Les Suppliantes, pièce d'Helena Tornero. Traduction C. Fillière

Plan

Texte

Les scènes suivies d’une astérisque ont été traduites avec les étudiantes Esther Blanch Samaranch et Fatima Seck.

PERSONNAGES

Hypermnestre

Danaé

Procné

I
EXIL*

Hypermnestre

C’est notre père qui nous pose la question.

Mes chères filles :

Voulez-vous épouser les cinquante fils de mon frère Égyptos ?

Non, père, nous ne voulons pas,

nous détestons notre oncle et toute sa famille.

Et notre père sourit,

parce que lui aussi les déteste tous, comme il déteste son frère, 

et il ne veut en aucun cas que nous leur appartenions.

Nos cinquante cousins,

les Égyptiens,

fils d’Égyptos,

réclament le droit de nous posséder par la force et contre notre volonté.

Nous,

les cinquante Danaïdes,

filles de Danaos, 

réclamons le droit de fuir des noces que notre âme refuse naturellement.

Et quand notre père décide que nous devons quitter notre terre

au bord du Nil et fuir par la mer,

nous,

ses cinquante filles,

montons sur son navire.

Et ainsi,

sans avoir commis aucun crime,

fuyant nos cousins détestés,

nous devenons des exilées.

Et nous arrivons en ce pays inconnu,

origine de nos ancêtres

Et dès que nous accostons, nous prenons des branches dans nos mains et les décorons de laine blanche, en symbole de supplication,

espérant que ce royaume,

sa terre,

son eau claire,

nous accueille comme des suppliantes en vertu de la compassion de cette contrée.

Et ainsi,

les branches dans nos mains,

épuisées,

nous suivons notre père,

nous foulons pour la première fois cette terre.

Et notre père nous dit : mes filles, prudence.

Et nous l’écoutons car nous avons confiance en lui.

Et il nous recommande de mesurer devant les étrangers nos paroles.

Répondez aux étrangers avec des suppliques,

comme il sied aux étrangers

dites-leur clairement que cet exil est exempt de sang.

Qu’aucun orgueil sur vos visages au front modeste,

ne jaillisse de votre regard calme.

Notre père, 

qui me connaît,

me regarde et me dit de réfléchir avant de parler

de ne pas être trop dure.

Parce que les gens ici sont très sensibles.

N’oublie pas de céder, dit-il.

Tu es une étrangère, une exilée dans le besoin.

Il est malvenu, quand tu es faible, de parler avec une excessive audace.

Mais soudain notre père se tait,

parce qu’à l’horizon nous voyons de la poussière,

messagère muette d’une armée,

et notre cœur nous dit que bientôt nous devrons suivre ses conseils.

Et arrive un homme à cheval, suivi par son armée,

et il nous observe longuement.

Et l’homme nous dit :

D’où venez-vous,

femmes si peu habillées à la grecque,

aux robes luxueuses et aux fibules barbares ?

Ce n’est ni la tenue d’Argos ni celle d’aucune cité de Grèce.

Le front de l’homme est ceint d’une couronne 

et il nous dit que son nom est Pélage,

et qu’il est le roi de cette terre, appelée Argos.

Il jette un nouveau regard sur nous et bouge sa tête avec étonnement.

Il est surpris de voir cinquante femmes seules comme nous, qui ont osé monter sur un navire et accoster en un pays étranger sans guides, sans messagers, sans chefs.

Il se dit que nous devons avoir des motifs sérieux pour faire ce long voyage.

II
ANNIVERSAIRE (I)*

DANAÉ

Les années passeront.

Nombreuses.

Parfois des souvenirs me viendront encore à l’esprit.

Des souvenirs en forme de détails infimes.

Le papier peint, neuf, avec des étoiles dorées.

Les cadeaux.

(Pause.)

Ça sera mon anniversaire.

J’aurai seize ans.

Ma mère dira à mon père : c’est une femme maintenant.

Ma mère s’inquiétait depuis longtemps parce que cela mettait du temps. C’est pour cela qu’elle sera contente ce matin-là.

Mon père ne dira rien.

Ma mère me dira qu’elle doit acheter quelque chose.

« Quelque chose pour toi », dira-t-elle.

Elle me fera un clin d’œil avant de sortir.

Mon père viendra me chercher dans ma chambre.

Il portera un foulard de couleur blanche, très long.

Il me dira qu’il a un cadeau d’anniversaire pour moi.

Une surprise.

Il couvrira mes yeux et me prendra par la main.

Il me dira « N’aie pas peur et suis-moi ».

Et moi je le suivrai.

Et je n’aurai pas peur.

Ce sera comme ce jeu où tu fermes les yeux et où on te met un bandeau.

Et où quelqu’un te tient par la main et te guide,

et toi tu dois deviner où tu passes.

Au bout d’un moment tu t’habitues à ne rien voir et c’est comme si…

comme si tu avais des yeux partout sur le corps.

Et ton corps te dit si tu es sorti à l’air libre,

si tu es dans une pièce plus chaude ou plus froide.

Moi je le devine toujours.

Je l’ai toujours beaucoup aimé, ce jeu.

(Pause.)

Je le saurai tout de suite, et ce ne sera pas à cause des escaliers.

Parce qu’en fait, je ne les connaîtrai pas, ces escaliers.

Mes pieds ne les auront jamais découverts.

Mais mon corps me le dira.

Je saurai que nous descendons au sous-sol.

Il y fera plus froid et il y aura une légère odeur d’humidité.

Mais il y aura aussi une autre odeur.

Quelqu’un y aura mis du parfum, peut-être pour couvrir l’odeur d’humidité.

J’aime beaucoup l’odeur de la lavande.

Et nous arriverons tout en bas des escaliers.

Et il s’arrêtera et je m’arrêterai.

Et il ôtera le bandeau sur mes yeux et je les ouvrirai. Tout d’abord je ne verrai rien.

Mais ensuite je regarderai autour de moi et je verrai le papier peint et ses étoiles dorées sur les murs du sous-sol.

Et ce sous-sol sera plus grand que ce que j’avais imaginé.

Et il ne ressemblera pas à un sous-sol, mais plutôt à la chambre d’une fille.

Et il y aura un lit magnifique, qu’on vient de faire, des draps assortis aux murs.

Et il y aura aussi un canapé et une armoire remplie de robes et de livres et…

Et ce sous-sol ressemblera à ma chambre mais il ne sera pas ma chambre.

