Entretien avec Jean-Noël Jaubert

mené le 21 mars 2025

  • Interview with Jean-Noël Jaubert. Conducted on March 21, 2025

Abstracts

Dans cet entretien, Jean-Noël Jaubert revient sur sa carrière de chimiste, ses activités dans le domaine de la formation et la mise au point du Champ des Odeurs, un langage olfactif.

In this interview, Jean-Noël Jaubert talks about his career as a chemist, his activities in the field of education, and the development of the Champ des odeurs, an olfactory language.

Text

Sandra Cadiou : Merci Jean-Noël d’accepter ce dialogue pour la Revue Odore. À chaque numéro, il y aura un entretien avec une personnalité en lien avec l’olfaction et tu es le premier, dont j’ai la chance d’avoir la charge. Si nous nous sommes tournés vers toi, c’est en raison de ton approche à mi-chemin entre sciences « dures » et sciences « molles » ou « douces » comme certains disent.

Jean-Noël Jaubert: Merci, tu me fais l'honneur.

SC : Tu as consacré ta carrière professionnelle à l’olfaction et créé notamment un langage : le Champ des Odeurs. Peut-on revenir sur le chemin qui t’a mené aux odeurs ?

JNJ: Mon positionnement un peu original vient de ma formation. Je suis ingénieur ENSIA1. J’ai évolué dans le domaine de la biochimie, de l'enzymologie, ce qui m'a conduit à un bref passage à l'INRA2 (laboratoire de Roger Drapron), m’entrouvrant la porte des arômes.

SC : Comment es-tu arrivé chez Givaudan ?

JNJ : Un ami m’a parlé d’une place d’ingénieur à pourvoir de façon urgente dans la filiale française du groupe Givaudan, qui occupe actuellement une place centrale dans le monde de la parfumerie aromatique. Donc j'y ai travaillé huit ans et là, j'ai été confronté aux substances odorantes pour leurs formulations, leurs applications et leurs perceptions. J’ai appris beaucoup, en analysant les comportements des jurés de l'analyse sensorielle et sur l'aspect hédonique des compositions. Ces aspects étaient plus nouveaux pour moi, mais joints à ma formation plus rationnelle d'ingénieur, ils m'ont permis d'avoir un regard pluridisciplinaire sur la perception olfactive ; ce qui me servira beaucoup par la suite.

SC : Tu travailles ensuite au CNRS de 1977 à 2005, comme chercheur libre.

JNJ : C’est sur la proposition de Jean-François Miquel, devenu directeur des relations extérieures du CNRS et qui s'intéressait au sujet. J'ai eu la chance de travailler dans son laboratoire avec Jean-Christophe Doré (1943-2016) . Ce spécialiste des analyses multiparamétriques m'a donné un regard holistique sur l'olfaction. Cela me parait un point clé. Tout interfère dans tout, d'abord entre tous les sens ce qui correspond à la transsensorialité, puis entre toutes les disciplines, ce que l'on peut appeler l'holodisciplinarité. C'est là que j’ai pris conscience que la perception est une masse d'informations absolument tout azimut et comme je travaillais sur la façon dont les gens exprimaient leurs ressentis, ça m'a mis la puce à l'oreille pour la mise au point d'un langage adapté au monde des odeurs, le Champ des Odeurs en tirant profit de nos travaux initialement sur la recherche de relations entre la structure chimique et le caractère odorant des molécules Il a été le motif pour Pierre Papon, alors Directeur du CNRS, de me demander de créer avec Pierre Guillaumat le Club Crin3 « Parfum & Odorat ». Lui a succédé Jean-Jacques Guerlain.

SC : Tu t’intéressais à ce que racontaient les gens à propos des perceptions.

JNJ : Oui c’est là que j'ai vraiment pris conscience que personne ne décrit jamais l'objet odorant. Si tu leur présentes des objets, ils sont capables de te dire : il est vert, mais ils sont incapables de te dire ce qu’ils sentent, ils te racontent leur vie, tous, y compris les parfumeurs d'ailleurs, même si leur discours est plus riche et mieux documenté. Et quand tu vois les classifications d’odeurs, on y retrouve plein d'organisations sur des critères très variables. Je pense à un exemple de problématique verbale en parfumerie. Quand tu as dans une note rosée de la damascénone ou du géraniol, tu observes que les deux molécules sont très différentes. Mais ça ne fait rien, on peut les utiliser dans une composition roses et les appeler « note rosée ». Cela interpelle : peut-on atteindre l'objet odorant pour lui-même ? C'est en recherchant cet objet lui-même que je suis arrivé au Champ des Odeurs. Très rapidement, je dois dire, la méthode s'est mise en place à l'ISIPCA dès 1984. 

