Le 13 mars 2026, à l’occasion d’une Journée d’étude de l’ED allph@ « Épistémologies de la recherche-création. La thèse ‘100’ modèles », nous décidons de poursuivre l’expérimentation autour des Cinq Sortilèges pour Emma sous la forme d’une « créa-réception perfo-installative » collective et improvisée à partir des textes, articles et témoignages1, qui figurent dans le numéro Une recherchecréation en l’honneur d’Emma Viguier. « Deuiller » collectivement entre arts plastiques et arts de la scène. Autour de Cinq Sortilèges pour Emma, perf-opéra (2025).
Cette fois, ce n’est pas le théâtre musical, et ses dramaturgies poreuses, mais les arts plastiques, et ses libres dispositifs, qui sont à l’initiative, mais, comme le 5 mai 2025, le dialogue se développe très vite dans les deux sens, riche d’échos et de reflets neufs, de gestes inédits et d’apparitions curieuses, dont certains vestiges, textes et images, commentaires et inspirations, ainsi que le double récit du processus, sont à découvrir ci-après.
Entre dessin et musique, entre parole et danse, c’est une nouvelle réception créa-chercheuse que nous proposons parce que, nécessairement, autour d’Emma, « quelque chose continue2... »
Une cartographie sensible
Nous retrouver, nous réunir, à plusieurs voix, à plusieurs mains ; un chœur dansant, la couleur explosive, faire jouer les mots librement. Le Grand Hall de la Maison de la Recherche devient, le vendredi 13 mars 2026 à 16 heures, le terrain d’expression de Cinq Nouveaux Sortilèges pour Emma. Cinq tableaux et cinq lieux, structurés autour de foyers d’intensités où s’entretient la braise, se prolonge la glissade et se croisent les fantômes, reconfigurent le Hall en une cartographie sensible : Intime ; Fragment(s) ; Grimoire ; Résonances ; Polyphonie. Danseurs, chanteurs, conteurs, musiciens et plasticiens y performent de concert, dépliant les corps, nouant les gestes, entrelaçant les traces et tissant les paroles.
Sur le volet arts plastiques, nous n’avons pas travaillé à partir d’un protocole figé, mais plutôt d’une impulsion donnée à chacun des chœurs improvisés, qui viennent s’ancrer un temps dans l’un des foyers de ce nouveau plateau de jeu. Sur chacun des cinq lieux, les participant·es disposent d’un lot de cartes : des figures silhouettées blanches, dérivées des figures noires des premiers Sortilèges – elles-mêmes issues à l’origine de captations dessinées de corps dansants. Ces figures blanches prolongent ces prises et reprises, elles relancent les allers-retours entre notation et partition. Rien ne se fige, tout glisse. Le noir et le blanc laissent place à la couleur, lorsque les contributeurs et contributrices se saisissent des crayons gras et du chiffon qui complètent la panoplie. Les figures-types s’animent, et le motif se réinvente sous les touches multiples, les répétitions, les superpositions et les altérations continues. Les compositions dessinées deviennent alors de véritables boîtes à rythmes. Sur chacun des lieux, les collectifs se forment et se reforment sans cesse, portés par ce que fertilisent la pensée chorégraphique, la musique des mots et les chœurs déployés. Rien ne se referme, tout glisse.
Une expérience vulnérable
Le 13 mars, nous, les co-organisateurices de cette journée, retrouvons dans le Hall certain·es artistes, plasticien·nes, danseuse, actrice, membres du chœur, musicien·nes, du 5 mai et du 14 mai 2025, mais d’autres artistes, masterant·es, doctorant·es, docteures, collègues, se joignent à ce nouveau partage autour d’Emma ; beaucoup, comme les étudiant·es du Master Arts de la scène, ne connaissent pas encore son nom ; ce jour-là, ils le découvrent et le célèbrent à leur tour.
Nous avons d’abord élu des thèmes, cinq évidemment, inspirés du perf-opéra Cinq Sortilèges pour Emma, puis composé, côté théâtre, à partir de ces thèmes et de citations de chacun des textes fraîchement récoltés pour le numéro de la revue, une partition en cinq mouvements et décidé, côté arts plastiques, d’un protocole très ouvert, inspiré des thèmes et de la partition ; enfin, la veille du 13 mars, nous avons choisi les cinq sites dans le Hall où installer les cinq planches à dessin, toutes différentes, et brancher le piano. Nous savons que tout sera libre et improvisé, fragile, imprévisible.