Ma chambre se trouve tout en haut de la maison.

Et elle a des fenêtres, et cette chambre n’en aura pas.

Ce sera une chambre totalement souterraine. 

Je ne comprendrai pas de quel genre de cadeau il s’agira,

et je regarderai mon père un sourire aux lèvres, sans rien comprendre.

Et mon père sourira aussi.

Et ce sera la dernière fois que mon père me verra sourire.

Et ce sera la dernière fois que je verrai sourire mon père.

Il n’y aura presque pas de lumière ici en bas, mais malgré tout je pourrai voir les larmes dans ses yeux.

Ensuite tout ira vite et sera étrange.

Mon père m’offrira une boisson.

Elle sera amère.

Il montera les escaliers et dira qu’il reviendra tout de suite.

Ce sera un mensonge.

Il fermera la porte et je voudrai sortir,

mais j’aurai la tête qui tourne et je perdrai connaissance.

Et je me réveillerai sur le lit et j’aurai mal à la tête.

Une lampe ronde sera allumée,

et je me rappellerai l’avoir vue dans un grand magasin et avoir dit à mon père : « J’aime beaucoup cette lampe ».

Ensuite je verrai les fleurs à côté du lit.

Un beau bouquet de lys blancs.

Ma mère sera assise sur le canapé et tiendra une boîte emballée dans du papier doré.

Elle aura pleuré.

Ses yeux seront rouges et sa voix tremblera.

Elle me serrera très fort contre elle et me dira : nous devons être courageuses, nous devons être courageuses. Elle me jurera qu’elle ne savait rien, de tout ça.

Le papier cadeau se déchirera à l’ouverture.

À l’intérieur il y aura un paquet de serviettes hygiéniques.

Et j’aurai envie de pleurer, mais je ne le ferai pas.

Je m’endormirai.

Non, je m’évanouirai.

Quand j’ouvrirai les yeux, ma mère ne sera plus là.

III
PETITE (I)

PROCNÉ

Je parlerai pour elle. Pour elle et pour moi.

Quand ma petite sœur est arrivée dans ce pays,

cela faisait déjà longtemps que moi j’y vivais.

Mon mari avait un bon travail à l’ambassade, moi je galérais avec mes cours à l’université, et notre appartement était assez grand.

C’est pour ça que je lui ai demandé si ma sœur pouvait rester avec nous un temps.

Il m’a dit oui tout de suite, assez facilement.

Il a dit que ça nous ferait du bien quelqu’un chez nous.

« Ça nous fera une distraction », a-t-il dit.

Moi j’avais envie que quelqu’un vienne.

Nous ne sortions presque pas, à cette époque.

Il me disait que je sortais assez avec mon travail à l’université.

Et comme il n’aimait pas sortir avec mes amis…

Il disait qu’il ne les comprenait pas.

Idiot.

Je travaillais toute la journée avec des gens d’ici, et j’aurai rapidement appris la langue.

Tout le monde me dit que je n’ai pas d’accent.

Lui, par contre, à l’ambassade, il passait toute sa journée à parler dans sa… enfin, notre langue.

Il n’avait en fait montré aucun intérêt pour l’apprendre.

Alors on sortait de moins en moins avec mes amis.

Et lui, avec le caractère qu’il a, il n’en avait pas beaucoup…

Et moi j’avais envie de parler avec quelqu’un qui ne soit pas mon mari.

Ces derniers temps, il n’était pas vraiment de bonne humeur, d’ailleurs.

En fait, il était plutôt insupportable.

J’avais cru que… je ne sais pas, j’avais cru que devant quelqu’un d’autre il me traiterait mieux.

Et effectivement, il l’a fait. Avec ma sœur à la maison, il a beaucoup changé.

(Pause.)

Parfois je me concentre trop sur certaines choses et je me perds.

Je me disperse, et donc je ne fais pas attention aux détails.

Les détails, je ne les vois pas.

Oui, j’ai mis du temps à comprendre, c’est vrai.

Et, même si ce n’est pas très correct…

Au bout du compte,

c’est la seule chose qui me dérange :

ne rien avoir compris avant.

LA SEULE.

Tout le reste, ça ne me fait pas grand-chose.

Un des policiers m’a demandé, après :

Et vous, qui lisez tellement de livres, comment c’est possible que vous ne vous en soyez pas rendu compte ?

Pourquoi vous n’avez pas demandé de l’aide, vous qui êtes si intelligente ?

Vous ne saviez pas que ça existe, les commissariats ?

Et ils rigolaient.

Salauds.

Avant je n’en disais jamais, des gros mots.

C’est ce jour-là que j’ai commencé à en dire.

Nous sommes très polis, au bout du compte.

Après, quand tout est terminé, il se trouve que tout le monde a vu des choses,

mais personne ne t’en parle.

Dans ce pays, tout le monde est si bien élevé que personne ne veut se mêler de ta vie privée.

Ils préfèrent que tu te démerdes toute seule.

Voilà leur façon d’être discrets.

Ce que je veux dire c’est que, 

je ne saurais pas dire,

je ne peux pas savoir quand tout ça a commencé exactement.

Et c’est peut-être mieux de ne jamais le savoir.

Il y a des détails qu’il vaut mieux ne pas connaître.

DANAÉ

Vous avez déjà essayé de planter un couteau dans la poitrine d’un homme ?

La peau est plus dure que ce qu’on croit.

Ce n’est pas facile du tout.

Ce que je veux dire c’est que la chair a l’air tendre, mais elle ne l’est pas et la peau… c’est très difficile de la percer.

Je n’ai pas de force dans les bras.

Je n’en ai jamais eu.

IV
UNE PENSEE SALVATRICE

HYPERMNESTRE

Pourquoi avez-vous quitté la terre qui vous a vu naître ?

Quelle destinée vous a-t-elle échu ?

Alors nous avons commencé à expliquer au roi notre fuite.

Et nous lui parlons de notre oncle Égyptos et de nos cinquante cousins, décidés à s’unir à nous par les liens du mariage contre notre volonté.

Et de notre refus de ces noces,

qui nous a valu leur fureur.

Et de la peur face à la violence de ces mâles furieux qui a provoqué notre fuite par la mer et a fait de nous des exilées.