SC : Finalement l’olfaction soulève diverses questions : celle de l’apprentissage, celle donc de l’enseignement, mais aussi celle de la communication, de la verbalisation, et à commencer celle de la perception, au regard de la sensation.

JNJ : Chacun a sa constitution physiologique, ce qui fait qu’on ne perçoit pas la même chose face à un objet odorant, parce qu'un objet odorant, c'est un mélange de centaines de composants odorants, qui s'imbriquent les uns dans les autres, qui se superposent, qui se conjuguent, qui s'appuient, qui se développent et évoluent. Ils offrent plein de facettes différentes dans lesquelles chaque personne perçoit quelque chose. Alors quand tu veux partager, tu ne fais pas une communication sur la même chose que les autres. Je pense à l'expérience que j'avais faite avec une composition d’une vingtaine de molécules odorantes, qui donnait une image de poire. Tout le groupe que j'avais en formation reconnaissait bien la poire. Si on enlevait un des 20 composants, on constatait alors que sur les 15 personnes, je crois à l'époque, il y en a trois qui disaient « Ah ça n’a plus rien à voir », mais il y en avait 12 qui disaient qu'il n’y avait rien de changé, « c'est pareil ». Puis on enlevait un deuxième composant, d'autres groupes se formaient et ainsi de suite. Donc ça montre qu’on ne voit pas la même chose dans un même objet. On comprend toute la difficulté de la communication.

SC : Finalement on leur donne un même objet odorant, mais c’est comme s’ils n’avaient pas le même logiciel de traitement ?

JNJ : C'est tout-à-fait ça. Et ce logiciel de traitement peut être amélioré. Imaginons un cube avec à chaque face une couleur différente. Celui qui est devant la face jaune imagine que tout le cube est jaune. Celui qui est devant la face rouge imagine que tout le cube est rouge. Et celui qui est devant la face verte imagine que tout le cube est vert. Ils ne voient pas la même facette. Les professionnels approfondissent leur examen : ils vont chercher le maximum de facettes.

SC : En quoi penses-tu que l’olfaction est très différente des autres sens ?

JNJ : Dans l’olfaction, il y a de multiples stimulations : tu reçois 300 stimulations en même temps. Quand il y a une radiation lumineuse, c'est une radiation lumineuse même si elle rassemble plusieurs longueurs d'onde. Et en plus, cette radiation lumineuse est à peu près stable. Si on regarde un rayon de soleil, on peut y passer un peu de temps, sans que ça change beaucoup. L'olfaction, c'est souvent instantané. Dans la vision ou la somesthésie, nous faisons intervenir des types de capteurs en nombre limité, alors que dans l'olfaction, il faut compter avec près de 400 dont il faudra intégrer les signaux.

SC : Penses-tu que c’est la raison pour laquelle les écoles et les familles n’ont pas enseigné l’olfaction ?

JNJ : Je pense que c'est pour ça que l'humanité a pris un retard énorme dans la maitrise du système qui était trop complexe. C’est seulement au dix-neuvième siècle qu’on voit le lien entre molécule odorante et caractère odorant. Et pendant des siècles, on a pensé le caractère odorant comme immatériel, sans support concret. Les gens n’osaient même pas aborder le sujet. Les religions pesaient sur la question : l’espace odorant correspondait au Dieu, surtout ce qu'ils appelaient les « bonnes odeurs », ce qui ne veut rien dire. La science effectivement a apporté une carte maitresse en expliquant que la perception olfactive est complexe, avec ses 400 types de capteurs différents qui fonctionnent en combinatoire. Cela veut dire qu'il faut l’aborder de façon multiparamétrique. Pour donner un ordre de complexité, la vision comporte des combinatoires. avec trois types de capteurs de sensibilités différentes, c'est une combinatoire de trois, c'est infiniment plus simple, comparé à une combinatoire de 400 en olfaction.

SC : Cela t’a conduit à la question de l’apprentissage. Comment apprend-on les odeurs aujourd’hui ?

