Introduction
En octobre 1974, Foucault prononce successivement trois conférences à l’université d’État de Rio de Janeiro : « Crise de la médecine ou crise de l’antimédecine ? »1, « La naissance de la médecine sociale »2 et « L’incorporation de l’hôpital dans la technologie moderne »3. Ces interventions ne seront plus jamais réunies par la suite. Publiées séparément entre 1976 et 1978 dans des revues distinctes, elles ont généralement été considérées comme des textes autonomes. Elles constituent pourtant un ensemble remarquablement cohérent et marquent un tournant décisif dans l’œuvre foucaldienne : elles inaugurent une nouvelle manière de penser les conditions de possibilité d’une connaissance scientifique.
C’est en effet dans ces trois conférences brésiliennes que le concept de « discipline » est, pour la première fois, défini et appliqué à l’analyse des phénomènes historiques. Les institutions médicales cessent alors d’être de simples objets d’investigation pour devenir les principaux appareils de production des connaissances scientifiques. Foucault leur attribue même une fonction spécifique : celle d’élaborer, grâce à des procédures permanentes de contrôle des normes de soin, des savoirs plus performants que ceux produits par les anciens modes de connaissance. Dès lors, une difficulté apparaît : comment un auteur si souvent présenté comme relativiste depuis la fameuse critique énoncée par Habermas4 peut-il soutenir que la connaissance scientifique s’enracine dans des pratiques de contrôle aussi concrètes et objectives ? Plus généralement, comment est-il envisageable que des organisations humaines puissent être réellement plus performantes que d’autres dans la confection de normes de production et même de connaissances à l’origine de ces normes ?
Cette étude défend une double thèse. Premièrement, à partir de 1974, Foucault ne peut plus être interprété comme un auteur relativiste. Autrement dit, toutes les thèses ne sont plus pour lui également vraies, fausses ou incertaines. La théorie des systèmes disciplinaires qu’il commence à élaborer et les faits dont il désire rendre compte l’obligent à reconnaître explicitement une hiérarchie entre les modes de production des savoirs et, par voie de conséquence, à prendre position sur la question de la supériorité de certaines formes de connaissance. Il ne lui est plus possible de maintenir entre parenthèses le problème de la véridicité de la connaissance scientifique, comme il avait pu le faire dans ses travaux antérieurs.
C’est du moins l’objectif des quatre premières parties que de l’établir progressivement. Les deux dernières proposent, quant à elles, d’adjoindre une seconde thèse à la première : il s’avère possible de tisser une analogie entre l’épistémologie des systèmes disciplinaires (la manière dont ils contrôlent la véracité des normes qu’ils produisent) et l’épistémologie interne à la pensée foucaldienne (la façon dont Foucault justifie ses propres affirmations). En d’autres termes, la différence entre la démarche foucaldienne et les systèmes disciplinaires qu’il décrit et critique réside moins dans les moyens qu’ils déploient pour façonner une connaissance, que dans la fonction politique et sociale qu’ils assignent à cette connaissance.
1. La fonction géopolitique de la discipline
Jusqu’au XVIIIe siècle, l’hôpital a pour fonction de séparer les miséreux du reste de la population et de les accompagner jusqu’à leur décès. Son rôle n’est pas de soigner, comme le rappelle Foucault5, mais de protéger la société d’une menace potentielle : les pauvres sont alors considérés comme des porteurs de germes. Il faut donc les isoler, les assister et leur administrer les derniers sacrements. Les médecins y sont rares ; le personnel se compose principalement de religieux et de laïcs. À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’hôpital devient progressivement un lieu de soin destiné à l’ensemble de la population.
Cette transformation est pilotée par l’État, notamment par l’intermédiaire de l’Académie des sciences. « C’est en effet précisément à cette époque que la formation de l’individu, sa capacité, ses aptitudes, commençaient à avoir un prix pour la société »6. Avec le développement de l’armée, de l’industrie et du commerce, la formation des soldats et des ouvriers devient coûteuse ; leur préservation acquiert donc une importance stratégique. C’est dans ce contexte qu’émergent « le fameux et sinistre personnage du contremaître », le « sous-officier »7 ou encore le « médecin d’hôpital »8 : la multiplication des échelons hiérarchiques permet de contrôler le mode d’exécution du travail afin d’en accroître le rendement.
