Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’effort de guerre allemand exige l’emploi d’une importante masse de main-d’œuvre. Pour remplacer les travailleurs allemands mobilisés et palier aux besoins croissants dans les usines, le gouvernement nazi puise dans les territoires occupés, perçus comme un immense réservoir de main-d’œuvre. On estime qu’environ 26 millions de personnes furent contraintes de travailler pour le IIIe Reich1. En France, le recrutement pour l’Allemagne débute dès l’Armistice du 22 juin 1940, absorbant pendant les années 1940 et 1941 le chômage, dont le taux est assez élevé, en particulier chez les immigrés2. Au sein du Reich, les travailleurs « civils » étrangers partis de France sont inclus dans le groupe « français » et jouissent du même traitement que celui dispensé à cette nationalité. Entre 1940 et 1944, 900 mille « Français » ont travaillé pour le Reich, en Allemagne ou dans les territoires occupés (y compris en France), dont 250 mille étaient des travailleurs volontaires et 650 mille requis ; parmi eux se trouvent environ deux mille Portugais3. Leur nombre est conservateur et voué à augmenter, d’autant plus que les autorités allemandes les enregistrent souvent en tant que Français.
Le recrutement se fait initialement sur la base du volontariat, puis, à partir de septembre 1942, les réquisitions deviennent la norme, même si le départ des volontaires n’est interrompu qu’à la fin de la guerre. Indépendamment du mode de recrutement - volontaire ou dans le cadre de réquisitions - la contrainte est sous-jacente à l’engagement de la main-d’œuvre étrangère en France occupée. Écartés de l’emploi par la préférence nationale et sans autre moyen de subsistance que leur force de travail, les chômeurs étrangers voient dans le travail en Allemagne la solution au manque de salaires et une façon de subvenir aux besoins de la famille. Par conséquent, la distinction opérée à l’époque entre travailleurs volontaires et travailleurs requis, source d’importants clivages dans la société française de l’après-guerre, n’est pas pertinente dans le cas des travailleurs portugais en Allemagne.
La neutralité du Portugal pendant la Seconde Guerre mondiale ne protège pas les immigrés en France, qui travailleront pour le IIIe Reich comme prisonniers de guerre, travailleurs « civils » sous contrat, ou travailleurs « esclaves » dans les camps de concentration4. Les immigrés portugais, dont le nombre approchait les trente mille à la veille de la Seconde Guerre mondiale, restent en retrait de la mémoire et de l’histoire de la période, la communauté n’ayant pas eu ou pas su se doter de porteurs de mémoire. Cet article se veut une contribution à la récupération de la mémoire de l’immigration pendant la Seconde Guerre mondiale et à l’écriture de l’histoire de la présence portugaise en France dans l’entre-deux-guerres.
I/ Formation, composition et distribution de la communauté portugaise pendant l’entre-deux-guerres
La présence portugaise en France, peu nombreuse avant la Grande Guerre, décolle pendant le conflit mondial donnant naissance à une petite communauté qui augmente progressivement au long des années 1920, et dont le pic est atteint en 1931 avec 49 mille individus. Elle repose sur les travailleurs recrutés dans le cadre de la convention franco-portugaise du 28 octobre 1916, par laquelle le Portugal s’engage à fournir des travailleurs pour les industries françaises travaillant pour l’effort de guerre5 et sur les soldats du Corps expéditionnaire portugais (CEP), puis, au début des années 1920, sur les flux relevant d’une émigration du travail plus classique6. La crise mondiale de 1929, dont les répercussions se font sentir en France dès 1932-1933, a pour conséquence la baisse du nombre d’étrangers, particulièrement touchés par le chômage7. Les Portugais ne sont plus que 29 mille au recensement de 1936.
Image 1 - Ouvriers portugais à Saint-Etienne de Rouvray (Seine Maritime) pendant la 1ère Guerre mondiale
Visite du délégué portugais en 1917-1918 © Georges Daret/ECPAD/Défense
À la sortie de la Grande Guerre, les responsables de la politique migratoire portugaise croient à un arrêt spontané des flux vers la France et ils souhaitent canaliser les flux migratoires en priorité vers la colonisation interne (projet de développement de l’agriculture métropolitaine, qui ne sera jamais mis en exécution) et le peuplement des colonies africaines. D’après le projet migratoire conçu par le Gouvernement, le Brésil, principale destination des flux jusqu’à la Ière Guerre, serait relégué à un plan secondaire, vers lequel seraient orientés les excédents des colonisations interne et africaine8. Pour Sampaio Garrido, consul à Paris en 1931 et fin connaisseur de la question migratoire, « il est préférable, pour des raisons historiques et de proximité culturelle, que le choix de l’émigré se porte plutôt sur le Brésil ». Selon le consul, la France est :
« un pays dont la langue et les coutumes sont différentes […], et dont les salaires ne peuvent pas lui assurer le confort nécessaire pour le protéger des rigueurs du climat, du contact avec la neige »9.
