Sandra Cadiou : Laurence Fanuel, vos activités professionnelles sont multiples : parfumeure, docteure (Ph.D) en biochimie, artiste olfactive et multisensorielle, peintre, enseignante, écrivaine, conférencière1. Pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel et la place des odeurs dans ce parcours ?
Laurence Fanuel : J’ai passé dix années passées chez P&G (Procter & Gamble, Bruxelles) après ma thèse de doctorat en biochimie en 1997, à l’Université de Liège avec le Fonds National de Recherche scientifique en Belgique, d’abord en recherche consommateurs, ensuite dans le département de parfumerie où j’ai été formée à la création de fragrances pour les produits “maison”. Ces années m’ont permis de comprendre le design du parfum pour ces produits dans une compréhension fouillée des cultures des individus, afin d'adapter un produit à leurs habitudes et lieux de vie, de développer une équation produit optimisée pour un marché, et de réaliser à quel point une odeur, dans ces produits, peut marquer une génération, voire plusieurs générations de gens. La société P&G, fondée en 1837 aux États-Unis, est connue, entre autres, pour avoir inventé les tests consommateurs dans les années 1930, tests qui se sont maintenant généralisés à tout produit impliquant un investissement conséquent afin que le produit plaise à un maximum de gens, pour réduire ainsi les risques financiers.
J’ai ensuite travaillé au sein de diverses maisons de parfumerie de nationalités différentes, en touchant aux autres produits parfumés (la cosmétique, l’alcoolique2 …), et j’ai, en parallèle, de mon travail de parfumeure industrielle, amené les odeurs au théâtre (Fanuel, sous presse) et dans les expositions d’art (Fanuel, 2023), donnant aux œuvres un sens nouveau en travaillant sur leur dimension multisensorielle. Le parfum entrait ainsi dans la sphère artistique dont il avait été exclu en Occident, j’ai d’ailleurs pu témoigner du processus de création avec les couleurs et avec les odeurs auprès des ambassadeurs de l’UNESCO, lorsque la ville de Grasse a décidé d’introduire ce dossier afin de préserver les savoir-faire en parfumerie, en tant que Patrimoine Culturel Immatériel Humain. Cette reconnaissance, acquise en novembre 2018, met en lumière tous les métiers liés à la création des parfums, depuis la culture des plantes, en passant par l’extraction de leurs odeurs et la composition de parfums, qui est aussi, à travers ce dossier, reconnu en tant qu’art à part entière. J’œuvre depuis 2017 de façon indépendante, dans mon atelier de Rosa Rose à Grasse, pour accompagner divers projets et clients internationaux, entre art, sciences et transmission sous forme d’enseignements, de stages et par l’écriture.
SC : Vous avez mené également un cours en formulation de parfum qui vous semble particulièrement important dans son lien avec la sensibilité humaine. Pouvez-vous nous en parler ?
LF : J’enseigne la formulation de parfums à l’ISIPCA (Institut Supérieur International du Parfum, de la Cosmétique et de l’Aromatique Alimentaire) depuis plusieurs années, ainsi qu’à l’ESP (École Supérieure du Parfum) plus récemment. La parfumerie « fonctionnelle » - ce terme peut cependant varier d’une maison de parfumerie à une autre - est la création optimisée de fragrances incorporées dans des produits, afin d’en gérer et agrémenter l’odeur. Elle a pour rôle, entre autres, de communiquer aux usagers une certaine performance attendue du produit, « qu’il fonctionne », ce qui est, bien sûr, variable selon le produit, et de le rendre plaisant, deux atouts essentiels afin qu’il prenne le chemin du panier d’achat.
