Cet article a pour objectif d'examiner le rôle de l'olfaction dans le travail d'élevage. Il s’agit de comprendre comment les éleveurs se saisissent de l’olfaction au service de leur activité, et de quelle manière cette dimension sensorielle est intégrée au sein des différentes missions d’élevage réalisées.
La sociologie rurale et celle des relations entre humains et animaux se sont parfois emparées de certaines de ses dimensions. Outre les recherches portant sur les nuisances odorantes (Nicourt et al., 2000 ; Grannec et al., 2017), des études ont par exemple analysé l’odeur des animaux d’élevage comme témoin de conditions d’élevage dégradées et constituante d’un marqueur social stigmatisant pour les éleveurs (Porcher, 2003). Pour le reste, rares sont les travaux sociologiques qui se sont intéressés à l’olfaction en contexte d’exploitation.
Quelques travaux, notamment zootechniques et éthologiques, abordent plus ou moins implicitement les fonctionnalités de l’odorat des éleveurs dans la prise de décisions relatives à la santé et à la gestion de leurs animaux (Schild et Rørvang, 2023 ; Poissonnet et al., 2021). Mais il n’existe pas, à notre connaissance, d’études décrivant de manière détaillée et systématique cette implication sensorielle.
L’intérêt spécifique de cette publication est de revenir sur le rôle de l’olfaction en élevage en analysant son implication depuis le point de vue des éleveurs, à travers quatre grandes catégories de missions d’élevage. L’enjeu est de mettre en évidence les différentes modalités d'intervention de l'olfaction, tout en distinguant celles qui sollicitent l'odorat de l'éleveur de celles qui font appel à celui des animaux. Cette publication s’emploiera à caractériser les différentes connaissances expérientielles présentes en exploitation, et mettre en lumière l'intervention des savoirs sensoriels au sein du travail d’élevage. Les savoirs olfactifs n’étant pas formellement institués par les diverses instances productrices de savoirs du monde agricole, ils relèvent bien souvent d’une expérience pratique et empirique, accumulée par les éleveurs au gré des situations d’élevage rencontrées. Il sera également question d’interroger comment ces savoirs s’articulent avec les connaissances techniques et disciplinaires orientant les méthodes et pratiques d’élevage. Enfin, cette recherche contribue à une réflexion plus générale sur la place des perceptions sensorielles dans la construction et la régulation des rapports entre humains et animaux.
Quelques travaux ont exploré le rôle des perceptions sensorielles dans les interactions interspécifiques. Ils examinent comment les signaux sensoriels, tant humains qu’animaux, ainsi que la manière dont nous les percevons, participent à la construction, la régulation et le maintien des relations anthropozoologiques. D’une part, analyser la perception des animaux par les sens humains permet de repenser leur statut social, autrement dit la façon dont nous les percevons et nous nous les représentons (Doré, 2010). D’autre part, appréhender comment les animaux perçoivent leur environnement sensoriel offre un éclairage sur leur comportement, influençant ainsi la dynamique des interactions entre humains et animaux (Collin et al., 2016 ; Schneider et Bräuer, 2024). Cette compréhension amène les acteurs humains à adapter leurs pratiques et leurs comportements, renforçant alors la confiance et la coopération mutuelle (Porcher, 2002). Par ailleurs, cette approche ouvre des perspectives pour le développement de pratiques plus adaptées aux réalités sensorielles des animaux (Tallet et al., 2020), et permet une mise à profit et une reconsidération des aptitudes sensorielles animales au sein d’activités partagées comme en élevage, mais aussi dans de plus récentes entreprises telles que la médiation animale (Michalon, 2013).
Les données utilisées dans le cadre de cet article sont issues d'une thèse en sociologie des relations anthropozoologiques. Elles ont été recueillies lors d’un travail de terrain mené auprès d’éleveurs situés en Bretagne et dans la province de Namur, en Belgique. La recherche a adopté une méthodologie qualitative, combinant entretiens et observations sur site. Après une phase exploratoire s’étant déroulée auprès d’éleveurs et professionnels du monde paragricole et institutionnel, 24 éleveurs de bovins et de porcs ont été enquêtés. Les entretiens réalisés auprès de ces éleveurs ont été complétés par des observations en exploitation. Elles ont parfois pris une forme participative, permettant une continuité et un enrichissement des échanges avec les enquêtés. L’échantillon a été constitué de manière à représenter les principales filières de production de chaque espèce étudiée : les filières bovines laitière et allaitante, et les filières porcines engraissement et naissage-engraissement. A également été intégré la diversité des modes de production, incluant des exploitations dites conventionnelles, ainsi que des modes alternatifs, regroupant des élevages biologiques, raisonnés ou agroécologiques.
