« Dramuscule aux deux faunes » de Monika Rinck, traduction par Jörn Cambreleng

Texte

Donc : dernièrement, lors d’un interminable trajet en train, j’ai eu l’heur d’épier une conversation entre deux faunes. Afin de rendre hommage aux Essais de conversation de Mathias Traxler1, je nomme Faune 1 celui qui n’ose rien et Faune 2 celui qui a osé. Faune 2 vient apparemment de se rendre à une table ronde en Rhénanie du Nord-Westphalie, où ont été débattus les risques et les opportunités qu’offre l’intelligence en matière d’art et de culture, tandis que Faune 1 essaie en vain d’inviter Faune 2 à dîner. Faune 2 commence par faire remarquer que, quoi qu’il en fût, le vin blanc servi pendant la discussion sur l’intelligence avait été remarquable. Je me permets de reproduire ici le compte rendu de cette conversation dans son intégralité et de façon exemplaire.

F1 : Tu viens dîner hier soir ? Léo est là, il a cuisiné.

F2 : Nan, tu sais, je peux pas, j’étais au Cabaret des arts.

F1 : Qu’est-ce tu faisais là ?

F2 : Il y avait un débat.

F1 : Sur quoi ?

F2 : Sur l’intelligence. Sur la culture, l’art et l’intelligence.

F1 : Et toi, tu y allais pourquoi ?

F2 : Ben je voulais savoir, où ça en est, l’intelligence, tout ça.

F1 : Et alors, elle en est où, l’intelligence ?

F2 : Ben, si on lui demande un truc, l’intelligence, elle répond.

F1 Ah ouais ! Et donc comment ça ?

F2 : En fait, je lui dis comme ça, chère intelligence, par exemple, tu m’appelles Fissa ? Et là l’intelligence elle me dit : Désolé, je ne vous ai pas compris. J’ai besoin de plus d’information. Voulez-vous que je continue de cette manière ? Si oui, je le fais volontiers. Le dadaïsme en fournit un exemple. Et là, je lui dis : Merci intelligence. Et donc, ben, on se rencontre, et il y a des gens qui sont assis, et après, c’est assez marrant, parce que, euh, ben ils discutent, ouiii, l’intelligence, elle va nous éliminer, euh, l’intelligence, euh, on peut tout lui demander, et après elle a des réponses et après, ben, les gens ils arrêtent de réfléchir, mais ça fait rien parce que l’intelligence elle le sait déjà. Et après on demande encore, oui, bonjour, vous êtes l’expert en intelligence, racontez-nous un peu comment ça fonctionne, techniquement, et l’expert il dit comme ça, ouiii, en fait on sait pas exactement, ça se passe comme ça, il y a quelque chose qui entre et quelque chose qui sort. C’est aussi une question de vecteurs, et là le modérateur il dit, bon ben on va pas non plus se perdre dans les détails, et là la philosophe elle dit, oui, Kant par exemple, l’épistémè, Platon, naninana, et là le modérateur redit aussitôt, bon, ben là, on va peut-être pas tout de suite replonger dans le rabbit hole de Kant, et là la philosophe dit, on peut aussi se gaver de ces sensations fortes directement, de façon métaphorique ou en tant que substance, et après c’est au tour de l’artiste, et elle dit quelque chose comme : le A est vert, et après elle montre des aquarelles en forme de flaque et puis un échiquier, une poule et Duchamp, parce que quelque part il faut que ça ait quelque chose de vibratoire. Et là l’expert dit, maintenant on fait ça discrètement, et le modérateur, comment ça, discrètement, vous venez de dire ça devant tout le monde, et là l’expert dit ben c’est justement ça la blague, c’était de l’ironie, mais c’est le problème avec l’intelligence, elle comprend pas trop l’ironie, et là quelqu’un dit la gerbe, et après quelqu’un d’autre dit pardon mais ça n’est pas correct comment voulez-vous qu’on réagisse à ça. Ce qui dans le fond n’est pas si mal. Et alors tout le monde dit genre : super, c’était trop, euh, thank you for this Insightful Insight into Intelligence et après on boit un petit blanc coupé et puis on s’en va.

F1 : Et c’est pour ça que tu n’as pas venir, quand Léo a fait à manger. Léo a fait une bouillabaisse !

F2 : Oui, mais tu sais, il y a aussi, par exemple sur l’intelligence, il y a aussi de plus en plus de livres qui paraissent. En fait, aussi, les gens réfléchissent de plus en plus à l’intelligence, maintenant, euh, qu’est-ce que je voulais dire encore sur l’intelligence, quand on regarde, en fait, sur quoi ça repose, tout ce qu’il y a comme langue, tu vois, ils se servent, tu vois, ils se servent, et quand ils l’ont, tu vois, et après il y a d’autres gens qui viennent et qui disent, bon, vous vous êtes servi dans toute la langue, et maintenant on va vous donner plein d’argent, et après chauffez-vous les pieds à la déclinaison2, et là l’intelligence elle dit « oh ! » euh, nan, « oh » elle peut pas, « oh », c’est trop compliqué. Elle dit comme ça (mais je peux vérifier ça tout à l’heure), elle dit : der die das, déclinaison. Et cætera et cætera. Et après il est soudain question d’un cycliste qui a perdu la vie après une collision avec un semi-remorque qui roulait sur la N460 dans le même sens que lui et que les circonstances exactes de l’accident doivent encore être élucidées et que cet article a été écrit avec l’aide de l’intelligence.

