La question « Qu’est-ce que traduire ? » en implique une autre, tout aussi essentielle : « Qu’est-ce qu’une traduction ? », voire « Qu’est-ce qu’une traduction humaine et comment la distinguer de la traduction réalisée par la machine ? » Pour tenter d’y répondre, rappelons d’abord une définition, à la fois simple et largement répandue : l’activité traductive consiste à produire un texte dans une langue donnée – la langue cible – à partir d’un texte rédigé dans une autre langue – la langue source (BOWKER, 2023, 11). Ancrée dans les usages – ou, pour reprendre les mots d’Henri Meschonnic, conforme « à ce qui semble devenu la vulgate1 » –, cette définition semble aller de soi, ce qui justifie sa présence dans l’ouvrage de Lynne Bowker, De-mystifying Translation: Introducing Translation to Non-Translators, dont le titre indique clairement le lectorat visé : des non-spécialistes de la traduction, mais susceptibles d’être interpellés par la question du quid traduire ?. Elle renvoie à une notion centrale dans la perception courante de la traduction : celle de « texte », généralement considérée – tant par les traducteurs que par les non-traducteurs – comme l’unité de référence de l’acte de traduire. Simultanément – sans prétendre ici trancher le « débat interminable » sur la notion de texte (THOUARD, 2020) cette définition s’inscrit dans une perspective linguistique, où le texte est conçu comme une forme de communication différée, structurée et cohérente, porteuse d’un sens stable et partagé entre locuteurs. Comme l’ont souligné Wulf Oesterreicher et Peter Koch (1986), une telle communication, privée de repères gestuels ou contextuels, repose sur un système linguistique autonome, seul à même de fournir les indices nécessaires à son interprétation. Générant ses propres modalités sémantiques, le texte se manifeste comme une entité cohérente, elle-même portée par une visée, fût-elle minime. Même un mot aussi élémentaire que « Bonjour » peut être considéré comme un texte à part entière, dans la mesure où il remplit une fonction communicative précise dans un contexte donné (BOWKER, 2023, p. 12).
Dans ce même ordre d’idées, le lecteur nourrit des attentes précises quant à la structure et au style d’un texte, attentes qui varient selon la langue employée, l’auteur et le contexte. Cet article, par exemple, publié dans une revue francophone, s’inscrit dans une démarche visant à répondre aux attentes d’un lectorat sensibilisé aux enjeux soulevés par la traductologie. Il explore une notion spécifique – à savoir celle de la « subjectivation » – tout en respectant les codes propres aux articles évalués par des pairs. Ses lecteurs le percevront vraisemblablement comme une unité structurée, dotée d’un début et d’une fin identifiables, tant cette structuration contribue à limiter la polysémie dans un champ sémantique donné, et, par là même, à assurer la cohérence du texte (REMY-GIRAUD & PANIER, 1996). Un autre aspect mis en avant dans les définitions de la traduction est que toute traduction suppose la production d’un nouveau texte à partir d’un texte préexistant (KENNY, 2022, 24). Cette conception inscrit le texte traduit dans une dynamique intertextuelle, établissant un lien entre deux textes distincts : le texte source et le texte cible. Pour certains traductologues, il s’agit d’une caractéristique essentielle de l’activité traductive, alors que pour d’autres, la notion de sens n’est pas définitoire de l’acte traductif. Ainsi, Dorothy Kenny décrit cette tension conceptuelle comme suit :
Some commentators would go further than this and say that the relation in question is one of having the “same meaning”, but many philosophers and linguists – who understand meaning admittedly in quite sophisticated, technical ways – tend to shy away from claims of “same meaning” in translation. (KENNY, 2022, 242).
Cet « autre aspect » en inclut toutefois un troisième : l’idée que traduire revient à créer un nouveau texte à partir d’un texte préexistant (Kenny, 2022, p. 24). Dans cette perspective, l’opposition entre traduction humaine et traduction automatique tiendrait à la capacité supposée de la machine à restituer une équivalence de sens parfaite, assurant une correspondance exacte entre le texte source et le texte cible. Or, c’est précisément cette prétention à l’exactitude qui suscite la réserve des philosophes et des linguistes, qui soulignent la complexité du processus traductif et la part de subjectivité inhérente à la traduction humaine. Pour Meschonnic (« qui, incontestablement, fait partie de ceux qui conçoivent le sens de manière sophistiquée et technique »), l’équivalence ne se limite pas au sens des mots pris isolément, mais s’étend à l’ensemble du texte et à sa dynamique propre. L’activité traduisante ne se résume pas à la restitution de la sémantique des unités lexicales ; elle vise avant tout à reproduire l’effet global que le texte exerce dans la langue source. Il s’agit de traduire – certes – ce que les mots disent, mais aussi et surtout ce qu’ils font dans le discours. Le penseur du langage est en effet convaincu :
une bonne traduction ne doit pas être pensée comme une interprétation. Parce que l’interprétation est de l’ordre du sens, du signe. Du continu. Radicalement différente du texte, qui fait ce qu’il dit. Le texte est porteur et porté. L’interprétation seulement portée. La bonne traduction doit faire et non seulement dire. Elle doit, comme le texte, être porteuse et portée. (MESCHONNIC, 1999, 22).