JNJ : Dans tous les domaines, soit tu apprends les objets, soit tu apprends à les décrire. Je considère que pour les substances odorantes, c'est la même chose. Donc soit tu apprends des collections d'objets, ce que font les parfumeurs, les aromaticiens, les œnologues etc. L'objectif, ce sont les objets dans leur globalité. Il s’agit de les mémoriser : les connaitre et les reconnaitre. Et quand tu fais de la composition aussi, il s’agit de les associer pour faire une construction. Là on rejoint l'art. C’est très différent de la description qui a une démarche analytique. Ces deux systèmes de communication qu'on a pour parler des odorants, ne coexistent pas pour l'instant, parce que la communication par descripteurs n’a pas été mise en place.

SC : Quand tu dis que cette démarche analytique, par descripteurs n’existe pas, peux-tu préciser ce que tu entends par là ?

JNJ : Ça n'existe pas dans le public, parce qu’il n'a pas appris les notes odorantes, comme il a appris les phonèmes, les notes de musique, les couleurs ou les formes élémentaires dans son enfance…

SC : Finalement c’est parce que nous avons eu un langage qui permet de décrire la lumière, les couleurs ou bien encore les sons, les notes… que nous pouvons éduquer, enseigner et apprendre. Et donc l’absence de langage serait un frein à cette connaissance. C’est d’ailleurs l’ambition du Champ des Odeurs.

JNJ : Il faut arriver à des concepts élémentaires, sur lesquels on peut s'entendre et les nommer, pour créer un langage. Pour l'olfaction, ce ne peut être que des molécules isolées, sous peine de retomber sur le problème évoqué plus haut avec notre poire. Si on donne à tout le monde une même molécule, on sait que tous ont eu effectivement la même stimulation à laquelle on peut associer la même dénomination. On sait de quelle molécule - avec sa note odorante spécifique- il s’agit dans la communication et l'anosmie est identifiée.

SC : Peux-tu revenir sur la genèse de cette recherche d’un langage des odeurs ?

JNJ : Avec Jean-Christophe Doré, nous avions envisagé dans un premier temps, de faire ce que faisaient beaucoup de chercheurs, depuis quelques décennies, d'une façon assez courante en recherche structures/activités : qu'est-ce qui fait qu’un composé provoque telle perception, en prenant pour effet la plus haute fréquence de citations rencontrées. Et c'est là que je me suis trouvé devant le hiatus. Ce qu'ils appelaient le caractère odorant, c'était des perceptions, donc des ressentis personnels loin de toute objectivité, pour les relier à un caractère chimique, lui bien objectif. Nous avons décidé d'aborder les choses très différemment.

On est parti du principe que nous ne pouvions nous départir des évocations qui racontent, à titre de « description », les perceptions olfactives de personnes de toutes sources, spécialistes, littérature, publications et jurys, pour remplir une matrice de 1396 molécules odorantes. Mais au lieu d'utiliser la plus haute proportion d'évocations pour décrire le caractère odorant d'une molécule, nous nous sommes contentés d'utiliser l'hypothèse suivante : si deux molécules n'évoquent rien en commun au travers de notre grand nombre de données, nous nous permettrons d'en conclure que, probablement, elles ont des caractères odorants différents.

SC : Avez-vous utilisé un logiciel de traitement de texte ?

JNJ : Non, non, nous avons collecté les données, puis utilisé un logiciel construit par Jean-Christophe, sur la base de l'analyse factorielle des correspondances de Jean-Paul Bensecri, qui nous permettait justement de traiter notre matrice en appliquant notre hypothèse de travail. Nous travaillions alors sur des Commodore PET 20014. Tout était rentré à la main, c'était dans la fin des années 70. C'était un travail de petite main. Le traitement nous permettait justement de mettre en évidence les molécules qui n'ont pas de points communs entre elles quant à leurs caractères odorants observés.

SC : Donc vous prenez ces molécules odorantes différentes, comme points de repère dans votre système. Et comment parvenez-vous à votre représentation en trois dimensions ?

JNJ : Effectivement cela nous est apparu la solution. La structure de l'ensemble est aussi donnée par le traitement. Le calcul distribue les molécules sur de multiples axes par ordre décroissant d'importance. Nous avons retenu les cinq premiers qui dépassait les 50 % de variance du système. Pour avoir une représentation acceptable, nous avons dû les ramener à trois.