Au-delà d’un regard porté sur l’émigration à partir du centre du pouvoir - Lisbonne -, l’accent mis sur les différences culturelles et un climat hostile cache la vision « économiciste » de l’émigration, boussole de la politique migratoire de l’État portugais depuis le XIXe siècle10. Du point de vue de l’intérêt national, l’émigration vers la France n’est pas susceptible d’alimenter le mythe du brasileiro de torna-viagem11, car elle n’a pas les richesses du Brésil.
Dans l’après-guerre, la France a besoin d’une importante main-d’œuvre pour la reconstruction des régions dévastées et pour relancer la production industrielle et agricole, ce qui fait décoller les flux vers ce pays. C’est dans ce contexte, qu’elle cherche à négocier un accord de travail avec le Portugal, à l’image de ceux signés avec la Pologne et l’Italie, en 1919. L’échec des négociations ouvre la porte à l’émigration clandestine. Des informations sur les offres de travail et sur le niveau élevé des salaires sont véhiculées par les soldats du CEP et les travailleurs sous contrat de la convention de 1916 rentrés au Portugal, dont une partie reviendra en France dans les années 1920. Les réseaux informels alimentent les flux, car si l’État portugais n’autorise pas l’établissement de bureaux de recrutement par les agences d’immigration françaises, il n’interdit pas la sortie de travailleurs titulaires d’un contrat de travail pour la France12. Cette ambiguïté de l’État portugais et la garantie de trouver un travail en France stimulent les départs.
Les premières implantations se font en fonction des besoins de l’industrie de guerre. La fin du conflit et l’urgence de la reconstruction favorisent l’installation des immigrés portugais dans les régions dévastées, en particulier à Reims (Marne), à Arras (Pas-de-Calais), à Nancy (Meurthe-et-Moselle), à Verdun (Meuse), ainsi que dans les départements de Seine et de la Seine-et-Oise. Selon le consul-général à Paris, Armando Navarro, sa circonscription consulaire comptait en 1922 plus de 10 mille ouvriers13. Avec la fin de la reconstruction des régions sinistrées, les immigrés portugais commencent à se disperser sur le territoire français, au gré des opportunités de travail. La reconfiguration territoriale s’opère entre 1926 et 1931, conséquence de la perte d’attractivité des départements du Nord et du Nord-Est. À partir de 1926, la présence portugaise dans l’Aisne, la Somme, le Pas-de-Calais et la Marne perd de sa vigueur au profit de la Seine, de la Seine-et-Oise, de la Seine Inférieure, de la Gironde, de l’Allier et de l’Aveyron. En 1931, 1/4 des Portugais vivent en région parisienne (Seine et Seine-et-Oise), soit environ 12 mille personnes. Dans le reste de la France, les Portugais restent présents dans la Meurthe-et-Moselle, la Marne, les Ardennes, l’Aisne et le Pas-de-Calais, mais désormais les niches de la Seine Inférieure, de la Gironde (avec les ports du Havre et de Bordeaux), des Basses Pyrénées dont la frontière, à Hendaye, est la première porte d’entrée en France, ainsi que le Rhône, deviennent les principales régions d’attraction après la région parisienne. Le recensement de 1936 confirme la consolidation de la région parisienne comme premier pôle d’installation de la communauté, la perte d’attractivité de la région nord-est au profit du sud-ouest, ainsi que le renforcement des niches de la Seine Inférieure (Rouen et son industrie chimique) et de la Meurthe-et-Moselle (bassin minier du Longwy)14. En 1936, seuls deux départements concentrent plus de mille Portugais contre 11 départements en 1931.
L’État portugais voue peu d’attention à l’émigration vers la France dans l’entre-deux-guerres. Ni le ministère des Affaires étrangères ni les autorités consulaires ne connaissent avec précision son volume. Leurs statistiques se basent sur le recensement consulaire. Or, bien que la législation portugaise impose à ses ressortissants l’inscription auprès du Consulat de la zone de résidence, beaucoup d’immigrés ne respectent pas cette obligation soit en raison du montant élevé de la taxe annuelle à payer, soit de la dimension géographique des districts consulaires qui obligeait une partie des immigrés à parcourir de longues distances15. Selon le ministre plénipotentiaire du Portugal, Gama Ochoa, 12 mille à 15 mille Portugais vivent en France en 1936, estimation qu’il obtient en déduisant du recensement de 1931 les entrées et les sorties de 1931 à 1934 (publiées par l’Annuaire statistique de la France) et le nombre de rapatriements en 1935. Or, la méconnaissance de la communauté par les autorités portugaises est mise en évidence lors de la publication des données du recensement relatives à 1936. Le nombre de migrants est en réalité le double de celui estimé par Gama Ochoa16.
Le portrait de la communauté est tracé par le consul Lima Santos lors de son départ du poste de Paris, en 1937 :
La grande masse de la colonie se compose de travailleurs, et il n’y a pas, comme dans les colonies du Brésil et de l’Amérique du Nord, de notables aux moyens de fortune suffisants pour faciliter la création d’œuvres sociales, d’écoles, de journaux, d’associations commerciales et culturelles. […] L’émigration vers la France n’est pas aussi intéressante que celle vers le Brésil ou vers d’autres pays. En effet, de deux choses l’une pour l’émigré qui vient en France : soit il trouve une situation ici, puis il fait venir sa famille et peu à peu il se dénationalise et est absorbé, soit il ne trouve pas de travail et après une vie de misère, il rentre au Portugal désabusé. […] À Paris, rien de tout cela [notables] n’existe. Juste éparpillés dans les quartiers excentriques de Paris et les banlieues d’Aubervilliers, Puteaux, Pantin, St Denis, Ivry-sur-Seine et Charenton, un grand nombre de travailleurs portugais livrés à eux-mêmes et sans même une convention de travail avec la France pour les protéger17.