F1 : Comment ça, dans le même sens ?

F2 : Oui, c’est vrai que dans l’ensemble c’est un peu laborieux. Mais d’un autre côté, après, quand il y a à nouveau quelque chose sur l’intelligence, on y retourne aussitôt. Enfin, je veux dire, oui. Si on va par-là, l’intelligence elle est quand même top, elle fait des choses, toi tu mettrais genre trois heures, et elle, elle le fait en trois secondes.

F1 : Oui, enfin, après tu es là, assis sur tes 2h 59 minutes et 57 secondes. Et tu te grattes les couilles. Oui. Ou bien. L’inverse.

F2 : L’intelligence, tu peux aussi lui dire : fais-moi un diagramme. Et elle te le fait, l’intelligence.

F1 : Oui, mais est-ce qu’elle fait aussi la bouillabaisse ?

F2 : Nan, mais elle pourrait. Enfin, elle sait comment ça marche. Mais elle la fait pas.

F1 : Alors attends, et cette intelligence, après, on l’a ?

F2 : Oui, après on l’a. Enfin, on l’a si on a la machine qu’on branche avec l’électricité. Et si on n’a pas l’électricité, ben on n’a pas non plus l’intelligence. Ou alors c’est bref, tant qu’il y a de la réserve, et quand c’est fini, ben t’as plus l’intelligence.

F1 : Et qu’est-ce qu’on fait alors ?

F2 : Alors on peut recharger l’intelligence.

F1 : Hum, qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?

F2 : On peut demander à d’autres gens, s’ils ont de l’intelligence qui fonctionne encore, de l’intelligence avec du courant quoi, euh, et s’ils disent : non, il faut demander ça à quelqu’un d’autre, voir si untel ou unetelle en a encore, et si c’est pas le cas, euh, ben on n’en a pas. Et alors il faut se rabattre sur autre chose que l’intelligence. Hum, en fonction des besoins, ça peut être différentes choses, du coup, par exemple un détour, par exemple, pourrait-être un ersatz de l’intelligence, ou encore un chauffage.

F1 : Quoi d’autre ?

F2 : Hm. J’ai pas trop d’idée, là. Ce qu’on pourrait prendre d’autre comme ersatz de l’intelligence … Peut-être, euuuuh, hm, (grande pause), pfffuu, difficile à dire, c’est qu’elle est pas si facile à remplacer, l’intelligence. Le mieux, c’est quand même de la recharger, et comme ça on l’a à nouveau et comme ça on peut à nouveau poser des questions. Comme ça on obtient à nouveau des réponses. Comme ça on peut demander : Du coup, chère intelligence, puisque tu vis de courant, qu’est-ce que je fais si j’ai pas de courant, mais si j’aimerais avoir de l’intelligence. Voilà. Et si l’intelligence est vraiment intelligente, alors elle devrait pouvoir te le dire. Mais peut-être qu’elle te dira alors quelque chose comme oui, du coup, j’imagine qu’elle dirait comme ça : Oui, il faut recourir à vos propres ressources. Et moi du coup je demanderais, oui, et ça pourrait être quoi, comme ressources ? Et l’intelligence elle me ferait : chauffage ? détour ? Et moi : Oui, merci.

F1 : Chauffage, détour.

F2 : Ah, et encore autre chose à propos de l’intelligence. En fait, elle n’est pas mobile. En fait si, bien sûr, elle l’est, mais pas complètement.

F1 : Hum, c’est-à-dire ?

F2 : Il y a un câble qui pendouille, souvent, souvent il y a un câble qui pendouille à l’intelligence. Je l’ai déjà mentionné, avec le courant et la charge. Et je crois aussi que, euh, c’est comme avec le moteur à combustion. Si je comprends bien, si je laisse de côté le niveau matériel, en fait c’est complètement dix-neuvième siècle comme technologie, ou fin dix-neuvième début vingtième. On pourrait dire par exemple qu’on prend quelque chose, en fait on en prend beaucoup, mais vraiment plein, sans rien demander à personne, comme pendant les guerres du caoutchouc ou avec les terres rares, on prend tout simplement ce tas de matériau, et sans le prendre au sérieux, et alors qu’en fait c’est là-dessus que tout le truc repose, et après je me débrouille pour créer une situation où la quasi seule chose qui compte c’est mon intelligence, et pas tant ce qui la fait vivre, et après je prends tout ce dont elle a besoin, pour pouvoir exister en fait, en fait pour être intelligente, mais je m’en contrefous, du coup je le downgrade en une sorte de matériau débile, voilà, du coup là il y a mon intelligence, et le reste c’est du déchet, et après je peux dire des trucs comme : merci beaucoup pour votre question. Vouliez-vous dire Chine Oise ou chinoise ? Ou chihuahuas ? Merci. C’est archi intelligent, bien sûr. C’est clair. Il y a qu’à voir. C’est qu’on va sur la taxinomie, la classification. C’est clair. Langage de l’empire, genre.