Nous avons désormais deux définitions fondées sur des perspectives différentes, qui s’opposent, du moins en partie, dans leur conception même de l’acte traductif. Nous les avons juxtaposées ici, afin de confronter les notions qu’elles mobilisent et de mieux saisir les points de divergence qui les séparent :
|
Définition 1 : La traduction consiste à produire un texte dans une langue donnée – la langue cible – à partir d’un texte rédigé dans une autre langue – la langue source. |
Définition 2 : Le traduire s’inscrit dans un continuum reliant la langue source à la langue cible, où le texte traduit, à la fois porteur et porté, se trouve pris dans la dynamique même de l’acte traduisant. |
Par sa généralité, la définition 1 – préconisée par les théories traductionnelles fonctionnalistes ou sémiotiques et incluant aussi bien les traductions réalisées par des machines que celles effectuées par des humains – s’applique à tout type de traduction, en décrivant un processus simple : le passage d’une langue à une autre, sans en préciser les modalités ni les enjeux. La traduction y est envisagée comme un processus visant à faire disparaître le texte source au profit d’une équivalence immédiate et univoque. La définition 2, en revanche, s’appuie sur une approche différente, en décrivant la traduction comme une activité foncièrement anthropologique. Plutôt que de s’ancrer dans le dualisme langue source/langue cible, elle repose sur l’idée d’un continuum, un axe en perpétuel échange, où « le traduire » n’est plus un transfert mais une activité s’inscrivant dans un mouvement de transformation et de recréation. Ce continuum se manifeste dans la dynamique même de l’acte traduisant : il ne s’agit pas simplement de transposer un contenu, mais de faire en langue cible ce que le texte accomplit en langue source.
La notion de « continuum » implique une écriture en train de se faire, un processus dynamique où le traducteur occupe une position mouvante entre le texte source et le texte cible. Il ne se situe ni à l’un ni à l’autre extrême, mais quelque part sur cet axe en tension, dans un espace intermédiaire où se rejoue sans cesse la question du sujet. Le texte traduit porte une parole tout en étant façonné par elle, sculptant ainsi, à travers l’acte de traduction, le sujet qui l’habite. Trouver des équivalents de discours implique donc de prendre en compte l’activité du sujet et la manière dont son discours est porté par le texte. C’est dans la mise en jeu du sujet que réside l’intérêt anthropologique du traduire, qui consiste à « exposer – avec la vulnérabilité qui en est le prix – les fonctionnements du sujet, à travers lesquels la société elle-même est exposée. » (MESCHONNIC, 1982, 71).
Bien au-delà du simple dualisme texte source/texte cible, le sujet constitue ainsi l’élément anthropologique central du langage. Il dépasse la matérialité du texte et engage une réflexion qui s’inscrit dans une théorie du discours. Prendre en compte le sujet conduit à dépasser une conception du sens fondée sur l’équivalence, au profit d’une autre forme d’unité, définie non plus par sa clôture (un début et une fin), mais par l’inscription d’un sujet dans le discours. Cette unité ne se caractérise pas par une clôture définie ; au contraire, elle réside dans le sujet, qui est une unité processuelle et non fermée. Le sujet dans le discours se distingue par son ouverture, son inachèvement et sa fragmentation, puisqu'il ne peut être saisi de manière définitive ou figée. Il émane du discours, se formant et se transformant tout au long du processus traductif, toujours en devenir.