Dans un premier temps, nous examinerons les différentes façons dont les éleveurs utilisent leur propre sens de l’odorat pour optimiser leur activité et résoudre certaines problématiques d’élevage. Nous aborderons ainsi l’intégration de ce travail olfactif dans les routines de soins apportées aux animaux par les éleveurs, puis dans la gestion de leur production. Par la suite, nous nous intéresserons aux manières dont les éleveurs mobilisent l’odorat de leurs animaux pour mener à bien leur activité et faciliter leur travail. Nous explorerons cette instrumentalisation de l’olfaction animale dans le cadre des tâches liées au travail de docilité et de régulation des relations intraspécifiques.
1. Une mobilisation de l'odorat humain à des fins sanitaires et productives
Le propos de cette partie se concentrera sur l’odorat humain. Les différentes missions d’élevage que nous allons y étudier ont cela en commun qu’elles ne sollicitent pas l’odorat animal.
Si nombre d’éleveurs s’accordent à dire que leurs sens sont hautement sollicités dans le cadre de leur activité, ils font le plus souvent référence à la vue, au toucher et à l’ouïe. Cependant, l’odorat de l’éleveur interviendrait pourtant considérablement. En effet, les odeurs des corps animaux et autres éléments biologiques (produits animaux, alimentation) fournissent des informations cruciales aux éleveurs aptes à les interpréter. Entre détection, détermination et interprétation, elles permettent une mise en action de l’éleveur face à des situations d’élevage qui peuvent nécessiter une intervention. Agissant principalement par l’identification d’anomalies odorantes, leur nez est par exemple capable de repérer des odeurs inhabituelles ou indicatrices d’une altération physique ou physiologique des animaux. Mais les éleveurs comptent également sur leur capacité à établir des référentiels d’odeurs leur permettant de juger du bon déroulement de leur activité. En effet, les éleveurs procèdent à la détermination d’odeurs usuellement rencontrées, dont leur présence est signe d’un état spécifique de la santé de leurs animaux, ou laissent présager l’état de la production future. De ce fait, elles permettent aux éleveurs d’orienter leur travail.
1.1. Les odeurs dans les routines et protocoles de soins
Au sein de leur travail d’élevage, les éleveurs mettent en place des routines et des protocoles de soins pour s’assurer de la bonne santé de leurs animaux. Au sens élargi, ces pratiques concernent l’entièreté des dimensions que recouvre la prise en charge animale, de l’alimentation à l’entretien des lieux de vie animaux, jusqu’aux contrôles sanitaires et à la réalisation de soins quotidiens spécifiques. Si certains éleveurs mettent en place des temps d’inspection de leurs animaux en dehors de ces temps dédiés à ces pratiques plus ou moins régulières, elles occasionnent néanmoins des moments privilégiés de surveillance de leur cheptel. Il en va de même pour les activités liées à la production, comme les astreintes de traite. Ainsi, il existe de nombreuses opportunités permettant aux éleveurs de porter une attention particulière à l’état de santé de leurs animaux.
Organisée ou plus informelle, cette surveillance repose notamment sur l’observation, par les éleveurs, de la condition physique et comportementale de leurs bêtes. La vue est le sens qui est principalement sollicité, en atteste la récurrence d’expressions comme « l’œil de l’éleveur », couramment rencontrées dans les discours des éleveurs cherchant à expliciter leurs façons de réaliser leur veille sanitaire. Toutefois, certains éleveurs font tout de même appel à leur odorat.
L’utilisation de l’odorat comme outil de surveillance sanitaire se dessine de manière plus discrète que la vue au sein des discours des éleveurs. Cela semble confirmer les observations d’autres recherches, où l’odorat est souvent minoré et son rôle peu reconnu. En effet, l’odorat est bien souvent relégué derrière la vue ou l’ouïe (Tran Bah Huy, 2000). Cette position subalterne dans la hiérarchie des sens s’explique, selon certains, par une stigmatisation progressive de certaines odeurs, notamment celles associées aux déchets et aux milieux populaires, qui contribue à dévaloriser l’olfaction dans les cultures bourgeoises (Corbin, 1982). Pour d’autres, cela tiendrait au fait que l’odorat est supposé présenter une réalité limitée, à la fois dans sa perception et dans sa capacité à être décrit (Candau, 2016). Cependant, il s’avère également être une source d’information non négligeable pour un certain nombre d’éleveurs.