L’État ne se contente plus de fixer les objectifs de la production ; il entend désormais en contrôler les moyens. Autrefois « le contrôle [de la production par l’État] n’affectait pas le mode de production »9. À présent, « la discipline n’exerce pas son contrôle sur le résultat d’une action, mais sur son développement »10. Un système disciplinaire est ainsi une organisation où chaque niveau hiérarchique contrôle le mode opératoire du niveau inférieur, le contrôleur étant lui-même contrôlé dans sa manière même de contrôler. Cette façon de procéder vise d’abord à accroître la productivité, même si elle a pour effet de renforcer l’emprise de l’État sur les individus par l’encadrement quotidien de leur propre savoir-faire.
Comme Foucault l’affirme, « la médecine s’est développée à la fin du XVIIIe siècle pour des raisons économiques », même si elle a auparavant contribué à l’assainissement des villes11 ou à la formation de l’État prussien12. Elle devient, plus précisément, un « instrument de maintenance et de renouvellement de la force de travail pour le fonctionnement de la société moderne »13. L’amélioration de la productivité des soins doit ainsi soutenir celle des secteurs stratégiques de la nation. Jusqu’au milieu du XXe siècle, « la garantie de la santé signifiait essentiellement pour l’État la préservation de la force physique nationale, de sa force de travail, de sa capacité de production, de sa puissance militaire » 14.
L’apparition des modèles disciplinaires s’inscrit en définitive dans le contexte de la naissance des États-nations européens et de leur mise en concurrence sur les plans économique et militaire :
« La politique mercantiliste reposait essentiellement sur l’accroissement de la production et de la population active dans le but d’établir des échanges commerciaux qui permettent à l’Europe d’atteindre la plus grande influence monétaire possible, et ainsi de financer l’entretien des armées et de tout l’appareil qui confère à un État la force réelle dans ses relations avec les autres. » 15
La disciplinarisation de la médecine répond ainsi à un objectif réaliste de puissance étatique (« la force réelle »). Les motivations économiques sont, chez Foucault, fondamentalement géopolitiques (« dans ses relations avec les autres ») : la transformation disciplinaire de l’appareil européen de production relève d’abord de projets étatistes, « nationalistes »16 comme il l’explique par ailleurs dès sa première intervention. La fonction fondamentale de cette disciplinarisation n’est donc nullement d’enrichir ou de préserver la « bourgeoisie »17 (grands commerçants, banquiers et industriels), ni d’assurer une surveillance permanente de chaque individu, même si cela constitue l’un de ses effets. Ne confondons pas ici le moyen mis en place (la discipline) et la fin poursuivie (la force réelle de l’État à l’échelle internationale).
Reste alors à préciser le fonctionnement concret d’un tel contrôle : comment un supérieur évalue-t-il le modus operandi de ses subordonnés ? S’appuie-t-il sur sa propre expertise ou leur impose-t-il de nouvelles normes ? Cherche-t-il à optimiser objectivement les pratiques ou à reconduire des modes traditionnels de fabrication ou de soin ?
2. La créativité de la normalisation moderne
Rappelons tout d’abord que tout contrôle humain des modes de production repose sur des normes de production, c’est-à-dire sur des règles explicites ou montrables : faire ceci comme ceci, puis comme cela. La tâche du contrôleur consiste à s’assurer que ses subordonnés les respectent. Autrement dit, ces normes rendent les modes de production régulièrement testables et donc contrôlables. Toute discipline consiste ainsi à imposer à un groupe d’agents des normes de production, c’est-à-dire à les normaliser. Elle remodèle leurs gestes et leurs habitudes de travail, redessinant journalièrement de la sorte leurs comportements corporels.
Les sociétés prémodernes se transmettent déjà de telles normes « d’une génération à l’autre »18. L’une des principales originalités du rapport moderne aux normes tient au fait que celles-ci cessent d’être le simple produit de la tradition. Le rôle du contrôleur n’est plus seulement de les faire respecter, mais de les soumettre continuellement à des tests d’efficacité afin de les améliorer. « À partir du XVIIe siècle s’est développé un art du corps humain. On commence par observer les mouvements exécutés, par déterminer quels sont les plus efficaces, les plus rapides et les mieux ajustés » ; le contremaître se retrouve ainsi « chargé d’observer non pas si l’on fait le travail, mais de quelle manière on pourrait le faire plus rapidement et avec des mouvements mieux adaptés »19. Les normes ne sont donc plus seulement la condition du contrôle : elles en deviennent l’objet d’étude. Leur évaluation continue doit permettre leur amélioration, c’est-à-dire l’accroissement de leur rendement (« déterminer quels sont les plus efficaces » ; « observer [...] de quelle manière on pourrait le faire plus rapidement »).