Le « sujet » mérite un examen approfondi, d’autant plus que les traductologues le considèrent sous sa dimension essentiellement « philosophique », estimant qu’il n’a pas sa place dans les théories traductives. Or, chez Meschonnic, le sujet est indissociablement lié à la pensée du langage, cette relation constituant le fondement même de sa réflexion. Sa démarche puise son origine autant dans la linguistique que dans la philosophie, qui interroge depuis toujours la conscience, sa nature et ses capacités d’action. Le tournant par le sujet s’inscrit à la croisée de ces deux disciplines, où Meschonnic situe la rencontre entre la révolution théorique d’Émile Benveniste et sa propre conception du lien entre langage et sujet. Par son analyse du rapport entre « dire » et « faire », Benveniste a ouvert une nouvelle voie, celle de l’accomplissement de l’énonciation, bien avant que des théoriciens comme John Langshaw Austin n’en redéfinissent les contours. Selon Meschonnic, le manque de considération de l’œuvre de Benveniste dans les débats contemporains aurait provoqué ce qu’il qualifie comme étant une « dérive pragmatique ». Il écrit à de propos :
Le rôle de fondateur décerné à Benveniste est la façade du dépassé. Concernant le rapport entre dire et faire, contrairement à ce qui semble devenu la vulgate, et que redit Catherine Kerbrat-Orecchioni, ce n’est pas « grâce à Austin qu’on le sait », puisque, dès 1958, quatre ans avant Austin, Benveniste analysait et reconnaissait l’accomplissement par l’énonciation dans « De la subjectivité dans le langage », toute la dérive vers l’étude des « conditions de réussite », qui a tourné la linguistique du discours vers la pragmatique, tendant à chercher le faire hors du langage. (MESCHONNIC, 1995, 33)
Dans la section suivante, nous explorerons comment ce lien entre « sujet », « énonciation », « langage » et « langue », tel qu’établi par Émile Benveniste, a constitué le socle de la théorie traductive de Meschonnic. Alors que la traductologie contemporaine a largement perdu de vue le dialogue entre linguistique et philosophie, nous chercherons à rétablir ce lien, qui constitue un pilier central de la réflexion meschonnicienne. Ce faisant, nous examinerons en quoi le sujet, loin de se réduire à l’individu, fait appel à une conception de la subjectivité qui dépasse le cadre psychologique. Meschonnic privilégie en effet la notion de subjectivation plutôt que celle de subjectivité, insistant sur le fait que la subjectivité dans le langage ne peut être réduite à des éléments psychologiques. Nous analyserons, dans la suite de cet article, en quoi une approche lexicaliste de l’énonciation – qui revendique pourtant un dépassement de la pensée benvenistienne – s’avère, en définitive, insuffisante. En négligeant la pleine complexité du sujet, cette approche ne parvient pas à actualiser véritablement la pensée benvenistienne. Or, c’est précisément cette complexité qui confère à cette pensée toute sa pertinence pour une réflexion traductive attentive au rôle fondamental du langage et de l’énonciation dans la construction du sens.
2.Le sujet chez Benveniste et la conception meschonicienne de la subjectivation
La notion de sujet constitue le socle de la théorie de l’énonciation que Benveniste développe dans les Problèmes de linguistique générale – recueil d’études qui s’attache à construire une véritable pensée du langage. Une telle entreprise traduit déjà une conception du langage irréductible à un savoir constitué ou à une théorie achevée : elle s’inscrit dans une pensée en perpétuel devenir, où toute formulation appelle à être reprise, déplacée, réénoncée. L’idée de renouveau traduit l’essence même de l’énonciation selon Benveniste, pour qui le langage produit la réalité chaque fois de manière inédite. En qualifiant ses réflexions de « problèmes », le théoricien adopte une posture active, se constituant lui-même en sujet de sa pensée. Benveniste voit l’art de penser comme l’art du problème, et, comme l’écrit Gérard Dessons, « le problème implique un sujet actif, qui ne subit pas le difficile, mais l’“attaque” […]. “Formuler” pour la première fois une question, et le faire dans des “termes propres”, c’est indissocier, dans l’activité même de penser, conceptualisation et subjectivation » (DESSONS, 2006, 12). Cette articulation entre pensée, sujet et langage, présente dès le titre de l’ouvrage, est décisive non seulement pour comprendre la théorie de l’énonciation, mais aussi pour éclairer ce que Meschonnic développera, à partir d’elle, comme poétique de la subjectivation.
La pensée de Meschonnic s’inscrit dans le prolongement d’une anthropologie du langage dont les fondements sont posés dans les Problèmes de linguistique générale. Les travaux de Benveniste, en effet, entretiennent des liens étroits avec la philosophie – ce qu’il reconnaissait lui-même, estimant qu’une réflexion sur « la forme et le sens dans le langage » relève davantage du philosophe que du linguiste (Dessons, 2006, p. 16). Outre ce dialogue avec la philosophie, Benveniste se distingue dans le champ linguistique de son époque en élaborant une théorie qui articule langage et langue. C’est à partir de cette conception du langage comme acte et comme lieu d’inscription du sujet que Meschonnic prolonge la réflexion, en l’engageant dans une poétique du sujet.
Si la théorie de l’énonciation se présente incontestablement comme une théorie du langage, elle ne néglige cependant pas la dimension de la langue, qu’elle explore notamment à travers les formes verbales, les déictiques et les indices de personne. Les pronoms, l’un des « problèmes » abordés par Benveniste, constituent selon lui « à la fois un problème de langage et un problème de langues, ou mieux, […] il n’est un problème de langues que parce qu’il est d’abord un problème de langage » (BENVENISTE, 1966, p. 251).