« Quand il y en a une qui fait pipi, les autres viennent mettre la tête dessous, mais pas pour boire. (...) Et à tout âge hein. Et ce n’est pas pour boire hein, c’est ... Elles mettent la tête comme ça dessus, et elles se font pipi entre les oreilles (rire). Moi je suspecte que ce soit pour créer une immunité, une odeur spéciale. L’urine est souvent un marqueur déjà, et d’immunité d’un territoire et ... (...) Mais les vaches elles peuvent le faire, mais elles boivent l’urine et c’est parce qu’il y a une carence en minéraux. Alors que moi elles ne boivent pas, elles mettent la tête comme ça là et ça dégouline. Et puis elles viennent te faire un câlin. Non, non ! (Rire). Si je sens qu’elles sentent le pipi de la tête, bon c’est qu’elles n’ont pas bu mais qu’elles ont joué dedans (rire) ». (Extrait d’entretien, éleveur de bovins laitiers, élevage alternatif).
Il s’agit de l’exemple d’un éleveur qui associe l’odeur d’urine sur le dessus de la tête de ses animaux à l’absence de carences en minéraux. Ici l’odeur n’est pas perçue par l’éleveur comme un indicateur d’anomalie. Au contraire, il permet à l’éleveur de conclure au fait que l’urine n’est pas bue, mais bien utilisée à des fins immunologiques et territoriales. Selon lui, la présence de cette odeur serait alors un gage d’un équilibre nutritionnel optimal au sein de son troupeau. L’éleveur avait déjà en sa possession la connaissance que la consommation d’urine chez les bovins peut être signe d’une carence. Il convient toutefois de préciser que si l’uriphagie est parfois interprétée par les éleveurs comme un signe de déséquilibre nutritionnel et minéral, il ne s’agit pas de résultats élaborés dans un cadre scientifique. Ainsi, c’est d’abord par déduction que l’éleveur établit cette causalité : puisqu’ils s’en badigeonnent, ses animaux ne consomment pas d’urine et ne sont alors pas carencés. Si l’éleveur ne sent pas systématiquement la tête de ses animaux dans le cadre de sa routine de soins, la détection régulière de l’odeur localisée d’urine représente un indicateur positif.
Mais avant de conclure à une situation qui nécessiterait une potentielle intervention, l’odorat apparait toutefois le plus souvent combiné à d’autres indicateurs sensoriels.
« Ouais mais elle, elle s’était blessée comme le petit taureau là-bas. Et on l’a ... elle (la vétérinaire) on a dû recoudre parce que l’artère était sectionnée. (...) elle a coincé sa patte entre le bac et le sol, et ça s’est coupé. (...) c’était ouvert quoi. Ce n’était pas coupé. Alors on l’a recousu, mais alors il y a plein ... Et alors comment ... elle l’a recousu et tout, mais alors elle a attrapé de l’infection la bête. Je voyais bien que ça ... Je sentais la plaie, et ça sentait mauvais et ... Et elle est devenue (geste pour signifier animal fin/ maigre), comme ça. Et comment ... elle ne se levait même plus, à un moment donné c’était limite et tout ça, j’ai même pensé qu’on allait l’euthanasier quoi ». (Extrait d’entretien, éleveuse de bovins laitiers et allaitants, élevage alternatif).
Une éleveuse nous explique ici qu’un animal s’est blessé et a été recousu. Mais la plaie s’est par la suite infectée, ce qui a conduit à une autre prise en charge vétérinaire de l’animal. Dans les formations zootechniques et sanitaires de base, les éleveurs apprennent à repérer certains signes cliniques significatifs de l’infection d’une plaie, notamment qu’elle devienne malodorante. Cette éleveuse en revanche, n’a pas bénéficié de ce type de formation. Elle a appris « sur le tas », aux côtés de ses parents éleveurs.
Elle a identifié l’infection par son odorat. Elle fait d’abord état d’une odeur suspecte qui se dégageait de la plaie, puis a constaté une dégradation généralisée de l’état de santé de son animal, via l’observation de son amaigrissement et de son immobilité. Ainsi, l’éleveuse s’est bien saisie de son olfaction pour juger de la situation, mais a également fait appel à son sens de l’observation pour confirmer son diagnostic selon lequel la plaie était infectée. Habituée aux odeurs corporelles animales, l’odeur d’infection lui est apparue comme anormale, et l’identification de celle-ci lui a alors permis d’interroger la potentialité d’une infection de la plaie.