SC : Ainsi vous créez un tétraèdre, une forme géométrique qui symbolise le Champ des Odeurs. Les odeurs des quarante-quatre molécules odorantes retenues, qui deviendront les osmons, soit les noms d’odeurs, occupent cet espace en trois dimensions. Comment savoir que telle molécule doit être placée ici ou là, dans la construction du tétraèdre ?

Le tétraèdre du Champ des Odeurs

Le tétraèdre du Champ des Odeurs

Crédits : Jean-Noël Jaubert, décembre 2025.

Visualisation 3D du Champ des Odeurs

Credits: Jean-Noël Jaubert, Christophe Jaubert, Mathieu Maldes, mai 2026.

Liste des 44 osmons

Liste des 44 osmons

Crédits : Jean-Noël Jaubert, juillet 2025.

JNJ : Ce sont les mathématiques qui m’ont donné la structure. Dans un magma d'informations, est-ce qu'il y a quelque chose qui émerge ? Le calcul mathématique range les molécules, de la plus forte probabilité d'éloignement du caractère odorant à la plus faible. La forme est produite par le logiciel basé sur de la géométrie vectorielle.

Cela donne une lecture du système utilisé couramment pour parler des odeurs, et doit traduire une structure qui est une connivence impersonnelle ayant plus de chance de se rapprocher des effets du caractère organoleptique des molécules. La structure permet de mettre en évidence quarante-quatre molécules particulièrement significatives. C'est cette structure qui nous a fourni les signes de base pour construire un langage : le caractère odorant donnant le concept et pendant longtemps, le symbole utilisé était directement la dénomination chimique des molécules que les sujets estropiaient. Nous avions un temps utilisé des noms triviaux, mais qui présentaient l'inconvénient de susciter par ailleurs des évocations, ce qu'il fallait surtout éviter et les précautions oratoires que nous prenions n'y suffisaient pas parfaitement.

SC : Donc tu représentes sous forme de tétraèdre, le système de sensation olfactive humaine, comme un espace qui permet de repérer une odeur, comparable à la voute céleste pour reprendre ton image. Cette représentation existe aussi sous forme de demi-cercle. Comment avez-vous produit cette représentation en deux dimensions ?

JNJ : Alors les deux dimensions, ça n'était pas tout-à-fait innocent. Pourquoi cet arc de cercle ? C'était l'orgue du parfumeur que j'ai obtenu en écrasant le tétraèdre. Ceci dit, je ne l'utilise plus, parce qu’il pose des problèmes. Il y a des petites teintes au milieu, parce que ce sont des connexions qui ont été cassées dans l'opération d’écrasement du tétraèdre en deux dimensions. Donc c'était très compliqué en fait et à oublier maintenant.

SC : La liste des osmons a un grand intérêt et soulève des enjeux linguistiques et plus largement sémiotiques importants. Les molécules prises en compte dans le Champ des Odeurs sont en lien de fait avec leur caractère odorant et avec un nom : l’osmon. On peut parler de signifiant/signifié au sens de Saussure.

JNJ : Effectivement, par la suite nous avons introduit des symboles spécifiques pour créer les osmons, en imposant un lien biunivoque entre le caractère odorant et les phonèmes correspondant permettant effectivement de nous rapprocher du signifiant/signifié. Quand elle est présentée comme ça, la liste des référents permet vraiment de parler signifié/signifiant. Et de créer le langage des odeurs que nous recherchions.

SC : Ce qui est à l’intérieur du sujet sentant relève du signifié/signifiant et à l’extérieur de lui, il y a la molécule et une convention : un nom, à savoir l’osmon. Autrement dit l’osmon serait un signe qui ferait le lien entre une odorité et un morphème, un ensemble de phonèmes. C’est aussi un peu plus complexe, car la molécule doit entrer dans notre corps, notre nez pour être sentie par nous. Le signifié, c'est la représentation intellectuelle, psychique. C'est ce qui est en interne. Et nous, ce qui nous intéresse, c'est qu’on fait référence à un objet du monde physique. Il faudra approfondir cette question du sujet sémiotique olfactif .