Et le roi montre nos branches décorées de laine et nous demande : Quelle est votre supplique, donc, avec ces branches tout juste ramassées ?

De l’aide pour ne pas être les esclaves des fils d’Égyptos, telle est notre réponse.

Et nous demandons au roi, s’ils nous réclament, de ne pas nous rendre à nos cousins. 


Le roi hésitera avant d’accepter un tel engagement, qui pourrait annoncer une guerre imminente.

Mais nous lui disons qu’il n’a rien à craindre,

que la justice se bat aux côtés de celui qui la défend,

et que nous savons que la justice est avec nous.

VOIX DES DANAÏDES

Roi et seigneur d’Argos,

écoute-moi d’un cœur bienveillant.

Regarde-moi,

Voici la supplique,

des fugitives fuyant une guerre terrible.

pose tes yeux sur notre exil,

respecte celles qui se tournent vers toi et demandent ton aide,

et tu verras quelle prospérité sera celle de ta vie d’homme sans fautes.

HYPERMNESTRE

Le roi sait que son aide lui attirera de nombreux problèmes, mais il a également peur de repousser notre supplique.

L’angoisse emprisonne son cœur.

C’est un homme juste, et c’est en tant que tel qu’il hésite.

Se décider n’est pas chose facile.

Sans mon peuple je ne peux rien décider, malgré tout mon pouvoir.

Je ne veux pas que mon peuple en vienne à me dire,

si jamais tout se passait bien :

pour honorer des étrangers, tu as perdu ta cité !

VOIX DES DANAÏDES

Tu es la cité,

tu es le Conseil,

seigneur au-dessus des lois.

Pour seul suffrage tu as la fierté de ton front,

pour seul sceptre tu as ton trône,

tu décides de tout :

prends-garde au sacrilège.


HYPERMNESTRE

Le roi reste silencieux quelques secondes,

cherche ses mots.

Oui, j’ai besoin d’une pensée salvatrice et profonde,

pour que ma décision ne porte pas préjudice à mon peuple

et pour que tout se passe bien.

Pour qu’Argos ne soit pas la cible de représailles,

et que moi, en vous rendant votre liberté,

à vous qui êtes ici agenouillées et suppliantes,

je ne devienne pas le fidèle compagnon du dieu de l’infortune.

Ici est accosté mon navire :

contre les uns ou contre les autres je dois déclarer une guerre sans trêve.

Aucune échappatoire indolore !

Et le temps passe et le roi hésite encore,

alors nous décidons de notre dernier recours.

Nous menaçons de nous pendre au plus vite dans un temple.

Cinquante étrangères pendues en un lieu saint :

quel cauchemar pour un roi !

Un suicide dans un lieu saint déclenche la colère des dieux,

une fureur bien plus terrible que celle d’une armée humaine.

Mais le roi sait que s’il accepte de combattre nos cousins,

le prix à payer sera également élevé.

Quel coût si amer, dit-il, quand des hommes, pour défendre des femmes, des étrangères, ensanglantent leur terre !

(Pause.)

Heureusement, la crainte de Zeus est si grande en lui,

que le roi finalement décide d’intercéder en notre faveur devant son peuple.

Il accompagne notre père,

protégé par ses soldats,

jusqu’à la cité.

Et nous recevons l’ordre de rester ici,

seules,

à attendre.

Et c’est ainsi que notre destin en est venu à reposer entre les mains du peuple d’Argos.

V
POLICE (I)

PROCNÉ

STOP !

Ne bouge pas.

Surtout pas.

Et tu me vouvoies, compris ?

(Elle écoute.)

Non, tu te trompes. C’est toi qui a un problème. Toi et tes compagnons.

(Elle fait mine d’essayer d’enfoncer le couteau dans son corps. Elle s’arrête.)

Tu ne filmes plus maintenant, pourquoi ?

Tu avais l’air bien plus courageux avant, hein ? (Elle écoute.) Dommage, je ne verrai pas la tête que tu feras. Ça m’intéresse pourtant de savoir comment tu vas leur expliquer, à ceux d’en haut, ce qui s’est passé ici sans que ça t’éclabousse…

(Elle écoute.)

Je veux que tu répètes ce que tu as dit avant.

(Elle écoute. Puis, rapidement.)

RÉPÈTE, JE TE DIS !

(Pause. Elle écoute.)

« Tu ne penses pas ? »

« Tu ne penses pas qu’il a ses raisons, ton mari, pour te traiter comme ça ? »

Et sans me vouvoyer, c’est ce que tu m’as dit.

Tu m’as dit « Tu ne penses pas ? »

Je ne pense pas, moi ?

JE NE PENSE PAS ?

En fait, si, tu vois, je pense, tu m’entends ?

JE PENSE, c’est mon mari qui ne pense pas.

Il n’en a pas besoin, lui.

Lui, il ne fait que crier et frapper parce qu’il pense qu’il est super viril.

J’AI RAISON OU PAS ??

Génial.

Et maintenant, demande pardon.

VI
JUGEMENT (CŒUR)

HYPERMNESTRE

Pardonne-moi, mon père,

parce que j’ai péché, commis la plus cruelle des désobéissances.

pardonne-moi, mon père,

parce que j’ai trahi tes ordres et donc ta volonté.

PROCNÉ

Je vais tuer son fils. Et je ne ressens aucun repentir.

Je vais empoisonner son repas. Et j’aurais dû le faire bien avant.

HYPERMNESTRE

Pardonne-moi, mon père,

parce que ma vie désormais n’a aucune valeur à tes yeux.

Pardonne-moi, mon père,

parce qu’au lieu de semer la mort, j’ai préféré donner la vie.

PROCNÉ

Je vais tuer son fils.

Et je ne ressens aucun repentir.

Je vais empoisonner son repas.

Et j’aurais dû le faire bien avant.

DANAÉ

Vous avez déjà essayé de planter un couteau dans la poitrine d’un homme ?

La peau est plus dure que ce qu’on croit.

Ce n’est pas facile du tout.

Ce que je veux dire c’est que la chair a l’air tendre,

mais elle ne l’est pas et la peau… c’est très difficile de la percer.

Je n’ai pas de force dans les bras.

Je n’en ai jamais eu.

VII
ANNIVERSAIRE (III)*

Des années.

J’y resterai enfermée de nombreuses années.

Ma mère viendra me voir de temps en temps.

Elle m’apportera à manger, des livres.

