Marc RENARD, 2016, Un fils de Thôt. Chroniques sourdes, Les Essarts-le-Roi, Éditions du Fox, 258p., ISBN : 9782918749370.

Texte

Comment ne pas faire référence au dernier livre de Marc Renard – intitulé Un fils de Thôt (2016), lui qui a consacré une partie de sa vie aux livres – lorsqu’une revue s’appelle La Main de Thôt et propose un numéro dédié à la langue des signes et à la communauté sourde ?

Marc Renard est sourd, ingénieur, auteur et éditeur des remarquables Éditions du Fox. Les Éditions du Fox ont publié des ouvrages sur l’accessibilité, l’écriture des signes, l’histoire des sourds, l’humour sourd et notamment plusieurs travaux d’Yves Delaporte. Même si Marc Renard est décédé en janvier 2016, les éditions du Fox sont aujourd’hui encore une référence éditoriale dans le monde sourd et entendant.

Un fils de Thôt de Marc Renard (2016) est un ensemble de chroniques sourdes. L’auteur y raconte sa naissance, sa surdité, son amour pour les mots, son engagement, ses combats… qui font dire à l’auteur qu’avec l’âge, il devient un vieux sourd enfin « conforme » et accepté par la société :

j’ai maintenant un peu plus de soixante ans (…). Je découvre, non sans mélancolie, un avantage aux effets de l’âge. Statistiquement, plus la population est âgée, plus elle est sourde. (…) Et, donc, plus je vieillis, moins il est anormal que je sois sourd. (…). Je vais devenir un vieux sourd et cela ne suscitera plus aucune surprise, j’aurai les oreilles de mon âge. Alors, enfin, je serai devenu « normal », vieux et sourd comme tous les vieux ou presque (250).

Sans doute que « l’idée était dans l’air », mais Marc Renard pense être un des premiers à définir l’audicentrisme, par analogie à l’ethnocentrisme. L’audicentrisme est l’attitude consistant à juger les sourds avec des critères d’entendants (122). L’auteur donne l’exemple de l’avis médical et de la croyance scientifique des années 1950 : « si l’enfant sourd apprend les signes, il ne parlera jamais », déclaraient les médecins aux parents d’enfant sourd. Aujourd’hui, nous savons que cela est faux. Les médecins pensaient donner le meilleur conseil possible, de même que les orthophonistes, les audioprothésistes, les enseignants et « toute cette cohorte qui fait métier de s’occuper de sourds » (101). Tous ont des compétences… mais « le grand défaut de ces professionnels, selon un célèbre proverbe sourd, est de tout savoir sur la surdité et rien sur les sourds » (101). Souvent, ces professionnels sont particulièrement ignorants des bienfaits de la langue des signes :

Or les médecins ne sont compétents ni en linguistique ni en sociologie, ni en éducation, ni en accessibilité, et pourquoi le seraient-ils ? Ni les linguistes, ni les sociologiques, ni les éducateurs, ni les architectes ni les ingénieurs ne se prétendent compétents en médecine. Dès lors, pourquoi les médecins se sont-ils arrogé le droit de remplacer tous ces professionnels et d’orienter la vie des sourds selon des « vérités » médicales incontestables et contestées ? C’est le fond du débat et du conflit entre les sourds et les médecins qui abusent de leur pouvoir sur les sourds en particulier, à cause de leurs idées fausses sur la langue des signes (213).

De plus en plus, on parle d’audisme : « supériorité de ceux qui entendent » (123). Ce mot vient de l’université Gallaudet, une université américaine proposant des formations en langue des signes. « Lieu magique, lieu magnifique, où le sourd est, enfin, l’égal de l’entendant. La preuve : les professeurs sont sourds et s’expriment en langue des signes » (136). Sarcastique, Marc Renard parle de « Mecque sourde ». On a tendance à oublier que Gallaudet est « comme toutes les universités américaines, un établissement privé très coûteux et qui ne propose qu’un nombre limité de formations » (136). Marc Renard précise :

Il est permis de considérer que la méthode française qui prévoit que toutes les universités sont presque gratuites (quoique avec un fort taux d’échec qui n’est autre qu’une sélection déguisée) potentiellement accessibles à tous les types de handicaps en fournissant, sur le budget, une assistance aux étudiants à besoins spécifiques, est un idéal autrement plus élevé et qui offre des possibilités bien plus nombreuses que le système américain. A commencer par la possibilité de faire des études dans sa région et dans le domaine de son choix (136).