L’hôpital moderne constitue à cet égard un modèle exemplaire. Les médecins et les infirmiers sont contraints de tenir de nombreux registres recensant notamment l’identité des malades, les diagnostics, les traitements prescrits, les stocks disponibles, les ordonnances et leur évolution20. Ces documents ne servent pas uniquement à suivre les patients. Ils imposent progressivement aux médecins d’évaluer leurs propres résultats :
« À la fin s’est imposée l’obligation pour les médecins de confronter leurs expériences à leurs registres [...] afin de noter les différents traitements administrés, ceux qui ont donné des résultats satisfaisants, les médecins qui ont obtenu le plus grand nombre de succès, si les maladies épidémiques passaient d’une salle à une autre, etc. » 21
L’hôpital devient ainsi non seulement un lieu de soin, mais aussi un lieu de production des normes de soin et, par là même, du savoir médical. Le rapport de Tenon illustre particulièrement cette mutation. Chargé par l’Académie des sciences d’identifier les pratiques hospitalières les plus efficaces en Europe, il ne se contente pas d’évaluer certaines normes médicales : il transforme leur mode d’évaluation. En établissant « une corrélation entre le taux croissant de mortalité parmi les blessés et la proximité avec les malades atteints de fièvre maligne, comme on disait alors »22, il montre que l’organisation même de l’espace hospitalier influe sur les résultats thérapeutiques. Les normes architecturales devront désormais intégrer cette relation, en séparant ou en isolant tout particulièrement certaines catégories de patients.
Tenon introduit donc non seulement de nouvelles normes, mais aussi une nouvelle manière de les évaluer : la mesure statistique de leurs effets. La discipline hospitalière se distingue dès lors des anciennes formes de discipline (« légions romaines », « monastères »23) par la recherche systématique d’une optimisation des pratiques fondée en grande partie sur une observation quantitative qui impose de collecter des données individu par individu. « L’individu émerge donc [en ce sens] comme objet du savoir et de la pratique médicale » 24.
Normalisation et discipline se retrouvent donc entièrement imbriquées l’une dans l’autre. D’une part, la discipline recourt à la normalisation pour disposer de normes de production plus efficaces – conformément aux nouveaux enjeux internationaux. D’autre part, la normalisation recourt à la discipline pour tester à grande échelle ses hypothèses et accroître ainsi, avec une rigueur accrue, son capital de connaissances. Le pouvoir (disciplinaire) et le savoir (issu de la normalisation) se révèlent ainsi étroitement dépendants l’un de l’autre. Mais quelle valeur épistémique accorder à un tel savoir ? Est-il plus vrai que tout autre mode de connaissances ?
3. La scientificité de la normalisation moderne et la réalité du risque médical
Foucault ne soutient pas que la médecine devient immédiatement scientifique avec l’apparition de l’hôpital moderne, même si elle remporte déjà certains succès, comme « l’asepsie »25. La science médicale n’est encore qu’en germe dans le rapport de Tenon et les premières réformes qui en découlent. Il faut attendre près d’un siècle pour que la médecine hospitalière cesse d’être « une rhapsodie de connaissances mal fondées, mal établies et mal vérifiées »26. Dès lors, elle ne menace plus la société par des pratiques charlatanes, comme dans L’Amour médecin de Molière, mais par son efficacité même, comme l’annonce prophétiquement Frankenstein (1818) de Mary Shelley : « ce qui apparaît au début du XXe siècle, c’est le fait que la médecine peut être dangereuse, non pas par son ignorance, mais par son savoir, précisément parce qu’elle est une science »27.
C’est pourquoi Foucault reproche à Ivan Illich de méconnaître les ressorts de la crise contemporaine de la médecine. Le problème ne réside pas principalement dans les erreurs médicales, mais dans les effets d’une rationalité devenue particulièrement puissante. C’est ce qu’il appelle « l’iatrogénie positive » :
« Au contraire, ce qui paraît beaucoup plus intéressant et pose le véritable problème, c’est ce que l’on pourrait appeler non pas l’iatrogénie, mais l’iatrogénie positive : les effets nocifs des médicaments ne sont pas dus à des erreurs de diagnostic ni à l’ingestion accidentelle de ces substances, mais à l’action de l’intervention médicale elle-même dans ce qu’elle a de fondement rationnel. » 28
Foucault illustre d’ailleurs aussitôt ce constat : l’efficacité des antibiotiques réduit objectivement les infections, mais entraîne aussi « une diminution générale du seuil de sensibilité de l’organisme aux agents agresseurs »29 : moins exposé aux infections, le corps humain devient progressivement plus vulnérable. Tels sont les véritables effets de l’iatrogénie positive, qui font entrer l’espèce humaine « dans une histoire hasardeuse, dans un champ de probabilités et de risques dont l’amplitude ne peut être mesurée avec précision ».