Au cœur de la réflexion de Meschonnic, le sujet énonciateur trouve son ancrage dans la pensée de Benveniste, dont la théorie du discours ouvre un espace nouveau pour penser l’inscription du sujet dans et par le langage. La distinction entre discours et parole oppose l’énoncé comme produit fini à l’acte d’énonciation, entendu comme production située de cet énoncé. Un raisonnement analogue sous-tend également la distinction entre le signe et la phrase : le signe, unité de la langue, relève de l’énoncé, tandis que la phrase, en tant qu’unité du discours, procède de l’énonciation – et donc, in fine, du sujet (BENVENISTE, 1966, p. 130).
L’importance accordée par Meschonnic à la présence du sujet s’enracine dans la conception benvenistienne de l’énonciation, du discours, de la langue et du langage. En effet, selon Benveniste, l’énonciation « suppose la conversion individuelle de la langue en discours, dont le locuteur est un paramètre essentiel » (BENVENISTE, 1974, p. 81). Cette idée de conversion individuelle établit un lien fondamental entre le langage et la subjectivité, comprise comme l’inscription du locuteur dans et par l’acte même de dire. Benveniste la définit ainsi :
La subjectivité […] est la capacité du locuteur à se poser comme « sujet ». Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d’être lui-même […], mais comme l’unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues qu’elle assemble. […] Est « ego » qui dit « ego ». (BENVENISTE, 1966, 260)
Ainsi, la subjectivité émerge comme une faculté propre au langage, qui en constitue à son tour la condition : car, selon Benveniste, « c’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet » (BENVENISTE, 1966, p. 259). L’expression « est “ego” qui dit “ego” » contient en germe la réflexion que développera Meschonnic, et tout particulièrement sa conception du rapport entre « dire » et « faire » : un texte accomplit ce qu’il énonce, et le sujet se constitue dans l’acte même de son énonciation. Pour Benveniste comme pour Meschonnic, individuation et langage sont interdépendants : il n’y a de langage que parce que le locuteur se pose en tant que sujet et se renvoie à lui-même comme je dans son discours (BENVENISTE, 1966, p. 260). Ce je dépasse le simple pronom personnel pour désigner un sujet dans l’acte même du langage, dont la présence excède les seules marques linguistiques, tout en s’appuyant sur certaines catégories – indices de personne, déixis, auxiliaires de modalité ou temps verbaux – qui en assurent les « manifestations explicites » (Dessons, 2006, p. 102) et facilitent l’actualisation de l’énonciation. C’est pourquoi Benveniste qualifie je et tu d’« instances de discours », à la différence de il, qu’il désigne comme une « non-personne ». Seuls je et tu sont des « signes vides » : ils n’acquièrent de sens que par leur appropriation dans un acte énonciatif singulier, un sens qui ne peut émerger que dans et par l’énonciation, indéfiniment située et indéfiniment reprise. Contrairement à « il », qui renvoie à un référent objectivable, « je » et « tu » se rapportent exclusivement à l’énonciation unique qui ne cesse de les actualiser (BENVENISTE, 1966, p. 252–254). Leur particularité réside ainsi dans leur réversibilité : l’un devient « tu » dans la parole de l’autre, et ce dernier se pose à son tour comme « je ».
Le je et le tu constituent le fondement même de la Poétique du traduire (MESCHONNIC, 1999), ouvrage dans lequel le penseur du langage conçoit la traduction comme une rencontre entre deux sujets : celui du texte – sujet du discours – et celui du traducteur – sujet de l’énonciation traduisante. Traduire devient ainsi un acte anthropologique, en tant qu’il engage une relation de subjectivités et rejoue, dans le champ traductif, la « rencontre » entre le je et le tu telle que la formalise Benveniste. À cet égard, la notion d’individuation – à la fois linguistique et traductionnelle – enrichit et complexifie la conception du sujet : elle désigne le processus par lequel un locuteur se constitue en tant qu’individu à travers l’énonciation, approfondissant ainsi la compréhension de la subjectivité dans l’acte de traduire. Ce processus est celui « par lequel un locuteur se réalise comme quelqu’un » (Dessons, 2006, p. 101). La polarité du je et du tu éclaire la nature relationnelle de l’acte de traduire : traduire, c’est répondre à une voix, entrer dans une relation de sujet à sujet, où la subjectivité du texte rencontre celle du traducteur. Cette dynamique, profondément inscrite dans la théorie de l’énonciation, fait de la traduction un acte de langage situé, éthique et anthropologique.