Nous nous jetons dans une autre expérience d’écoute et de disponibilité, une expérience de vulnérabilité. Un autre jeu choral s’organise et se désorganise, et, cette fois, il est d’abord plastique. Longtemps, nous dessinons tranquillement, en silence, en discutant ou en riant, en circulant entre les îlots de dessin, en usant du matériel et des figures mis à notre disposition par les plasticien·nes, en risquant l’invention de formes colorées, en nous jouant du hasard de l’inspiration, en retouchant les traits esquissés, en glissant parmi eux, ici et là, des mots issus du texte, des chansons... Cela pourrait durer des heures, bien sûr. Mais le temps est là, toujours, et, même si rien n’a été minuté en amont, la partition verbale, la danse, la musique, l’appellent...
Alors, comme en un fondu-enchaîné, sans que la création plastique collective ne cesse pour autant, les autres arts se glissent dans l’expérience plastique et la transforment : à un certain moment, estimé opportun, nous invitons chaque groupe à s’emparer successivement du texte, dans l’ordre de sa composition, de l’Intime à la Polyphonie, à lire sa partie à haute voix, avec une indication simple, à la fois évidente et techniquement risquée : une partie est chuchotée et murmurée, feutrée, à la limite de l’inaudible ; une autre saccadée et distordue, projetée en éclats vifs, presque ludiques ; une autre lue à deux en alternance, presque en dialogue, et chaque phrase est posée, goûtée ; la quatrième est prise en charge par une unique voix actrice, sombre et nette, accompagnée d’échos spontanés, plus ou moins chaotiques ; le dernier est prononcé en chœur, précisément en canon, phrases qui se décalent jusqu’au vertige, jusqu’à la perte des mots, de leur sens, dans un son-matière liquide.
Ensuite, résonne dans sa version originale enregistrée la chanson Silence de PJ Harvey, et une danse collective improvisée, festive, reflet déformé de celle du 5 mai 2025, se répand dans l’espace. Le plaisir de danser circule entre les corps. Enfin, Julien Garde au piano et Mylène Dubiau au chant interprètent une nouvelle fois pour nous Wuthering Heights de Kate Bush – dernière chanson des Sortilèges – et nous dansons toujours, librement, jusqu’à la fin de la musique, alors que d’étonnantes images, nées de notre création collective, illuminent la blancheur du sol autour de nous.
Intime
- Elle est là, ne l’effrayez pas. Laissez-la nous frôler encore quelques instants, quelques instants seulement.
- Il y a deux choses qui me bousculent, qui font remonter ma peine. Ce mot « fantôme » qui revient, revient, revient… nous devons lever les yeux au ciel, vers la gauche.
- Nous sommes en créationréception. Nous restons libres et opaques, et pourtant en permanence disponibles et à l’écoute de ce qui peut (nous) arriver.
- Combien de fois les larmes montent, je me retiens. Et cette dernière chanson… de Kate Bush, tellement belle… nous regardons une dernière fois le ciel et voilà je pleure.
- Ce sont des refuges de mots qui ébrèchent les certitudes dont sont faits les murs d’Omelas, des espaces où l’on peut se soigner, un peu, toucher et être touché·e, en écho au tact d’Emma, à son souffle et à sa musique.
- Nous ne pouvons pas être assignés ou consignés.
- Elle ne va pas tarder. Elle est là. Vous la sentez ?
- Dans « Wuthering Heights » de Kate Bush, qui concluait le perf’opéra, j’entends désormais la vie d’Emma pour toujours vibrante et révoltée du scandale de sa fin...
-... alors que tous, nous nous tournions vers le ciel sur les paroles finales.
- Nous devenons des sortes de seuils vivants. Nous laissons la possibilité à un ailleurs de se redessiner sans cesse devant nous, en nous, non comme une porte, non comme une issue, mais comme un horizon.
- Un collommage est une imprégnation. En plus de la récupération des matériaux depuis lesquels j’opère – planches oubliées, papiers délaissés, fragments de céramique brutalisée et explosée –, il y va de la collecte des indices, des impressions, des traces de celle qui n’est plus. Et de la collecte à la récollection, le tracé se nourrit des sensations éprouvées lors des répétitions de l’opéra, de l’écoute des échanges, de la vision des corps en mouvement.