Ainsi, agissant comme unique indicateur ou pouvant être combinée à d’autres signaux, l’odeur provenant des corps animaux est analysée par les éleveurs à travers des savoirs reposant sur une expérience pratique et empirique, de sorte que ces capacités dépendent de la familiarité des éleveurs aux odeurs animales. En définitive, l’olfaction s’avère être un puissant indicateur en termes de santé animale, certains éleveurs ayant complètement intégré leurs capacités olfactives au sein de leurs routines et protocoles sanitaires.
1.2. Les odeurs dans la gestion de la production
Les éleveurs ne se contentent pas d'analyser les odeurs dans le cadre de leurs pratiques de soins. En effet, ils peuvent également se servir de leur odorat pour collecter de nombreuses données essentielles à la gestion de la production destinée à la vente, qu’il s’agisse de viande ou de lait. Cette gestion recouvre l’ensemble des tâches liées à la production d’animaux ou de produits d’origine animale, et ce tout au long de leur processus de fabrication. Pour les productions viandeuses, cela englobe les tâches visant à améliorer à la fois la quantité et la qualité de leur production, depuis le pilotage des stratégies génétiques et de sélection, jusqu’à la mise en place de plans d’engraissement. Dans le cas des productions laitières, la focale est mise sur l’optimisation des volumes et propriétés qualitatives du lait. De ce fait, la mission d’élevage liée à la gestion de la production concerne également le travail sur la génétique animale. Mais elle comprend aussi les tâches relatives à la recherche d’une ration alimentaire et de modes de traite optimisés pour répondre aux caractéristiques de la production laitière recherchée. La gestion de la production représente ainsi une diversité de moments propices à la sollicitation de l’odorat de l’éleveur.
Selon les races bovines ou encore les types de productions fromagères réalisées, la production laitière est parfois considérée comme capricieuse. Bien que certains éleveurs aient accès à différentes informations sur la qualité de leur lait via leur robot de traite ou les services de contrôle laitier auxquels ils font appel, ceux ayant développé une expertise olfactive de leur production apprécient cette capacité. Ainsi, ont été enquêtés des éleveurs qui ont développé, au fur et à mesure de leur expérience, une lecture fine des indices olfactifs de leur production, qu'ils ont pleinement intégrée dans leur travail. Le plus souvent, elle intervient en amont de la traite et permet alors d'éviter une production de lait de qualité jugée insatisfaisante. Voici l’exemple d’un éleveur qui explique calibrer la ration de ses animaux par le biais de son odorat.
« Je vais peut-être devoir rajouter de la paille, je ne sais pas. Là je trouve que ça sent fort. (...) Ouais je vais rajouter un peu de paille parce qu’il me semble que le mélange sent fort, fort, fort. Et donc vraiment j’ai une hantise avec le goût du lait, c’est ... (...) Parce que ce mélange-là elles vont en manger tout le temps, donc celle-là elle doit vraiment être ... (...) Bon j’ai bien fait, parce que rien qu’en sortant je sentais que ... ça n’aurait pas été ... on sent d’ici ... (...) sent d’ici l’odeur ... (...). Mais c’est ça vraiment, c’est le stress maintenant de ... ça c’est ... Le plus stressant parce que quand ça commence ... si le lait est mauvais aïe aïe aïe. ». (Éleveur de bovins laitiers, élevage alternatif).
L’éleveur sait reconnaître à son odeur une ration susceptible de produire un « mauvais » lait. Il décrit cette odeur comme « forte », sans davantage la qualifier. Ce « mauvais » lait, dont le goût est caractérisé par certains éleveurs comme amer et âcre, peut être corrigé par l’ajout de paille afin d’obtenir un lait approprié1.
Ainsi, l’éleveur a appris à évaluer sa ration de façon à s’assurer une production entièrement utilisable au sein de son atelier de transformation. De ce fait, l’odeur de la ration se révèle agir comme un indicateur de la qualité de la production.
Il existe d'autres signaux odorants contribuant notamment à un suivi optimisé de la qualité des productions laitières auxquels les éleveurs peuvent se référer. Toujours en amont de la traite, ils peuvent même concerner des odeurs corporelles animales.
