Corps subtil

Enseignements de la tentative des Cévennes

  • Subtle body. What we can learn from the tentative of Deligny in the Cevennes

DOI : https://doi.org/10.66488/bkcv2093

Résumés

À partir de la « tentative » menée par Fernand Deligny et les présences proches auprès d’enfants autistes dans les Cévennes, cet article interroge des modalités corporelles d’inscription, en dehors des cadres habituels de la subjectivation et de la relation. À l’épreuve de gestes réfractaires à une logique du sens et de formes d’agir non médiatisées par l’adresse à l’autre, s’invente une praxis du milieu très spécifique dans sa portée éthique. A travers l’analyse du coutumier, des pratiques de cartographie et de la toile arachnéenne, l’article montre comment se construit un milieu habitable et comment s’y déploie une forme de corps commun, qui conduit à déplacer radicalement la pensée du corps, en la soustrayant au paradigme du corps propre et de la mienneté.

Drawing on the practice of Fernand Deligny and of the présences proches developed with autistic children in the Cévennes, this article examines corporeal modes of inscription beyond the usual frameworks of subjectivation and relationality. Confronted with gestures that resist a logic of meaning and with forms of action that are not addressed to another, an ethical praxis of the milieu is elaborated. Through an analysis of the coutumier, practices of cartography, and the toile arachnéenne, the article shows how a habitable milieu is constructed and how a form of common body unfolds within it, leading to a radical rethinking of the body beyond the paradigm of one’s own body and mineness.

Plan

Texte

En 1968, Fernand Deligny, ancien instituteur et éducateur gravitant autour des pratiques critiques de la psychiatrie, s’installe dans les Cévennes, où il fonde un réseau d’ « aires de séjour »1 accueillant de façon permanente ou passagère des enfants autistes, la plupart mutiques, non « branchés » sur le langage, et ne trouvant pas place dans les institutions de l’époque. Dans chacune des unités du réseau, des adultes vivent en « présence proche »2  de ces enfants. La vie s’organise autour d’un campement, d’une ferme ou d’une maison et des activités du quotidien. Cette expérience, que Deligny nomme une « tentative » se déploiera sur près de trente ans, comme une pratique collective, constamment questionnée. Elle vise non pas à transformer les enfants, mais à instaurer des circonstances permettant un apaisement et une « reprise » d’existence par le déploiement d’un rapport singulier au milieu.

Si cette pratique est à contre-courant d’une logique thérapeutique visant à soigner ce qui serait en carence chez ces enfants3, elle témoigne d’une position : partir des gestes, trajets et mouvements dans l’espace de ces enfants comme modalités d’inscription minimale et en même temps radicale, modalités d’inscription à respecter et soutenir. La tentative engage alors une pratique du milieu, rigoureuse et exigeante, permettant de faire place à cette dynamique d’inscription « ailleurs »4, dans un registre autre que celui du corps parlant, expressif, subjectivé, socialisé, du « corps interpellé sur la scène de la subjectivité et du langage »5, comme le souligne Bertrand Ogilvie.

En suivant au plus près cette praxis6, nous nous laisserons enseigner par le mouvement d’étrangéisation qui porte l’espace d’accueil de la tentative. Le corps s’y révèle sous des aspects qui bousculent certaines évidences et déstabilisent les cadres théoriques. Des questions aux enjeux éthiques surgissent : peut-on penser à un devenir corps qui convoque un autre registre de corporéité que celui de la mienneté ? Comment le corps en vient-il à trouver lieu d’inscription ? Où se rencontrent les corps ?

1. Eclats de corps : entre émoi et désarroi

Les récits de la vie quotidienne dans le réseau des Cévennes sont traversés par des descriptions insistantes des gestes et mouvements des enfants. Elles convoquent une dimension corporelle qui déconcerte d’emblée, tant elle met en déroute l’idée d’un corps parlant, subjectivé, et inscrit dans l’échange symbolique. Ce sont des mouvements qui ne se présentent pas – même minimalement – comme support d’une adresse à l’autre, d’une dynamique de reconnaissance intersubjective, et qui déstabilisent ainsi les cadres ordinaires de la rencontre des corps.

Janmari, un des enfants permanents du réseau, pousse des petits cris. « Tendu sur la pointe des pieds »7, il se balance en « tapot[ant] le bout de ses doigts les uns contre les autres »8. Il tourne en rond comme une toupie, et fait des tours dans l’espace. Soudainement il fuse à l’autre bout du campement. Mouvements de tête et de bouche, claquements de mains dans l’air, tressautements, balancements, « sauts et cabrioles qui ébranleraient un immeuble »9, courses et gambades rythment la vie quotidienne avec ces enfants et font éprouver un corps qui n’agit pas en fonction de la relation à l’autre, et qui n’appelle pas de partenaire. Ces gestes, « dont on dirait qu’[ils] échappent à leur propriétaire »10, souvent accompagnés de sons aigus ou gutturaux, témoignent d’une frénésie puissante et répétitive. Ils semblent traversés d’une énergie brute non médiatisée par une logique du sens ou de l’expression.