Mon père, je ne le verrai pas avant longtemps.

Mes robes ne m’iront plus.

Ma mère m’en apportera d’autres.

Au cours de toutes ces années, je ne verrai personne d’autre.

Ma mère, et c’est tout.

Sauf cette nuit.

Sauf cette nuit.

Cette nuit, quelqu’un entrera dans ma chambre.

Je ne l’entendrai pas, je ne verrai pas son visage.

Mais il entrera dans ma chambre souterraine.

Il entrera dans mon lit et ensuite dans mon corps.

Et le lendemain rien n’avait changé et je me dirais que cela n’avait été qu’un rêve.

Mais bientôt mon corps changera et ma mère le verra.

Et elle aura très peur.

Et elle me dira, si je veux vivre, que mon père ne devra jamais le savoir.

Et ça sera notre secret.

Et ça sera elle qui m’aidera quand mon fils voudra sortir de mon corps.

Et ça sera lui, dans mon ventre, qui me donnera des forces.

Parce que je saurai déjà que cela allait être un garçon.

Et j’accoucherai dans la douleur et en silence.

Et ça sera comme s’il le savait déjà, comme s’il savait que nous devions le faire en silence, parce qu’il ne pleurera presque pas.

Il supportera sa naissance en silence, comme moi j’aurai supporté les douleurs de l’accouchement.

Et ma mère me dira que c’est le signe qu’il sera un homme courageux.

Et je lui dirai “Courageux, tu seras courageux”, à voix basse.

Et je l’appellerai Persée.

Et les mois passeront et mon fils sera un enfant sain et il grandira peu à peu.

Mais un jour pendant ses jeux il poussera un cri.

Un seul cri, mais mon père l’entendra.

Et il descendra dans le souterrain et la première chose qu’il verra sera mon fils,

qui déjà se tiendra debout.

Et mon père deviendra fou et donnera un coup de poing à ma mère.

Et ma mère tombera par terre et il la frappera à coups de pied,

et ma mère ne se relèvera plus.

Et mon fils ne le verra pas,

Et mon fils, qui se sera placé devant moi, les bras ouverts, comme s’il voulait me protéger, si petit encore.

Et je lui cacherai les yeux de mes mains, pour qu’il ne voie pas.

Je ne voudrai pas qu’il voie son grand-père faire ce genre de choses.

Je ne voudrai pas que la haine reste en lui.

Je ne voudrai pas.

Non.

VIII
PETITE (III)

PROCNÉ

Quand c’est arrivé, j’ai fait comme tout le monde :

j’ai cru que c’était un accident.

Je me rappelle, c’était l’époque des examens, et j’avais énormément de travail.

Enceinte, en plus.

Ça ne se voyait pas encore vraiment, mais je commençais à avoir des nausées. Je me souviens de cette image :

j’arrive, chargée comme une mule, des piles et des piles de copies à corriger dans les bras, je pose tout sur la table et je trouve un mot sur mon bureau. Un post-it rose… comment on dit déjà ? Fuchsia, oui.

C’était l’écriture de mon mari.

Il avait écrit : « Ma colombe… »

Mon mari m’appelait toujours « Ma colombe ».

Oui, je sais, c’est pathétique.

« Ma colombe. Ta sœur a eu un accident. Viens. »

Et, dessous, l’adresse d’un hôpital.

Avec des fautes d’orthographe, que veux-tu …

(Pause.)

Je n’ai pas fait le lien, à ce moment.

Tu ne réfléchis pas, tu ne poses pas de question dans un moment pareil.

Tu accuses le coup, tu ne fais pas attention aux détails.

Qui pense à une chose aussi insignifiante qu’un post-it, dans un moment pareil ? Peut-être juste quelques secondes, plus tard dans le taxi.

J’avais cru voir, mais je n’en étais pas certaine,

j’avais cru voir des taches sur le mot.

Comme des taches de sang.

Puis j’ai oublié.

Et quand je suis revenue chez moi, après deux jours entiers à l’hôpital,

le mot avait disparu et je ne pouvais pas vérifier.

Disparu.

IX
DROIT D’ASILE

HYPERMNESTRE

Et notre père revient, tout seul,

et il nous dit, un sourire sur les lèvres :

courage, mes filles, tout va bien du côté d’Argos.

Le peuple a voté des décrets parfaits.

Et il nous explique le triomphe confirmé du scrutin populaire,

et nous dit combien son cœur a rajeuni en étant témoin de cette assemblée.

Parce que les mains levées d’Argos ont décidé de faire de nous des résidentes de ce pays,

des femmes libres,

sans aucune représailles, et dotées du droit d’asile nous protégeant de tout mortel.

Personne, aucun habitant d’Argos ni aucun étranger, ne pourra nous l’ôter.

Si la force est employée,

Celui qui nous refusera son aide parmi les citoyens subira,

condamné par le peuple,

une peine d’infamie et d’exil.

Et c’est ainsi que nous toutes,

les cinquante sœurs, filles de Danaos,

nous pouvons nous réjouir de ces nouvelles,

et invoquons les dieux pour qu’ils protègent ce peuple hospitalier

et le couvrent de bienfaits en échange de ses faveurs.

Et pendant quelques instants,

nous croyons que la justice est de notre côté.

Et pendant quelques instants,

nous croyons que sur cette terre existe un avenir pour des étrangères comme nous.

(Musique. Les Danaïdes dansent.)

Notre père, qui regarde depuis un bon moment l’horizon,

se tourne vers nous et nous dit de continuer à être courageuses et de ne pas nous affoler à l’écoute de ce qu’il va nous annoncer.

« Je vois un navire.

Je vois les hommes à son bord,

leurs bras sombres qui sortent de leur tunique blanche.

Il est possible qu’un hérault ou un représentant des fils d’Égyptos vienne ici, et prétende vous enlever par la force,

Mais cela ne sera pas, mes filles : n’ayez crainte ! Courage ! »

Et il nous dit de rester calme et de continuer à prier les dieux.

Et il nous dit qu’il reviendra, quand il aura trouvé des défenseurs et des avocats.

Nous le supplions de ne pas nous laisser seules, pour rien au monde.

Père, nous avons peur : les navires, aux ailes si promptes, approchent.

Père, je meurs de peur.

Ne me laisse pas seule, je t’en supplie, père.

Mais notre père s’en va.