Le cours qui m’a occupée pendant le plus grand nombre d’heures est celui de la formulation pour produits de grande consommation - lessives - dans le cadre du diplôme de Scent Design and Creation à l’ISIPCA, « un cursus de trois années de formation post Bac +2 scientifique en partenariat avec IFF (International Flavors and Fragrance), pour acquérir les compétences nécessaires à la création et à l'évaluation des parfums et pour assimiler toutes les étapes du process allant du brief jusqu'à la mise sur le marché en mettant le consommateur au cœur de la création » (ISIPCA, 2025). Lorsque cette formation a été créée, c’était en 2018 si je me souviens bien, IFF m’a demandé d’intervenir afin que je communique cet art, du point de vue d’un des plus gros clients (P&G), afin d’apporter ici des savoir-faire venus de l’industrie pour enrichir ce cursus d’étudiants internationaux.
Apprendre à formuler des parfums s’acquiert par l’expérience, par essais et erreurs, par entraînement de la neuroplasticité en connectant mots et odeurs, mots et sensations3, sensations et molécules, en évaluant, avec ses ressentis, si le parfum tient la route ou pas, s’il est équilibré. C’est développer un langage commun, non seulement propre à la parfumerie comme celui de Jaubert4, mais aussi multisensoriel qui est le sujet de partage. C’est apprendre à se mettre au service d’un projet - d’un brief -, à écouter et à s’adapter. Tout cela ne s’apprend pas dans les livres, mais au laboratoire. Dans ce but, le rôle de l’enseignant consiste, me semble-t-il, à créer les conditions cadrées de l’expérience, afin de stimuler la créativité des étudiants, pour qu’ils exercent leurs sens et qu’ils entraînent, littéralement, comme au marathon, leur corps et leur cerveau, à développer leur propre processus de création. A travers divers exercices, depuis l’étude de parfums phares qui ont marqué l’industrie de la lessive, jusqu’à imaginer une nouvelle fragrance sur une feuille blanche, les étudiants vont, bien sûr, affiner leur nez et expérimenter l’utilisation des ingrédients en formulation, mais ils vont, surtout, au travers des discussions en tête-à-tête et des partages de ressentis, comprendre pourquoi certains parfums sont restés si longtemps sur le marché, ont été façonnés de la sorte, ce qu’ils apportent aux gens qui les utilisent d’un point de vue sensoriel, technique, émotionnel5, conceptuel, et les bases techniques qui soutiennent ce design. Dans un monde où l’on copie tout sans savoir, il s’agit, ici, de comprendre le parcours de réflexion complet qui habite une création olfactive. J’ajouterai que seul un humain peut essayer de se mettre dans la peau d’un autre humain.
C’est donc cette partie sensible du métier de parfumeur au service du design d’un produit que nous relatons ici, afin de comprendre comment l’exploration des sens dans sa phase créative et artistique, la verbalisation des ressentis et leur interprétation technique, permettent de formuler ce mélange bien tangible d’ingrédients odorants que l’on nomme parfum. Nous passons presque deux cents heures chaque année sur ces études, ce qui représente un travail énorme de la part des étudiants. Mon propos s’inspire des discussions avec environ 120 étudiants (en sept ans) qui ont suivi ce cours en troisième année de leur cursus, de nos explorations créatives en parfumerie fonctionnelle, afin de refléter que ce travail de création- formulation est, avant tout, un dialogue d’humain à humain.
SC : Vous avez mis au point deux tableaux. Pouvez-vous expliquer leur intérêt ?
LF : Quand on parle de création à un esprit purement rationnel, il pense la plupart du temps que nous errons, d’une certaine façon dans notre métier, dans le « grand n’importe quoi ». Or, lorsque nous nous connectons aux sens, que nous portons notre attention sur cette information, nous apprenons à la déchiffrer, à réfléchir à partir de ce substrat.
