Recherche en olfaction en sciences humaines et sociales ?

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Nous sommes particulièrement heureux de présenter ce premier numéro de la Revue Odore. En rassemblant des contributions issues de disciplines variées et en ouvrant un espace de dialogue entre elles, cette revue entend participer à la structuration d’un champ de recherche encore largement émergent.

L’olfaction, un objet scientifique pluriel

Dédier une revue académique à un sujet aussi précis que l’olfaction peut, de prime abord, déconcerter. Les chercheurs, les étudiants et les professionnels en quête d’informations scientifiques sur ce domaine se tournent le plus souvent vers des publications issues des sciences dites « dures ». Les travaux en neurosciences et en psychophysique de l’olfaction, comme ceux publiés dans la revue Chemical Senses,1 ou encore les recherches consacrées à la chimie des arômes, des parfums et des saveurs dans Flavour and Fragrance Journal2 ou Journal of Agricultural and Food Chemistry3, constituent aujourd’hui des références importantes, non exhaustives, pour comprendre les mécanismes physiologiques et chimiques liés à la perception des odeurs.

Cependant, ce paysage scientifique ne reflète qu’une partie des recherches consacrées à l’olfaction. Une recherche bibliographique sur la base Cairn.info4 associée au terme « olfaction » révèle en effet un paradoxe intéressant. On y trouve 96 articles relevant des domaines de la médecine, des sciences de la vie, de l’ingénierie ou de l’informatique. Mais la même requête aboutit à 446 articles issus des champs de la psychologie, de la sociologie, de la philosophie, de l’anthropologie, de la littérature, des sciences de l’éducation, de l’histoire, des sciences politiques, de l’information et de la communication, des arts ou encore de la linguistique. Les sciences humaines et sociales semblent ainsi manifester un intérêt particulièrement marqué pour cette dimension sensorielle.

Cette situation tient en grande partie au fait que les sciences humaines et sociales abordent l’olfaction sous un angle différent. L’odorat n’y est pas étudié uniquement comme un mécanisme biologique, mais comme un phénomène culturel, social, linguistique et symbolique. Les odeurs deviennent alors des objets de représentation, de classification et d’interprétation qui participent à la construction du monde sensible et des relations sociales.

Approche heuristique des odeurs par les sciences humaines et sociales, un dialogue délicat

Malgré la richesse épistémologique des travaux consacrés à l’olfaction dans les sciences humaines et sociales, il semble encore manquer un espace dans lequel ces recherches puissent véritablement dialoguer. Les odeurs ont en effet longtemps fait l’objet d’un traitement ambivalent : à la fois investies d’une forte valeur symbolique et transcendante dans certains contextes, elles ont également été rejetées, moralement condamnées ou suspectées d’être vectrices de maladies.

La recherche scientifique sur l’olfaction n’est pourtant pas en reste. L’apport des sciences expérimentales a été fondamental pour comprendre les mécanismes anatomiques et physiologiques de l’organe sensoriel. Les travaux de Richard Axel et Linda Buck sur la neuroréception ont constitué une avancée décisive dans la compréhension du fonctionnement de l’odorat, reconnue par l’attribution du prix Nobel de physiologie ou médecine en 2004.

Du côté des sciences humaines et sociales, de nombreux travaux ont par ailleurs contribué à renouveler l’étude de l’olfaction et des odeurs. L’anthropologie a notamment mis en évidence très tôt la place des odeurs dans l’hominisation des sociétés humaines. Ce que David Howes désigne comme le Sensual Turn (2005) témoigne d’ailleurs d’un regain d’intérêt pour l’étude des sens et, en particulier, pour le monde des odeurs.

Les contributions scientifiques ne manquent ni du côté de l’objectivation biologique des odeurs, ni du côté de leur interprétation symbolique. Les odeurs participent pleinement de notre expérience du monde à travers une dynamique multisensorielle où perceptions, mémoire, émotions et significations s’entrelacent. Être au monde, percevoir le monde suppose un corps et un esprit mobilisant l’ensemble de leurs facultés.

Cette perspective phénoménologique invite à penser les odeurs de manière holistique, à la fois dans leurs dimensions concrètes et abstraites, et à travers des approches théoriques variées. Revue Odore souhaite précisément favoriser ce dialogue entre traditions scientifiques, en encourageant la rencontre entre sciences expérimentales et sciences humaines et sociales. Pour paraphraser la sémiogénétique du Groupe μ, il s’agit de « mettre en évidence les conditions de l’élaboration du sens » (Groupe μ, 2015, p. 530), ici du sens olfactif.