F1 : Et si on passait à la bouillabaisse ?

F2 : Non, il faut que j’aille au Cabaret des arts à Deutz.

F1 : Qu’est-ce que tu vas y faire ?

F2 : Y a un débat.

F1 : Sur quoi ?

F2 : Sur l’intelligence. Sur la culture, l’art et l’intelligence.

F1 : Et en quoi ça t’intéresse ?

F2 : Je voudrais savoir où ça en est, l’intelligence, tout ça.

F1 : Et alors, elle en est où, l’intelligence ?

F2 : Ben, quand on lui pose des questions, l’intelligence, elle répond.

[…]

Et à partir de là, ça continue en boucle, jusqu’à ce que ça craque et que ça fasse des étincelles. Je me permettrais cependant de suggérer d’interrompre ici brièvement la conversation entre Faune 1 et Faune 2. Je remercie chaleureusement Faune 1 et Faune 2 pour leur discussion éclairante ainsi que pour l’aimable autorisation de la reproduire ici dans son intégralité et dans son intégrité.

Notes

1 Mathias Traxler: Unterhaltungsessays, Berlin (kookbooks), 2016, non traduit. Retour au texte

2 Monika Rinck reprend ici une injonction poétique extraite d’un long poème de Friederike Mayröcker („Pick mich auf, mein Flügel. Anleitungen zu poetischem Verhalten“, in Vergessen Sie ganze Sprache, paru dans la revue littéraire autrichienne kolik, N°65, 2015). Ce poème est une liste d’instructions à suivre pour adopter un comportement poétique, dont Monika Rinck a retenu quelques phrases qu’elle a par la suite adressées une par une à ChatGPT. Après quelques réponses où ChatGPT répond ne pas bien saisir le sens de ce qui lui est demandé, l’algorithme finit par produire des réponses de plus en plus vides de sens. En réponse à « Chauffez-vous les pieds à la déclinaison ! », la machine produit une série de quatrains mettant en jeu avec emphase les notions de mots, de verbe, de cas, d’adjectifs, de phrases et de syntaxe, mais aussi d’adverbes, de grammaire, de pantoufles et de déclinaison qui enveloppe avec la douceur d’une couverture les pieds des substantifs. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Monika Rinck, « « Dramuscule aux deux faunes » de Monika Rinck, traduction par Jörn Cambreleng  », La main de Thôt [En ligne], 13 | 2025, mis en ligne le 16 décembre 2025, consulté le 10 février 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/lamaindethot/1607

Auteur

Monika Rinck

Monika Rinck est autrice, traductrice (principalement du hongrois), et enseigne la littérature. Parmi ses œuvres, publiées dans diverses maisons d’édition depuis 1998, paraissent en 2019 le recueil de poèmes Alle Türen (Toutes les portes) chez kookbooks et l’anthologie poétique Champagner für die Pferde (Champagne pour les chevaux) chez Fischer Verlag, suivi en 2024 de Begriffsstudio 1 – 4999 (Studio-concept 1-4999) chez Spector Books. En 2020, elle a été l’invitée des Leçons de poétique de l’université de Francfort. En 2022, elle reçoit le prix Hölderlin décerné par la ville de Bad Homburg. Elle enseigne l’écriture littéraire à l’École supérieure d’art pour les médias de Cologne, et se demande quelle peut bien être cette espèce de médium capable d’ingurgiter l’ensemble de la sémiosphère pour la recracher sur commande.

Traducteur

Jörn Cambreleng

Jörn Cambreleng est traducteur (principalement de l’allemand), mais consacre la majeure partie de son temps à faire en sorte que d’autres puissent traduire et en parler. Directeur d’ATLAS, il organise des résidences de traduction au Collège international des traducteurs littéraires ainsi que les Assises de la traduction littéraire à Arles. Sa fréquentation des plateaux de théâtre l’a naturellement conduit à traduire pour la scène, tandis que ses dernières traductions l’ont plutôt tiré vers des correspondances d’écrivains (Kafka, Rilke, Tsvétaïeva), fréquentant ainsi diverses formes d’adresse et de dialogues. À travers l’Observatoire de la traduction et des relations humain-machine, qu’il a fondé avec ATLAS en 2018, il s’interroge : faut-il un corps pour traduire ?