Ces tableaux montrent que le processus de création peut être tout à fait tangible. Leur intérêt, dans un premier temps, est de regrouper l’information sensorielle et les termes très concrets que nous avons collectivement utilisés pour décrire nos échanges à propos des produits étudiés et des ingrédients. Ces tableaux visent ainsi, dans un deuxième temps, à établir une base de traduction, à partir des retours des consommateurs, recueillis dans des tests de marché, langage sensoriel en général très succinct, d’abord en sensations diverses, puis en facettes du parfum et molécules odorantes, afin d’aiguiller les étudiants dans leurs choix de formulation. Établir ce type de tableaux peut donc les aider à comprendre l’endroit où ils doivent revoir la formule à partir de résultats de tests consommateurs. Ils ne sont pas exhaustifs et pourront encore être enrichis.
SC : Comment les avez-vous conçus ?
LF : Ces tableaux sont d’abord basés sur mon expérience de parfumeur dans une industrie qui ne développe ses produits qu’à partir de tests consommateurs, de la plus petite échelle, interview d’une seule personne de façon approfondie, à large échelle, plusieurs centaines de gens, et la nécessité d’intégrer ces retours dans une amélioration des produits, jusqu’à ce que le parfum réponde à toutes les contraintes et objectifs de façon optimale. En particulier, il devra insuffler, avec justesse, toutes les promesses attendues du produit telles que communiquées par la marque. Sa création demande de combiner à la fois les connaissances scientifiques et techniques nécessaires à son intégration dans un produit chimique complexe, ainsi que la conscientisation de tout ce qu’il communique en tant que message odorant à celui qui utilisera le produit. Ce processus implique de traduire en mots, tout ce que le parfum doit communiquer en cohérence avec les autres attributs sensoriels et rationnels du produit, pour un produit vendu à large échelle et souvent dans plusieurs pays, pour traduire ensuite ces caractéristiques en ingrédients ou combinaison d’ingrédients qui formeront une odeur complexe et une expérience olfactive unique.
« Le parfumeur est un traducteur de sensations ». C’est ce processus que je partage avec mes étudiants. Nous plongeons dans l’expérience sensorielle ensemble, afin de l’imaginer « de l’intérieur » comme le fera l’utilisateur, tous sens aux aguets, pour en recueillir les sensations. Dans ce cadre, nous pouvons être amenés à employer le produit comme le ferait en réalité le sujet, afin de comprendre tous les moments importants de cette expérience et d’imaginer ce qui pourrait les rendre agréables. Nous définissons ainsi des instants clés de l’expérience sur lesquels nous allons focaliser notre attention de façon technique et sensorielle, ainsi que sur les fonctionnalités du produit à souligner par le parfum. Les élèves relatent ensuite leur parcours de création dans un rapport, dont j’ai extrait les verbatims du tableau 2. J’ai aussi sélectionné des verbatims en français dans des cours de parfumerie fonctionnelle que je donne dans d’autres écoles.
SC : Pouvez-vous expliquer leur fonctionnement ?
LF : Le tableau 1 met en correspondances les « verbatims » des utilisateurs du produit, leur traduction en sensations telles que les utilisateurs peuvent les avoir éprouvées et être imaginées par le parfumeur, et leur traduction technique possible (mais non exhaustive) dans la formulation du parfum.
Tableau 1
Laurence Fanuel, mars 2026
La première colonne à gauche reprend les différents types de produits pour la maison qui sont illustrés dans ce retour d’expériences.
Premier niveau sensoriel (la colonne « utilisateurs ») : la perception6 de l’utilisateur à propos de ce que « fait » le produit. Pour chaque type de produit, les attentes du client seront différentes. Elles sont aussi induites par les visuels, sa couleur, sa texture, le concept, la publicité, la marque. Les verbatims d’utilisateurs sont issus de cas réels vécus dans ma carrière, et sont souvent très limités.
