent commencer à l'irriter, sinon l'ennuyer mortellement. Pourtant, chaque fois que je scrute son visage à la recherche d’un quelconque indice, je ne vois qu’un sourire tranquille, comme si toute cette expérience l’amusait. J’apprendrai plus tard que Ben est ainsi en toutes circonstances. La vie l’amuse.

J’apprécie qu’il m’explique le sens de chaque mot ; quand il ne le connaît pas, il l’invente à l’aide d’une saynète loufoque. Quand j’étais au collège et que j’apprenais du vocabulaire anglais, je m’intéressais à l’origine des mots parce cela m’aidait à mémoriser leur définition. Les mots qui avaient une histoire de famille étaient plus faciles à retenir. Là, les improvisations de Ben me facilitent le travail.

Les sujets de conversation s’enchaînent : ses longs trajets en train pour se rendre chaque jour au travail à Washington DC; la camionnette accidentée qui a pris feu sur la route; l’emploi du temps semestriel de chacun ; ses enfants, Davy et Juliana et sa femme, Sue, ainsi que tous les gens que nous allons rencontrer dans la semaine au cours de ma visite guidée du monde Sourd; Frederick, cette « ville Sourde » où même les commerçants locaux savent signer ; l’iPhone qu’il doit recevoir la semaine prochaine ; son ami, Bob, avec qui nous allons déjeuner, puis un autre Bob que nous rencontrerons vers la fin de ma visite.

Ce n’est que lorsque Ben m’en dit un peu plus sur ce second Bob que je comprends qu’il s’agit de Robert Hoffmeister en personne, co-auteur, avec Ben (et Harlan Lane), de A Journey into the Deaf World, le livre que je lisais justement pendant le voyage. Il est apparemment prévu pour nous trois une sortie en bateau dans la baie de Chesapeake en fin de semaine. Je n’ai pas le temps de tout assimiler, ni de m’inquiéter de savoir si je signe correctement en ASL, ou si mes gestes sont un tant soit peu compréhensibles.

Nous entrons à Frederick, Maryland, avec ses majestueuses maisons en brique rouge datant de l'époque coloniale et de la guerre de Sécession, et nous arrivons dans la rue principale. C'est une rue commerçante aux devantures de magasins pittoresques, devant lesquelles flâne une foule de badauds. Malgré le rythme visiblement plus paisible ici, je sens une grande fatigue m'envahir et l'adrénaline qui m'avait fait tenir jusque-là se dissipe peu à peu.

Je regarde les vitrines défiler : magasins d'antiquités, brasseries, coffee shops, une taverne-grill, un bed and breakfast et même un salon de thé. Une ville agréable où il fait bon vivre, en somme. La conduite souple de Ben me berce.

Nous traversons lentement les embouteillages avant de nous engager dans une rue latérale à deux voies. Ben m'explique qu’il reste une dernière course à faire avant d'aller déjeuner avec Bob dans un endroit chic appelé Volt. Nous devons récupérer son fils, Davy, à son club de basket à l’école pour le déposer chez des amis qui ont un fils du même âge.

En pénétrant dans l'enceinte spacieuse de l’école, je distingue un panneau sur lequel on lit : École pour Sourds du Maryland.

Je suis impatient de découvrir l’école et ses locaux. Chaque fois que je visite une école pour Sourds dans le cadre de mes recherches, j'aime bien faire le tour des bâtiments et connaître leur histoire. Comme s'il avait lu dans mes pensées, Ben se tourne vers moi pour m'expliquer qu'une visite guidée de l'école est programmée dans la semaine avec Jamie, le directeur, qui se trouve être aussi un vieil ami de la famille. Il doit passer chez Ben dans la soirée.

Nous allons chercher Davy au basket, profitant pour faire quelques passes dans un coin du terrain avec l'ami de Davy et son père. Au bout d’un moment quelqu’un qui a tout l’air d’un prof de gym rentre dans le gymnase. Comme il le fera avec tous ceux que je rencontrerai, Ben explique la raison de ma venue. Tous me souhaitent la bienvenue et le mot « voyage » revient souvent. C'est comme si j'étais un compagnon de voyage, en route pour une destination qu'ils connaissent déjà.

Chez Volt, nous retrouvons l'ami de Ben autour d’une bière. Après un verre ou deux, nous allons chez Ben prendre le café et grignoter un morceau. Nous nous installons sur la véranda. Bob nous quitte et des gamins du quartier viennent chercher Davy et Juliana, mais tous deux sont absents. Davy est encore chez son ami et je comprends alors que Juliana est partie en week-end avec sa mère, Sue, chez ses grands-parents à Boston. J'ai dû manquer cette information car Ben m'en parle comme s'il me l'avait déjà dit. Puis je me souviens qu'il me l'avait précisé auparavant dans un mail.