À la veille de la Seconde Guerre, la situation des immigrés portugais ne s’est guère améliorée. Elle reste peu enviable par rapport à d’autres migrations du travail arrivées dans le même cadre, telles l’italienne, l’espagnole, ou encore la polonaise, mais protégées par des accords de réciprocité. Ceux-ci permettent aux chômeurs de bénéficier des prémices de la prévoyance sociale (allocations chômage, assistance médicale, retraite)18. Le défi est relevé par José Luís Archer, qui avait précédemment géré les Consulats de S. Paulo et de Santos, au Brésil. Dans ses dépêches à Lisbonne, il décrit la situation d’abandon et de misère dans laquelle se trouve l’immigration en France. Il tente d’intéresser le ministre des Affaires étrangères au sort des immigrés et de l’amener à reprendre les négociations du traité de réciprocité :
[…] J’ai l’honneur de vous exposer la situation des travailleurs portugais de cette circonscription consulaire après l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions sur les allocations chômage. […] Malheureusement peu de Portugais ont été couverts par la « générosité » du gouvernement français, qui n’a officiellement accordé des allocations chômage qu’aux anciens combattants portugais des armées françaises et à ceux mariés à des Françaises et ayant des enfants français. Au cours du mois de juillet, il fut encore possible d’obtenir de la plupart des mairies qu’elles continuent à verser des allocations chômage aux sujets portugais qui en bénéficiaient déjà, même s’ils ne remplissaient pas les conditions indiquées par le ministère du Travail, mais à partir du 1er août, seules les mairies appartenant au parti communiste décidèrent de maintenir les allocations, et l’une de celles-ci (Ivry) commence déjà à appliquer les ordres qu’elle avait reçus le 8. […]. Les Portugais qui ne sont pas autorisés à vivre en France se trouvent actuellement dans la misère absolue, mais ils préfèrent mendier plutôt que de quitter Paris19.
Au début du mois de septembre 1939, la France entre en guerre aux côtés des Alliés. La mobilisation des Français fait alors baisser le chômage des étrangers, notamment des Portugais, comme le signale José Luís Archer :
Au cours du mois dernier, la situation économique des travailleurs portugais s’est quelque peu améliorée et le nombre de chômeurs a considérablement diminué20.
La convention de Travail et Amitié est finalement signée le 30 avril 1940, offrant une protection contre les aléas de la vie aux immigrés portugais, mais la défaite de l’armée française et l’occupation allemande changent la donne. La convention ne sera pas ratifiée malgré l’insistance du Gouvernement de Vichy car elle n’a plus d’intérêt pour Salazar21.
En septembre 1939, des immigrés portugais se portent volontaires pour défendre la France et s’engagent dans les formations prévues pour accueillir les étrangers - la Légion Étrangère et les Régiments de Marche de Volontaires étrangers (RMVE). Plus de trois centaines de soldats portugais sont faits prisonniers lors de l’offensive allemande de mai-juin 1940. Évacués vers l’Allemagne et internés dans des camps de prisonniers de guerre (stalags), ils sont contraints au travail, la Convention de Genève autorisant les pays belligérants à employer comme travailleurs les hommes de troupe et les sous-officiers. L’Allemagne met cette main-d’œuvre22 au service de son économie dans les usines de guerre au mépris de la convention de Genève, dont sont signataires notamment la France et l’Allemagne, ainsi que le Portugal. Ainsi, les premiers Portugais à travailler en Allemagne sont les prisonniers de guerre. Le 21 août 1940, un groupe de 15 Portugais du stalag IXC arrive à l’usine Georg Hirsch, à Gera, où est produite de la chaux. Ils s’y trouvent encore en 1943 ; certains resteront dans l’usine jusqu’à la fin de la guerre23.
II/ Les immigrés portugais face au recrutement allemand
Après l’Armistice du 22 juin 1940 et l’occupation allemande, le chômage augmente en raison de la démobilisation des soldats et de l’arrêt de la production dans les usines de guerre. Les étrangers sont les premiers à être victimes de la conjoncture, car la priorité est donnée au retour à l’emploi des ouvriers français. En novembre 1940, il y a presque un million de chômeurs en France, dont 90% en zone occupée et 60% en région parisienne24. De plus, dans ce contexte de crise du travail, est réactivée une loi de 1932 qui établissait des quotas de travailleurs étrangers par secteurs d’activité. On comprend que, dans ces circonstances, les étrangers soient les premiers à partir travailler en Allemagne dès l’été 1940. La part des étrangers dans les statistiques relatives aux premiers départs est écrasante : ils représentent la totalité des départs jusqu’au 19 septembre 1940 (4 700 individus), et plus de 83% des 12 mille déjà partis au 31 octobre 194025. La communauté portugaise n’est pas épargnée par les départs en Allemagne, d’autant plus qu’elle comporte un grand nombre de clandestins26. Herculano da Cunha, originaire de Horta da Vilariça (concelho de Torre de Moncorvo), 43 ans, fut très probablement le premier travailleur volontaire portugais en Allemagne ; sa fiche d’enregistrement indique le 8 novembre 1940 comme date d’arrivée à Landsberg am Lech27.