La réflexion de Meschonnic sur le langage s’enracine par ailleurs dans la conception benvenistienne de l’historicité de l’énonciation. En effet, chez Benveniste, chaque acte de parole constitue un événement singulier, irréductible à une répétition ou à une simple actualisation d’un système linguistique. Cette conception s’exprime notamment dans l’usage récurrent du préfixe « re » – renouveau, réinvention, recréer, reproduire3 –, qui marque une pensée du langage comme perpétuelle recréation. Le discours, selon lui, n’existe que dans et par l’acte d’énonciation : la phrase n’est présente qu’au moment où elle est dite, elle disparaît aussitôt après. C’est pourquoi « par l’exercice du langage, le monde n’est pas un éternel retour, mais une constante création » (DESSONS, 2006, p. 14). Cette dynamique implique une conception du sujet comme inséparable du langage : les pronoms personnels « je » et « tu » sont investis de façon unique à chaque occurrence, ce qui fait du discours « l’événement par excellence, puisque l’expérience de la parole réalise la personne dans le discours » (DESSONS, 2006, p. 109). Le sujet n’est donc pas extérieur ou antérieur au langage : il se constitue à l’intérieur même de l’énonciation.
C’est précisément cette articulation entre subjectivité et historicité que Meschonnic reprend et développe. Il radicalise la position de Benveniste en y inscrivant une dimension poétique : l’énonciation devient, chez lui, non seulement le lieu de l’émergence du sujet, mais aussi le vecteur d’une historicité portée par la forme, le rythme, la voix. Ce que Benveniste amorce comme lien entre discours et singularité du locuteur devient chez Meschonnic le socle d’une anthropologie du langage, dans laquelle la subjectivation par le langage est inséparable de l’histoire que celui-ci crée à travers ses formes.
À la lumière de ces considérations, certes loin d’être exhaustives, il apparaît clairement que la pensée de Benveniste a ouvert un horizon décisif pour celle de Meschonnic. Ce dernier reconnaît explicitement cette filiation lorsqu’il affirme : « Ce que j’entreprends ici n’est possible que par Benveniste, et ne vise qu’à le continuer » (MESCHONNIC, 1982, p. 45). Si cette déclaration témoigne d’une certaine modestie, elle ne doit pas occulter la portée novatrice de la réflexion meschonicienne, qui élabore une théorie du traduire profondément originale. Celle-ci recentre la traduction autour du sujet traduisant, en articulant de manière inédite les notions de subjectivation et de rythme – deux concepts devenus indissociables dans sa poétique. Alors que Benveniste aborde l’énonciation principalement sous un angle linguistique, voire philosophique, les réflexions de Meschonnic explorent une dimension poétique du langage, où se conjuguent à la fois rythme et subjectivation. Ainsi Meschonnic écrit-il, se référant au rythme :
Dans le langage, il peut s’analyser comme l’organisation du discours par un sujet, et d’un sujet par son discours, faisant intervenir tout l’anthropologique exclu par le signe : le corps, la voix, la prosodie, qui remettent la poésie dans le langage ordinaire […] (MESCHONNIC, 1985, 158)
La théorie du rythme permet de dépasser la langue et le signe pour appréhender le discours dans sa globalité en tant qu’indice de subjectivité. Chez Benveniste, la signifiance n’était déjà pas uniquement réalisée par le signe, mais aussi par le sujet et la situation d’énonciation : « le privilège de la langue est de comporter à la fois la signifiance des signes et la signifiance de l’énonciation » (BENVENISTE, 1974, 65). Mais selon Meschonnic, la subjectivité n’est pas uniquement produite par le signe, mais avant tout par le rythme. Celui-ci permet d’organiser la subjectivité dans le discours, il est « le dire à l’intérieur du faire » (MESCHONNIC, 1985, 137). Le rythme constitue, selon le théoricien, l’élément le plus subjectif du langage, soutenant ainsi « la subjectivation d’un système de discours par un sujet qui s’invente par et dans son discours, qui invente une historicité nouvelle » (MESCHONNIC, 2008, 209). Outre la notion centrale d’historicité, cette citation met également en lumière celle de subjectivation, intrinsèquement liée à la conception benvenistienne de l’individuation et de la subjectivité. Meschonnic lui préfère le terme de « subjectivation », davantage révélateur d’une action, d’un continuum, d’un processus linguistique et poétique plutôt que d’une notion psychologique. Le rythme constitue, chez Meschonnic, l’indice d’une présence subjective à l’œuvre dans le langage, le signe d’un processus de subjectivation en cours. Rythme et subjectivation relèvent ainsi d’une poétique du langage, entendue au sens large : il ne s’agit pas seulement de la poésie en tant que genre littéraire, mais d’une dynamique propre à toute prise de parole, où le sujet se manifeste dans l’organisation même du discours. En effet,