Par rapport au mot « audisme », le terme d’audicentrisme est un « concept ethnographique plus large et plus riche » (123), selon l’auteur. Marc Renard propose un autre vocabulaire pour définir l’attitude inverse : « le surdicentrisme qui consiste à juger avec des critères de sourds » (122). C’est le cas de la méfiance à outrance à l’égard des entendants (« l’entendant, voilà l’ennemi ! », 113), mais aussi de l’usage consistant à mettre une capitale à « Sourds ». Il est courant de lire : « un enfant Sourd » alors que l’on écrit « un enfant anglais » (130). Railleur, Marc Renard écrit : « Les "Sourds" auraient le privilège de la capitale que l’on n’accorde à aucun autre peuple ! » (130).

Le surdicentrisme est « répandu chez nombre d’entendants dont la vocation ou la profession est de s’occuper des sourds ou de les étudier » (123). Force est de constater que « ces entendants se font plus sourds que les sourds » (122). C’est le cas pour la représentation qu’ils ont du sourd signeur : « tout sourd est réputé maîtriser parfaitement la langue des signes » (107).

Le surdicentrisme réclame entre autres que les interprètes en langue des signes soient formés au même niveau que les interprètes en langues orales, c’est-à-dire cinq années d’études après le Bac (106). La complexité de la traduction d’une langue à l’autre exige ce haut niveau de formation (106). Cependant, il ne faut pas oublier, selon Marc Renard, la spécificité du public sourd (106) et la présence notamment des « malentendants oralisés (mais non oralistes) » (12). « Que fait un interprète s’il s’aperçoit que le sourd n’a rien compris (…) ? Il fait les quatre singes : ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre et ne rien signer (les mains au fond des poches) ? » (106).

Sans doute y a-t-il autant de surdités qu’il y a de sourds. L’accessibilité est, par conséquent, une question complexe et délicate. Marc Renard évoque les rencontres sourdes où la conversation est souvent gestuelle et mélange un peu tous les genres « à rendre sourd un linguiste ». Mais peu importe, « l’important est de communiquer » (20) et « de se comprendre, à défaut de s’entendre » (30). Faisant implicitement référence aux travaux de Noam Chomsky, l’auteur affirme que l’être humain est pourvu d’une compétence linguistique innée :

Toujours empiriquement, je suis certain qu’il existe une compréhension linguistique indépendante de la langue (le chinois, le russe, le wolof, le français ou n’importe quelle autre) et également indépendante du vecteur de communication (l’audition, ou la vue), c’est la grammaire universelle (212).

D’où l’importance de la communication, quelle que soit cette communication, et de la guidance parentale. La guidance parentale est un accompagnement des parents. Sachant que plus de 95% des parents d’enfants sourds sont entendants – et non signeurs – cette guidance est indispensable : « La première chose pour aider un enfant né sourd est donc d’aider ses parents et d’abord leur apprendre, gratuitement et progressivement, au fur et à mesure que l’enfant grandit, la langue des signes » (213).

L’auteur aborde la question du nombre de sourds en France, notamment de sourds signeurs. Contrairement à ce que peuvent parfois dire les associations militantes (116), le nombre de sourds signeurs est minoritaire. « Certains ne semblent pas encore avoir compris que l’on ne construit quelque chose de durable que sur la vérité » (34). Marc Renard commente : « Le problème majeur de la surdité est qu’elle touche à l’oralité, à la langue au propre de l’homme, seul l’homme parle pour communiquer, et c’est pourquoi les passions sont si fortes et si entières » (102).

Tôt ou tard, l’enfant sourd sera confronté à une langue : la langue orale. Dès lors, comment enseigner une langue comme la langue française qui contient des lettres et des sons et qui est essentiellement parlée ?

L’idéal, selon moi, mais chacun est libre de faire un autre choix de vie, est d’être bilingue. De pouvoir s’intégrer dans une société toute entière conçue pour les entendants et qui ne fait de places aux sourds que celles qu’ils réussissent à se faire à grand mal, comme à grands coups de masse sur un coin. Et, tout autant, d’être membre à part entière de la communauté sourde, c’est-à-dire de bien maîtriser la langue des signes. Sourds nous sommes et sourds nous resterons (102).