Initialement, les usines allemandes recrutent en France par le biais de rabatteurs, mais les autorités allemandes prennent rapidement en charge le processus de recrutement. Dans un premier temps, les Allemands misent sur la propagande et la persuasion pour amener les travailleurs à signer un contrat de travail. On commence par organiser des réunions d’information, puis, face aux maigres résultats, on intensifie la pression et on convoque directement les chômeurs ; les méthodes de recrutement glissent progressivement vers l’intimidation et la contrainte28. A Caen, les services du maçon-plâtrier António Alves, originaire de S. João de Lobrigos (concelho de Santa Marta de Penaguião), sont requis par les autorités allemandes pour des travaux au Grand Séminaire de la Maladrerie. Au bout de quatre jours, elles l’obligent à signer un contrat de travail pour l’Allemagne29. En zone occupée, des offices de placement allemands sont ouverts dès novembre 1940. Les campagnes de propagande insistent sur les salaires élevés, les avantages sociaux, les congés payés, les primes…
Jusqu’au printemps 1941, seule la France occupée est concernée par le recrutement pour l’Allemagne, même si des rabatteurs traversent la ligne de démarcation, au mépris des autorités de Vichy, pour recruter dans la zone sud. Dans une première phase, le recrutement allemand se fait sans l’intervention directe de l’administration française30. Il s’intensifie au printemps 1941, lorsque les Allemands obtiennent de Vichy l’autorisation pour recruter dans les camps d’internement de la zone libre. Des Portugais – réfugiés de la guerre d’Espagne et « indésirables »31 – se trouvent parmi les travailleurs recrutés au camp du Vernet dès le passage des premières commissions de recrutement début 194132. A cette date, de nombreux « Internationaux » (combattants étrangers de la guerre d’Espagne) sont encore internés au Vernet et l’espoir d’une libération par les autorités françaises est mince. À ceux qui ne peuvent pas retourner dans leur pays, la direction clandestine du Parti communiste français (PCF)33 donne la consigne de partir travailler en Allemagne, où ils attendront « les grandes journées révolutionnaires qui approchent [car] où qu’ils soient, ils seront toujours utiles » 34. Le chemin de l’Allemagne est ainsi pris par Fernando da Costa Tavares35, membre en 1935 du secrétariat du Parti communiste portugais et du commando qui en juillet 1937 organise l’attentat contre Salazar, ainsi que par Pedro Baptista da Rocha36, un autre militant communiste, ancien de l’Espagne républicaine37
Image 2 - Pedro Baptista da Rocha, militant communiste et réfugié de la Guerre d’Espagne. Passé par divers camps depuis janvier 1939, il signe, en juin 1941, un contrat pour travailler en Allemagne au camp du Vernet d’Ariège. Ici en uniforme de l’armée républicaine espagnole.
© ANTT, PIDE-DGS-SC-926-NT2337
Dans le même train suivent deux autres Portugais issus de l’immigration économique : Adão Joaquim de Sousa38 et Manuel Dias39. Les méthodes de recrutement se musclant par la suite, une douzaine de Portugais du Vernet sont enrôlés de force et prennent le chemin de l’Allemagne ou des chantiers de l’organisation Todt40.
Parallèlement, la politique économique menée par l’Occupant est orientée vers la création artificielle du chômage dans le but de libérer de la main-d’œuvre et procéder à son transfert vers les usines du IIIe Reich. Ces méthodes indirectes de recrutement reposent sur l’allongement de la durée du travail, le gel des salaires, la fermeture d’usines dans les secteurs considérés comme non vitaux pour les intérêts allemands. Elles provoquent la réduction de la production de biens de consommation et la dégradation du ravitaillement de la population. En effet, les autorités nazies croient que les difficultés du quotidien entraineraient le départ en Allemagne des personnes, Français et étrangers, impactées par les mesures de restriction imposées à l’économie française.
En Allemagne, les besoins de main-d’œuvre sont immenses et ils augmentent au fur et à mesure que la guerre se prolonge. Pour accélérer le recrutement en France et contourner la bureaucratie, des usines allemandes adoptent des mesures complémentaires aux dispositifs gouvernementaux. Le but est de recevoir dans un court délai le nombre de travailleurs dont elles estiment avoir besoin, sans avoir à attendre leur affectation par les offices de placement. Dans ce cadre, des accords directs sont passés avec des entreprises françaises. Celles-ci mettent en place un système de « travailleurs détachés ». Recrutés par des entreprises françaises, en particulier celles du secteur des travaux publics, notamment René Liaud, Dieu et Allain ou Laborieuse, ces travailleurs sont ensuite envoyés dans le Reich en tant que « détachés ». Beaucoup d’ouvriers portugais partent dans le cadre d'un « détachement », notamment à Metz, située à l’époque en zone annexée, donc en Allemagne. Ce système est particulièrement important en région parisienne, d’où partent les 3/4 des travailleurs volontaires41, et première région d’implantation de l’immigration portugaise.