Il nous assure qu’il reviendra à temps,

Qu’il reviendra avant que le navire accoste.

Et il part vers la cité chercher de l’aide et nous laisse ici.

Il nous laisse ici,

seules,

à attendre.

X
PETITE (IV)

PROCNÉ

Mon père et mon mari se sont connus pendant la guerre.

Lui n’était pas encore mon mari, bien sûr.

Il semblerait que, pendant la guerre, mon mari a rendu service à mon père.

Quel genre de service, je n’en ai pas la moindre idée.

Mon père disait toujours qu’il lui « avait sauvé la vie ».

Mais mon mari n’était pas médecin, justement, là-bas.

Aucun des deux n’a jamais rien voulu me dire,

mais ça devait être assez important.

Assez important, parce que mon père en échange lui a promis de lui donner une de ses filles.

« Tu sais quoi ? je vais t’offrir une de mes filles ».

Tout le monde dit que mon père a toujours été généreux.

Il lui a passé une photo de moi qu’il conservait dans son portefeuille et lui a dit :

« à la fin de la guerre, elle sera tienne ».

Et mon père était comme il était, mais il savait tenir ses promesses.

À cette époque je n’avais que quinze ans.

Notre mariage a eu lieu deux mois après la fin de la guerre.

Deux années après, j’ai commencé mes études à l’université.

XI
ANNIVERSAIRE (IV)

DANAÉ

Tout commence avec la peur,

Mère de tous les maux.

Mon père voudra un garçon, et je naîtrai fille.

Un garçon, un garçon, un garçon : son obsession.

Il dira toujours à ma mère que le prochain devra être un garçon.

Ma mère répondra qu’elle ne peut rien décider.

Mon père consultera tous les médecins possibles, mais tous lui diront la même chose : il est impossible de contrôler le destin.

Lui, entêté, ne cèdera pas.

Il ira même voir une femme devin.

Lui, qui s’en était toujours moqué, de ces choses-là.

L’augure sera une femme grande et affable,

Mais son sourire cessera dès qu’elle saisira les mains de mon père.

Elle lui dira que sa femme ne lui donnera aucun fils.

Mais que sa fille, moi, portera le garçon qu’il désire tant.

Qui, adulte, accomplira de grandes choses.

Et mon père aura un sourire soulagé.

Mais ensuite elle lui dira encore :

cet enfant, son petit-fils,

quand il sera un homme,

le tuera.

Mon père rentrera chez lui mais ne dira rien.

Pourtant ce même jour il commencera à travailler au sous-sol.

Peu à peur, en silence, en cachette.

Je n’aurai à l’époque que deux ans et j’aimerai mon père à la folie.

J’ignorerai tout cela, bien sûr.

Et quand finalement je saurai, il sera trop tard.

XII
PETITE (V)

PROCNÉ

Elle y est restée longtemps, à l’hôpital.

On n’a pas vraiment su ce qui s’était passé.

Mon mari avait reçu un appel de ma sœur.

Il n’avait pas compris ce qu’elle disait : elle ne faisait que crier.

Il avait compris je ne sais pas comment où elle était et était allé la chercher.

Une histoire sur un homme qui la pourchassait et qu’elle avait repoussé. Ça m’a dérangée qu’elle appelle mon mari et pas moi. Je suis sa sœur, non ?

Mais je me suis aussi dit qu’il était un homme, lui… je ne sais pas, elle l’avait peut-être fait de manière instinctive, pour se sentir plus protégée.

Mon mari est resté avec nous tout le temps.

Il insistait beaucoup pour ne pas nous laisser seules.

Il disait qu’il avait peur que ce cinglé revienne et qu’il lui fasse du mal.

La police a mené son enquête, mais l’homme n’a jamais été retrouvé.

Pendant tout ce temps, ma sœur était comme absente.

Elle refusait de coopérer.

Seul son corps nous disait ce qui s’était passé.

Les marques étaient claires.

Et sa langue, bien sûr.

Une coupe nette, propre, comme faite par un professionnel.

Les médecins nous ont dit qu’ils n’avaient encore jamais rien vu de pareil.

Je me suis souvenue de ce que disaient les gens de mon pays après la guerre.

Mais je n’ai rien dit.

C’est un autre pays, ici, un pays libre.

Normalement ces choses-là n’arrivent pas, ici.

Les gens de mon pays disaient que c’était pour imposer le silence.

Que certains soldats le faisaient pour éviter que les femmes qu’ils violaient les dénoncent.

XIII
ANNIVERSAIRE (V)

DANAÉ

Froid aux pieds.

La première chose que je sentirai avant d’ouvrir les yeux.

Puis je percevrai le corps de mon fils accroché au mien.

Et ses pleurs.

Il pleurera car il croira que je serai morte.

Mais j’ouvrirai les yeux et il arrêtera de pleurer.

Nous serons en pleine mer, attachés au mât du voilier de mon père.

Tout ne sera que mouvement, une tempête arrivera.

Il nous y aura attachés, et nous aura envoyés à la dérive pour nous noyer.

Et je penserai : « c’est la fin ».

Mais je dirai d’autres mots à mon fils.

Je lui dirai tout ira bien.

Et quand je le dirai, un changement se produira.

Parce que ces mensonges finissent par devenir la vérité, et tout ira bien.

Un navire nous trouvera et son capitaine sera un homme aimable. Il s’appellera Dictys.

Il nous amènera dans son pays en cachette sans poser de questions.

Son frère sera un homme puissant, et il nous trouvera un permis de séjour. Son nom sera Polydecte,

Et il m’offrira du travail et un endroit pour vivre chez lui.

Mais dès que je verrai ses yeux sur mon corps, je saurai.

Je saurai qu’un jour j’aurai des problèmes avec cet homme.

Mon fils voudra toujours dormir avec moi.

Comme s’il savait… comme s’il devinait… qu’il doit me protéger.

Dictys, le capitaine qui nous avait sauvé, me permettra de me sentir protégée.

Mais son frère l’enverra souvent travailler toute la nuit.

Et au cours d’une de ces nuits Polydecte essayera de venir dans mon lit.

Persée le verra, et se mettra à crier.

Il fera tant de bruit qu’il réveillera tout le monde.

Polydecte devra partir en courant, en silence, en cachette.

Il tremblera de rage parce qu’il n’aura pas pu assouvir son désir.

Après cette nuit, Polydecte commencera à haïr mon fils.