« Mais moi je bosse énormément à l’odorat hein. (...) Et tu vas te moquer de moi, mais même l’odeur des rots des [animaux]. Ça me donne des indicateurs gustatifs du lait. Du goût que va avoir le lait. Si elles sentent très très fort ... si elles sentent trop fort quand elles rotent, et bah le lait il va avoir un goût très fort. Alors que ... Après un rot de [bovin] ça pue, mais il va y avoir différentes intensités (rire). (...) Mais ce qui est bien c’est que j’ai les veaux en face donc ... ». (Éleveur de bovins laitiers, élevage alternatif).
Ainsi, certains éleveurs vont par exemple se fier à l’odeur des émissions gazeuses de leurs animaux pour prévenir la qualité du lait à venir. Si les éructations animales présagent un lait de mauvaise qualité, alors l’éleveur va redoubler de vigilance. Après une vérification gustative une fois la traite réalisée, il décidera en définitive si le lait collecté est apte à rejoindre le tank ou s’il doit être donné aux veaux. Par conséquent, et contrairement à l’exemple précédent concernant la ration, l’indicateur olfactif n’est ici pas l’unique indicateur sur lequel s’appuie l’éleveur. Il reste toutefois l’indicateur principal et le premier signal d’alerte. L'éleveur a ainsi acquis une véritable expertise des rots de ses animaux, devenant capable d'en analyser, sur le plan olfactif, les différentes intensités et d'anticiper leurs impacts sur la production.
L'olfaction constitue ainsi un indicateur majeur pour s’assurer de la qualité de la production. Qu'il s'agisse d'odeurs animales ou végétales, l'analyse olfactive réalisée en amont constitue un moyen important de contrôle de l'éleveur sur sa production.
2. La sollicitation de l’odorat animal comme moyen de régulation sociale et relationnelle
Alors que nous avons jusqu'à présent axé nos analyses sur l'utilisation de l'odorat humain comme aide à la conduite d’élevage, cette partie sera spécifiquement dédiée à l'utilisation de l'odorat animal. Par conséquent, nous passons de l'acte de « sentir » à celui de « faire sentir », approche basée sur la capacité des animaux à détecter des informations odorantes et à y répondre de manière spécifique.
Si l’odeur est ici encore instrumentalisée au service de la conduite d’élevage, la démarche est différente. Il ne s’agit plus de savoirs expérientiels fondés sur la captation et l’interprétation d’odeurs perçues par l’éleveur. Ce sont des connaissances empiriques basées sur l’analyse de comportements animaux engendrés par les odeurs auxquelles ils sont exposés. De ce fait, l’analyse de l’éleveur ne repose plus sur les informations odorantes qu’il reçoit, mais sur le décryptage comportemental animal qu’il effectue.
Toutefois, l’odeur n’est pas ici un élément engendré par les différentes situations d’élevage. Selon sa nature, elle est introduite ou provoquée, de manière à inciter les animaux à agir selon la volonté de l'éleveur. Véritable catalyseur des comportements animaux, elle représente un levier dont les éleveurs peuvent se saisir pour intervenir sur les relations inter et intraspécifiques existantes au sein des élevages. Elle ne fonctionne plus comme un simple indicateur, mais comme un outil déclencheur capable de résoudre différentes problématiques relationnelles.
2.1. Les odeurs dans le travail de docilité
Les éleveurs font notamment appel à l’odorat de leurs bêtes pour établir une relation avec leurs animaux, ce qui participe au travail de docilité qu’ils opèrent sur leur cheptel. Ce dernier représente un processus, plus ou moins organisé, entrepris par les éleveurs, visant à encourager les interactions entre les éleveurs et leurs animaux. L'objectif principal de cette démarche est de pacifier les comportements des animaux envers l’éleveur, mais aussi de les amener à accepter les manipulations, dans le but de faciliter le travail d’élevage. Lorsqu’on parle de manipulations, on fait référence à l’ensemble des soins, déplacements ou autres opérations nécessitant une intervention sur les corps animaux. À la manière des routines sanitaires abordées précédemment, le travail de docilité peut formellement bénéficier de temps spécifiques consacrés à sa réalisation, comme s’effectuer au fil des différentes tâches que l’éleveur réalise quotidiennement auprès de ses animaux. Plusieurs éleveurs rencontrés ont ainsi mentionné l’inclusion de l’odorat animal comme moyen d’établissement d’une certaine proximité.