Image 3 - Contrat de travail de Fiel Lopes. Employé de l’entreprise de Travaux Publics René Liaud, il est détaché à Metz (alors rattachée à l’Allemagne) en qualité de charpentier.
© SHD-AVVC 27 P 55333
Le système a été également employé pour recruter des ouvriers spécialisés au Portugal ; c’est par le biais de l’entreprise Friedrich Flohr, chargée des travaux d’enlèvement du navire Orania coulé en 1934 à l’embouchure du Douro, et de son représentant à Porto, Walter Thöbe, qu’une équipe de plongeurs y est recrutée pour la Todt. Les 11 membres de l’équipe (cinq plongeurs, leurs aides, et un contremaître, spécialisé dans l’utilisation de la dynamite) signent un contrat avec l’entreprise Friedrich Flohr, dans lequel ils s’engagent à travailler dans tous les lieux désignés par la société « à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Allemagne, à l’exception des lieux situés sur la ligne de feu ou en danger imminent de guerre ». Le groupe est accueilli à la frontière franco-espagnole le 19 septembre 1940 par un haut-dignitaire de la Todt, mais leur trace se perd peu après42.
Engagée dans la guerre totale à partir de 1941, l’Allemagne a de plus en plus besoin de main-d’œuvre pour remplacer dans les usines les travailleurs appelés aux Armées. La nomination par Hitler de Fritz Sauckel comme ministre plénipotentiaire à la main-d’œuvre, le 21 mars 1942, ouvre une nouvelle phase dans le recrutement de travailleurs en Europe. De la France, Sauckel exige l’envoi de 250 mille travailleurs, ce qui conduira à la mise en place de la Relève. Elle consiste dans l’envoi en Allemagne de trois ouvriers contre le retour d’un prisonnier de guerre, mais repose encore sur la base du volontariat. L’adhésion des Français à la Relève est insuffisante. Pour atteindre les quotas exigés par Sauckel, le gouvernement de Vichy adopte la loi du 4 septembre 1942 relative « à l’utilisation et à l’orientation de la main-d’œuvre » qui introduit la contrainte. Les Français sont désormais « assujettis à effectuer tous les travaux que le Gouvernement jugera utiles dans l’intérêt supérieur de la Nation »43. Avec le système des réquisitions, l’administration française devient partie prenante du processus de recrutement de main-d’œuvre pour l’Allemagne. Pour satisfaire les quotas exigés par Sauckel44, les étrangers sont également convoqués pour partir en Allemagne. Les premières réquisitions sont reçues par les immigrés portugais dès la fin du mois de septembre. Pour satisfaire les quotas, Vichy institue le 16 février 1943 le Service du Travail Obligatoire (STO) sur la base de classes d’âge et en suivant le modèle du service militaire. Elle ne concerne que les jeunes Portugais naturalisés. Pour échapper au départ, des luso-descendants se cachent dans les chantiers des Groupes de Travailleurs Étrangers (GTE) et dans les maquis. Mais le cercle se resserre autour des étrangers, les autorités françaises souhaitant les intégrer pleinement dans les dispositifs de départ. Dans une circulaire, datée du 1er septembre 1943, le Commissaire Général à la main-d’œuvre précise que « les étrangers, qui bénéficient sur notre sol de la plus large hospitalité, doivent désormais prendre leur part des charges exceptionnelles qui incombent à notre pays »45.
Début 1944, Sauckel présente une quatrième demande de travailleurs, dont les conséquences immédiates sont l’élargissement de l’âge du recrutement et la réintégration des femmes dans le dispositif (loi du 1er février 1944). Les préfectures reçoivent l’ordre d’établir des listes d’étrangers à appeler pour leur transfert en Allemagne. Le Débarquement Allié du 6 juin 1944 et la Libération progressive de la France mettent un terme aux réquisitions, mais elles continuent sous forme de rafles et d’actions de représailles dans les régions encore occupées par l’armée allemande et avec l’aide de la Milice. C’est ainsi que la population masculine de Lacapelle-Biron (Lot-et-Garonne) est arrêtée lors d’une action de représailles lancée contre le village, suspecté d’approvisionner les maquis de la région. L’opération est menée par un détachement de la division SS Das Reich, le 21 mai 1944. Parmi les villageois arrêtés, puis déportés dans le système concentrationnaire nazi, se trouvent trois Portugais : André de Sousa, Joaquim Sequeira et Acácio Pereira, qui serviront de main-d’œuvre esclave dans le camp de concentration de Dachau, puis au sous-camp d’Allach, où ils seront libérés par l’armée américaine à la fin avril 1945. Travailler jusqu’à l’épuisement est le destin également réservé au jeune Manuel da Silva, né à Neuviller-les-Badonviller (Meurthe-et-Moselle) en 1924, pris lors d’une opération conjointe de l’armée allemande et de la Milice contre le village de Pexone, le 27 août 1944. Après un périple par divers camps, il décède le 26 mars 1945 à Ebensee, selon les fiches du camp, d’insuffisance cardiaque et circulatoire provoquée par une tuberculose pulmonaire46.