JNJ : L'étage externe, c'est que tu as un objet et son symbole. Cet étage, ce stade externe de l’olfaction, peut se déplacer n'importe où, être présenté à n'importe qui. C'est quelque chose qu'on convient. L’osmon est un mot qui ne correspond vraiment qu'à une entité odorante et une entité odorante qui n'est exprimée que par un mot, c'est-à-dire qu’on crée une relation biunivoque, la convention du symbole avec l'objet. A l'intérieur, chacun n'a accès qu'à ses propres représentations intellectuelles qui sont très exactement les sensations auditives et olfactives correspondantes. Avec cela, je pense qu’on devrait pouvoir effectivement progresser. Nous singeons très exactement ce qui a été fait avec les couleurs.

SC : Tu as expérimenté ce langage avec des enfants de neuf ans.

JNJ : Oui j'ai eu des classes de CM1 et CM2, et ma femme a ensuite continué cet enseignement. Ça n'a pas été simple, car il fallait demander des autorisations académiques.

SC : Nous sommes dans une société qui accorde une grande place à l’éducation et pourtant l’olfaction est quasiment absente des référentiels5, alors qu’elle est un de nos (sept ?) sens.

JNJ : Ça a été un peu compliqué, mais j’ai pu le faire et ça a bien marché. On a continué dans le cadre périscolaire avec des enfants à Évreux, qui venaient le mercredi après-midi.

SC : Penses-tu que cet enseignement, qui n’a finalement jamais existé, pourrait permettre d’acquérir un apprentissage rapide et que nous pourrions rattraper notre retard ?

JNJ : Maryse Delaunay6 travaille sur l’apprentissage chez les tout petits enfants. A partir de neuf mois, ils arrivent à faire le lien entre un mot et un concept. Il faut attendre ses conclusions. Un autre chercheur au Canada teste les osmons avec des adultes. Mais n'oublions pas qu'avec les dénominations chimiques, cet apprentissage a été diffusé auprès de milliers de personnes (étudiants, jurés, entreprises…), tant en France que dans plusieurs pays (de la Chine au Brésil, de la Belgique à la Tunisie...).

SC : Comment t’expliques-tu l’apprentissage de ce langage olfactif en termes cognitifs ?

JNJ : Quand on dit que l'olfaction, c'est le sens des émotions, c'est parce que c'est le seul canal qu'on a pu laisser se développer. La connexion directe avec l'hippocampe et l'amygdale, est courte. On n'a pas développé le canal par le raisonnement, la logique, la prise de conscience. Pourtant ce canal-là existe. Je repense toujours aux étudiants à qui on donnait à sentir du scatol. Au début ils bondissaient d'horreur et au bout de quelques mois de formation, ils n’ont eu aucun problème à sentir tranquillement du scatol, à en comparer différents échantillons. Et cela ne leur a causé aucune émotion. Ça veut dire que l'autre canal existe. Ce développement du cerveau chez les gens qui apprennent, qui travaillent l'olfaction, a d'ailleurs été mis en évidence par IRM fonctionnel.

SC : Comment articules-tu encodage et engramme dans cet enseignement-apprentissage ?

JNJ : Chacun se fait son encodage de l'objet et son encodage du symbole. Physiologiquement, ces deux voies de neurones sont excitées et finissent par se connecter, soit faire des synapses. Plus on répète le système, plus ce système de synapses va se multiplier. C'est ce qu'on appelle des engrammes. Et plus ces engrammes vont se solidifier, meilleurs seront le lien, la mémoire et l’apprentissage.

SC : Ce que tu soulignes, c’est que ce qui se passe dans la boite noire, à l’intérieur du sujet sentant, à savoir la représentation interne est peut-être différent chez un autre sujet sentant, et c’est finalement là que réside la singularité, mais ce qui compte c’est qu’on s’accorde sur le réel.

JNJ : On arrive à communiquer en ayant chacun une connaissance qui pourrait sembler « fausse » à un autre, enfin qui est différente de l'autre. Imagine que je t'envoie un rayon bleu pour moi et que tu le vois vert. Ça n'a aucune importance. Chaque fois je t'enverrai un rayon bleu pour moi, il sera vert pour toi. Mais nous parlerons du même objet. La réponse sensorielle devient sensation par encodage. Ce que j'appelle la sensation, c'est la réponse directe des systèmes sensoriels. Et c'est là je dirais, tout l'apprentissage, toute la communication de la société, tout le savoir, il est là, il est dans ce mécanisme de mémorisation et qui passe par ce lien : cette correspondance conventionnelle.

