Introduction : 50 ans après le 25 avril : mémoire(s) et représentations de la Révolution des Œillets et de l’immigration portugaise en France.

  • Introdução: 50 anos depois do 25 de Abril: memória(s) e representações da Revolução dos Cravos e da imigração portuguesa em França.
  • Introduction: 50 Years After April 25th: Memories and Representations of the Carnation Revolution and Portuguese Immigration in France.

Texte

A ceux qui ne croient plus
Voir s’accomplir leur idéal
Dis-leur qu’un œillet rouge
A fleuri au Portugal

Georges Moustaki, « Portugal », 1974.

Domingo em Bidonville
Não há sinos a lembrar
Domingo na aldeia
Domingo em Bidonville
Longa espera no hangar
Da gare de Austerlitz

Quarteto 1111, “Domingo em Bidonville”, 1970.

Pour ce numéro 10 de Reflexos, nous proposons un ensemble de productions issues, pour la plupart, de deux colloques internationaux réalisés à l’Université de Poitiers en mars 2024 (« Les Œillets vus d’ailleurs : répercussions et représentations du 25 avril hors les murs-Europe, Afrique, Amérique ») et à l’Université de Caen Normandie en avril 2024 (« Mémoire(s) de l’immigration portugaise en France »). À l’occasion du 50ème anniversaire de la Révolution des Œillets qui a changé le cours politique et social du Portugal, après 48 ans de dictature et l’enlisement des guerres coloniales, ces colloques ont voulu interroger, dans une perspective transdisciplinaire, les représentations et répercussions internationales de l’instauration de la démocratie au Portugal, ainsi que l’une des principales conséquences de la dictature, l’immigration, à travers ses processus et ses enjeux contemporains, entre mémoire et patrimonialisation, entre stéréotypes et nouveaux défis.

Le premier article propose une réflexion sur huit bandes dessinées publiées en France entre 2011 et 2025 qui visent à divulguer l’histoire récente du Portugal et celle de la communauté portugaise en France. À travers des personnages filtrés par la subjectivité des auteurs et autrices, ces ouvrages constituent un matériau original permettant de mieux comprendre les mécanismes de la dictature, les motivations et les conséquences de l’engagement politique ainsi que l’enjeu mémoriel du parcours migratoire.

Le regard étranger sur la Révolution des Œillets est au centre des réflexions de Marco Gomes et de Marc Gruas. Ils s’interrogent sur la manière dont la presse a représenté le 25 avril, en Italie et en France : d’une part, les événements portugais ont interrogé la liberté de la presse italienne et ont été instrumentalisés par le pouvoir politique ; d’autre part, les journaux L’Humanité, Libération et Combat ont chacun projeté sur la révolution portugaise leurs propres cadres idéologiques, leurs attentes politiques et leurs lignes éditoriales. Toujours sous le prisme du regard extérieur, l’historien Francisco Martinho analyse les raisons qui ont conduit la dictature brésilienne à reconnaître d’emblée le nouveau régime installé au Portugal le 25 avril 1974 ainsi que l’indépendance des anciennes colonies portugaises à l’issue du processus de décolonisation, mettant en évidence les intérêts économiques du Brésil en Afrique ainsi que la perspective hégémonique des élites intellectuelles brésiliennes. Ce volet historique se clôt par l’article de Cristina Clímaco qui analyse les conditions dans lesquelles les Portugais immigrés en France ont contribué à l’effort de guerre nazi et les initiatives des consuls portugais pour tenter de s’y opposer.

Parce qu’Histoire et mémoire sont également synonymes de symboles qui « représentent » le réel, Agnès Pellerin étudie le rôle du cinéma révolutionnaire portugais dans l’appropriation, au sein de la mémoire collective, de la chanson « Grândola, vila morena » : elle montre comment cet usage, qui semble aujourd’hui une évidence, ne l’est pourtant pas lorsqu’on oppose le rythme lent de la chanson au choc révolutionnaire. Le « cinéma du réel » côtoie donc la fiction, comme le montre Ana Isabel Freitas à propos d’un tout autre corpus, celui du folklore de l’immigration portugaise dans son long-métrage documentaire Lá em Baixo, inscrit dans une démarche de recherche-création, dans lequel elle cherche à traduire les liens entre mémoire et transmission, tradition et modernité, écriture et représentation du réel.

Maria Beatriz Rocha-Trindade revient dans son article sur les trajectoires de la diaspora portugaise et le processus mémoriel auquel elles donnent lieu. Elle met ainsi en évidence la manière dont les liens avec le pays d’origine se mêlent à l’adaptation à d’autres codes culturels, en prenant comme exemple paradigmatique le village de Queiriga, situé dans le distrito de Viseu. Sandra Teixeira a choisi l’exemple de Linda de Suza pour analyser la manière dont la représentation de la communauté portugaise s’est construite en France ; entre stéréotypes et singularités, cette figure éminemment populaire au moment où les Portugais constituent la plus importante communauté étrangère en France, à la croisée de plusieurs médias, incarne un moment riche de sens. Agnès Levécôt a quant à elle choisi d’analyser Eis uma história… de Olga Gonçalves, l’un des rares romans portugais post-25 avril à se pencher exclusivement sur la question de l’émigration ; elle montre comment ce roman questionne la vérité historique en articulant à la fois représentation de la réalité et écriture de l’imaginaire.

Trois autres productions viennent clore ce numéro. Il s’agit d’une part d’une mise à disposition de ressources pour enseigner le 25 avril à partir de documents historiques, proposée par le chercheur Pierre Marie, d’autre part, d’un compte-rendu de l’ouvrage de Maria Beatriz Rocha-Trindade, Em torno da mobilidade. Provérbios, expressões idiomáticas, frases consagradas (2023) qui analyse la mobilité des Portugais sous le prisme de la culture populaire et des représentations symboliques, puis d’un compte-rendu de l’ouvrage de Luís Trindade, Silêncio Aflito. A sociedade portuguesa através da música popular (dos anos 40 aos anos 70) très riche ouvrage de 2022 qui traverse la période dictatoriale, à la charnière des sciences sociales et de l’histoire culturelle.

Enfin, Emmanuelle Guerreiro propose un entretien inédit avec l’Amiral Manuel Martins Guerreiro qui est l’un des acteurs majeurs de la Révolution des Œillets et fait partie des membres fondateurs du Conseil de la Révolution. Cinquante ans après, cet officier portugais nous livre un témoignage authentique sur les événements, en particulier sur l’importance de la rédaction et le caractère déterminant du programme du MFA, ainsi que sur le rôle moins connu de la Marine, tout en nous offrant une analyse politique personnelle de la période du 25 avril et du PREC, vécus de l’intérieur.

Puissent les contributions ici réunies faire (re)découvrir l’euphorie, les attentes et les transformations profondes d’un pays qui, en ce matin d’avril 1974 tant espéré, a donné de nouvelles voies à son destin.

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©Georges da Costa

Façade Junta de freguesia de Queiriga

Illustrations

Citer cet article

Référence électronique

Sandra Teixeira et Georges da Costa, « Introduction : 50 ans après le 25 avril : mémoire(s) et représentations de la Révolution des Œillets et de l’immigration portugaise en France. », Reflexos [En ligne], 10 | 2025, mis en ligne le 19 décembre 2025, consulté le 17 avril 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/reflexos/2284

Auteur

Sandra Teixeira et Georges da Costa

Sandra Teixeira

Université de Poitiers, Laboratoire FORELLIS-Unité de Recherche 15076

Georges da Costa

Université de Caen Normandie, ERLIS

Droits d'auteur

CC BY