Aussi devient-il possible « que l’on forge une arme biologique absolue contre l’homme et l’espèce humaine sans que se développent simultanément des moyens de défense »30. La survie de l’espèce humaine dépend alors moins de la nature que de la culture technoscientifique de la médecine : antibiotiques, vaccins, armes bactériologiques, etc.
On pourrait croire que Foucault regrette cette artificialisation du devenir des maladies humaines. Il n’en est rien. Il refuse tout « bucolisme antimédical »31 et juge au contraire légitime que les pays en voie de développement connaissent eux aussi « l’expérience des maladies dénaturées », c’est-à-dire de maladies dont l’apparition comme le traitement dépendent largement de l’intervention de la médecine moderne. Comment, en effet, refuser à ces sociétés, souvent victimes des plus graves épidémies, « la médicalisation à laquelle elles ont droit » ?
Le « risque médical »32 ne provient donc nullement de la fausseté des discours scientifiques ou des maladresses des médecins. Il n’existe, au contraire, que parce que la médecine exerce une emprise réelle sur le devenir de l’espèce humaine. Son ambiguïté tient à l’efficacité même de ses interventions : c’est parce qu’elle produit des effets considérables qu’elle suscite à la fois espoirs et inquiétudes.
En résumé, la normalisation disciplinaire de l’activité médicale, initialement orientée vers l’accroissement de la puissance de l’État, engendre progressivement une (techno)science. Dans ces trois conférences, cela signifie que la médecine moderne constitue un discours continuellement créateur de normes, dont la performativité est sans cesse évaluée et recherchée. C’est précisément cette dynamique qui lui permet de dépasser les médecines préscientifiques.
La critique foucaldienne apparaît ainsi plus modérée qu’on ne le soutient souvent. Il ne s’agit ni de rejeter la science au profit de l’antiscience ou du relativisme, ni d’ignorer les effets néfastes ou potentiellement destructeurs qu’elle peut produire, mais d’en comprendre les conditions historiques afin d’en réorienter les usages et d’en améliorer les formes.
« Il faut témoigner de la même modestie et du même orgueil [que la science économique] et affirmer que la médecine ne doit pas être rejetée ni adoptée comme telle, que la médecine fait partie d’un système historique, qu’elle n’est pas une science pure, qu’elle fait partie d’un système économique et d’un système de pouvoir, qu’il est nécessaire de mettre au jour les liens entre la médecine, l’économie, le pouvoir et la société pour déterminer dans quelle mesure il est possible de rectifier ou d’appliquer le modèle. » 33
Affirmer que la médecine n’est pas « une science pure » ne revient donc pas à nier sa scientificité. Cela signifie seulement qu’elle ne se réduit pas à sa dimension rationnelle ou objective. Instrumentalisée dès son origine par des intérêts étatiques géopolitiques, elle n’en a pas moins produit des avancées majeures, comme l’hygiène publique34, l’asepsie ou les antibiotiques. C’est pourquoi Foucault invite à faire preuve à la fois de « modestie », en reconnaissant les effets négatifs et inquiétants de la médecine, ainsi que d’« orgueil », en reconnaissant l’importance de ses succès. Cette double exigence suppose de « mettre au jour les liens entre la médecine [moderne], l’économie [la disciplinarisation normalisatrice du mode de production], le pouvoir [étatique] et la société [travailleurs, soignants, patients, etc.] » afin de déterminer dans quelle mesure il est possible de réformer cette institution sans renoncer à sa capacité d’améliorer efficacement la santé des populations. Foucault paraît donc loin à présent d’assimiler la science à une forme de connaissance comme une autre.