- Il y avait des serments à se faire à soi-même, une conscience à éveiller, peut-être même une morale à en tirer, mais la chanson de PJ Harvey est plus trouble, plus intime, plus énigmatique. Elle dit qu’il est vain d’espérer des conséquences différentes de causes semblables, ce qui est logique, mais aussi que la logique n’est pas tout, et que l’extra-lucidité l’emporte parfois. Il arrive que les miracles se produisent.
- En entrant dans le perf‑opéra Cinq sortilèges pour Emma, je me sentais d’abord « invitée » au deuil des autres, témoin extérieur d’une perte qui n’était pas directement la mienne. Au fil des représentations, quelque chose s’est pourtant déplacé : mon propre deuil, plus ancien et diffus, a trouvé une nouvelle prise.
- Nous glissons, une fois de plus, d’un art à l’autre, d’un médium à l’autre, d’un monde à l’autre, et nous cheminons toujours, de cette manière, avec Emma.
- Arrivent les Cinq Sortilèges pour Emma, avec ses répétitions des jeudis soir d’automne-hiver 2024-2025 et le froid qui rythme ces rencontres. Les répétitions soignaient une plaie que j’imaginais quelque part dans mon corps.
- On répétait, on répétait, et on regardait en boucle en haut à gauche le fantôme de la maison.
- Hier soir, j’ai entendu des voix et j’ai eu des visions de robes rouges flottantes… Mon ordinateur s’est transformé en piano et, alors que je n’ai jamais appris la musique, je me suis mise à jouer et à chanter…
Nous restons libres et opaques… une dernière fois le ciel... collecte des indices, des impressions, des traces… la logique n’est pas tout… nous glissons une fois de plus… le fantôme de la maison…
[Fig. 56] Corps dansants
© Patrick BARRÈS
[Fig. 57] Territoire de l’intime
© Patrick BARRÈS
Dans le territoire de l'intime, le corps se replie, le mot se concentre et le dessin se noue dans les foyers de couleur. C’est par l’investissement du discret, du retranché, du presque caché – au plus près du for intérieur et relié à des traces-mémoire – que le murmure se fait entendre, que quelque chose commence à se déployer et se met à l’unisson des chœurs et des corps dansants qui s’animent dans le Grand Hall.
Fragment(s)
- Des cheveux.
- Des cheveux et des corps,
- Des corps qui dansent, des corps qui chantent, des corps qui osent...
- D’une voix commune, dire notre amour pour Emma...
- Nous portons toutes et tous le rêve impossible de retenir l’odeur des personnes disparues, de conserver en nous un fragment minuscule d’elles, quelque chose qui pourrait encore revenir un instant.
- Elle ne va pas tarder. Elle est là. Vous la sentez ?
- Une corde de fils de coton rose, de bouts de ficelles, de cheveux tressés, j’ai formé et défait les nœuds longtemps.
- Tordre, tourner,
- Entremêler.
- Rassembler les cheveux qui tombent ou que l’on coupe,
- Et œuvrer.
- Laisser des parts de nous-mêmes suppose [...] une pratique et une pensée en mouvement. La mort dans l’âme, dans des « présents épais », obscurs, la recherche-création est le terrain de « futurs encore possibles ».
- La recherche-création nous permet d’aborder nos fantômes, de parler avec elleux, tout cela en alimentant nos idées, nos œuvres, nos travaux.
- J’ai chez moi des vieilles chemises en papier aux couleurs défraichies. Elles contiennent des poèmes et brouillons de poèmes, la plupart manuscrits d’une écriture nerveuse et que je peine parfois à déchiffrer, d’autres plus rares tapés au traitement de texte (Olivetti, je pense). Ce sont les archives, un fragment des archives, d’un fantôme.
- [...] c’est ainsi que je conçois le deuil et l’hommage à une personne disparue : profondément collectif, rassemblement hétéroclite de fragments – images, bouts de mémoire, souvenirs, échos d’une chanson – qui ne cherchent pas à reformer un tout qui n’est plus, mais existent ensemble.
- Des relations se tissent [...] par surgissement...
- Les fantômes nous apprennent à appréhender le monde sous le prisme de la superposition du temps, du souvenir, et de l’espace, entre monde des vivant·es et monde des mort·es.
- Notez. Il faut une tasse de couleurs et un pinceau pour les étaler. Une pincée de désir, une cuillerée de délire… 55 cheveux coupés en quatre.