le rythme n’est plus une notion formelle, la forme elle-même n’est plus une notion formelle, celle du signe, mais une forme d’historicisation, une forme d’individuation. À bas le vieux couple de la forme et du sens. Est poème tout ce qui, dans le langage, réalise ce récitatif qu’est une subjectivation maximale du discours. Prose, vers, ou ligne. Un poème est un acte de langage qui n’a lieu qu’une fois et qui recommence sans cesse. (MESCHONNIC, 1999)
Ainsi, la subjectivation se produit en permanence, dépassant même le cadre linguistique : on la retrouve dans toute production, toute œuvre où l’artiste se positionne en tant que sujet, que ce soit dans le théâtre, le cinéma ou l’art pictural. Et surtout, la subjectivation est fondamentalement présente chez le traducteur, qui ne se contente pas de traduire les signes, mais qui réécrit, renouvelle, recrée ce que fait le texte source. En traduction, la subjectivation s’inscrit dans un lien continu entre le traducteur, la source et la cible. À la lumière des réflexions de Benveniste et des développements explorés tout au long de cet article, nous pouvons désormais saisir le processus de subjectivation tel que décrit par Meschonnic dans sa Poétique du traduire :
L’historicité d’une traduction, comme de toute œuvre originale, est fonction […] de l’inscription en elle d’un sujet. Sujet défini non comme énonciateur au sens de la langue, grammaticalement […], mais pour désigner la subjectivation maximale d’un discours. Ce que j’appelle le sujet du poème. Sujet spécifique. Cette subjectivation, quand elle a lieu, ressortit à une pratique et à une pensée du continu. Continu rythmique, prosodique, sémantique. Continu du langage à son sujet. Continu de langue à littérature, de discours à culture, de langage à histoire. (MESCHONNIC, 1999, 30)
Ainsi, la question de l’intelligence artificielle et de la traduction automatique se pose naturellement à la lecture de cette définition. Incontournables aujourd’hui, ces outils de traduction modernes permettent-ils encore de préserver les processus de subjectivation ? Si leur efficacité dans la production d’un texte traduit ne fait plus de doute, que devient l’acte même de la traduction, du continu, ce processus continu du traduire ? À l’heure de l’intelligence artificielle, peut-on encore affirmer, comme le soutenait Dessons, qu’il « n’existe pas de zones de langage étrangères au processus de subjectivation » (DESSONS, 2006, 102) ?
3.Ce que dit la machine et ce que fait l’humain
C’est dans une interview accordée à Serge Martin (1954-2024), cher ami de Meschonnic, que ce dernier exprima avec toute la force de son engagement sa conception du continu du langage. Martin, disparu prématurément, consacra de nombreuses années à l’enseignement de l’anthropologie du langage, en particulier dans son application à la didactique du français. Entre les deux penseurs se dessine une véritable affinité intellectuelle, fondée sur une critique commune des traductions bibliques, souvent perçues comme réductrices. Tous deux partagent la conviction que le langage y a été appauvri, tant par les traductions anciennes que contemporaines, sous l’influence d’une lecture chrétienne normative qui en occulte la richesse sémantique et rythmique. Voici comment Meschonnic formule ses propos :
Je sais, et de plus en plus, mais dès les Cinq Rouleaux, de 1968 à 1970, que c’est l’hébreu du poème et le poème de l’hébreu que je traduis, que j’ai à traduire. Ce que des imbéciles du présent prennent pour de l’archaïsme et, mieux encore, pour du fondamentalisme. Tant ils sont christianiséscrétinisés. Traduire c’est-à-dire faire, en français. D’où un enchainement de décapages, pour re-rythmiser, et à partir de l’hébreu ta’am, le « goût », qui désigne la physique et la raison rythmique du continu dans le texte hébreu, je dis que je taamise le français, et pour ce texte « religieux », je lui enlève justement le « religieux » pour retrouver la poétique du divin qui le met en mouvement. (MARTIN, 2002, 121).