SC : S’il y a singularité, c’est dans la perception, et s’il y a universalité, c’est dans le langage, mais il y a quelque chose en plus, en termes de mécanisme sensoriel : la permanence du stimulus.

JNJ : Il faut partir du principe que cela est valable pour tous les mécanismes sensoriels. C’est un principe qui ne marche, quand même pas trop mal : une même sollicitation donne la même réponse, bien que les intermédiaires dans le cerveau de chacun sont inconnus des autres et certainement très différents.

SC : Bordron parle de sémiose perceptive7. Dans le champ d’immanence, le sujet sentant rencontre un objet sentant et cela produit un questionnement : je sens quelque chose, qu’est-ce que je sens ? Le phénome se situe à un niveau infra. Bordron indique qu’il s’agit davantage de protosujet et protoobjet. Cette rencontre olfactive sensorielle produit le sujet et l’odeur dans la conscience du sujet.

JNJ : Oui, c'est ça. Le problème réside peut-être ici entre sensation et perception. C’est comme lorsqu’on appuie sur un interrupteur, on éclaire une pièce. Elle est pleine d’objets : c’est la perception. Le système sensoriel, ce n'est que la lampe électrique, l’interrupteur. Alors c'est vrai qu’une fois la lumière allumée, on va dire « il y a une bicyclette » ou « Ah ben moi ça me rappelle une trottinette ». C'est alors que le couple signifiant/signifié me parait intéressant, en réservant à la lumière de la lampe la sensation, le signifié. Tout ce qu'il y a dans le cerveau venant des autres sens et de la mémoire fournit la matière à la perception.

SC : Il nous faudra creuser la question sémiotique.

JNJ : Mais je pense qu'il y a quelques mots qu'on peut quand même commencer à utiliser sans trop dire de bêtises j'espère. Peut-être y aura-t-il des sémioticiens qui nous diront vous avez dit des bêtises, mais comme pas grand monde ne s'y intéresse, on risque peut-être de dire des choses vraies ou des choses fausses pendant quelques temps, avant qu'il y ait une recherche en ce sens. Si on ne prend pas ce risque, on ne va pas progresser. On a quelque chose dans cette direction-là, et là où tu as raison effectivement de soulever une question, c'est ce qu'est exactement le signifié. Et pour moi, c'est la sensation à l'état pur.

SC : Selon les regards théoriques, ça peut être aussi des représentations plus personnelles. A ce sujet quel rapport as-tu aux odeurs ?

JNJ : Sur le caractère odorant, je fais attention, non pas que je perçoive mieux, mais je fais attention certainement à des notes odorantes auxquelles les autres ne font pas attention. Quand je rencontre une note odorante, je l'analyse. Et en plus comme ma femme a fait la même formation, cela fait écho. A la maison, les enfants disaient qu’on parlait toujours de ça, et ça leur cassait un peu les pieds. C'est vrai, parce qu'on avait un langage, une communication qui leur a échappé un peu.

SC : Quelle préoccupation partagiez-vous avec Maryline, ton épouse ?

JNJ : A l'époque, elle travaillait chez Danone. Et elle butait sur toutes ces notions-là . Elle a créé et participé avec moi aux formations. Elle était responsable de la formation des aromaticiens à l'ISIPCA. Et moi j'enseignais. On a travaillé ensemble pendant des années. Donc elle a appris dans la foulée. Ça a été important, car ça m'a obligé effectivement à affiner un certain nombre de choses, parce qu’elle m'a exposé les problèmes qu'elle rencontrait.

SC : Avez-vous éduqué vos enfants d’une manière particulière dans le domaine olfactif ?

JNJ : Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. C'est vrai, on ne l'a pas fait. On n'a pas senti de demande, sauf notre dernier qui a demandé une formation.

SC : C’est drôle que tu dises précisément « On n'a pas senti de demande ». Encore une affaire d’odeur ? Est-ce qu'ils étaient quand même un peu acculturés, parce qu’ils devaient entendre vos discussions ?

JNJ : Oui mais je crois qu'ils n’ont pas trop fait le lien. Mais avec la cuisine, on les embêtait un peu, quand on parlait d’acétate d'éthyle ou d’acétate de phényle éthyle.

SC : Et toi, petit, dans quel environnement olfactif étais-tu ?