Ces mouvements relèvent de ce que Deligny va nommer « l’agir pour rien »11. Ainsi de l’émoi d’un enfant devant une goutte d’eau qui glisse sur une pierre : alors qu’un autre enfant joue avec l’eau à éclabousser sa camarade à « tour de rôle »12, ce qui anime ici le corps au bord de l’eau est autre : « il y va de laver des pierres, mais si paisiblement que l’eau en est à peine remuée. Chaque pierre est trempée, plusieurs fois […] le geste empreint d’un réitérer »13. Ici, écrit Deligny, il n’y a « point de rôle joué »14, « aucun vouloir de quiconque »15, « pas une once de vouloir dire »16. Le geste provient d’un élan hors rapport, d’une sensibilité « au cours des choses, comme on parlerait du fil de l’eau »17. Cet émoi – terme que Deligny choisit pour tenter de rester au plus proche de ce qui advient là – ne « s’use pas, ne se dégrade pas, ne se complique pas »18. Entre le « faire » qui est pris dans un scénario relationnel, dans la dialectique et la conjugaison de l’un et de l’autre, et dans l’intention d’une visée (faire ceci pour cela) et l’agir pour rien, qui « ne (se) joue pas »19 – agir ignorant cette conjugaison de l’un et l’autre, ne renvoyant à rien d’autre qu’au « là » des choses –, il y a tout un monde.

Ces moments d’émoi, où les mains, pourtant déliées, témoignent d’une dextérité et d’une vigueur remarquables, contrastent avec des moments où le corps de ces enfants semble désanimé. Si dans l’agir « pour rien », le corps vibre, parfois tellement intensément d’ailleurs qu’il se crispe et se raidit, à d’autres moments le corps se fige, presque inerte : les mains deviennent « fleurs fanées »20, pour reprendre une expression de Deligny. La vie quotidienne est aussi traversée de moments bruyants de « désarrois »21 : tel enfant se cogne la tête contre les murs jusqu’à en avoir des bleus, tel autre se mord les mains « jusqu’à l’os »22, tel autre hurle jusqu’à n’en plus finir. Les textes sur la tentative sont traversés de ces charges d’insoutenable où un « n’y rien pouvoir » se manifeste pour l’enfant, et atteint aussi les présences proches à côté. Le quotidien est toujours sous la menace d’une « atteinte intolérable »23 pour l’enfant et dont il est bien difficile souvent de repérer la raison. Face à un enfant figé, déformé par une crispation soudaine ou face à ces déflagrations, les présences proches tâtonnent, cherchent, proposent des choses, souvent sans effet :

La matinée est tranquille […]. Le foyer est pratiquement terminé, nous arrangerons un endroit pour l’eau. B. est au milieu du champ, il suit les opérations. À un moment, il se barre, ça ne va plus ; il crie, court vers la vaisselle qui n’est pas encore rangée et balance tout ce qui lui tombe sous la main […]. Je le ramène là où nous travaillons : il y reste […]. Je jette un coup d’œil sur le gamin, ça ne va vraiment pas, il a le visage tordu d’un côté, les deux mains derrière le dos enroulées en cornets ; les pieds tournés en dedans ; figés, tendus à craquer, que s’est-il passé ? Je suis un peu inquiet, je n’ai jamais vu le gamin comme ça ; d’habitude quand quelque chose cloche, il crie, court partout en renversant ce qui lui tombe sous la main. Je décide d’aller à la coupe, je prends les outils et avance, il ne suit pas ; je l’appelle, il reste là, planté : je le pousse par l’épaule, il résiste, figé. Je le prends par le bras et je l’entraîne, il marche très raide, un pied tourné en dedans, au bout de quelques pas, il crie, pleure, se laisse tomber par terre. Je ne comprends pas. Je l’entraîne, il se calme. J’essaie de le lâcher, mais il s’arrête, crie, pleure, se jette à terre ; je suis obligé de le tirer […]. Je ne sais pas quoi faire, je me demande ce qui s’est passé.24

Dans ces moments, apparaît avec force la solitude d’un corps qui n’adresse pas « sa » souffrance, qui ne fait pas « appel » à l’autre et dont le désarroi ne devient pas plainte, ni demande :

Il est presque minuit ; Janmari pleure et remue dans son lit. J’allume la lampe. À genoux, il se balance et geint doucement. Il ne me dira rien. Je le palpe pour voir s’il a mal : cela ne donne rien. Je lui parle gentiment : cela ne change rien. Les pleurs redoublent ; il mord son pyjama et donne de grands coups de tête contre le mur. Je lui propose de l’eau, des noisettes dont il est friand. Il n’en veut pas ; j’essaye de retenir les coups de tête.25

Dans ces éclats d’émoi et de désarroi se pressent l’extrême finesse mais aussi l’extrême précarité de ce qui arrime ces corps quelque part. C’est dans la confrontation à ces modalités d’existence corporelles, dans l’incompréhension, l’angoisse et les difficultés qu’elles suscitent pour les présences proches que se déploie la pratique du réseau : comment vivre « avec » ces enfants dont les modalités d’être au monde déstabilisent les cadres habituels de la rencontre des corps ? Comment construire un espace de vie commune lorsque ni l’adresse, ni la reconnaissance, ni le partage du sens ne peuvent servir de médiation ? Comment y être « là » où quelque chose pourra s’inscrire pour ces enfants ? L’enjeu est ici vital.

2. Pratique d’un milieu étrangéisé

La tentative des Cévennes prend le parti de suivre ces corps là où ils sont, en « vacance du langage »26, dans le tracer minimal de leurs mouvements. C’est un pari et une décision éthique qui rompt avec les logiques thérapeutiques centrées sur la subjectivation du corps, la construction d’un corps propre par la reprise d’une dynamique relationnelle : plutôt que de se rapporter à ces éclats de corps comme témoignant d’un déficit ou d’une défaillance eu égard à un certain idéal social et normatif d’un corps unifié, subjectivé, il s’agit de faire confiance aux gestes de l’enfant, de respecter leur logique singulière, fût-elle pour « nous » opaque, imperceptible : « suivre ces “erres là”, trajets ou gestes dont le projet nous échappe »27, écrit Deligny.