Certes, les appareils disciplinaires modernes ne sont pas immédiatement en mesure de produire des connaissances pleinement scientifiques et sont même loin d’être parfaits dans leur fonctionnement lorsqu’ils conquièrent cette capacité — les importantes fautes professionnelles des médecins rapportées en témoignent35. Il n’en demeure pas moins qu’ils produisent, dès leur naissance, des connaissances déjà objectives (par exemple, la relation entre la proximité de certaines catégories de patients et le taux de mortalité) et efficaces dans les normes qu’elles inspirent (il est pertinent de séparer certaines de ces catégories afin de diminuer le taux de mortalité d’une partie d’entre elles). Il ne faudrait donc pas en déduire que, pour Foucault, toute connaissance préscientifique, produite par les appareils disciplinaires au cours de leur émergence historique et de leur diffusion, est fausse ou relative. Mais est-ce véritablement la première fois qu’il conceptualise ainsi le savoir médical ?
4. L’apport des trois conférences brésiliennes
Remémorons-nous, pour commencer, que Foucault laisse explicitement en suspens la question de savoir si la science constitue un mode supérieur d’acquisition de connaissances objectives dans ses trois ouvrages antérieurs. « Une fois pour toute, ce livre n’est pas écrit pour une médecine contre une autre »36, annonce-t-il dès les premières pages de Naissance de la clinique (1963). De même, dans la préface des Mots et les choses (1966), il envisage les savoirs « hors de tout critère se référant à leur valeur rationnelle ou à leurs formes objectives »37.
L’archéologie du savoir (1969) marque toutefois une première inflexion lorsque Foucault affirme que « l’idéologie n’est pas exclusive de la scientificité »38. Un discours peut remplir une fonction étrangère à la seule recherche du vrai (accroître la puissance de l’État par exemple) tout en demeurant partiellement vrai dans l’absolu. Comme il le précise :
« Peu de discours ont fait autant de place à l’idéologie que le discours clinique ou celui de l’économie politique : ce n’est pas une raison suffisante pour assigner en erreurs, en contradiction, en absence d’objectivité l’ensemble de leurs énoncés. » 39
Cette affirmation demeure cependant dans son ouvrage un simple principe ou remarque méthodologique : L’archéologie du savoir ne montre pas encore en quoi certains discours idéologiques peuvent effectivement produire des énoncés objectifs. Foucault ne mentionne en effet aucun discours pour étayer sa thèse. Rien ne vient confirmer empiriquement son propos. Or, c’est précisément ce qu’accomplissent les trois conférences brésiliennes, un an avant la publication de Surveiller et punir (1975). Elles définissent pour la première fois la « discipline »40 comme un mode spécifique d’organisation hiérarchique41, mettent au jour son articulation avec la production de connaissances normatives42 et montrent que cette organisation a déjà produit des résultats objectivement observables, tels que l’hygiène publique ou l’asepsie, avant même l’apparition d’une médecine pleinement scientifique.
Reste toutefois une difficulté. Les appareils disciplinaires renouvellent sans cesse les normes et les connaissances sur lesquelles ils reposent. Même lorsqu’ils atteignent un haut degré de scientificité, ils demeurent perfectibles, puisqu’ils ne se libèrent jamais entièrement de ces « énoncés » assignables « en erreurs, en contradiction ou en absence d’objectivité ». De plus, Foucault insiste moins sur l’objectivité des discours eux-mêmes que sur celle de leurs effets, comme la diminution de la mortalité. Dès lors, comment articuler plus finement créativité, perfectibilité, performativité et vérité ? Quelle est l’épistémologie plus ou moins implicite qui sous-tend ces appareils et, pour conclure, la philosophie de Foucault ?
5. L’épistémologie constructionniste et réaliste des espaces disciplinés
Comme nous l’avons vu précédemment, la médecine progresse par l’imbrication de deux processus : la disciplinarisation et la normalisation. Le premier applique les normes produites par le second et fournit en retour des données à grande échelle sur leur efficacité. Les appareils disciplinaires hospitaliers ne sont pas isolés les uns des autres. Ils forment un même « espace hospitalier discipliné », c’est-à-dire un réseau capable de partager des informations et de tester conjointement l’efficacité des normes de soin :
« En même temps, par le système de l’espace hospitalier discipliné, on peut observer un grand nombre d’individus. Les registres tenus quotidiennement, lorsqu’ils sont comparés à ceux des autres hôpitaux ou à ceux des autres régions, permettent d’étudier les phénomènes pathologiques communs à toute la population. »43
Un « espace discipliné » n’est donc pas seulement un lieu d’élaboration de normes, mais aussi un dispositif permettant « d’étudier les phénomènes pathologiques ». C’est à ce stade que des théories peuvent être mobilisées pour interpréter les phénomènes observés ou être mises à l’épreuve. Effectivement, en médecine, la validation d’une théorie passe souvent par l’évaluation à grande échelle des traitements qu’elle conduit à élaborer. Comme tout traitement constitue une norme de soin, la distinction entre théorie et norme de production y est moins marquée que dans d’autres disciplines, où les théories peuvent être testées indépendamment de leurs applications. Cela explique peut-être pourquoi Foucault n’effectue pas cette distinction. Cette dernière ne ferait d’ailleurs que prolonger son analyse des mécanismes disciplinaires (réseaux de laboratoires, édition et diffusion de publications scientifiques) à l’origine du savoir médical et, plus généralement, de toute science.