« (...) quand elles arrivent à l’élevage on … faut prendre le temps en quarantaine d’aller passer du temps avec, qu’elles apprennent à sentir l’odeur, qu’elles apprennent à … qu’on n’est pas là que pour les vacciner ou autres quoi. (...) je n’ai pas besoin de rester une demi-heure par case, mais 3, 4, 5 mn, et je me mets accroupi au milieu de la case et puis je les laisse venir. (...) Faut pas bouger, faut s’asseoir et … moi c’est ce que je fais, je m’assois dans le milieu de la case, je ne bouge pas, et puis je les laisse venir. (...) De toute façon elles vont chercher … elles vont vous sentir, et puis elles vont donner des coups de groin comme ça voir comment vous réagissez. (...). Et puis elles vont vous sentir progressivement. Donc ici moi je le fais quand j’ai le temps, le plus possible. (...) Et puis j’aime bien moi, dans la case je les caresse, elles viennent me sentir, ça me fait … ». (Éleveur de porcs, naisseur-engraisseur, élevage conventionnel).
Cet éleveur explique la façon qu’il a d’entamer le travail de docilité avec ses cochettes2 nouvellement arrivées sur l’exploitation.
Il intègre automatiquement, au sein de son travail de docilité, des temps pendant lesquels il se laisse renifler par ses animaux, ces derniers pouvant alors exprimer leur comportement de flairage. C’est principalement par l’odorat que l’éleveur porcin tente de conquérir la confiance de ses bêtes. C’est en tout cas la première étape qui peut à terme permettre la réalisation d’éventuelles caresses, et surtout de manipulations techniques. En ce sens, l’éleveur fait de ce flairage un élément central de l’intégration de l’animal à son environnement d’élevage, et par là une dimension privilégiée de la relation entre l’éleveur et l’animal.
L’éleveur utilise de manière stratégique l'odorat des animaux, en créant délibérément les conditions propices à un flairage, afin de favoriser le développement de la relation entre lui et ses animaux. En se laissant renifler, l'éleveur suscite une réaction de la part des animaux qui, par ce processus, sont plus disposés à accepter une proximité physique avec leur soigneur.
Mais au-delà de faciliter la proximité à l’animal, l’odorat interviendrait également dans la prévention de comportements animaux qui pourraient s’avérer dangereux pour l’éleveur.
« Donc là (en me montrant sa lampe torche), j’ai allumé la lumière assez tôt en partant, mais ça fait partie des choses qui signalent de ma présence. Je sais qu’avant les derniers virages pour arriver aux vaches, à partir du moment où elles peuvent détecter la lumière, j’allume. Ça fait partie des choses… elles peuvent me détecter de loin pour certaines. Les odeurs, la mienne et celle du chien, les sons, quand je parle au chien, quand je me parle à moi-même … voilà tout ça, ça fait partie du truc. Et j’essaie de les prévenir le plus tôt possible. ». (Eleveur de bovins laitiers, élevage alternatif).
Cet éleveur prend ses précautions lorsqu’il va chercher ses vaches pour les conduire en salle de traite. Encore échaudé d’une attaque récente par une de ses bêtes, l’éleveur considère que son entrée dans le champ, dans l’obscurité et lors des périodes de vêlage, est à risque. De ce fait, il tient à manifester le plus tôt possible sa présence. Pour cela, il compte sur sa visibilité, mais également sur l’ouïe et l’odorat de ses animaux qui vont détecter précocement sa présence. Là encore, l’odorat n’est pas le seul sens sur lequel les éleveurs comptent. Il représente toutefois un facteur non négligeable.
Ainsi, qu’elle intervienne dans le cadre de l’instauration d’une proximité comme d’une régulation des comportements animaux, c’est l’odeur corporelle des éleveurs qui est ici captée par les bêtes, et que l’éleveur prend en compte dans sa relation à l’animal.
L’odorat animal est alors considéré par les éleveurs comme un réel outil de gestion relationnelle, sollicité pour mener à bien les relations anthropozoologiques en contexte d’élevage. Les éleveurs se servent notamment des capacités olfactives de leurs animaux pour établir et pacifier les relations qu’ils entretiennent avec eux, et ainsi mener le plus aisément possible leur activité d’élevage.
2.1. Les odeurs dans la stabilisation des relations intraspécifiques
L’odorat animal n’est pas seulement utilisé à des fins d’amélioration de la relation entre l’éleveur et ses animaux, il peut également être mobilisé pour créer, maintenir ou pacifier des relations intraspécifiques.