Présentation de la revue Odore

Le titre de la revue n’a pas été choisi de manière fortuite. Il s’agissait de couvrir le champ de l’olfaction et des odeurs dans toute sa globalité en mobilisant un terme à la fois holistique et heuristique. Le comité éditorial a ainsi retenu l’appellation Revue Odore.

Comme l’indique le dictionnaire de lAcadémie française5, l’étymologie du terme odore provient du verbe odorer, lui-même dérivé du latin odorari, qui signifie sentir ou flairer. Cette notion renvoie ainsi à une double dynamique, celle de percevoir une odeur et celle d’en émettre. Dans le dictionnaire de Frédéric Godefroy6, consacré à l’ancien français et à ses dialectes (IXᵉ–XVᵉ siècles), l’adjectif odoré apparaît comme synonyme d’odorant ou d’odoriférant. Le dictionnaire de Littré rappelle quant à lui que odore constitue l’une des racines étymologiques du mot odeur. Dans le sillage de cette notion, le dictionnaire de l’Académie française déploie tout un paysage lexical : odeur en constitue le terme générique ; senteur désigne une odeur agréable ; parfum peut également prendre un sens figuré ; fragrance évoque une odeur suave ; arôme, fumet et bouquet renvoient au domaine du goût ; tandis que miasme, pestilence, relent, puanteur ou remugle qualifient des odeurs désagréables, quand effluve peut être employé dans les deux cas. Revue Odore se donne pour objectif de se situer au carrefour de ce florilège lexical et scientifique pour, comme l’indique son sous-titre, exhaler, imprégner, percevoir, penser, communiquer, éduquer, émouvoir.

Ainsi, la revue se consacre aux perceptions olfactives, aux significations des odeurs et à leurs effets sur les expériences sensorielles, émotionnelles et sociales. Les thématiques abordées concernent notamment la construction des significations olfactives, l’apprentissage du sens et les dynamiques d’échange autour des odeurs. Elles traversent un large éventail de disciplines, philosophie, anthropologie, psychanalyse, linguistique, sociologie, psychologie, histoire, mais également des domaines plus spécifiques tels que la gastronomie, l’œnologie, le design, l’art, le marketing, l’industrie ou encore les soins.

En favorisant les échanges inter et transdisciplinaires et en privilégiant des méthodologies innovantes, Revue Odore ambitionne de contribuer à une meilleure compréhension de l’olfaction. Elle entend participer à la reconnaissance de ce sens encore largement sous-exploré, tout en soulignant ses enjeux sensoriels, sociaux, créatifs et industriels, quelles que soient les époques et les aires géographiques. En réunissant chercheurs issus d’horizons variés, la revue souhaite ainsi devenir un espace de dialogue et de structuration pour l’étude de l’olfaction comme champ de recherche pluridisciplinaire.

Aperçu des contributions de ce numéro

Les contributions réunies dans ce premier numéro témoignent de la diversité des approches pour étudier les odeurs et leurs significations dans différents contextes sociaux, culturels, artistiques ou scientifiques.

Dans « Usages de l’olfaction humaine et animale en exploitation », Chloé Jaffrézic explore la place de l’olfaction dans le travail d’élevage. À partir d’une enquête sociologique menée auprès d’éleveurs, l’autrice met en évidence le rôle des odeurs comme indicateurs essentiels dans les pratiques agricoles. L’odorat des éleveurs permet notamment d’apprécier l’état sanitaire des animaux ou la qualité de la production, tandis que les capacités olfactives des animaux peuvent être mobilisées pour réguler les relations au sein du troupeau et faciliter les interactions entre humains et animaux.

Avec « Le parfum du souvenir : Olfaction et autisme, une pédagogie heuristique en réalité virtuelle ? », Cécile Lacôte-Coquereau présente les résultats d’une expérimentation menée dans la formation à l’autonomie de jeunes personnes Autistes7. En intégrant des odorants à un dispositif de réalité virtuelle, l’autrice montre comment la mobilisation de l’olfaction peut enrichir les mises en situations simulées et soutenir les processus d’apprentissage.

Dans « Les mots des odeurs : étude ethnolinguistique du vocabulaire olfactif en langue basaa », Steve Désiré Ti Ba Banlock s’intéresse au vocabulaire des odeurs dans la langue basaa, parlée au Cameroun. L’analyse met en lumière un système complexe de classification olfactive qui participe de l’organisation sociale et culturelle de cette société. Les odeurs y apparaissent ainsi non seulement comme des perceptions sensorielles, mais aussi comme des catégories de pensée et des vecteurs d’identité et de communication.