III/ Les autorités consulaires portugaises et le recrutement de travailleurs pour l’Allemagne
La difficulté d’envoyer de l’argent aux familles au Portugal est identifiée par le consul José Luís Archer comme l’une des raisons qui poussent les Portugais à partir en Allemagne, car l’exportation de divises est interrompue depuis l’occupation. Il suggère au Ministère de passer un accord de clearing47 avec Vichy afin que :
[…] les travailleurs portugais puissent envoyer une partie de leur salaire au Portugal comme ils le faisaient avant l’occupation. J’ajoute que les travailleurs français partis travailler en Allemagne peuvent envoyer à leur famille frs. 2.600,00 par mois s’ils sont mariés et frs. 1.600 s’ils sont célibataires48.
On comprend mieux que les immigrés portugais soient attirés par le travail en Allemagne, d’autant plus que la communauté est à prédominance masculine et composée de chefs de famille. Ce facteur, associé au niveau plus élevé des salaires en Allemagne et aux primes de départ, aident à comprendre le « volume important » des flux vers le Reich. Cette difficulté est toujours présente lorsque António Alves remplace José Luís Archer au Consulat de Paris, en 194249 :
Les autorités allemandes, autorisent le transfert d’argent des travailleurs portugais qui travaillent actuellement en Allemagne, c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles beaucoup de Portugais sortent volontairement de France pour aller en Allemagne50.
Les flux semblent s’intensifier à la fin 1941-début 1942. Face à cette augmentation, les autorités allemandes responsables du recrutement demandent au Consulat Général du Portugal de délivrer des passeports aux travailleurs en instance de départ. L’instruction reçue de la Légation à Berlin, dont dépend désormais le consulat de Paris, est de refuser son émission sous prétexte qu’il n’y a pas de convention de travail entre le Portugal et l’Allemagne. L’ordre est dicté par le souci de sauvegarder la neutralité du Portugal face au risque que la communauté internationale considère la délivrance de documents officiels comme une infraction au statut de pays neutre, d’autant plus que la main-d’œuvre portugaise est employée dans les usines de guerre. La nature de l’infraction placerait de fait le Portugal parmi les belligérants.
Le défaut de passeport n’empêchera pas les travailleurs portugais de partir puisque les autorités allemandes d’occupation délivrent des laissez-passer. Toutefois la directive de la Légation de Berlin est lourde de conséquences pour les ouvriers portugais qui, à la fin du contrat (6 mois pour les hommes mariés et 1 an pour les célibataires) se trouvent bloqués dans le Reich, sans pouvoir rentrer dans leur foyer. Dépourvus de passeport, les travailleurs portugais sont obligés d’enchaîner les contrats et de prolonger de fait leur séjour en Allemagne, même si le fait d’avoir ce sésame ne garantit pas le retour en France à la fin du contrat. En 1943, l’Allemagne met un terme aux permissions sous prétexte du taux élevé de défection des permissionnaires rentrés en congé en France, puis imposera le renouvellement automatique des contrats. Parmi les travailleurs bloqués en Allemagne se trouvent des Portugais. Le problème de défaut de passeport se pose dès l’arrivée en Allemagne, au moment de l’enregistrement auprès de la police locale en tant travailleur étranger. Les archives d’Arolsen et de la DVACC conservent de nombreux courriers des autorités allemandes adressés aux travailleurs portugais leur demandant de s’adresser au Consulat pour obtenir un passeport.
António Alves arrive au Consulat de Paris en avril 1942, moment charnière des relations franco-allemandes et d’intensification de la collaboration avec Hitler, avec la nomination de Pierre Laval à la Présidence du Conseil. La mise en place de la Relève est l’une des premières actions de la nouvelle politique française de collaboration avec l’Allemagne, mais elle se révèle être un échec. Pour contraindre au départ en Allemagne la législation sera successivement modifiée : loi du 4 septembre 1942, appelée aussi de « Relève forcée », puis la loi du 16 février 1943 introduisant le STO, puis la loi du1er février 1944 …
Dès la réception des premières convocations, dans le cadre de loi du 4 septembre 1942, les ouvriers portugais cherchent la protection du Consulat pour échapper au départ contraint. António Alves tente de négocier avec les autorités allemandes et françaises pour exempter les Portugais du travail forcé dans le Reich et dans les régions côtières, où la Todt est en train de bâtir le Mur de l’Atlantique.
Par une note du 8 octobre, António Alves proteste auprès de l’Ambassade d’Allemagne contre les réquisitions des Portugais. Il allègue le statut de pays neutre du Portugal et le fait que ses ressortissants ne peuvent pas être astreints à des mesures « qui les classent au même titre que ceux des pays occupés ou annexés »51. C’est le début d’une négociation qui durera jusqu’à la Libération de la France, et dont le succès relève moins de l’habileté diplomatique du consul que du rapport de forces sur le terrain. Une ordonnance du 7 novembre 1942 du Militarbefehlshaber en France (commandement militaire ou MBF) déclare que les ressortissants des pays neutres ne peuvent pas être requis pour le travail en Allemagne. En conséquence, António Alves, suivi par les consuls de la zone sud, fournit aux travailleurs portugais qui cherchent la protection consulaire un certificat attestant la nationalité portugaise et leur exemption de l’obligation de travailler en Allemagne.