L’essentiel est que l’imbrication de la disciplinarisation et de la normalisation à visée scientifique finit, à terme, par engendrer une authentique science médicale. La science est ainsi précédée d’une phase durant laquelle des savoirs objectifs sont progressivement construits grâce à cette imbrication : il est évidemment faux de croire, comme Tenon, que la qualité de l’air est responsable des maladies, mais il n’est pas vain de veiller à la propreté du linge hospitalier ou à la séparation de certaines catégories de malades. Une théorie fausse peut donc inspirer des normes objectivement efficaces. Sa fausseté n’apparaît que parce que les données s’accumulent au sein des espaces hospitaliers et conduisent progressivement à des révisions. Ces données ne sont pas toujours immédiatement prises en compte, mais la logique propre à la normalisation disciplinaire tend à imposer un contrôle régulier et à grande échelle de l’efficacité des normes de soin. Il s’avère donc probable qu’elles finissent par l’être.
Quelle est, en effet, comme nous l’avons vu, la mission du « contremaître » sinon d’observer sans cesse « de quelle manière on pourrait [faire le travail] plus rapidement et avec des mouvements mieux adaptés »44 ? Dans l’analyse foucaldienne, l’apparition d’une médecine scientifique suppose la multiplication des contremaîtres, des « registres »45, des établissements où les pratiques peuvent être comparées, ainsi que des réseaux assurant la circulation des connaissances et la formation des praticiens. L’« Académie des sciences »46 illustre l’une des premières instances de centralisation de ces informations et préfigure, en ce sens, le fonctionnement d’un « espace » discipliné (figure 1).
Figure : Schématisation de l’« espace discipliné » foucaldien. C’est le caractère cyclique, continu et cumulatif des procédures objectives de test (les flèches ascendantes symbolisant la remontée des données collectées) qui finit, au fur et à mesure, par son renforcement, par conférer à cet espace sa scientificité. Les flèches provenant de l’extérieur représentent l’incidence d’autres systèmes disciplinaires sur les normes de production d’un système disciplinaire donné. Chez Foucault, l’espace discipliné ne se réduit en effet ni à un unique système disciplinaire (tel hôpital, telle usine) ni à un agrégat de systèmes entièrement isolés les uns des autres. Sa fonction demeure par ailleurs de transformer certains « faits réels » en d’autres (par exemple, abaisser le taux de mortalité des femmes enceintes dans telle et telle ville). C’est cette transformation matérielle qu’il rend possible et qui confère à l’État son véritable degré de puissance à l’échelle internationale.
Ajoutons que les faits, c’est-à-dire les données collectées, sont découverts à la manière d’une archive (Tenon n’invente pas la valeur des taux de mortalité qu’il mesure) ; les mécanismes qui les produisent sont, eux, reconstruits. Ils ne sont jamais directement observés, même lorsque les microbes deviennent visibles par l’amélioration des microscopes. Seuls les faits sont mesurables dans ces trois conférences : le contremaître ne constate que l’efficacité des pratiques ; les lois physiques ou physiologiques qui expliquent leur efficacité échappent à ses observations, aussi objectives soient-elles.
Il n’est donc pas impossible qu’une théorie fausse et idéologiquement déterminée possède une efficacité réelle et même une valeur épistémique provisoire. Ce n’est pas son origine imaginaire ou idéologique qui décide de sa valeur épistémique, mais son inscription dans un espace discipliné toujours plus efficace dans ses effets. C’est pour cette raison que le caractère illusoire d’une théorie peut finir par être mis en lumière. Création, perfectibilité, performativité et vérité, entendue comme conformité aux faits, sont ainsi pleinement conciliables.