Ce pari se traduit concrètement par une pratique du milieu : élaborer un milieu capable d’accueillir cette étrangeté sans chercher à la réduire, capable de donner lieu à cet autre régime de corporéité, en esquive d’un régime de corporéité toujours déjà pris dans une téléologie du sens, de l’expression, de la subjectivation28. Comme l’écrit Deligny : il reste « à découvert, entre nous et eux, le là : topos. Quand je dis : entre, je ne veux pas évoquer une barrière, mais, au contraire, ce que nous avions au moins, en commun, topos, l’aire de séjour, dehors »29. Ce « là » est un opérateur, un outil en tant que tel : c’est le milieu qu’il s’agit de soigner d’abord en tant qu’il peut produire des effets30. Plutôt que de faire des enfants le centre des préoccupations31, c’est autour des nécessités pratiques du quotidien que la vie en effet s’organise. Ici tout se passe « à ras de terre »32 : faire la vaisselle, couper le bois, fabriquer du pain, élever les chèvres, construire des objets, réparer les bâtis, faire la lessive, aller chercher l’eau potable à la source, éplucher les légumes, mettre la table, etc.

C’est un drôle de milieu qui se crée, structuré par la ritualisation des mouvements du corps dans l’espace – trajets et gestes des présences proches, dépris de la parole, de toute forme d’adresse-approche de l’autre, et d’une recherche d’échange de signes. Cela engage une véritable étrangéisation d’un quotidien toujours déjà imprégné de significations, de conduites langagières33. Les manières de faire des adultes, les usages sont en effet mis au travail de façon à n’être pas porteurs d’adresse, de demande, d’« assentiment »34 et de façon que s’y infiltre aussi un certain effacement de l’intention, du projet. Les présences proches s’efforcent de maintenir les séquences de gestes de manière régulière et impersonnelle : mêmes trajets, mêmes objets, mêmes enchaînements, « toujours pareil »35. Sylvie Besson raconte : « chaque déplacement est préparé dans un lieu fixe : - le pied de l’arbre où l’on pose le panier de lessive, le savon, les brosses avant d’aller à la rivière, - la pierre où l’on pose les scies, les haches, les paniers de bois, - la murette où l’on aligne la bêche, la pioche, le râteau »36. Par ailleurs, les actions sont souvent décomposées, étirées, rendues visibles par leur lenteur et leur ampleur37 : les mouvements sont fluides, presque dansants, « ornés »38. Il s’agit, dit Deligny, « d’y mettre les formes »39 dans nos manières d’être, c’est-à-dire de les désaturer d’un mode d’institution symbolique qui les rendent imperceptibles aux enfants.

Ce travail produit un milieu de permanence et de rythme répétés – la trame dite du « coutumier »40 - qui va opérer comme matrice tierce, dégonflée d’un trop de présence des adultes et de l’adresse intersubjective : un milieu quasi-élémental. Comme le remarque Pierre-François Moreau, « tout se passe comme si la régularité des actions du groupe se coulait dans le cours des choses, au même titre que le filet des sources »41.

Par cette trame du coutumier, où la présence subjective des adultes est travaillée à être suspendue, où les présences proches en viennent à faire « chose » 42parmi les choses, un milieu s’installe où le corps des enfants n’est pas requis ni même adressé comme Sujet. Ainsi, « le petit Paul qui est toujours prêt à exploser quand on s’adresse à lui, qui part à l’autre bout du camp quand on l’invite à nous suivre, prend à présent des initiatives. Il nous emboîte le pas dans tous nos trajets et met volontiers la main à certaines des activités sans que cela fasse le drame »43. Cette trame tierce permet, presque « à l’insu », les gestes de l’enfant : elle permet à l’agir d’initiative d’advenir sans qu’il soit absorbé dans la logique du « faire ». L’inscription de l’enfant dans le milieu, dans la résille des gestes et trajets du coutumier, se fait ainsi « d’une manière tangente, effleurée »44. Elle demeure traversée de détours, de balancements, de reprises, de tours sur soi. Une séquence de quelques instants en témoigne :  « Janmari se balance dans la cuisine puis sort et retrouve Jacques Lin après quelques détours ; il s’approche de la pierre où sont posés les objets, se balance, retourne à la cuisine, se balance encore, va chercher le seau (avec les mêmes gestes d’orné que ceux de Jacques Lin) et se dirige vers la fontaine où il puise de l’eau en s’interrompant par deux détours : l’un qui s’accompagne de tours sur lui-même, l’autre d’un arrêt devant les éclats de l’eau qui jaillit »45.  

Au travail du coutumier s’associent des pratiques d’enregistrement, qui ont évolué au cours de la tentative des Cévennes, et qui font entièrement partie de cette pratique d’étrangéisation du milieu afin de tenter de percevoir ces modalités subtiles d’inscription, imperceptibles dans un regard tout imprégné de « langage ». La plus connue est une pratique de cartographie : pendant des années, les présences proches tracent sur du papier calque, parfois sur le moment immédiat, parfois le soir-même, et de façon réitérée chaque jour, les différents agirs, gestes, stéréotypies, dérives des enfants, mais aussi leurs propres mouvements. Sur chaque carte est ainsi dessinée l’organisation précise de l’aire de séjour concernée (les différents lieux du coutumier, la disposition des objets), le déplacement des présences proches (ou « lignes de faire »), et celui des enfants (les « lignes d’erre »). Le tracer révèle comment les mouvements des enfants s’inscrivent dans le lieu, et aussi, grâce à la superposition des calques, à travers le temps.