Pour Meschonnic, la traduction ne se réduit pas à la transposition des mots d’une langue à l’autre ; elle consiste à traduire le continu du langage inscrit dans le texte source. Il s’agit d’un processus créatif et actif, visant à « faire » en français ce qui existe en hébreu, tout en préservant la structure rythmique et poétique du texte original. Traduire, c’est « re-rythmiser », selon la notion choisie par Meschonnic, qui renvoie au terme hébreu ta’am, signifiant à la fois « goût » et raison rythmique du texte. Sa démarche consiste à libérer le texte de son aspect « religieux » pour en faire émerger une poétique du divin, une poétique qui cherche à rendre le texte vivant et dynamique, en en soulignant les forces rythmiques qui le traversent. Loin de se contenter d’une simple reproduction, il entreprend un travail à la fois de restitution et de transformation. Sa démarche consiste à libérer le texte de son aspect « religieux » pour faire émerger une poétique du divin, animant ainsi le texte. Il propose un travail à la fois de restitution et de transformation : en restituant le rythme propre au texte source, il ne se contente pas d’une simple adaptation formelle, mais transforme la langue cible, affectant sa structure interne et ses relations linguistiques. Au cœur de ce processus se trouve le « continu », un flux rythmique qui traverse le texte. Ce flux va au-delà de la simple sonorité, portant en lui une dimension d’énonciation et une dynamique du langage, capable d’animer le texte. Dans sa tentative de retranscrire ce flux dans la langue cible, Meschonnic cherche à préserver la transformation continue du langage, en refusant l’idée d’une équivalence simple et en insistant sur la nécessité d’une métamorphose profonde.
Les systèmes de traduction automatique, tels que la dernière version de Google Translate ou Deepl, reposent sur un principe fondamentalement différent de celui du continu. Ce sont des outils qui permettent de traiter et traduire instantanément des textes dans des centaines de langues à travers le monde, en utilisant un réseau neuronal – une sorte de cerveau numérique – qui suit une logique spécifique d’encodage et de décodage des informations. Contrairement au continu, la traduction automatique se fonde sur un processus en étapes, où chaque mot de la phrase à traduire est transformé successivement, à l’aide de « pas temporels », selon la terminologie de Melanie Mitchell et Douglas Hofstadter (2021). À chaque pas, un mot est « encodé », c’est-à-dire converti en un code ou un vecteur-mot, le tout se produisant à une vitesse vertigineuse. Au fur et à mesure de ces étapes successives, des connexions se forment entre les mots, créant ainsi des ponts qui facilitent le transfert fluide des vecteurs-mots d’une langue à l’autre. Le réseau construit ainsi une représentation de la phrase à traduire, qui reste néanmoins une structure figée, malgré l’apparente perfection du résultat. Elle est certes en lien avec le contexte qui l’entoure, mais n’établit aucune correspondance avec le continu du langage, dont les parties ne sont justement pas séparées les unes des autres. La traduction automatique ne re-rythmise pas ; elle néglige à la fois la dimension physique et la raison rythmique du « continu ». Bien que la traduction automatique (TA) génère des traductions rapides et souvent irréprochables d’un point de vue terminologique, elle échoue à restituer le flux continu du langage, qu’elle efface dans le processus. La machine dit, mais elle ne fait pas ; le « faire » étant un processus profondément humain. Aucune machine ne saurait écrire un poème : si elle peut produire des représentations ou des simulacres, elle demeure incapable de recréer ce qui constitue l’essence même du poème, à savoir les processus de subjectivation. Le poème, en particulier, ne se réduit pas à une simple recombinaison d’éléments préexistants ; il est un acte de subjectivation perpétuel, un renouvellement incessant du monde à travers le langage. Toutefois, cette observation ne se limite pas au poème : dans tout texte produit par l’humain, la subjectivation est à l’œuvre. Chaque acte de langage, quel qu’en soit le genre, est marqué par ce processus de subjectivation, qui renvoie à l’inscription du sujet dans et par le langage. La traduction, tout comme l’écriture, ne consiste donc pas uniquement à transférer des éléments d’une langue à une autre, mais à reconnaître et à préserver cette dynamique de transformation continue, où la langue n’est jamais un simple outil, mais un moyen de renouveler sans cesse le rapport au monde.
Meschonnic, qui n’a pas connu les dernières avancées en matière de traduction automatique, aurait sans doute qualifié le système de décodage opérant dans la machine de « violence invisible et audible » (MARTIN, 2002, 121). Cette forme de violence se manifeste déjà dans les théories traductionnelles fonctionnalistes ou sémiotiques, qui conçoivent la traduction comme une simple transcription d’un texte d’une langue à une autre – de la langue source vers la langue cible. Dans ces approches, le texte est réduit à un ensemble de données à transférer, au détriment de la dynamique vivante du langage, qui, pour Meschonnic, est indissociable de l’acte de traduction.4 Il est frappant de constater à quel point une critique adressée aux théories traductionnelles fonctionnalistes ou sémiotiques s’applique de manière plus aiguë encore à la traduction automatique. Celle-ci représente la concrétisation ultime du signe, poussé à son extrême. Pour Meschonnic, cette apothéose constitue une violence infligée au langage, comme il l’a exprimé dans l’entretien qu’il a donné à Martin :
C’est contre cette violence invisible et inaudible, tant elle se confond avec des siècles d’habitudes de pensée du langage, où le familier est renforcé par les savoirs, qui ne permettent justement pas de reconnaitre l’ignorance qu’ils déterminent et qu’ils se cachent à eux-mêmes, contre cette violence que j’apparais violent. La violence du poème contre le signe. Mais il n’y a pas de plus grande violence faite au langage que le signe, puisque le discontinu y empêche de faire entendre le continu, de le reconnaitre et le pratiquer. (MARTIN, 2002, 121).