L’épistémologie implicite de ces espaces modernes et disciplinés peut donc être qualifiée, par commodité, de constructionniste (les lois ne sont pas observées mais reconstruites) et de réaliste (les reconstructions doivent rendre compte de faits réels). Elle est même disciplinaire, puisque c’est l’intention, essentiellement étatique, d’accroître objectivement les rendements qui rend progressivement possible la production de connaissances scientifiques : tout est produit par et pour l’espace disciplinaire. La science est, pour ainsi dire, dans ces trois interventions brésiliennes, fille du productivisme nationaliste. Qu’en est-il, dès lors, de l’épistémologie de la pensée foucaldienne ?
6. Constructionnisme, réalisme et disciplinarité de l’épistémologie interne à la pensée foucaldienne
Remarquons d’abord que Foucault justifie chacune de ses analyses par des archives historiques dans chacune de ses trois interventions brésiliennes. Ses affirmations demeurent ainsi objectivement vérifiables : il suffit de consulter les documents auxquels il se réfère pour contrôler ce qu’il leur fait dire. Il s’en tient, en outre, pour l’essentiel, à leur contenu explicite. Il ne pratique manifestement aucune herméneutique susceptible de mettre au jour la « pensée » secrète d’un texte47 : il mobilise principalement des textes réglementaires, administratifs ou scientifiques, sans leur attribuer des significations qui n’y apparaîtraient pas. À titre illustratif, lorsqu’il analyse le rapport de Tenon, il se borne à constater les corrélations que celui-ci établit.
Ses thèses demeurent, par conséquent, révisables. De nouvelles archives ou l’élargissement du corpus pourraient conduire à des conclusions différentes48. Il suffirait, par exemple, de mettre au jour un ensemble important d’archives gouvernementales du XIXe siècle, où les préoccupations productivistes ou nationalistes seraient absentes, pour remettre en question la fonction géopolitique que Foucault attribue à la disciplinarisation de la production.
Les analyses foucaldiennes apparaissent ainsi comme des constructions objectivement réfutables. Ces « fictions »49, selon le terme qu’il emploie quatre ans plus tard, ne sont rien d’autre que des reconstitutions de la réalité semblables, sur ce point, aux reconstructions des mécanismes de celle-ci façonnées par les espaces disciplinés. Sous cet angle, Foucault ne s’écarte pas des conceptions « classiques » de l’épistémologie scientifique. Il le reconnaît lui-même : « j’utilise les méthodes les plus classiques […]. Il n’y a là rien d’original. De ce point de vue, ce que je dis dans mes livres peut être vérifié ou infirmé comme pour n’importe quel autre livre d’histoire »50.
Comme le résume Frédéric Rambeau, « ses enquêtes historiques sur la maladie, la folie, la pénalité, la sexualité font usage de documents vrais, de façon qu’à travers eux on ne fasse pas seulement constater une vérité, mais qu’on effectue une expérience produisant une altération du rapport que nous avons à nous-mêmes et au monde où, jusque-là, nous nous reconnaissions sans problème »51. Philippe Chevallier le rappelle également : « il y a là une vigilance toute kierkegaardienne à respecter dans l’écriture la part de savoir – son contenu scientifique, vérifiable, offert au débat – et la part de pouvoir – l’aménagement du texte en vue de produire chez le lecteur un certain effet »52.
Les débats que Foucault engage avec des historiens des sciences témoignent53, de surcroît, de l’inscription effective de ses travaux dans un espace universitaire discipliné, doté de ses propres normes de discussion et de vérification. Remarquons aussi qu’à la fin de sa première conférence universitaire, Foucault assigne explicitement à son travail une finalité institutionnelle. « La réexploration de l’histoire de la médecine » doit permettre de déterminer « dans quelle mesure il est possible de modifier » le « modèle » hospitalier afin de répondre efficacement aux besoins des pays en voie de développement54. Son travail se fait donc par et pour des espaces disciplinés étatiques qui, à l’issue de la Seconde guerre mondiale, ambitionnent, selon les archives consultées par Foucault55, de se mettre au service des populations.
Les analyses historiques de Foucault possèdent donc une portée performative institutionnelle. Elles ne visent pas seulement à transformer le rapport que les individus entretiennent avec eux-mêmes ou avec les institutions ; elles peuvent également contribuer à transformer les institutions elles-mêmes. Sa démarche n’est donc pas uniquement existentielle ou éthique : elle est en même temps institutionnelle et politique.