L’éleveur joue un rôle clé dans la régulation de la dynamique sociale de son cheptel. Cette mission d’élevage consiste en la mise en place de configurations dans lesquelles les relations intraspécifiques peuvent s’établir et évoluer de manière stable et apaisée. L’objectif de ce travail de régulation relationnelle est de maintenir un équilibre social optimal. Il s’agit de minimiser les conflits, de respecter la hiérarchie naturelle du groupe et de favoriser les relations pacifiques, afin de prévenir les comportements agonistiques susceptibles d’affecter la santé physique et mentale des animaux. Cette mission englobe alors différents aspects, comme l’introduction progressive de nouveaux animaux, la surveillance constante des comportements ou encore l’attention à l’équitable répartition des ressources entre animaux afin de limiter tout effet de compétition. Face aux enjeux qu’impose cette mission d’élevage, certains éleveurs font également appel à l'odorat des animaux.
En effet, les éleveurs ont par exemple recours aux capacités olfactives animales pour stabiliser de récentes configurations sociales. Il peut s’agir de la mise en place de temps de flairage entre vaches-nourrices et veaux nouvellement orphelins dans l’objectif d’une adoption affective et d’une prise en charge alimentaire du jeune bovin par cette mère de substitution. Mais cela peut également concerner une forme d’accompagnement des animaux lors du départ de congénères.
« Et moi la première approche que j’avais faite, ce n’était pas sur la séparation des veaux, c’était sur le deuil, en cas de décès d’un animal ou d’euthanasie. J’avais remarqué que les animaux que je laissais en plein milieu du troupeau… alors quand c’était possible, puisqu’ici j’ai beaucoup de passants, donc j’évite de laisser un cadavre à la vue du public, mais quand je laisse l’animal, surtout un veau mort, mort-né, mais même une vache bien intégrée dans le troupeau, quand je la laisse un jour ou deux en plein milieu du troupeau, que les autres puissent venir voir, sentir, prendre le temps … ». (Éleveur de bovins laitiers, élevage alternatif).
Il s’agit d’un éleveur qui explique permettre à ses animaux, lorsque cela est possible, de faire leur « deuil » en leur laissant accès au corps de l’animal décédé. Il a observé que s’il laissait le cadavre auprès des autres animaux, ceux-ci venaient le sentir, ce qui leur permet, selon lui, de mieux vivre la séparation. En effet, il dit noter un amoindrissement du stress que cause habituellement cette situation sur le troupeau. Il fait ce constat à partir de l’observation des comportements animaux, mais aussi par l’étude de sa production laitière, une perte animale sans flairage engendrant une baisse systématique. Si cette question n’apparaît pas avoir pour le moment été abordée par les sciences agronomiques et zootechniques, plusieurs éleveurs enquêtés ont fait ce même bilan, donnant encore une place centrale à l’olfaction comme véritable catalyseur des comportements animaux :
« Et ils vont venir sentir, et puis à un moment, au bout des 3 jours, hop c’est fini ». (Éleveur de bovins laitiers, élevage alternatif).
Ainsi, l’odorat animal est pleinement utilisé comme un outil de gestion des relations entre animaux. Dans l’exemple précédent, il s’agissait d’instrumentaliser une odeur corporelle biologique sur laquelle l’éleveur n’est pas intervenu. Mais il est des situations dans lesquelles ce sont les éleveurs qui implantent différentes odeurs dans l’objectif d’intervenir sur ces relations intraspécifiques. Il peut être question de solliciter l’odorat animal en intégrant des odeurs dont l’éleveur a constaté leur impact sur les conflits animaux et l’atténuation des effets de hiérarchie.
« Quand on mélange, on met du vinaigre, pour empêcher les odeurs. Franchement c’est un produit qui marche sup... qui ne coute rien, qui marche très très bien. (...) j’ai aspergé tout le monde de vinaigre (...) on avait fait une bouteille de vinaigre blanc, on a fait des trous dedans et on les asperge. Et en fait ... (...) le fait que quand ils se blessent, bah ça pique un peu, et alors le fait que les odeurs, ils ont tous la même du coup (...) ça empêche de ... parce qu’en porc, je ne sais pas si vous avez déjà vu, vous mélangez, ils se battraient à se tuer hein. Et en faisant ça franchement ... on a déjà mélangé des plus grands et ... ». (Éleveur de porcs, engraisseur, élevage conventionnel).