Gagné par la fatigue, je baille de plus en plus, peu habitué à me lever à quatre heures du matin et à voir autant de nouveaux visages. Mais je veux tenir le coup encore un peu. Davy est de retour en compagnie de la famille de son ami. Tout le monde s'installe et se met à parler en langue des signes. Dans l’ensemble, j’ai l’impression de suivre dès lors que la conversation reste simple. Davy et ses amis me parlent football. Ils se montrent patients quand je peine à trouver les signes pour exprimer ma pensée.

Jamie, le directeur de l'école pour Sourds, nous rejoint un peu plus tard et nous discutons de l'école, du foot et des superbes feux d'artifice de la fête du 4 juillet.

Lorsque les enfants du quartier et leur mère repartent chez eux, Davy rentre se coucher et nous nous retrouvons seuls, Ben, Jamie et moi. La soirée est calme, hormis le passage de quelques rares voitures. Nous restons silencieux, plongés dans nos pensées.

Je ne peux m'empêcher de repenser à ma journée, de me repasser le film : mes adieux de ce matin à Alli et aux chiens, le vol entre la Floride et le Maryland, la découverte de cette école pour Sourds, ma rencontre avec tous ces Sourds, cette soirée sur la véranda. Tout paraît si calme après une journée bien mouvementée. J’ai soudain furieusement envie d’habiter Frederick pour pouvoir fréquenter l’extraordinaire cercle d'amis et de voisins de Ben.

Après ce moment de silence la conversation reprend, cette fois à propos de l'école et du travail. Jamie s'adresse à moi en langue des signes, et en langue vocale quand je ne comprends pas.

– Tu as des interprètes à ton travail ? demande-t-il.

– Non, je réponds.

– Ah bon, pourquoi ? dit-il, surpris.

– Parce que je ne suis pas handicapé, je signe, maladroitement, en essayant de donner à la négation « pas » une coloration dramatique.

Je poursuis :

– Je (comme je ne sais pas dire « refuser » en signes, je le remplace par le mot anglais, puis reprends en ASL), de dire que je suis handicapé !

Ben observe notre échange depuis son fauteuil à bascule, à la fois amusé et curieux de voir la suite. Jamie, visiblement irrité par mon refus d’utiliser des interprètes, me demande pourquoi.

Je lui réponds à l’aide d’un mix d'anglais, de dactylographie, de langue des signes et de mimes :

– Mes deux amis Sourds, PJ et Tommy, m'en ont déjà parlé. Ils me disent de prendre des interprètes. Et c'est ce que j'ai essayé de faire à Florida State. Mais je refuse de dire que je suis handicapé parce que c'est faux. Je suis Sourd.

– Qu’est-ce-que tu veux dire ? me demande-t-il, perplexe.

C'est à partir de là que je me mets à enfreindre la règle de zéro-anglais. Sans le vouloir, je n’arrête pas de revenir vers l'anglais. Ca me contrarie car j'avais promis à Ben de ne parler qu’en langue des signes. Mais c'est plus fort que moi. Et Ben ne me reprend pas non plus.

– A Florida State, j'ai dû remplir un formulaire pour que le bureau de l'ADA (American with Disabilities Act) m’obtienne des interprètes. Il fallait décrire mon handicap et expliquer en quoi il m'empêchait de travailler correctement. Je refuse de me définir comme handicapé : je suis Sourd. Je poursuis ainsi, en expliquant longuement que ce n’est pas une question politique ou culturelle, c’est juste comme ça que ma mère m'a élevé. Je ne suis pas handicapé. Et ce n'est pas maintenant que je vais le devenir, pas après tous ces efforts. Le fait d'être Sourd me rattache à une culture, pas à une catégorie de handicap. Comme je ne suis pas capable d’expliquer tout ça clairement à Jamie et à Ben, je renonce à le faire.

Je leur fais tout de même part de ce qui m'a mis le plus en rogne dans ce formulaire.

– Ces formulaires me demandaient de dire que je suis incapable d'effectuer mon travail. J'ai répondu que j'en suis tout à fait capable. Ce sont plutôt les autres qui n'arrivent pas à communiquer avec moi, voilà le handicap, leur dis-je, sans savoir ce qu’ils auront compris de mon méli-mélo de gestes et de signes. Ce formulaire débile voulait que je précise les moments où mon handicap me gêne dans mon travail, comme si j'allais leur rapporter tout ce que je n'ai pas entendu ! Est-ce que je le sais, moi, ce que je n'entends pas ? Débile, ce formulaire.

Jamie a encore l’air incrédule. Je me dis qu'il ne comprend pas ce que je suis en train de lui dire. Il répond :

– D'accord, d'accord, tu n'es pas handicapé. Et alors ? Tu es Sourd. On s'en fiche. Le gouvernement n’en a rien à faire de la différence entre Sourd et handicapé. Ce ne sont que des mots. Et tu as besoin d'un interprète. Comment tu fais en réunion ?