Marc Renard évoque l’importance de l’écrit. « Un sourd qui sait lire et écrire résout à 90% des difficultés provoqués par la surdité » (118). Il explique :

le pire handicap social n’est ni la surdité, ni la mutité, mais l’illettrisme. De fait, un sourd lettré, même muet, peut s’exprimer par écrit. Via la presse, les livres, Internet, il a accès à presque toutes les connaissances humaines (la musique exceptée). Il peut être un citoyen autonome et responsable. Il peut exploiter les informations de son choix quand il en a besoin sans dépendre de personne (118).

Revient cette question, toujours d’actualité : comment apprend à lire et à écrire quelqu’un qui n’entend pas ? Marc Renard s’interroge : « comment ai-je bien pu faire pour apprendre à lire si facilement ? » (128). Il évoque des bribes de son enfance :

Pas de souvenir, mais un environnement familial : j’ai toujours vu lire mes parents. Mon père lisait son journal chaque soir. Il était imprimeur et, régulièrement, il ramenait un exemple de son travail à la maison, une affiche, un tract, un opuscule… Peut-être ai-je spontanément appris à lire sur les affiches imprimées par mon père ? Ma mère ne se couchait jamais sans un livre à la main, habitude que je lui ai empruntée. Malgré les critiques des commères qui lui affirmaient que je finirais débile et voyou (tant était mauvaise l’image de la bande dessinée dans les années soixante), elle ne cessera jamais de m’acheter Le Journal de Mickey (un personnage avec des grandes oreilles !). Ainsi que ma tante, une grand-mère et un grand oncle, elle était libraire (128).

C’est grâce à l’environnement familial que Marc Renard est devenu écrivain, éditeur et grand lecteur :

Si j’ai appris à lire et à écrire, malgré ma surdité, c’est parce que je suis né dans le papier imprimé et que j’y ai grandi (128).

Pour stimuler l’envie d’apprendre, l’enfant a besoin d’imiter ceux qu’ils aiment : « C’est le meilleur conseil que je puisse donner aux parents d’enfants sourds : lisez et vos enfants liront » (129).

Marc Renard raconte une anecdote amusante. L’auteur était au collège, en classe de quatrième, dans une école publique, en « intégration sauvage » (182). Le professeur de français donna pour sujet de rédaction un grand classique : « Décrivez les bruits que vous entendez le matin » (182). Bien sûr, l’enseignant avait oublié qu’il avait un élève sourd. Toutefois, observant son environnement, Marc Renard devine le bruit du rasoir de son père et « la radio qu’il trimballe partout de la cuisine à la salle de bains et de la salle de bains à la salle à manger » (182). Curieux, Marc Renard interroge sa mère. Celle-ci lui parle du bruit de la pluie et de l’express, le Paris-Brest qui la réveille à six heures du matin. « Et voilà de quoi rédiger quatre pages bien tassées et bien sonores » (183). Marc Renard eu la meilleure note. Le professeur le félicita. « Il ne lui vint pas à l’esprit que je n’avais jamais entendu aucun des bruits que j’avais si adroitement décrits » (183). Marc Renard conclut : « C’est avec ce genre d’expériences que j’ai découvert la fascinante puissance de l’écrit. La littérature peut tout faire, même me faire passer pour un entendant ! » (183).

Se réclamer dans le titre de son livre, être l’enfant d’un dieu – en l’occurrence Thôt, inventeur de l’écriture – peut sembler de prime abord quelque peu prétentieux. Mais derrière ce titre volontairement provocateur, Marc Renard nous livre bien au contraire un témoignage humble et pourtant magistralement détaillé, sur le rôle essentiel de l’écriture dans la construction sociale d’un sourd et sur les mystères de la compétence linguistique.

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Référence électronique

Mélanie Hamm, « Marc RENARD, 2016, Un fils de Thôt. Chroniques sourdes, Les Essarts-le-Roi, Éditions du Fox, 258p., ISBN : 9782918749370. », La main de Thôt [En ligne], 11 | 2024, mis en ligne le 03 janvier 2024, consulté le 15 avril 2024. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/lamaindethot/1211

Auteur

Mélanie Hamm

Aix-Marseille Université

melanie.hamm@univ-amu.fr