Des cheveux et des corps… des corps qui dansent... cheveux tressés… tourner, entremêler… brouillons… fragment des archives… un pinceau pour les étaler… une pincée de désir…
[Fig. 58] La danse s’improvise
© Patrick BARRÈS
[Fig. 59] Fragmenter pour relier
© Patrick BARRÈS
Fragmenter pour relier, insérer des lignes de coupe pour éveiller les lignes de désir, vivre à l’oblique. La danse s’improvise librement, le dessin se délie de toute composition et de toute hiérarchie. Surgissent alors des figurés troubles de spectacle et des fantasmagories, accrochés à des émergences comme à de purs potentiels, puis dissipés dans de joyeux ressorts scénoplastiques.
Grimoire
- Trou noir : cela évoque un mystère total, une éventuelle perte d’équilibre, voire un risque d’aspiration destructrice dans un néant spatio-temporel, mais aussi l’errance parmi une infinité d’étoiles disparues, la faille ou le désordre dans le cosmos, la découverte scientifique hasardeuse et sidérante dont on ne revient pas, le passage périlleux d’un monde à l’autre...
- Dans un monde rationnel souvent cloisonné, où le savoir cherche parfois à se protéger derrière des formes figées, Emma Viguier ouvrait des brèches loin des assignations attendues. Elle engage toujours au présent une réflexion sur les failles entre l’intimité du sensible et la puissance du doute.
- L’Inquisiteurice est également construite avec mes tentations, mes peurs, mon rapport complexe à l’autorité, ma causticité face à un certain hermétisme dont je peux faire preuve moi-même, ou ma propension à être ambitieuse, vaniteuse ou péremptoire.
- J’ai lu, au début de ce « grimoire » (Les Recherches diaboliques), que vous étiez pour la recherchecréation sans tiret et, à la fin, que vous étiez pour la recherche-création avec tiret... C’est contradictoire. In-co-hé-rent.
- Pourtant, l’Inquisiteurice perçoit sa vacuité, et ce mouvement d’autocréation – propre à un excès positif et multiple – rend ce personnage friable aux discours d’autrui, chantés, dansés, mimés.
- C’est un peu déjà cela, le « paradigme de la glissade ». Glisser d’une modalité de regard à une autre. D’une vue (ou d’une vision) à une autre. Ne rien figer.
- Le doute, puis le changement, surgissent, ainsi que le sentiment de l’altérité.
- La performance trouvait son intensité dans cet équilibre entre ouverture et contrainte. Elle ne se présentait ni comme une forme close ni comme un flux illimité, mais comme un espace où doutes, réactions, rencontres et antagonismes nourrissaient la recherche et permettaient d’envisager le deuil autrement.
- J’essaye d’apprendre à écouter en-deçà des mots qui disparaissent et des mots qui pullulent. J’essaye de deviner le murmure du sabbat des sorcières, loin, très loin d’Omelas, au centre du no man’s land. Je les imagine danser autour du chaudron, d’où s’élève la vague enfin transfigurée du tsunami.
- Le fantôme et la fantaisie évoquent ensemble l’apparition et la pensée. Néanmoins, leur relation avec l’impalpable leur permet de jouer des règles qui régissent les disciplines. La fantaisie peut en effet désigner un·e artiste qui se laisse aller à sa créativité, se portant au-delà des normes artistiques établies.
- C’est devenu une vague de feu, la levée immense de toutes les sorcières, passées présentes et à venir, celles qui ramassaient les herbes magiques dans la forêt, celles qui écrivent des grimoires, celles qui dessineront sur nos peaux.
- [...] le fantôme d’Emma Viguier s’est promené à la Maison de la Recherche, à la Fabrique, mais aussi au cœur de ces lignes.
- Elle ne va pas tarder. Elle est là. Vous la sentez ?
Trou noir… glissade… murmure… sans tiret… danser autour du chaudron… vague de feu… au cœur de ces lignes… elle est là…
[Fig. 60] Arabesques et volutes
© Patrick BARRÈS
[Fig. 61] Un nouveau grimoire
© Patrick BARRÈS
[Fig. 62] Un nouveau grimoire
© Patrick BARRÈS
Figures blanches en ballet de sorcières, arabesques et volutes en déploiement, images tressées et métamorphoses continues enluminent les pages d’un nouveau grimoire. Celui-ci rejoint et infléchit à son tour les lignes de force conceptuelles, méthodologiques et plastiques de l’ouvrage collectif Pour des recherches diaboliques et des premiers Sortilèges.