L’ordonnance du 7 novembre semble avoir été plus ou moins respectée par les autorités allemandes de la zone occupée, selon le vice-consul Carvalho da Silva. La situation est différente en zone libre, où les autorités françaises ne tiennent pas compte du statut de non-belligérant du Portugal. La situation s’aggrave avec la loi du 16 Février 1943 mettant en place le Service du Travail Obligatoire (STO). Les autorités allemandes et françaises se renvoient mutuellement la responsabilité de la réquisition des Portugais. Face à la pression allemande et aux tentatives françaises de protection de la main-d’œuvre nationale, les démarches des consuls restent vaines car on retrouve en Allemagne un certain nombre de travailleurs qui ont recherché la protection consulaire. C’est notamment le cas d’Agostinho da Costa (Foz do Douro, 1905), ajusteur-outilleur à l’usine métallurgique de Saint-Chinian, dans l’Hérault. Réquisitionné le 3 novembre 1942 par le Secrétariat d’État à la Production Industrielle, il écrit à la Légation du Portugal à Vichy pour savoir si le gouvernement français peut le contraindre à travailler en Allemagne. Mais, avant même de connaître la réponse de la Légation, il part pour l’Allemagne, le 16 décembre, craignant certainement les sanctions évoquées dans la convocation52.
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Image 4 - Agostinho da Costa
La peur des sanctions est utilisée par les services de Vichy comme moyen de contrainte. Si dans cette phase initiale, elles passent essentiellement par la suppression des cartes de travail et d’alimentation, des moyens plus musclés seront employés par la suite, notamment la détention, les rafles, et l’embarquement de force dans les trains. À Creil, dans l’Oise, le Service de la Réquisition de la Main-d’œuvre confisque la carte de travail d’un ressortissant portugais ; à Paris, dans le 18e arrondissement, la mairie refuse de délivrer une carte d’alimentation à un Portugais rentré d’Allemagne sous prétexte qu’il refuse de renouveler son contrat et de repartir dans le Reich.
L’intervention des consuls auprès des divers organismes émetteurs de réquisitions (services de placement, administrations françaises, autorités locales allemandes) et de l’ambassade d’Allemagne se multiplient en 1943, mais la pression s’accentue en 1944, après la loi du 1er février et le recensement des étrangers en vue du passage devant des commissions mixtes pour leur affectation en Allemagne. Pour empêcher les réquisitions pour les chantiers de la Todt en France, António Alves n’hésite pas à évoquer la protection accordée par le Traité de travail du 30 avril 1940, en particulier les clauses relatives à la non-discrimination de salaires entre travailleurs portugais et français et la protection dispensée en cas d’accidents du travail, étant donné que la Todt payait aux étrangers des salaires inférieurs et ne garantissait pas le payement d’une rente viagère aux victimes d’accidents du travail53.
Au début de l’année 1944, Sauckel, responsable de la main-d’œuvre pour le Reich, impose à Vichy l’envoi d’un nouveau contingent de travailleurs. Un nouveau cadre législatif est élaboré, qui inclus les étrangers dans le contingentement de travailleurs pour l’Allemagne. Le chargé d’affaires du Portugal à Vichy proteste auprès du ministère des Affaires étrangères. En conséquence de l’intervention portugaise, une instruction de Laval, datée de mars 1944, ordonne aux Préfets de suspendre la convocation des ouvriers portugais. Cette instruction traduit l’ambiguïté du gouvernement de Vichy, coincé entre les contraintes allemandes qui le transforment en pourvoyeur de main-d’œuvre pour l’effort de guerre du Reich et une politique étrangère qui se veut respectueuse du droit international. C’est ce double-jeu de la diplomatie française qui ressort de la réponse d’António Alves à l’ambassade d’Allemagne, le 24 avril 1944. Celle-ci se pose comme la seule instance décisionnelle en matière de réquisitions :
[…] le Gouvernement français trouve que le manque de main-d’œuvre en France l’oblige à règlementer au mieux l’emploi de celle-ci et à l’utiliser d’une façon rationnelle. Cette nécessité l’a déterminé à promulguer les lois sur le service du travail obligatoire, du 4 Septembre 1942/ 1er février 1944 et à étendre son application aux étrangers qui exercent un métier en France comme elle le fait pour ses propres ressortissants. Cette mobilisation du travail n’est pas comparable à une mobilisation militaire. Elle peut devenir également nécessaire dans un État non belligérant. Les autorités allemandes compétentes n’ont vu dans cette mesure aucun motif d’élever une protestation contre ce point de vue du Gouvernement français. L’Ambassade d’Allemagne est par conséquent d’avis que les ressortissants portugais vivant en France et qui gagnent leur vie par leur travail doivent donner suite aux convocations des commissions mixtes franco-allemandes et doivent accepter à l’intérieur du territoire français tout travail qui ne tombe pas sous le coup des exceptions mentionnées [mutation en Allemagne, affectation à l’Organisation Todt ou dans les usines d’armement en France]54.