Si Meschonnic avait connu la traduction automatique, il aurait sans doute confié à son ami qu’il n’y a pas de plus grande violence faite au langage que cette forme de traduction. En effet, la terminologie utilisée dans la littérature spécialisée pour décrire le fonctionnement de la traduction automatique relève de l’anéantissement d’un sujet à traduire, réduisant ainsi l’idée même de « continu » et de « subjectivation » que nous avons développée dans la deuxième partie de notre article. À cet égard, la description du fonctionnement de la TA est particulièrement évocatrice : le texte à traduire serait contraint de passer par un « goulet d’étranglement » – une expression lourde de sens –, illustrant ainsi la manière dont la traduction devient une production industrielle. Voici le libellé en question :
Le système de traduction basé sur le schéma encodeur-décodeur […] présuppose que le contenu sémantique d’une phrase se laisse encapsuler dans un vecteur […] de taille fixe en sortie de l’encodeur. On conçoit dans ces conditions que le sens d’une phrase sera d’autant plus difficile à encapsuler dans un tel vecteur qu’elle sera longue. Le vecteur […] constitue par conséquent un goulet d’étranglement. (CHAUMARTIN, & LEMBERGER, 2020, 199)
La traduction contemporaine s’inscrit dans un spectre dont les pôles seraient, d’une part, la subjectivation, et d’autre part, le goulet d’étranglement – un enjeu que notre article s’est attaché à éclairer. Ces dernières années, une orientation marquée vers l’intégration des nouvelles technologies a profondément modifié le paysage de la traduction. Des réformes de programmes, comme celle mise en place à la Faculté de Traduction et d’Interprétation de l’Université de Mons, illustrent ce tournant : les cursus intègrent désormais des notions comme la post-édition et la localisation, adaptées aux exigences d’un secteur en pleine mutation. Ce changement entraîne l’émergence de nouvelles compétences, et prépare une génération de traducteurs de plus en plus orientée vers des pratiques post-éditrices, voire localisatrices.
Cependant, bien que le goulet d’étranglement soit une réalité incontournable pour les traducteurs contemporains, il ne saurait constituer la seule référence sur laquelle fonder la formation des traducteurs de demain. Nous pensons et défendons comme point de vue qu’au-delà des défis techniques soulevés par la traduction automatique, il est tout aussi nécessaire d’affirmer la primauté de la subjectivation dans l’acte traductif. Comme le souligne Meschonnic, l’historicité d’une traduction, tout comme celle de l’œuvre originale, repose sur l’inscription d’un sujet – non pas un sujet grammatical, mais un sujet qui incarne le processus de subjectivation maximale du discours. Ce processus passe par le rythme, notion centrale de sa pensée, qu’il ne conçoit ni comme une simple mesure prosodique ni comme un ornement musical du texte. Le rythme, chez Meschonnic, est une configuration singulière du sens dans et par le langage, où s’articulent syntaxe, prosodie, lexique et subjectivité. Il constitue ainsi la marque d’un sujet à l’œuvre dans le discours, le vecteur d’une voix singulière. Cette subjectivation, au cœur d’une traduction engagée, doit être envisagée comme un continuum – un continuum rythmique, sémantique et culturel – où le langage, porté par un sujet, trace une ligne de sens qui relie chaque traduction à l’histoire d’un discours, à la dynamique d’une culture et à l’essence d’une littérature.
Négliger cette dimension anthropologique comporte le risque de réduire une discipline millénaire à une mécanique de transfert portée à la perfection, mais privée de sa dimension subjective. Un tel rétrécissement de la pratique traductrice à une logique de traitement des données risque d’occulter son essence même : la restitution du processus de subjectivation. En oubliant que la traduction n’est pas seulement un acte linguistique, mais un acte profondément humain, cette discipline risque d’être dépouillée de sa richesse et de sa force. La traduction ne se limite pas à un échange de mots d’une langue à l’autre ; elle implique un processus complexe de restitution du continu, inscrit dans des contextes culturels et historiques spécifiques. Ce lien fondamental entre langage, culture et histoire humaine est ce qui confère à la traduction sa véritable profondeur et sa portée. Au-delà des défis technologiques qui caractérisent notre époque, c’est cette dimension vivante et humaine qui fait de la traduction un acte créatif et culturellement significatif, capable de traverser le temps et de bâtir des ponts entre les langues et les générations.