Et mon fils ressemblera chaque jour davantage à son grand-père.

Mais son regard sera différent.

Il n’aura pas cette peur dans le regard.

Et Dictys me demandera si je veux être son épouse, et j’accepterai.

Et mon fils grandira, et il deviendra un homme, et il ira à l’Université.

Et pendant quelques années, nous vivrons tranquillement.

Et il semblera que Polydecte m’aura oubliée.

Mais je ferai erreur.

Il attendra, c’est tout.

Jusqu’où jour où il décidera qu’il aura assez attendu.

XIV
FORCÉES

HYPERMNESTRE

Et nos ravisseurs arrivent.

Ils sont là avant le retour de notre père.

Ils sont nombreux, et viennent aveuglés par la rage.

D’abord, ils nous menacent.

Ensuite, ils nous pourchassent.

Ensuite, ils nous attrapent par les cheveux et nous traînent vers leur navire.

Et c’est à cet instant qu’arrive le roi, avec ses soldats,

Et ses cris arrêtent les Égyptiens.

« Quel orgueil te permet d’outrager ainsi la terre d’Argos ?

Pour un barbare, tu te permets de grandes libertés vis-à-vis des Grecs ! ».

L’hérault égyptien se plante face au roi et lui dit : « j’emporterai ces femmes ».

Le roi répond :

« Ces femmes, tu ne pourras les emporter qu’avec une raison valable.

Un vote unanime du peuple d’Argos l’a décrété, c’est sans appel : jamais un groupe de femmes ne sera livré à la violence ».

Écho, clair et net, du langage d’une bouche libre.

Sache que dès à présent, répond le héraut, tu provoques une guerre difficile.

Que la victoire soit celles des hommes virils !

Et le héraut et ses soldats se retirent, et nous entrons dans la cité avec notre père et le roi, qui nous prend sous sa protection.

Et le temps passe et nous vivons en cette citée, femmes étrangères en terre d’Argos.

Et un jour notre père reçoit une nouvelle visite des émissaires égyptiens.

Ils discutent longuement.

Il nous réunit ensuite, nous ses filles, et nous annonce qu’il a dû accepter les noces avec nos cousins égyptiens.

Et nous pleurons et il nous dit que nous devons être courageuses et il fixe la date des noces.

Et tout va très vite, trop vite.

Et le jour des noces arrive, et avec lui, la nuit de noces.

XV
ANNIVERSAIRE (VI)

DANAÉ

Polydecte enverra Persée loin de moi avec une excuse absurde.

Un problème lié à une cargaison d’œuvres d’art qu’il attend. Selon Polydecte, seul Persée pourra s’en occuper.

Et Persée ira à la frontière et s’occupera des papiers.

Et il reviendra juste à temps.

Il reviendra juste à temps pour nous sauver.

Parce que Polydecte aura décidé qu’il a assez attendu.

Et il attachera Dictys pour que celui-ci ne puisse pas me protéger.

Et il m’attrapera par les cheveux et il me traînera jusqu’au lit.

Mais je me défendrai, je saisirai un coureau et j’essayerai de le lui enfoncer dans la poitrine.

La peau est plus dure que ce qu’on croit.

Vous avez déjà essayé de planter un couteau dans la poitrine d’un homme ?

Ce n’est pas facile du tout.

Ce que je veux dire c’est que la chair a l’air tendre, mais elle ne l’est pas et la peau… c’est très difficile de la percer.

Je n’ai pas de force dans les bras.

Je n’en ai jamais eu.

Mais je lui ferai suffisamment mal pour pouvoir me libérer et m’enfermer dans la salle de bains. Il se mettra à donner des coups dans la porte en criant : aujourd’hui, tu vas mourir, chienne !

Et mon fils Persée arrivera juste au moment où il aura défoncé la porte et il lui enfoncera un couteau dans le corps avant qu’il ne puisse en faire autant avec le mien.

Ma belle-sœur me dénoncera.

Elle m’aura toujours détestée, parce que son mari me désirait.

Elle dira que c’est moi qui l’ai fait, et on la croira.

Elle, riche et bien habillée, moi, pauvre et étrangère.

Cela me sera égal.

Je ne voudrai pas que mon fils aille en prison.

Nous en parlerons et il acceptera finalement de ne rien dire.

Je ne resterai d’ailleurs pas enfermée bien longtemps.

J’aurai l’habitude.

D’être enfermée, je veux dire.

Au moins en prison il y aura de la lumière.

Et quelques années plus tard, je sortirai.

Et la première chose que je ferai en rentrant chez moi sera de me doucher.

J’enlèverai mes habits et je les ferai brûler dans la cheminée.

Ensuite nous ouvrirons une bouteille de vin et nous boirons à ma liberté.

Une semaine après, mon fils se mariera.

PROCNÉ

Je suis désolée. Nous n’avons pas le temps. Je suis désolée.

Ce que tu vas lire va te faire très mal.

HYPERMNESTRE

Pardonne-moi, mon père,

Parce que ma vie désormais n’a plus aucune valeur à tes yeux.

Pardonne-moi, mon père.,

De préférer, au lieu de semer la mort,

donner la vie.

PROCNÉ

J’ai tué son fils.

Et je ne le regrette pas.

J’ai empoisonné son repas.

Et j’aurai dû le faire bien avant.

DANAÉ

Vous avez déjà essayé de planter un couteau dans la poitrine d’un homme ?

La peau est plus dure que ce qu’on croit.

Ce n’est pas facile du tout.

Ce que je veux dire c’est que la chair a l’air tendre, mais elle ne l’est pas et la peau… c’est très difficile de la percer.

Je n’ai pas de force dans les bras.

Je n’en ai jamais eu.

XVI
PETITE (VI)

PROCNÉ

Ma sœur était revenue chez nous depuis peu de temps.

On nous avait dit qu’elle ne reparlerait plus jamais.

Mon mari avait fait changer les rideaux et la moquette.

Il disait qu’un changement nous ferait du bien.

Et un jour mon mari a dû partir quelques jours pour ses affaires.

Il a essayé de décaler, il ne voulait pas nous laisser seules.

Mais ses supérieurs se sont montrés fermes : il devait partir.

Trois jours et trois nuits.

« Je serai de retour jeudi pour le dîner. »

Quand ma sœur a su que mon mari était parti pour l’aéroport, elle a fait un geste…

Un geste comme ça (Elle fait le geste d’écrire.)