Ces cartes ne visent pas à désigner des identités, ni à produire des interprétations de ce qui se passe. Elles tentent plutôt de « décrire ce fait, qu’autour de l’initiative de l’enfant, des repères ont joué, sans que Je y soit pour quelque chose »46. Tracer, c’est désengluer les corps de nos façons de voir toujours déjà langagières. C’est seulement tracer le sillon d’une présence, c’est enregistrer le « là » où ces enfants tiennent au monde, c’est inscrire que de l’agir advient, sans présumer d’une subjectivité à venir. Si les cartes permettent de percevoir cette dynamique d’inscription autrement imperceptible, elles permettent aussi de la mettre au travail. L’analyse collective des cartes conduit en effet à ajuster l’espace en fonction de ce « point de voir »47 des enfants qu’elles révèlent (repérer des lieux de retour des lignes d’erre, et en écho clarifier certains trajets, éloigner ou rapprocher des objets, amplifier certains gestes pour les rendre plus lisibles).

La trame du coutumier et la pratique des cartes constituent ainsi deux dimensions indissociables d’un même travail d’aménagement du territoire, de transformation du milieu visant à « créer et recréer » un espace vivable au « point de voir » des enfants. Ensemble, elles permettent de soutenir une dynamique d’inscription qui ne passe pas par la reconnaissance d’un sujet.

3. Une toile d’images à fils sensibles

Cette pratique du milieu fait apparaître et vivre un registre d’inscription des corps très spécifique dont nous aimerions maintenant approfondir la teneur et la portée. Entrons pour cela en détail dans la manière dont les enfants font trace du milieu (indissociable du tracer des présences proches qui enregistre ce faire trace)48 : en filigrane de la trame du coutumier des présences proches, se révèle une toile « autre », que Deligny a nommée « toile arachnéenne »49, qui tout en s’accrochant par certains points à la trame du coutumier des présences proches, ne se superpose pas à ce coutumier, mais se tisse en esquive, dans un écart non-réductible50.

Les cartes, dans leur superposition, révèlent en effet une polarisation des mouvements des enfants en certains « nœuds » de l’espace. Ces nœuds dans l’espace sont « point de licol »51 écrit Deligny. Le mot licol vient de lie (lier) et col (cou), c’est ce par quoi quelque chose est tenu (c’est une prise par où tenir). Ces nœuds sont des points dans l’espace où le corps est tenu, où le corps (se) tient.

Parmi ces nœuds qui mobilisent les initiatives des enfants – ce à quoi ils répondent et par où « agir » advient – il y a « à un bout, l’eau, à l’autre, nous-là »52, écrit Deligny. Il y a, pour le dire autrement, d’un côté, le monde cosmique : pierre, rivière, eau, feu, arbre. Présence constante, silencieuse, sans personne, « roc » réel, « là » que « j »’y sois ou pas. Et de l’autre côté, il y a les traces repérées dans la persistance impersonnelle des gestes des présences proches, traces de « nous ». En effet les nœuds les plus denses des tracés des enfants, et les endroits où les enfants restent le plus souvent, apparaissent au travers des cartes être les « nœuds les plus denses de nos propres trajets [ceux des présences proches] dont l’attirance persiste alors que nous n’y sommes pas, là »53. Si « nous » comptons pour ces enfants, si notre présence vient à s’inscrire pour eux, ce n’est donc pas dans l’immédiateté d’une présence corporelle, mais dans la survivance « infinitive » des gestes, en deçà de l’individualité. C’est au lieu d’une survivance « fossile »54 – comme sédimentation non symbolique, non langagière qui affleure et persiste, à notre insu, dans les gestes et les manières de faire des êtres langagiers, que l’agir de l’enfant advient.

L’« ourdi » arachnéen, en esquive, produit donc des découpes subtiles dans le milieu, comme autant de points discrets, que Deligny tente de penser sous le registre de l’image  : l’image est à la fois la perception présente et trace – trace non pas comme effacement, mais comme « persistance », « réitération du perçu »55, réitération de « l’image d’origine »56 écrit Deligny. Le temps n’a pas prise sur l’image : « Ce morceau de bois qui a servi une fois, par hasard, il y a cinq ans et qui a été posé là, au hasard – dans tel coin où il n’est pas resté, utilisé à nouveau tout à l’heure et reposé n’importe où – prestement la main de Janmari s’en saisit pour le replacer scrupuleusement là où il a été posé, une seule fois, il y a cinq ans, comme telle »57. L’image est donc trace de ce que le temps ne fait pas passer. Elle n’est pas trace « symbolique », prise dans un processus d’effacement, et de mise en histoire, dans un processus de réécriture du passé par lequel nos corps se reconfigurent et se resignifient autrement dans des chaînes de signification. Il y a une persistance de l’image dans le présent, image qui demeure non prise dans une scénarisation, une histoire : image fixe, comme empreinte, comme « frappe », qui ne change pas et ne s’altère pas. L’image est réfractaire à toute interprétation, car il n’y a pas d’ambiguïté dans cette image-réel, cette trace du réel, « enregistrée » pour toujours58.

C’est à cette image repérée, qu’elle soit actuelle ou réitérée, que répond l’enfant, et c’est dans les effets de retrouvaille que surgit l’émoi de l’enfant. Ce contentement n’est pas lié à une forme de relation avec l’autre. Ces objets, gestes, ou lieux où le corps trouve matière à inscription, n’ont en effet pas valeur de nœuds symboliques (avec la charge transférentielle, affective, historique, fantasmatique qui s’y loge), mais de présences silencieuses, persistantes, « là », qui s’offrent comme points de « repère », terme que Deligny choisit par contraste avec la notion psychanalytique de transfert : l’eau, la bassine, tel mouvement, non pas en tant que chargée d’une histoire, d’un lien affectif à telle ou telle personne, mais en tant que « là », « immuable ». C’est un mode d’habitation qui ne passe ni par l’appropriation, ni par un échange symbolique, mais par un laisser être.