Les éleveurs peuvent avoir recours à des produits aux odeurs couvrantes pour stabiliser les relations entre les animaux. Ainsi, en perturbant l’analyse olfactive des animaux, ces odeurs introduites dans ces situations d’élevage favorisent l’établissement de relations plus apaisées, ce qui contribue à réduire les blessures animales. En somme, ils utilisent des odeurs pour faire advenir une identité odorante commune qui parvient à pacifier les relations, notamment lors de situations à risque, par exemple lorsqu’il est question de mélanger des animaux précédemment élevés dans des lots différents. Ils peuvent utiliser du vinaigre, mais aussi d’autres substances commercialisées à cet effet.
Pouvant parfois impacter l’activité d’élevage, les effets de structuration des relations animales restent en grande partie peu régulables par les éleveurs. De ce fait, l’exploitation de l’odorat animal représente pour certains éleveurs un moyen non négligeable dans leur gestion et leur orientation de leur travail.
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Nous l’avons vu, l'odorat joue un rôle important dans les pratiques des éleveurs, qui l’utilisent de multiples façons au sein de leur conduite d’élevage. En effet, ce sens constitue un outil précieux dans leur quotidien, permettant non seulement de surveiller la santé de leurs animaux, mais aussi d'optimiser la gestion de leur production ou des relations, tant interspécifiques qu’intraspécifiques. L'usage de l'odorat dans leur travail repose avant tout sur l'expérience acquise au cours de leur carrière, formant ainsi un savoir fondé sur la pratique. Selon qu’elles sollicitent l’odorat humain ou animal, le mode d’action des odeurs varie. Elles peuvent jouer un rôle d'indicateur, c'est-à-dire signaler une information, ou bien agir comme un facteur déclencheur, en provoquant une réaction spécifique. Elles se révèlent être un indicateur à la fois sanitaire, productif et relationnel. Elles peuvent parfois être utilisées seules, mais le plus souvent, elles sont combinées à d’autres signaux. L’odorat est alors un outil important, mais venant plutôt en complément d’autres indices, permettant alors de valider les analyses des éleveurs. Les odeurs dont se servent les éleveurs dans le cadre de leurs différentes missions d'élevage peuvent être « naturelles », celles qui apparaissent spontanément dans l'environnement, ou bien peuvent être des odeurs spécifiquement créées ou introduites de manière délibérée.
Les savoirs expérientiels agricoles font parfois écho à certains résultats de travaux scientifiques présentés dans les manuels scolaires ou de formation, ainsi que dans la documentation de conseil et d’accompagnement destinée aux éleveurs ou futurs éleveurs. Nous avons par exemple souligné que certaines formations sanitaires incitent les éleveurs à mobiliser leur odorat pour détecter des infections. Il peut également leur être recommandé d’organiser des moments de flairage entre jeunes animaux et mères de substitution afin de faciliter les adoptions, ou d’user de méthodes comme la « technique du pyjama », notamment utilisée en élevages ovins et caprins.
Il est difficile d’estimer si les pratiques en exploitation découlent majoritairement de savoirs académiques et disciplinaires, transmis notamment lors de formations initiales ou continues, ou si elles résultent en majorité de l’expérience des éleveurs (Petit, 2018). Mais au sein de ces relations dialectiques où les connaissances des éleveurs, des chercheurs et autres acteurs des milieux agricoles et para-agricoles entrent en interaction, s’hybrident et se co-construisent (Compagnone et al., 2018), les pratiques sensorielles apparaissent bien souvent relever de savoirs pratiques et empiriques constitués par les éleveurs eux-mêmes.
Peut-être peut-on interpréter la démarche de ces éleveurs, attentifs à mobiliser leurs sens dans leur travail quotidien, comme une tentative de reprise de pouvoir et de contrôle sur le travail agricole. Le recours à des pratiques fondées sur des savoirs peu ou pas institutionnalisés et non légitimés par les structures et organismes agricoles, est parfois perçu comme une façon de s’éloigner des savoirs scientifiques et agronomiques, qui ont largement orienté et dirigé l’agriculture depuis le milieu du XXᵉ siècle (Nizet, 2019). Et puisque ces savoirs sont ici de nature sensorielle, ils semblent d’autant plus refléter cette démarche. Les sens, parce qu’ils représentent les ultimes outils que seules l’habituation quotidienne et la répétition viennent aiguiser, ne peuvent qu’être principalement engendrés par l’expérience accumulée des éleveurs (Bouillet, 1997).