« L’odeur du crime. Vers une olfactologie du roman policier italien » de Marco Perugini examine la place des odeurs dans les romans de trois auteurs emblématiques du polar italien. L’étude révèle la forte prégnance sémiotique de l’olfaction dans ces œuvres et montre comment le registre olfactif dépasse la simple dimension descriptive pour œuvrer pleinement à la construction du sens narratif.

Agathe Torti-Alcayaga s’intéresse à la place des odeurs dans le théâtre contemporain. « Comment l’olfaction peut-elle contribuer à la réception d’une œuvre théâtrale ? Esquisses d’une réflexion sur la sémiotisation des senteurs au théâtre » est un article qui aborde l’augmentation des spectacles utilisant les odeurs. Entre effraction olfactive et charge informative, la chercheuse aborde la force opérative de la senteur au théâtre. Par les odeurs, les univers diégétique et spectatoriel se rapprochent et ce faisant décentrent le ressenti du vécu. L’article contribue à une théorisation de la sensorialité olfactive encore peu travaillée par la critique littéraire.

De plus, la revue inaugure également une série d’entretiens avec des chercheurs ayant marqué le champ des études olfactives. Dans cette rubrique, Jean-Noël Jaubert revient notamment sur la création du Champ des Odeurs, un langage composé de quarante-quatre odorants, désignés par des noms moléculaires ou par les « osmons » comme proposition d'un nouveau langage, permettant de décrire les odeurs de manière structurée et partagée. Cette approche relie la dimension chimique des odorants à leurs dimensions perceptives et symboliques et propose une manière originale de penser les odeurs au-delà des frontières disciplinaires.

Deux retours d’expérience complètent ce numéro. Dans l’accompagnement en soins palliatifs, Véronique Marché, médecin, met en lumière le rôle des odeurs auprès de patients en fin de vie. À travers deux situations cliniques, elle montre comment certaines odeurs familières peuvent ouvrir des parenthèses rassurantes et favoriser des moments d’apaisement. Dans son retour d’expérience sur l’enseignement de la création en école de parfumerie, Laurence Fanuel, chimiste et parfumeuse, présente des outils pédagogiques permettant de relier les ressentis sensoriels aux matières odorantes et d’accompagner les étudiants dans l’apprentissage de la composition olfactive.

Enfin, dans sa note de lecture consacrée au « Manuel d’éveil olfactif pour petits et grands », Patricia Mothes présente cet ouvrage collectif qui propose une introduction accessible à l’éducation olfactive et souligne l’importance du développement du sens de l’odorat dans les apprentissages et la relation au monde.

Pour conclure

Nous espérons que cette revue deviendra un lieu de rencontre, d’échanges et de circulation des savoirs pour toutes celles et ceux qui s’intéressent aux odeurs, et qu’elle contribuera à renouveler notre compréhension de ce sens à la fois intime, social et profondément humain, longtemps marginalisé, mais aujourd’hui reconnu comme une dimension essentielle de notre manière d’habiter le monde.

Bibliography

Bibliographie

Buck, L., & Axel, R. (1991). A novel multigene family may encode odorant receptors : A molecular basis for odor recognition. Cell, (65 (1)), 175‑187.

Groupe μ (Éd.). (2015). Principia semiotica : Aux sources du sens. Les Impressions nouvelles.

Howes, D. (2003). Sensual relations : Engaging the senses in culture and social theory. University of Michigan Press.

Notes

1 https://academic.oup.com/ Return to text

2 https://onlinelibrary.wiley.com/journal/10991026 Return to text

3 https://pubs.acs.org/journal/jafcau Return to text

4 https://shs-cairn-info.fr/ Return to text

5 https://www.academie-francaise.fr/ Return to text

6 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50634z/f11.item Return to text

7 La majuscule est un choix théorique de l’auteur. Return to text

References

Electronic reference

Dominique Alvarez, Anne-Charlotte Baudequin and Sandra Cadiou, « Recherche en olfaction en sciences humaines et sociales ? », Revue Odore [Online], 1 | 2026, Online since 27 mai 2026, connection on 11 juin 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/odore/205

Authors

Dominique Alvarez

Maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation, EFTS, université Toulouse Jean-Jaurès

By this author

Anne-Charlotte Baudequin

Docteure en design, LLA-CREATIS, université ;Toulouse Jean-Jaurès

Sandra Cadiou

Maitresse de Conférences en sciences de l’éducation et de la formation UCO NIORT

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