On voit l’impériosité de cette « mémoire » par l’image : « à tout moment, tout le déjà vu de son point de voir peut affleurer s’il est évoqué »59. Cette intensité où l’enfant vit peut devenir incontrôlable. Le dispositif de la tentative va justement venir favoriser une forme d’associativité, permettre un tissage de cette existence « à la pointe de cet instant »60, comme le dit Derek Humphreys. La trame du coutumier soutient un montage de ces images-repères au fil des jours, un tissage de l’instant-frappe contre l’éclatement : des éclats d’image « se mettent à voisiner »61, dans un tissu de résonances. C’est l’articulation dans les couches de « déjà vu » que le réseau permet : « ça s’articule, et le contentement alors est manifeste62 » selon les mots de Deligny. Les exemples sont nombreux de ces étranges articulations par l’image – au travers desquelles les enfants s’orientent, apprivoisent un espace de vie, dans une circulation devenue fluide. Ainsi Deligny rapporte qu’un jour, alors qu’il tapait par hasard sur la table (un peu énervé), Janmari, passant par-là, « a perçu mon doigt qui tapait sur la table. Il est parti, et il est revenu deux-trois heures après avec les morceaux d’un cendrier d’argile qui était là, où j’avais tapé, il y a deux ou trois ans, qui avait été cassé »63. Les morceaux du cendrier « avaient été mis dans la poubelle à papier »64, avec le papier qui sert à allumer le four à pain ; « quand le pain est cuit, la cendre est raclée, elle est portée sur les terrasses, à deux cents mètres de là »65. La frappe de Deligny évoque le repérable ; le déjà vu du cendrier, l’image toujours aussi vive du cendrier manquant « affleure » alors ; et Janmari va retrouver ces morceaux de cendrier d’argile, dispersés dans la cendre du four à pain, à l’autre bout de l’aire de séjour, dans un endroit improbable, et dont plus personne n’a connaissance, pour ramener cette image du cendrier – et réparer la « carence » du repérable.

C’est dans ces constellations fugaces de repères66, dans le passage d’un éclat d’image à un autre, et dans le contentement qui s’y noue, que tel ou tel des enfants là « (re)trouve non pas “se”, mais l’usage de ce corps »67. Ainsi, « il y a trois ans, il était très rare que Janmari marche. Il le faisait les jambes un peu raidies, écartées, embarrassées par le balancer qui leur venait des pas alternés. Ce balancer, alors, avait une autre tournure que maintenant. Maintenant, ses pieds se posent sur le sol et son corps s’articule aux chevilles, aux hanches, et tout le long de la colonne vertébrale »68.

Conclusion : enjeux éthiques

Cette toile « subtile69 », ténue qui se tisse à fils sensibles – fils de l’immuable – est une toile exigeante, car hypersensible aux plis du coutumier. Quand ce qui a « lieu » maintenant ne coïncide pas avec la constellation du repérer de l’enfant, c’est la stabilisation du monde qui tremble. C’est aussi une toile fragile car elle peut être piétinée, mise en lambeaux par nos manières de faire langagières. Or, il y va dans le respect de cette toile d’un enjeu vital pour ces enfants – un enjeu éthique donc : respecter ce par quoi ces enfants tiennent au monde.

Respecter cette toile subtile, soutenir son tissage, créer et recréer le milieu de façon que la toile se tisse encore et encore70, et donc soutenir la dynamique d’inscription de ces enfants au monde, c’est donner lieu à ce corps qui tient et (s’)anime non pas comme « corps propre », mais en deçà d’une logique d’appartenance, et précisément parce qu’il n’est pas pris dans cette logique-là. C’est donner lieu de corps, en deçà du sentiment de « soi », hors de l’horizon du « bonhomme »71. Cette pratique est une pratique de ce que Deligny a nommé « corps commun »72, corps qui n’est ni l’un ni l’autre, corps qui a lieu hors de l’un et de l’autre : corps qui « dans le réel a cours »73, corps « dur dans l’humus, diamant dans les alluvions culturelles »74, corps réfractaire.

On entend toute la radicalité de la position de Deligny, et toute la difficulté aussi du geste d’étrangéisation qui la porte : tenir à cette dimension inconstructible qui résiste au régime de l’institution symbolique et de la téléologie du sens. Certes, on pourrait voir dans le fait que Janmari trouve peu à peu l’usage de (son) corps le signe d’un corps en train de se construire comme corps du bonhomme. S’il est tentant de penser les choses ainsi, cela serait pour Deligny manquer ce qui se « joue » ailleurs, ailleurs que là où « nous » sommes : « un éclat de rire de Janmari ne provient pas du même corps – de ressenti – que ceux qui proviennent de ce qui nous fait rire. Ce qui voudrait dire que lui et moi, nous n’avons pas le même corps »75. Absorber cet éclat rétif dans un pacte de reconnaissance, de « semblabilité » des corps, tenter de l’« incorporer » serait précisément dévitaliser ce qui anime ce corps « ailleurs »76. C’est un espace éthique radical, sous le signe de la fêlure entre des régimes de corporéité hétérogènes (le corps-sujet d’un côté, le corps-tracer de l’autre) que propose ici la tentative.

Et en même temps, ce corps-tracer des enfants vient révéler quelque chose qui « nous concerne », et cela de façon très émouvante car cela se révèle là où « nous » – comme sujets, sujets de langage – ne sommes plus. Ce corps commun nous apprend quelque chose de nous, en révélant ces traces non historiques, « traces qui comptent plus que nous-mêmes »77, ailleurs qu’à l’endroit d’un événement, fût-il passé, mais à l’endroit de ce tracer minimal, de ce trait minimal et de « ce que ces gestes qui nous habitent ont d’immémorial »78, comme l’écrit Catherine Perret. Ce sont ces « météorites de ce Nous »79 fossile (comme un commun actif, en deçà du social, de la langue, des valeurs, des normes) qui nous échappent, que le point de voir des enfants révélerait, et cet immémorial nous concerne.