J’ai compris qu’elle voulait du papier et un stylo.

Elle a commencé à écrire devant moi.

Furieusement, précipitamment.

La première phrase qu’elle a écrite était : « ON N’A PAS LE TEMPS ».

En majuscules, deux fois.

La seconde ne comprenait que trois mots :

« Je suis désolée ».

La troisième était plus longue :

« Ce que tu vas lire va te blesser. »

Puis elle n’a plus cessé d’écrire.

Ça nous a pris des heures.

J’ai vomi plusieurs fois.

Des larmes coulaient de ses yeux, toute la nuit.

J’ai eu mal.

Physiquement mal, je veux dire.

Ici. (Elle montre l’endroit).

Je crois que si on m’avait enfoncé un couteau dans le cœur je n’aurais pas eu plus mal.

XVII
ANNIVERSAIRE (VII)

DANAÉ

Tout prendra fin le jour où Persée sera parti pour notre pays d’origine.

Un voyage d’affaires.

Sa femme n’aimera pas qu’il voyage autant.

Elle aura toujours l’air un peu désemparée pendant les voyages de Persée.

Elle viendra souvent chez nous.

Elle y sera ce jour-là.

Avec les enfants, pour passer quelques jours avec nous.

En été.

La chaleur sera grande.

Nous serons installées sous le porche de la maison, à profiter de la brise maritime.

Le plus jeune des trois dormira.

Mon mari dira « Qui a envie d’une glace ? »

Et nous répondrons tous : « Moi ! »

Alors le téléphone sonnera.

Au début, nous ne reconnaîtrons pas sa voix.

Il sera bouleversé.

Je comprendrais que c’est lui et lui dirai :

« Calme-toi, mon fils. Que se passe-t-il ? »

Et il me racontera tout.

Un accident de voiture, son collègue et lui.

Tout à fait involontaire… un oiseau, un oiseau aura foncé dans leur pare-brise et ils auront perdu le contrôle du véhicule.

Ils auront embouti une autre voiture, et eux iront bien, mais le conducteur de l’autre voiture sera mort.

Heureusement, il y aura de nombreux témoins pour dire que c’était bien un accident. Et je ressentirai une sensation étrange dans la poitrine,

et je saurai qu’il y a encore autre chose.

Il me le dira.

L’autre conducteur, l’homme qui sera décédé,

ce n’était pas n’importe quel homme.

XVIII
PETITE (VII)

PROCNÉ

L’un de mes amis proches était médecin.

Il m’a aidée à tout faire rapidement et avant le retour de mon mari.

Cela pouvait se faire sans danger, je n’étais enceinte que de quelques mois.

Je n’ai pas voulu d’anesthésie.

Je voulais ressentir la douleur.

Mais j’étais incapable de ressentir la moindre chose.

On a laissé la maison dans l’état où elle était, ni elle ni moi ne voulions rien emporter.

Toucher un objet qu’il avait pu toucher m’écœurait.

Avant de partir, je lui ai laissé un mot.

Un post-it fuchsia sur la table de la cuisine,

près du repas que je venais de cuisiner.

J’avais écrit :

« Ma COLOMBE… »

Colombe en majuscules.

« Ma COLOMBE. Ta femme a avorté.

Ton fils ne naîtra jamais. Nous ne reviendrons pas. »

En-dessous, pas d’adresse d’hôpital.

Quand il était énervé parce que je rentrais tard et que je ne lui avais pas préparé son dîner, il me disait toujours :

« Ton devoir est de cuisiner, le mien est de manger ce que tu cuisines.

Toi tu cuisines, et moi je mange, et c’est tout ! »

J’ai toujours cru qu’il avait eu un pressentiment.

Qu’il savait ce que j’avais mis dans son dîner.

Une dose suffisante pour tuer un éléphant.

Et il s’est assis, il a mangé, et…

Et j’ai cru qu’il l’avait fait parce qu’il avait des remords.

C’était avant de savoir pour la lettre.

Il a laissé une lettre pour la police, le salopard.

Il disait que nous étions dangereuses.

Qu’il avait très peur de nous.

Qu’il était convaincu qu’un jour ma sœur et moi allions le tuer.

Il se vengeait de la mort de son fils.

C’était un garçon.

Qui serait devenu un salopard comme lui. C’était mieux ainsi.

Mon mari savait qu’il pourrait continuer à nous blesser après sa mort.

La police nous a rattrapées quand nous approchions de la frontière.

Direction la prison. Toutes les deux.

(Pause.)

Ça a été très dure pour elle.

Elle n’a pas supporté d’être enfermée.

Son regard suffisait.

Ils l’ont trouvée, pendue dans sa cellule.

Elle n’avait laissé aucun mot.

Elle n’avait peut-être rien d’autre à écrire.

XIX
ANNIVERSAIRE (VII)

DANAÉ

Mon fils et son collègue devront signer des documents et faire une déclaration.

Le nom et le prénom de l’homme attireront son regard.

(Pause.)

Je ne lui aurai rien caché.

J’aurai peut-être un peu adouci les choses, ça oui.

J’aurai préféré ne pas lui donner trop de détails sur son grand-père.

Mais quand il verra ce nom sur le formulaire, son cœur bondira dans sa poitrine.

Parce que l’homme décédé dans cet accident malheureux à cause d’une colombe, ce vieillard que personne ne cherchera parce que cela fera des années qu’il vivra isolé,

sera en réalité son grand-père Acrisios.

Et lui, Persée, mon fils, son petit-fils,

lui et cette colombe qui reposera elle aussi, morte,

au sein de la terre de ce pays qui un jour a été le mien,

auront été l’instrument de sa mort.

(Pause.)

Et moi je penserai à la peur.

La peur devant la vision de cette voiture se précipitant sur lui,

devant le sang de cette colombe morte sur le pare-brise, devant l’écho, soudain,

des mots de l’oracle.

Je penserai que cette peur, et non l’accident,

aura été la cause véritable de sa mort.

Peut-être aussi son sentiment d’échec.

Ce sentiment que tout le mal qu’il aura infligé à sa famille pour éviter sa propre mort n’aura servi à rien, absolument à rien.

Cela aura peut-être été sa dernière pensée avant de mourir.

Et de temps en temps je me dirai « le pauvre ».