Il devient dès lors possible d’établir une analogie, certes partielle mais éclairante, entre l’épistémologie des espaces disciplinés et celle de Foucault. Toutes deux reposent sur un constructionnisme réaliste : les connaissances théoriques sont des constructions fictives et historiquement situées qui restent paradoxalement réalistes tant qu’elles restent objectivement validées par les faits dont elles essaient de rendre compte. Ces deux épistémologies sont également disciplinaires : elles prennent naissance au sein d’espaces disciplinés (hôpitaux, usines, universités), se soumettent à leurs normes de validation et participent en retour à leur transformation.
La principale différence réside dans les finalités poursuivies. Tous les appareils disciplinaires ne visent pas prioritairement l’amélioration universelle des services de soin. Certains demeurent orientés vers le profit, comme les laboratoires pharmaceutiques, ou vers la puissance nationale, comme les institutions étatiques antérieures à la Seconde Guerre mondiale.
Ces appareils disciplinaires restent ainsi susceptibles d’être critiqués, tant du point de vue de leurs fins que de leurs effets : consommation inefficace de médicaments56, reproduction des inégalités d’accès aux soins57, « surveillance constante et perpétuelle des individus »58, etc. L’épistémologie foucaldienne peut donc être disciplinaire dans son fonctionnement interne tout en demeurant critique des finalités et des effets de la discipline.
Conclusion
Ces trois conférences brésiliennes éclairent deux aspects fondamentaux de la pensée foucaldienne à partir de 1974. Premièrement, elles rendent difficile une interprétation de Foucault en termes de relativisme épistémologique radical. À la différence de ses œuvres antérieures (section 4), il reconnaît et illustre la supériorité épistémique de la connaissance scientifique (section 3), produite par la normalisation disciplinaire (sections 1 et 2), sur les autres modes de connaissance. Cette supériorité tient à la capacité des sciences à collecter, par l’intermédiaire d’espaces disciplinés, des données empiriques vérifiables à grande échelle et à façonner à partir d’elles des théories (« étudier les phénomènes pathologiques »59) ; ces dernières servent ensuite à inspirer des normes de production dont l’efficacité peut être objectivement évaluée, même lorsque celles-ci servent des finalités étatiques60 ou économiques plutôt que sanitaires – un laboratoire qui génère d’importants revenus est tout à fait efficace d’un point de vue purement financier, même si les médicaments qu’il génère ne le sont guère.
Deuxièmement, l’épistémologie implicite des appareils disciplinaires (section 5) comme celle de la pensée foucaldienne (section 6) apparaît à la fois constructionniste, réaliste et disciplinaire. Constructionniste, parce que les modèles théoriques constituent des élaborations historiques ; réaliste, parce qu’ils doivent rendre compte de faits tenus pour réels ; disciplinaire, enfin, parce qu’ils prennent les appareils disciplinaires pour objets d’analyse et cherchent à transformer leurs effets en s’appuyant sur des espaces institutionnels de production et de validation des connaissances, tels que les réseaux hospitaliers ou universitaires.
Foucault demeure toutefois attentif aux effets néfastes que peuvent produire ces appareils et à la nécessité de les limiter. Sa démarche consiste moins à s’en écarter qu’à en réorienter le fonctionnement au service du bien-être de la population, finalité que les États modernes revendiquent, selon lui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La posture qu’il adopte devant son auditoire brésilien relève ainsi moins du réformisme, qui élaborerait des réformes précises, ou du projet révolutionnaire, qui viserait la suppression des appareils disciplinaires, que d’une entreprise indirecte de transformation institutionnelle fondée sur la mise au jour de leurs effets.
Cette orientation est cohérente avec son engagement, depuis le début des années 1970, au sein du « Groupe d’information sur les prisons », dont l’objectif n’était pas de « suggérer une réforme », mais de « faire connaître la réalité » afin « d’alerter l’opinion et de la tenir en alerte »61. L’intervention foucaldienne dans l’espace public ne consiste donc pas à fournir directement un programme politique alternatif, mais à rendre visibles des réalités institutionnelles susceptibles d’être transformées. La critique conserve ainsi une portée politique indirecte : elle agit, à l’échelle de l’opinion publique, sur les conditions de possibilité de certaines réformes, sans participer directement à leur élaboration technocratique.