Cette praxis du milieu est donc à comprendre comme responsabilité collective, et évidemment toujours d’abord politique, mais aussi et – sans que les modalités se recouvrent – éthique pour que le monde ne se referme pas mais qu’il soit encore et encore à venir. Faire monde, ce n’est donc pas intégrer la toile arachnéenne à notre monde symbolique, mais prendre soin de cette toile qui se tisse « ailleurs » et qui nous échappera toujours en tant que sujets de langage. Cette toile, son enjeu vital, « importe au dehors »80, par-delà. Ce qui fait trace pour les enfants, ce qui déclenche un émoi, importe pour ce « nous » du coutumier, mais aussi pour « l’homme » de l’institution symbolique. C’est un trait d’union fragile, entre les fils de l’entre-deux du coutumier (trame inévitablement symbolique, mais travaillée pour respecter l’ailleurs), et les fils arachnéens, qui ouvre à un monde détotalisé81, un monde composé de divers feuillets d’inscription des corps.

Notes

1 Ces aires de séjour correspondent à différents lieux de vie (un campement provisoire, une ferme, une maison). Si chaque aire a une superficie limitée, le réseau s’étend sur un territoire assez important car les aires de séjour sont espacées les unes des autres, parfois jusqu’à vingt kilomètres. Il n’y a pas de murs ou de clôture : le principe d’une circulation libre des enfants est ici essentiel. Retour au texte

2 Deligny Fernand [1975] Nous et l’innocent, dans Œuvres complètes, Paris, L’Arachnéen, p. 766. Ce terme est une façon de dire l’étrange « métier » auquel ces adultes se consacrent, sans le rabattre du côté des métiers du soin : ni psychologue, ni soignant, ni éducateur, ni psychiatre, mais présences proches. Retour au texte

3 Il y a de nombreuses formulations possibles de ces « défaillances » en fonction des paradigmes (phénoménologiques, psychanalytiques) convoqués : défaillance de l’intercorporéité, perte du corps commun, perte du corps vécu, trouble de l’attention conjointe, trouble du schéma corporel, corps en défaut de symbolisation, corps envahi par la jouissance, etc. Retour au texte

4 L’ailleurs, le reste, le réfractaire – tous ces termes se croisent dans la pensée de Deligny pour dire l’humain en esquive de l’homme de la subjectivation symbolique et de l’exigence relationnelle à l’œuvre dans tout ce que le langage semble impliquer : reconnaissance, échange, communication, dialogue, compréhension, signification, appropriation. Retour au texte

5 Ogilvie Bertrand [2007], « Une anthropologie de l’altérité infinie », dans Deligny Fernand, Œuvres complètes, op. cit., p. 1575. Retour au texte

6 Au sens où pratique et théorie sont indissociablement liées et que l’une n’existe pas sans l’autre. Nous nous appuierons pour cela sur les nombreux écrits autour de cette pratique, et sur la traduction conceptuelle qu’en aura proposée Deligny. Retour au texte

7 Lin Jacques [2019] La Vie de radeau : le réseau Deligny au quotidien, Marseille, Le mot et le reste, p. 41. Retour au texte

8 Ibid. Retour au texte

9 Deligny Fernand [1975] Cahiers de l’immuable n°1. Voix et voir, dans Œuvres complètes, op. cit., p. 827 Retour au texte

10 Ibid. Retour au texte

11 Deligny Fernand [1979] Les Détours de l’agir ou le moindre geste, dans Œuvres complètes, op. cit., p. 1259. Les bruits des enfants « où s’entend le bruit des cordes vocales » sont aussi pensés comme étant « d’agir » : « pour gémir, piailler, hurler, bourdonner, l’agir y suffit » (Deligny Fernand [2008] L’Arachnéen et autres textes, Paris, L’Arachnéen, p. 41). Retour au texte

12 Comme le dit Deligny, « dans jouer, il y a du rôle et, bien souvent un “à tour de rôle” […] l’autre y est, aux premières loges ». Ainsi dans le geste d’éclabousser, « un certain effet en est attendu, et l’autre n’y est pas pour rien » (Deligny Fernand, Les Détours de l’agir ou le moindre geste, op. cit., p. 1251 et 1252). Retour au texte

13 Ibid., p. 1252. Retour au texte

14 Ibid., p. 1251. Retour au texte

15 Deligny Fernand, Correspondance de Fernand Deligny à Pierre Delber, conservée à l'IMEC DGN35, non datée - cité par Perret Catherine [2017] Le Tacite, l’humain : anthropologie politique de Fernand Deligny, Paris, Seuil, 2021, p. 257. Retour au texte

16 Deligny Fernand [1980] Singulière ethnie, dans Œuvres complètes, op. cit., p. 1426. Retour au texte

17 Deligny Fernand [2018] Correspondance des Cévennes 1968-1996, Paris, L’Arachnéen, p. 364. Retour au texte

18 Deligny Fernand [1977] Tentative, les vies retranchées 1/3, avec Françoise Estèbe et Jean Couturier, émissions radiophoniques, diffusées sur France Culture. Retour au texte

19 Deligny Fernand, Correspondance, op. cit., p. 645. Retour au texte

20 Deligny Fernand, Les détours de l’agir, op. cit., p. 1291. Retour au texte

21 Comme le terme d’émoi, le terme de désarroi est choisi par Deligny en tant qu’il ne serait pas chargé de l’idée d’une souffrance subjective ou subjectivée. Retour au texte

22 Deligny Fernand [1977] Les vies retranchées 2/3, op. cit., minute 32. Retour au texte

23 Deligny Fernand, Nous et l’innocent, op. cit., p. 771. Retour au texte

24 Z Norbert [1976] « Journal d’un passant », dans Deligny Fernand, Œuvres complètes, op. cit., p. 983-984. Retour au texte