Deuxième niveau sensoriel (la colonne « utilisateurs et parfumeurs ») : les sensations qui traduisent, nourrissent la perception du premier niveau. Les parfumeurs doivent imaginer, ressentir ces sensations qui vont sculpter la perception des utilisateurs. Les sens impliqués dans cette étude sont : le système olfactif (sentir avec le nez), le nerf trijumeau7 (le toucher, une texture sur la muqueuse interne du nez), la peau (le toucher), l’introspection (le ressentir), afin d’analyser les effets secondaires des sensations en termes de ressentis et de perceptions (pensées), les idées qui viennent, associées à ces ressentis. Ces sensations vont se mélanger au vécu de chaque personne, pour rappeler, dans le corps et dans la tête, des sensations-souvenirs déjà vécues, qui vont nourrir la perception (par exemple, le vécu culturel de la propreté), voire, éventuellement, faire rejaillir une émotion passée.
Troisième niveau sensoriel (la colonne « parfumeurs ») : nous entrons ici dans l’univers du parfumeur, qui va, sur sa palette d’ingrédients, choisir ceux qui stimulent toutes les sensations listées au niveau 2. On est dans le travail d’intégration de la technique de parfumerie à la création artistique d’un thème olfactif dans tous ses aspects scientifiques et sensoriels.
La compréhension de l’action des ingrédients sur tel ou tel système sensoriel, permettra au parfumeur de choisir les ingrédients et d’équilibrer le parfum dans un maximum de ses facettes, afin de donner l’expérience olfactive la plus riche, cohérente et plaisante en résonance avec l’expérience (consciente et inconsciente) d’utilisation du produit. Pour finir, le bien-être sera au rendez-vous si, par exemple et selon le produit, le sentiment de propre qui va de pair avec une rassurance hygiénique et de contrôle sur sa vie est pleinement vécu, si la fraîcheur donne envie de respirer ou si la douceur donne chaleur et réconfort. Au-delà d’un parfum plaisant, tous ces ressentis participent au bien-être quotidien dans les tâches de base de la vie.
Tableau 2
Laurence Fanuel, mars 2026
SC : Avec qui, quand et comment les utilisez-vous ?
LF : Ces tableaux ont une vocation didactique vis-à-vis des élèves et des gens qui sont intéressés par l’étude des sens en général. Ils peuvent servir d’éveil sur l’importance des sens dans notre quotidien, par exemple pour inspirer l’éducation des enfants dans l’enseignement général, qui mise encore trop sur le rationnel, me semble-t-il. Quant au parfumeur, il a tout cela dans « son bagage sensoriel » qu’il met à tout moment au service de son empathie avec ses semblables pour leur apporter l’expérience la plus riche possible.
SC : Pour terminer cet entretien sur quelle idée aimeriez-vous que nous nous quittions ?
LF : Le parfum est un langage sensible. Créer un parfum pour un produit est une responsabilité importante qui impose au parfumeur de développer des connaissances scientifiques et techniques, une sensibilité introspective, une empathie et un vocabulaire riche autant que précis, qui lui permettront, en travaillant en équipe multidisciplinaire, de donner au produit son parfum le plus inspirant. Le rôle de l’enseignant est donc d’aborder tous ces domaines à travers la formulation. Ces instants de partage au laboratoire sont magiques et permettent de rendre concret ce qui jusque-là n’existait pas dans le monde matériel : les parfums sont un pont entre matériel et immatériel, les explorer, c’est s’ouvrir à la créativité et au monde existant au-delà de nos cinq sens, celui de nos intuitions9 . Beaucoup d’élèves ressortent passionnés de ces échanges, convaincus que la parfumerie est un langage puissant et ce métier intarissable.
On peut aussi se demander, à l’heure où l’IA est poussée partout comme un dieu de l’argent facile, comment des parfums qui seront basés sur des formules existantes, revues et transformées par des algorithmes, pourront encore porter, en eux, cette sensibilité façonnée par des créateurs en empathie avec leur public. C’est une richesse indéniable de la vie que je désirais célébrer ici.
L’auteure déclare ne pas avoir de conflit d’intérêt dans ses recherches.