Résonances
- Les écarts, débordements et ajustements en direct devenaient autant de données sensibles pour penser un design sensoriel qui ne recherche pas la pure authenticité, mais la possibilité de passages liminaires, parfois fragiles, entre douleur, jeu et pensée.
- J’ai pour habitude de donner du temps à ma planche, posée sur mon chevalet. De la regarder longuement, de laisser mes yeux dériver sur ce qui émerge lentement.
- Le volume habitable de fer et de papier dispose d’attributs multiples, ponctuation dans le Grand Hall de la Maison de la Recherche ou diagramme (corps étranger, grain de sable ou brasier ; machine stérile ou de désir ; machine célibataire ou abstraite), théâtre d’ombres (résurgence d’ombres passantes ou émergence d’ombres résistantes), accessoire scénique, pièce témoin ou modèle réduit du spectacle.
- Cette montée des lignes obscures et de leur combinaison avec l’arc des couleurs, dans la percée progressive de la silhouette, traduit la part perçue et imaginée d’une voix qui résonne toujours dans ses écrits, une voix ici déportée au cœur d’une présence nouvellement incarnée.
- Mais avant toute chose, cette sculpture-installation, peuplée de figures noires au seuil de la couleur, participe, de concert avec les corps dansants et toutes les autres pièces scéniques, à l’activation des lignes de désir.
- Elle ne va pas tarder. Elle est là. Vous la sentez ?
- Le fantôme de la maison… Elle va nous guider vers un autre monde, car elle seule peut réaliser le paradigme de la glissade. Nous, nous ne pouvons que le rêver…
- Deuiller deviendrait ainsi une ouverture, celle d’un geste qui ne clôt pas, mais transforme. Par ce néologisme s’ouvrirait ainsi un outil théorique et sensible susceptible de penser la perte non comme un arrachement muet, mais comme un processus actif, productif, opératoire.
- Deuiller est un leurre. Nul ne souhaite oublier, évacuer ou dissoudre la douleur d’une perte. Elle est, et doit être toujours, en nous, portée, endossée, et nous en deviendrons autre. Elle nous appartient, nous accompagne, nous nourrit et nous transforme.
- Je me donne à pleins poumons dans les « Silence… » de la fin qui s’envolent comme un cri.
- Mais nous venions de passer une heure avec elle, à rêver, à danser, à chanter, à rire. Nous avions arraché cela au temps et à sa course diabolique.
- Les jeudis soir endeuillés, cinquième sort, je me retrouve.
Écarts, débordements… lignes obscures… arc des couleurs… sculpture-installation… figures noires… corps dansants… lignes de désir…
[Fig. 63] Faire sorcellerie
© Patrick BARRÈS
[Fig. 64] Résonances
© Patrick BARRÈS
Résonances transforme la boîte noire du plasticien en boîte à feu et devient chambre d’écho de la dramaturgie hybride des premiers Sortilèges. Deux planches colorées s’organisent en vis-à-vis, flamboyantes, ornées des signes-stigmates d’un nouveau rituel – faire sorcellerie – en souvenir du corps-laboratoire arpenté par Emma, entre « corps-dissident » et « corps-défendant ».
Polyphonie
- Mettez-vous maintenant derrière ces lunettes de feu. Asseyez-vous sur ce trait de plume mystique. Allongez-vous sous la voûte de la transgression et rampez vers le bord cranté de votre propre forme, là où la chair grince, là où la peau sue.
- Franchir le petit cercle des sorcières vers un mouvement collectif plus ample, plus dense ou troué par la distance et le vide. Entrer dans une danse, dans une transe, glisser et pulluler dans une marche assurée, se contaminer en sauts d’humeur chorégraphiques.
- Tâtonner. Explorer, s’élancer, se saisir et se dessaisir. Vaciller. Décider de faire plutôt que de se regarder faire. Naviguer à vue !
- Je danse, on danse, je chante, on chante, je bouge mon corps, on bouge nos corps, je lâche prise et ça me fait du bien.
- Vivre l’espace « entre » comme de la matière disponible. Laisser les pensées naviguer, les corps s’en affecter. Accepter la mue.