Parce que je saurai qu’il avait cessé de vivre depuis longtemps.

(Pause.)

Et nous serons réunis ici,

à manger des glaces sous le porche de ma maison,

face à la mer.

Des glaces à l’orange.

Excellentes.

XX
NUIT DE NOCES

HYPERMNESTRE

Pourquoi je ne peux pas te tuer ?

Ils m’avaient préparée à te haïr, et je peux t’assurer qu’ils avaient bien fait leur travail.

J’aurais préféré mourir plutôt de que de devenir ta femme.

Notre père avait décidé de tout.

En son for intérieur, en silence.

La haine et la vengeance.

Et nous toutes, ses cinquante filles, nous l’avons suivi.

Mais c’est lui que nous suivions.

Cette haine n’était pas la nôtre, tu comprends ?

Mes sœurs croient le contraire, elles ont besoin de le croire.

Mais les choses sont différentes.

C’est sa haine, elle lui appartient.

Et c’est lui qui nous a fait croire qu’en réalité c’était la nôtre.

Mais je commets une erreur : je te regarde dans les yeux.

Et tes yeux n’ont pas cet air de vainqueur que je retrouve dans ceux de tes frères. Et, à la différence de tes frères, tes bras ne me saisissent pas violemment comme si j’étais un pauvre butin de guerre.

Tu prends tendrement ma main et tu approches tes lèvres à mon oreille.

Tu me murmures quelques mots et tu me fais sourire.

Et ce sont ces mots qui te sauvent.

Tu ne le sais pas encore, mais ils te sauvent.

Tu ne le sais pas encore,

mais je dissimule une dague sous ma robe de mariée.

Tu me dis que tu n’aimes pas comment les choses se sont passées.

Que la guerre entre nos pères ne devrait pas être la nôtre.

Tu me supplies de te pardonner, et tu me demandes si moi, Hypermnestre,

j’accepte de te prendre pour époux.

Si j’accepte, tu me dis que tu me protégeras toujours.

Si je n’accepte pas, tu me promets de m’aider à m’enfuir cette nuit, et je serai libre.

Libre de trouver l’homme que le destin me réserve.

C’est à cet instant que je te réponds « oui, j’accepte ce mariage ».

Je serai ta femme.

Mais pendant que nous nous embrassons je ne peux oublier les ordres de mon père.

Et je me dis que si je suis une bonne fille,

le matin te verra avec une dague en plein cœur,

ton corps vidé de tout son sang.

(Pause.)

Et la nuit arrive.

Et le bruit de la mort passe d’une chambre à l’autre.

Mes sœurs sont des filles obéissantes.

Un premier coup sec.

Puis un gémissement étouffé.

Enfin, le silence.

Dans ma tête résonnent les mots de mon père.

« Mes chères filles », nous avait-il dit.

« Mes chères filles », puis il nous avait offert une dague à chacune. Cinquante dagues garnies d’or pour cinquante filles adorées, qui devraient poignarder les cinquante cœurs de ses neveux détestés, fils de son frère abominé.

(Pause.)

Tu dors depuis longtemps.

Je te regarde depuis longtemps.

En boucle dans ma tête :

« Mes chères filles, mes chères filles, mes chères filles, mes chères filles. »

Je ferme les yeux et je sais.

Je sais ce que moi, Hypermnestre, fille de Danaos, je dois faire cette nuit.

Tu mets longtemps à te réveiller.

Le vin des noces comportait un puissant somnifère.

Tout le monde, invités et serviteurs, en a bu.

Notre père ne veut aucun témoin.

Un silence absolu pour abriter le bruit de nos lames.

Mes paroles te réveillent soudainement.

« Si tu veux la vie sauve, ne pose aucune question et pars immédiatement. 

Tu ne vois pas que la mort rôde cette nuit dans le palais ? »

Je ne sais pas pourquoi je ne m’enfuis pas avec toi.

Je sais que les choses doivent être ainsi, c’est tout.

Si tu restes, ton destin est la mort.

Le mien, en revanche, est de rester ici et d’affronter les conséquences de ma désobéissance.

Je sais aussi combien je vais souffrir, mais cela m’est égal.

Parce que je connais désormais avec certitude le nom de l’homme que le destin me réserve.

XXI
RITUEL

HYPERMNESTRE

Hypermnestre, fille de Danaos.

J’ai eu un fils de mon époux,

Le seul survivant du massacre des Danaïdes.

Mon fils est devenu roi d’Argos.

Il a eu à son tour deux jumeaux : Proétos et Acrisios qui,

comme leurs aïeux Danaos et Égyptos,

se sont haïs dès les premiers instants dans mon ventre.

DANAÉ

Et Acrisios a eu une fille du nom de Danaé. (Pause.) Moi.

PROCNÉ

Procné, fille du roi d’Athènes.

Mon père m’a donnée à Térée, fils du dieu de la guerre,

en récompense pour son aide contre les Thébains.

Nous avons eu un fils.

HYPERMNESTRE

Térée est tombé amoureux de la sœur de Procné.

Il l’a violée et, pour qu’elle ne le dénonce pas, il lui a tranché la langue.

PROCNÉ


Mais ma sœur a brodé le récit de ses malheurs,

et j’ai appris la vérité.

HYPERMNESTRE

Quand Térée a appris que Procné,

pour venger sa sœur,

avait tué son propre fils et le lui avait offert en repas,

il s’est saisi d’un poignard et les a pourchassées jusqu’aux terres de Phocide.

Elles ont demandé aux dieux de les aider. Ils ont entendu leur supplique,

et Procné a été changée en rossignol, sa sœur en hirondelle.

DANAÉ

Les sœurs d’Hypermnestre ont enterré les corps de leurs époux.

Quelque temps après, Danaos les a remariées à des jeunes hommes de chez lui.

Après leur mort, elles ont été condamnées pour leur homicide à remplir d’eau un récipient sans fond.

HYPERMNESTRE

Et aujourd’hui encore elles œuvrent, condamnées à cet éternelle tâche, les quarante-neuf Danaïdes, les filles obéissantes de Danaos.

Citer cet article

Référence électronique

Helena Tornero, « Les Suppliantes, pièce d'Helena Tornero. Traduction C. Fillière », La main de Thôt [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 03 mars 2024, consulté le 15 avril 2024. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/lamaindethot/1275

Auteur

Helena Tornero

Traducteur

Carole Fillière