25 Lin Jacques, La Vie de radeau, op. cit., p. 41. Retour au texte

26 Deligny Fernand, Nous et l’innocent, op. cit., p. 691. Ce que Deligny vise par ce terme de langage, c’est l’institution symbolique des individus et le pôle subjectif-relationnel que cette institution symbolique engage. Retour au texte

27 Deligny Fernand, Cahiers de l’immuable n°1, op. cit., p. 812. Retour au texte

28 Entendons qu’il s’est progressivement imposé depuis les difficultés rencontrées : cette pratique du milieu a été sans cesse remise au travail. Retour au texte

29 Deligny Fernand [1980] Les enfants et le silence, Paris, Galilée, p. 62. Retour au texte

30 Nous renvoyons ici aux travaux de Marlon Miguel sur Deligny, et notamment à son article Miguel Marlon [2024] « Spatiality and milieu. Fernand Deligny's (Non)Clinical Work », Tijdschrift voor Filosofie, vol 86, n°4, p. 551–577 [https://doi.org/10.2143/TVF.86.4.3294481]. Retour au texte

31 « Aller vers eux, s’occuper d’eux, s’adresser à eux. Telle n’est pas notre démarche » (Renaud Victor [1975] Ce gamin-là, Film en noir et blanc, 95 min. C’est Deligny qui parle. Retour au texte

32 Deligny Fernand [1982] Acheminement vers l’image, dans Œuvres complètes, op. cit., p. 1740. Retour au texte

33 Plutôt donc que de transformer les enfants, il s’agit de transformer le milieu et, pour les présences proches, de se transformer par là-même, pour être aux côtés de cette autre logique dont témoignent ces corps. Retour au texte

34 Ce terme d’assentiment est fréquemment utilisé par Deligny pour désigner la logique de la reconnaissance et le pacte de réciprocité qu’il engage. Retour au texte

35 Deligny Fernand [1975] Les Cahiers de l’immuable n°2. Dérives, dans Œuvres complètes, op. cit., p. 875. Ainsi, par exemple, de toujours laver les bols, juste après avoir débarrassé la table du déjeuner, et de redéposer les bols là où ils étaient avant le déjeuner. Retour au texte

36 Besson Sylvie [1976] « A propos des lieux », dans Cahiers de l’immuable n°3. Au défaut du langage, dans Deligny Fernand, Œuvres complètes, op. cit., p. 993. La précision est extrême : ainsi les présences proches utilisent toujours la même marmite pour le même usage (telle marmite pour cuire les pommes de terre, telle autre pour cuire les légumes). Retour au texte

37 Une séquence d’action comme laver la vaisselle ou découper un légume est décomposée dans le moindre détail des micro-gestes. Retour au texte

38 « Ce que ces manières de faire pouvaient avoir de quelque peu contourné, nous l’avions baptisé : l’orné » (Deligny Fernand, Acheminement vers l’image, op. cit., p. 1688). Ou encore : « Les écarts entre les choses sont à “creuser”, aux antipodes du commode qui est l’à faire du langage. Creuser les écarts entre les choses relève de cet “orner” sans lequel les choses, les voilà qui deviennent objets » (Deligny Fernand, Cahiers de l’immuable n°2, op. cit., p. 904). Retour au texte

39 Deligny Fernand, Les détours de l’agir, op. cit., p. 1332. Retour au texte

40 Coutumier que Deligny oppose au « routinier ». Retour au texte

41 Moreau Pierre-François [1978] Fernand Deligny et les idéologies de l’enfance, Paris, Retz, p. 124-125. Retour au texte

42 Deligny Fernand, Correspondance, op. cit., p. 363. Retour au texte

43 Ibid., p. 126. Retour au texte

44 Fernand Deligny, Les Enfants et le silence, op. cit., p. 97. Retour au texte

45 Alvarez de Toledo Sandra (dir.) [2013] Cartes et lignes d'erre : traces du réseau de Fernand Deligny, 1969-1979, Paris, L’Arachnéen, p. 226. Retour au texte

46 Deligny Fernand, Cahiers de l’immuable n°1, op. cit., p. 847. Retour au texte

47 Ce point de voir, Deligny l’oppose au point de vue des sujets de langage. C’est une perception asubjective, en quelque sorte « directe », sans interposition du sujet, où se révèlent des « choses » et non des objets : « Leur regard erre sans foyer dans le voir où les choses sont telles qu'elles étaient avant que le langage ne les traque éperdument » (Deligny Fernand, Nous et l’innocent, op. cit., p. 699). Retour au texte

48 Les enfants font trace du milieu, le révèlent à l’aune de ce qui fait trace pour eux, c’est-à-dire à l’aune de ce qui « compte » pour eux. Nous renvoyons ici à notre article Piette Manon, Rochet Silvia [2023] « Faire trace – tracés sans faire », Institutions, vol 71, n°1, p. 36-56 [https://doi.org/10.3917/inst.071.0036]. Retour au texte

49 Deligny prend régulièrement la métaphore de la toile d’araignée : l’araignée travaille à tisser une toile qui lui permet de vivre ; elle tend des fils, les accroche, fait des nœuds. Chez Deligny, l’« arachnéen » désigne plus spécifiquement la manière dont les existences se tissent sans projet ni intention. Il renvoie à un mode d’organisation non centralisé, sans sujet, fondé sur des liens ténus. L’arachnéen nomme ainsi un commun fragile, en esquive du langage et de l’institution, où les êtres tiennent ensemble sans passer par l’adresse ni par la signification. Retour au texte