JNJ : On dit que l'olfaction c'est quelque chose qui s'ancre, c’est de l'émotion et des souvenirs. J'ai quelques souvenirs olfactifs, bien sûr j'en ai, mais ils ne sont pas de ma petite enfance. Je me souviens d'un certain nombre de choses, mais ce sont des souvenirs visuels, sonores éventuellement.

SC : Tes parents avaient-ils un lien spécifique à l’olfaction ?

JNJ : Non, non, ma mère était assez gourmet, je crois. Je n’ai pas été élevé dans un dynastie de parfumeurs comme Jean-Claude Ellena.

SC : Est-ce que tu portes un parfum ?

JNJ : Non je ne suis pas du tout parfum (juste un after shave, Sauvage de Dior)… Ce que je prône et fais d'une autre manière avec des mouillettes, ce sont les boules parfumées que l'on portait. Le parfum sur soi, je trouve cela dommage, parce qu'il se déforme et qu'au bout de trois minutes, on ne le perçoit plus, alors que les boules parfumées qui se faisaient au 17ème, 18ème, pouvaient être reprises éventuellement, et ressenties à volonté.

SC : Si tu étais une création olfactive, laquelle serais-tu ?

JNJ : Alors là tu me poses une colle, hein ! Une création olfactive ? Ah moi je ne peux pas dire ça. Par contre je vais te répondre à une autre question que tu n'as pas posée, c'est qu'il y a deux odorants qui sont ancrés chez moi : le foin et la mousse de chêne. Ce ne sont pas des notes violentes, plutôt des notes de fond et qui sont relativement rondes, et je pense que ça me correspond un peu. Oui peut-être, ça me correspond un peu d'une certaine façon, je n’ai pas un côté vif, ni agressif. Et c'est quelque chose qui tient. Oui, c'est pas mal.

SC : D'accord, et si tu étais un arôme ?

JNJ : Ah il faut que je voie plus du côté alimentaire. En quoi me verrai-je ?... Là je ne sais pas, je reste sec là-dessus.

SC : Et si tu étais un parfum ?

JNJ : Ah celui dont je me souviens, parce que j'ai un peu travaillé dessus comme sujet d'analyse olfactive, peu après son lancement en 1985, c'était Poison de Dior, mais bon, un peu violent à mon avis.

SC : On se quitte avec le souvenir du foin et de la mousse de chêne alors ! Merci pour cet entretien.

Texte en orthographe rénovée Journal officiel de la République française, no 100,‎ 6 décembre 1990

Notes

1 l'École nationale supérieure des industries agricoles et alimentaires (ENSIA) intégrée depuis à AgroParisTech. Return to text

2 INRA : Institut National de Recherche Agronomique qui devient l’INRAE. Return to text

3 CRIN : Clubs Recherche-Industrie. Le CNRS avait souhaité au travers de ces clubs créer des espaces permettant de faire se rencontrer les chercheurs avec le monde de l'entreprise. Return to text

4 Puis à partir de 1979 sur le Commodore CMB 3032. Return to text

5 Cadiou, S. (7 juin 2025).« Vers un enseignement-apprentissage de l’olfaction ».Présenté au Congrès Printemps des odeurs, 6 et 7 juin, Conservatoire de Saint-Paul, La Réunion. Return to text

6 Projet EVOLF mené par Maryse Delaunay. Return to text

Maryse Delaunay, Ana Reutimann, & Marie Anquetil. The benefits of an early olfactory awakening for the development of conscious olfactory skills. ECRO, Bilbao, September the 16th 2025. https://lpcn.unicaen.fr/evenement/seminaire-du-lpcn-2024-maryse-delaunay/

7 Bordron, J.-F. (2002). Perception et énonciation de l’expérience gustative. In A. Hénault, Questions de sémiotique (1. ed). Presses Universitaires de France. Return to text

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    Visualisation 3D du Champ des Odeurs

    Jean-Noël Jaubert, Christophe Jaubert, Mathieu Maldes, mai 2026.

Illustrations

References

Electronic reference

Sandra Cadiou, « Entretien avec Jean-Noël Jaubert », Revue Odore [Online], 1 | 2026, Online since , connection on 11 juin 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/odore/120

Author

Sandra Cadiou

Maitresse de Conférences en sciences de l’éducation et de la formation UCO NIORT

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