– Ce que j'ai toujours fait à l'école : je rêvasse, je lui réponds en haussant les épaules.

Je le vois devenir écarlate. Il se redresse sur sa chaise, s’apprêtant à faire une déclaration.

– Oh non, tu vas avoir droit à la méthode Jamie. Ben se met à rire et attend, les bras croisés sur la poitrine, comme s’il avait déjà assisté à ce spectacle.

J'observe Jamie avec attention ; plus que de la colère, son visage exprime de l'exaspération. Je commence à me demander si je ne suis pas trop obstiné. S’il ne faut pas y réfléchir davantage. Je n’en sais trop rien.

Mais tous mes doutes s'envolent en entendant les propos que tient Jamie, qui parle fort et signe simultanément.

– En te comportant ainsi, tu me fais du mal, tu fais du mal à Ben. Et à beaucoup d'autres parmi nous !

Ben a l'air choqué. Il semble prêt à intervenir pour dire à Jamie d'y aller plus doucement.

Mon cœur se serre. Je me rends soudain compte combien il a raison. Je n'avais jamais envisagé les choses de cette façon.

– Je suis navré, je ne l'avais jamais vu sous cet angle. Je pensais que je ne causais du tort qu'à moi-même. C’est que j'ai tellement l'habitude de ne pas comprendre ce qui se passe autour de moi.

Jamie se radoucit un peu. Je pense que lui-même a été surpris par sa propre virulence.

– Tu es un gars intelligent, tu as beaucoup à offrir, dit-t-il, ses gestes soulignant le signe « tu ». Tu aurais tant de choses à apporter à ton département, où que tu sois, mais tu n’y peux rien si tu n'entends pas tes collègues et s'ils ne savent pas signer.

Ben sort enfin de son silence pour ajouter :

– L'interprète, ce n'est pas pour toi mais pour les autres. Sa remarque me rappelle cet adage qui dit que plutôt que les Sourds qui entendent mal, ce sont les entendants qui signent mal. Je ris d'avance en m'imaginant expliquer cela à mes nouveaux collègues de l'Université de Pennsylvanie.

Jamie vient renchérir :

–L'interprète nous sert à TOUS.

Nous sommes épuisés, et pendant un long moment nous nous contentons de nous balancer en silence dans nos fauteuils. Je suis perdu dans mes pensées, me demandant comment m’y prendre différemment quand je serai à Penn State. Une chose est sûre : à partir de maintenant, je vais demander des interprètes.

Jamie nous quitte peu après et nous allons nous coucher. Dire qu'il s'agit seulement de ma première soirée ici et qu'il me reste encore une semaine entière ! Juste avant de m'assoupir, une pensée me traverse :

Ce n’est pas tant que j’ai réussi à faire ma place dans le vaste monde des entendants, ni que j’ai enfin trouvé la culture Sourde. Ce que m’apprend ce voyage, c’est d’arriver à vivre plus pleinement dans les deux univers.

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Notes

1 Retour au texte

Individuals with Disabilities Education Act : loi de 1990 sur l’éducation des personnes en situation de handicap ; Americans with Disabilities Act : loi de 1990 sur les Américains en situation de handicap, permet de protéger les personnes en situation de handicap de certaines discriminations.

2 Retour au texte

« Do tell us all about. As we want to hear allabout. So tellus tellas allabouter. The why or whether she looked alloty like ussies and whether he had his wimdop like themses shut. Notes and queries, tipbits and answers, the laugh and the shout, the ards and downs. Now list to one aneither and liss them down and smoothen out your leaves of rose. The war is o’er. » (1939, p. 101) Joyce, J. (1939). Finnegans wake. New York: Macmillan.

3 Retour au texte

Michel Foucault, Deux essais sur le sujet et le pouvoir, dans Hubert Dreyfus et Paul Rabinow, Michel Foucault, un parcours philosophique, Gallimard, 1984 (éd. originale, Chicago, 1982).

4 Retour au texte

(NdT) En anglais, ‘dumb’ signifie « muet », mais également « stupide ».

5 Retour au texte

NdT : Old Sparky est le surnom donné à la chaise électrique dans certaines parties des États-Unis.

6 Retour au texte

BOCES (Boards of Cooperative Educational Services) : équivalent aux CLIS (classes pour l'inclusion scolaire) pour les enfants en difficulté, notamment ceux atteints d’un handicap.

7 Retour au texte

Children of Deaf Adult, soit « enfant d'adulte sourd ». L'équivalent français est EEPS (Enfant Entendant de Parent Sourd) mais le terme CODA est plus couramment employé.

Citer cet article

Référence électronique

Joseph Michael Valente, « s/SOURD et m/MUET », La main de Thôt [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 03 janvier 2024, consulté le 24 juillet 2024. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/lamaindethot/1206

Auteur

Joseph Michael Valente

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Traducteur

Karen Meschia