50 La trame du coutumier est en effet une trame inévitablement symbolique. L’enjeu n’est pas de faire « sans » le langage pour les présences proches : cela est impossible, tant l’inscription signifiante et discursive est structurelle. Toute manière de faire reste inévitablement d’institution symbolique. Mais la trame du coutumier ouvre un espace d’esquive permettant à la toile arachnéenne de s’y accrocher en certains points, de s’y tendre. Retour au texte

51 Deligny Fernand, Nous et l’innocent, op. cit., p. 704. Retour au texte

52 Deligny Fernand, Les Enfants et le silence, op. cit., p. 94. Retour au texte

53 Deligny Fernand [1978] Le croire et le craindre, dans Œuvres complètes, op. cit,., p. 1109. Jacques Lin écrit autrement : « c’est tout près de ces nœuds qu’ils demeurent un moment où pendant des heures à se balancer, à manier un morceau de bois ou de ficelle, à regarder la paume de leur main ou à zieuter ce qui se passe autour » (Jacques Lin, La Vie de radeau, op. cit., p. 70). Retour au texte

54 Nous renvoyons au travail de Catherine Perret qui a mis en avant cette dimension « fossile » : « Les lignes d’erre des enfants sont aimantées par la mémoire du lieu. Le nous qu’ils cherchent n’est donc pas le nous historique et social que forment Deligny et les jeunes gens qui l’entourent. C’est un nous absent dont “nous” avons perdu le souvenir, un nous fossile, enfoui, dont nos gestes gardent et reproduisent la trace, et à quoi tient le lien entre eux et “nous” davantage que la vie du coutumier » (Perret Catherine, Le Tacite, l’humain, op. cit., p. 296). Retour au texte

55 Deligny Fernand, Acheminement vers l’image, op. cit., p. 1686. Retour au texte

56 Ibid. Retour au texte

57 Ibid. Retour au texte

58 Il est très important ici de ne pas rabattre ce corps d’image du côté de l’imaginaire de Lacan, comme registre de l’identification de l’un. Il ne s’agit pas là d’un s’y reconnaître. Ce corps d’image ne relève pas du registre spéculaire. Retour au texte

59 Deligny Fernand, Tentative, les vies retranchées, op. cit., minute 83. Retour au texte

60 Humphreys Derek [2023] En Rue. Trajectoires psychiques et dispositifs cliniques de l’exclusion, Paris, Ithaque, p. 37. Retour au texte

61 Deligny Fernand, « Camérer » [1978-1981], dans Camérer. À propos d’images, Paris, L’Arachnéen, 2021, p. 24. Retour au texte

62 Deligny Fernand, Tentative, les vies retranchées, op. cit., minute 84. Retour au texte

63 Deligny Fernand, Tentative, les vies retranchées, op. cit., minute 81. Retour au texte

64 Ibid. Retour au texte

65 Ibid. Retour au texte

66 Il y va d’une contingence des résonances, à préserver, tout en leur donnant une certaine consistance. Retour au texte

67 Deligny Fernand, Nous et l’innocent, op. cit., p. 693. Retour au texte

68 Ibid., p. 784. Retour au texte

69 Deligny Fernand, Le croire et le craindre, op. cit., p. 1202. Retour au texte

70 Deligny écrit : « vous savez, une fois qu’on veut bien la voir, cette piste-là, il n’y a plus qu’à la suivre et l’enrichir, ce “nous-là”, de tout ce qui peut permettre à ces enfants de (s’)y mettre » (Deligny Fernand, Correspondance, op. cit., p. 419). Retour au texte

71 C’est une allusion au texte de Fernand Deligny « Quand le bonhomme n’y est pas », publié dans Deligny Fernand, L’Arachnéen et autres textes, op. cit., p. 111. Ce corps du bonhomme fait notamment référence au bonhomme dessiné représentant un corps unifié. C’est le corps de la domestication symbolique pour Deligny, corps qui se voit, qui se voit en étant reconnu par l’autre. Retour au texte

72 Deligny Fernand, Les cahiers de l’immuable n°2, op. cit., p. 932. Retour au texte

73 Ibid. Retour au texte

74 Deligny Fernand, Les cahiers de l’immuable n°3, op. cit, 1006. Retour au texte

75 Deligny Fernand, Les détours de l’agir, op. cit., p. 1257. Retour au texte

76 Pour reprendre Deligny : « un éclat que je ne vois pas comment m’incorporer » (ibid., p. 1257). Retour au texte

77 Perret Catherine, Le Tacite, l’humain, op. cit., p. 297. Retour au texte

78 Ibid. Retour au texte

79 Deligny Fernand, Le croire et le craindre, dans Œuvres complètes, op. cit, p. 1146. Retour au texte

80 Levinas Emmanuel [2009] Parole et silence et autres conférences inédites, Paris, Grasset, p. 95. Retour au texte

81 Et nous pensons ici à nouveau à Emmanuel Levinas. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Manon Piette, « Corps subtil », Kairos [En ligne], 3 (31) Automne | 2026, mis en ligne le 16 septembre 2026, consulté le 17 octobre 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/kairos/254. DOI : https://doi.org/10.66488/bkcv2093

Auteur

Manon Piette

Manon Piette est docteure en philosophie (Bordeaux Montaigne, ENS) et psychologue clinicienne au club thérapeutique des Peupliers (ASM 13) et en pédopsychiatrie au CMP Aulnay Nord (Hôpital Robert Ballanger). Elle donne aussi des enseignements à l'Université Paris Cité (département d'Etudes psychanalytiques). Ses recherches s’inscrivent dans le dialogue renouvelé entre phénoménologie, psychanalyse et psychothérapie institutionnelle afin de penser la rencontre clinique dans ses enjeux éthiques et politiques. manon.piette@u-paris.fr

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