J’étais dubitative au début. Muriel m’avait proposé d’écrire pour le perf’opéra en hommage à Emma, mais cela faisait longtemps que je n’écrivais plus autre chose que des textes académiques. J’essaye certes d’en soigner l’écriture, parce que l’écriture est un geste de soin, geste qui a lui-même besoin d’être protégé sans cesse face aux injonctions à la transparence, au médium qui s’effacerait derrière les idées claires, indiscutables, arrêtées, tranchantes. Mais écrire sans le bouclier des notes de bas de page, sans les catégories qui tiennent les choses bien en place (article, monographie, essai, fiction, …), oui, ça faisait trop longtemps.
J’étais dubitative encore lors de la première répétition du perf’opéra à laquelle j’ai assisté, en janvier 2025. Pendant que les actrices et la metteuse en scène s’affairaient dans le Hall de la Maison de la Recherche, je m’étais mise un peu en retrait, aux côtés de Patrick, qui dessinait les corps en mouvement sous nos yeux. J’ai essayé de faire la même chose avec des mots. Je notais ce que j’entendais et ce que je voyais, ce qui me passait par la tête, j’essayais dans ces notes à la volée de repérer des motifs, de les recopier de plus en plus vite. Je n’avais jamais fait cela, je n’avais jamais pris de « notes de terrain » pour écrire un texte dont je n’avais aucune idée des contours.
Tout le mois de février, et début mars encore, ces notes ont dormi dans leur carnet ; je ne savais qu’en faire. Il y avait aussi la question de ma légitimité à prétendre prendre la parole dans un hommage à Emma. Je la connaissais peu, même si les quelques fois où nos chemins s’étaient croisés m’avaient touchée. Emma était quelqu’un qui touchait, et qui touchait juste, en quelques mots parfois. Mais parmi tou·te·s les touché·e·s, je n’étais pas la mieux placée pour en parler.
Les choses se sont précipitées, au sens (al)chimique, vers la mi-mars. Ça n’allait pas, mon monde avait été retourné sens dessus dessous d’un coup sec, et l’urgence n’était plus aux questions de positionnement, de méthodologie ou de légitimité. Retour aux fondamentaux : l’écriture, le soin, la réparation. Loin d’Omelas est sorti d’une traite. Tout ce qui s’est condensé là est dans le texte : les fantômes et les sorcières. C’est d’un fantôme que j’ai appris à me tailler des refuges dans l’écriture, c’est ce même fantôme qui m’a fait découvrir Ursula Le Guin quand j’étais adolescente. C’est de lui encore dont j’hérite des liasses de poèmes plus ou moins achevés, et des piles de carnets de rêve. Il m’a appris que l’on peut écrire depuis ses rêves, non pour s’échapper de la réalité, mais parce que c’est là seulement qu’on trouve le réel, à l’os. Je parle des rêves qui refusent lucidement, sans enjolivement mais sans défaitisme, la soumission au monde tel qu’on nous dit qu’il est. Je parle des rêves qui sont notre voie de sortie d’Omelas, des rêves qui sont des résistances aux bonheurs, aux normes et aux vies préfabriqués. Leur espace est résolument non euclidien, et c’est peut-être parce qu’ils ouvrent des espaces de flou et de doutes que l’on peut y croiser des fantômes et des sorcières, les mort·e·s et les vivant·e·s dont la présence exigeante refuse les « c’est comme ça et pas autrement ». Essayer d’aller vers ces terres-là, c’était tenter de bricoler un refuge de mots où pouvaient se croiser mes fantômes et ceux des autres, un espace de sorcières. Les sorcières pour moi sont toutes ces femmes qui refusent la réduction des mondes – ces femmes dont Vinciane Despret et Isabelle Stengers écrivent, dans les dernières lignes des Faiseuses d’histoires, qu’elles peuvent nous inspirer de refuser de nous soumettre dans la dignité (un concept viril, un éthos d’excellence, une soumission stoïque au malheur qui se dit nécessaire au monde unique et immuable).
Durant les Cinq Sortilèges pour Emma, je lisais le texte en deux temps. Nous étions tou·te·s en noir pour la première partie, et en couleurs pour la seconde. Mais la mise en scène ne changeait pas : à chaque fois, au début de ma lecture, les actrices et membres du chœur étaient figé·e·s, immobilisé·e·s dans leur mouvement comme des insectes dans de l’ambre. Je m’approchais d’elles et d’eux au fil de ma lecture, et c’est en les touchant que je les libérais, un·e à un·e, et qu’elles et ils pouvaient reprendre leur mouvement.
Je suis encore dubitative, et je ne sais toujours pas ce qu’est Loin d’Omelas (Muriel, dans un mail, parle d’essai-poétique en prose). Mais jouer le texte m’a appris à aimer les doutes, parce qu’ils ouvrent des espaces réels, donc sorciers, où se rencontrent les vivant·e·s et les mort·e·s. Ce sont des refuges de mots qui ébrèchent les certitudes dont sont faits les murs d’Omelas, des espaces où l’on peut se soigner, un peu, toucher et être touché·e, en écho au tact d’Emma, à son souffle et à sa musique. Dans « Wuthering Heights » de Kate Bush, qui concluait le perf’opéra, j’entends désormais la vie d’Emma pour toujours vibrante et révoltée du scandale de sa fin.