- N’ayant jamais pratiqué le butô, je ne peux pas dire que j’ai fait appel à cette technique de danse japonaise qui consiste à se vider métaphoriquement de sa substance pour donner vie à un « corps fantôme ». Je dirais plutôt que je me suis inspirée de cette intention pour aborder cette improvisation, de façon à perdre un peu de la conscience de moi-même et réussir à me laisser traverser par toutes les autres consciences en présence : actrices, musiciennes, plasticiennes, spectatrices.
- Nos corps, nos esprits, dans Cinq Sortilèges pour Emma, saisis par l’action partagée et la relation intersubjective la plus poussée, entre nous, et entre nous et une absente, glissent d’un acte à l’autre, sans Identité à la clef, sans pureté possible, sans vérité homogène.
- Danser... Glisser. Déraper. Chuter. Se relever. Savoir. Ne pas savoir. Savoir et ne plus savoir. Créer, chercher, se réveiller, rêver. Cheminer. Voir. Entendre. Danser…
- Invité à danser autour de la seule sculpture présente dans l’espace, le chœur fait également exister par le corps des œuvres encore absentes. À la fin du deuxième sortilège, ses déplacements dessinent la présence d’obstacles imaginaires : « on contourne des obstacles, grands pas amples, fléchi sur les jambes », précise la partition.
- La chanson We float, de PJ Harvey, totalement imbriquée dans le texte et le jeu théâtral des actrices, n’était qu’en partie chantée pour une réponse de la musique, qui sauve du naufrage – comme un chœur de sirènes salvatrices. Les choristes ont alors eu l’idée de cette émergence du fond des eaux par le passage à l’octave supérieure sur les paroles illuminatrices « This is kind of about you ».
- Par le mouvement, le chœur matérialise des formes fantomatiques comme autant d’œuvres potentielles qui apparaîtront, ou non, mais qu’il fait exister.
- Je me suis retrouvée, dans le chœur après ces mois de travail et de rêve dramaturgique, en relation étroite avec Emma disparue, plus encore que lorsque j’écrivais ou mettais en espace-temps en me souvenant d’elle, en tentant d’imaginer ce qu’elle pourrait en dire et en penser, et parfois c’était comme si elle était là, avec moi, si présente dans son absence, si volubile dans son silence.
- Elle était là, à travers nous, et elle n’était pas là.
- J’ai accueilli ce « comme si ». J’ai accepté la réalité de l’instant fragile, de l’action partielle et située, du dépouillement de mes certitudes, du risque de m’y perdre. J’ai accepté d’être hantée. La foi dans la poursuite de notre dialogue avec Emma à partir de nos mondes singuliers m’anime, et j’y pense toujours comme à un horizon désirable.
- Elle ne va pas tarder. Elle est là. Vous la sentez ?
Lunettes de feu… entrer dans une danse… sauts d’humeur chorégraphiques… danser, glisser, déraper…chœur... formes fantomatiques…comme si… fragile…
[Fig. 65] Imposition des mains
© Patrick BARRÈS
[Fig. 66] Polyphonie
© Patrick BARRÈS
Imposition des mains à la surface du polygone, gestes témoins et passages de relais, dans le vif du dessin. Des figures dansantes, à l’échelle de la main, émergent : faces contre terre ou faces tournées vers le ciel, corps rematérialisés ou ombres passantes. Visa pour un visage, à plusieurs voix.

![[Fig. 56] Corps dansants](docannexe/image/1289/img-1.jpg)
![[Fig. 57] Territoire de l’intime](docannexe/image/1289/img-2.jpg)
![[Fig. 58] La danse s’improvise](docannexe/image/1289/img-3.jpg)
![[Fig. 59] Fragmenter pour relier](docannexe/image/1289/img-4.jpg)
![[Fig. 60] Arabesques et volutes](docannexe/image/1289/img-5.jpg)
![[Fig. 61] Un nouveau grimoire](docannexe/image/1289/img-6.jpg)
![[Fig. 62] Un nouveau grimoire](docannexe/image/1289/img-7.jpg)
![[Fig. 63] Faire sorcellerie](docannexe/image/1289/img-8.jpg)
![[Fig. 64] Résonances](docannexe/image/1289/img-9-small800.jpg)
![[Fig. 65] Imposition des mains](docannexe/image/1289/img-10.jpg)
![[Fig. 66] Polyphonie](docannexe/image/1289/img-11.jpg)