Sur le terrain, les réquisitions continuent à arriver tant pour l’Allemagne que pour les chantiers de la Todt en France faisant fi du cadre interprétatif posé par l’ambassade d’Allemagne. Le cas de Manuel Guerreiro (Loulé, 1907) (image 5) dévoile le double langage allemand. En France depuis 1925, il travaille depuis une dizaine d’années à la Société anonyme de Dragages, à Châlons-sur-Marne, lorsque, en mars 1944, il est convoqué par l’Office de Placement allemand. Il prend contact avec le Consulat à Lyon, qui lui délivre une attestation de nationalité et un certificat de non-réquisition. Muni de ces documents et confiant dans la démarche du consul, il ne se présente pas à la visite médicale. Le 14 mars, la feldgendarmerie, police de proximité allemande, l’arrête sur son lieu de travail, aux motifs de vagabondage et d’escroquerie et l’envoie sur le champ en Autriche. Les autorités d’occupation allemandes acceptent de le rapatrier en France suite à l’intervention de la Légation du Portugal à Vichy, mais le retour n’aura jamais lieu. Il serait décédé le 8 avril 1945, lors de l’entrée des troupes américaines à Vienne. Les dernières nouvelles reçues par la famille sont un message de la Croix Rouge daté de décembre 1944.
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Image 5 - Manuel Guerreiro
Entre 1940 et 1944, deux mille Portugais et luso-descendants ont travaillé dans le Reich ou dans les pays occupés en faveur de l’effort de guerre nazi. Parmi eux, 47% ont entre 30 et 50 ans au début de la Seconde guerre mondiale. Cependant, si l’on s’intéresse à l’année de naissance, ce sont les classes d’âge 1921 et 1922 qui comportent le plus de départs, 79 et 106 respectivement, soit 26% de la tranche 1920-1929.
Graphique 1 - Travailleurs portugais et luso-descendants dans le III Reich par année de naissance
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La législation allemande impose un âge minimum pour travailler en Allemagne – 16 ans – et exige l’autorisation des parents pour les mineurs, ce qui n’a pas empêché Josephe dos Passos (Rugles, 1926) de signer un contrat de travail, alors qu’il n’avait que 15 ans. Une fois sur place il est renvoyé en France par les autorités allemandes55. Celles-ci semblent moins regardantes par la suite, au fur et à mesure que les besoins augmentent, car on retrouve de très jeunes adolescents en Allemagne, alors qu’il est interdit aux mères d’emmener avec elles leurs enfants. Ainsi, on peut dire que le portrait type du travailleur portugais en Allemagne est celui d’un individu du sexe masculin, d’âge mûr, chef de famille, résidant en France depuis plusieurs années. Parfois, le départ en Allemagne se fait en famille ; soit le père part le premier et est ensuite rejoint par ses fils, soit les divers membres partent ensemble. Toutefois, cela ne garantit pas que le père et les enfants soient affectés à la même entreprise ou dans la même ville.
La part des femmes au sein de la population portugaise dans le Reich est faible ; elles ne représentent que 10% des départs56. Il s’agit principalement de Françaises devenues Portugaises par mariage. Leurs motivations recoupent en partie celles des hommes, auxquelles s’ajoutent les responsabilités de famille pour les mères célibataires, une situation familiale parfois complexe, et même l’esprit d’aventure ou le désir d’émancipation de la tutelle d’un père ou d’un mari, parfois violent. Dans certains cas, les femmes sont en instance de divorce ou séparées. Júlia Vieira (Marco de Canaveses, 1916), par exemple, est une mère célibataire, dont le départ est certainement motivé par la nécessité de subvenir aux besoins de son enfant. En mai 1941, elle souscrit un contrat pour l’Allemagne et est affectée à l’entreprise A.E.G. Kabelwerke Oberspree, à Berlin, où elle travaille pendant un an. À la fin de son contrat, elle rentre à Poitiers, où elle travaillera pour les autorités allemandes.
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Image 6 - Document d’identité et voyage de Júlia Vieira
Dans l’après-guerre, la mémoire du travail forcé des Portugais en Allemagne se perd, tout comme celle de la participation dans la Résistance en France57. Dans cet effacement du passé douloureux il faut tenir compte du contexte de l’époque, notamment la mise en place de chambres civiques pour juger les crimes de collaboration et dont le périmètre comprend le travail volontaire en Allemagne, ainsi que l’image très négative des requis dans la société française, mal perçus dans une France qui panse ses blessures et veut tourner la page de Vichy et de collaboration. Dans une société en mutation, les anciens travailleurs forcés portugais en Allemagne tentent de reconstruire leurs vies en refoulant ce pan d’une histoire personnelle qui, par sa violence et sa dimension tragique, les relie indubitablement à celle du pays d’accueil. Ainsi, le travail en Allemagne aurait-il été une voie d’intégration des immigrés portugais dans la Nation française ?






