Compte rendu de Nos paroles empêchées, Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern (Éditions de L’Aube, 2026)

DOI : https://doi.org/10.66488/qwck4189

Texte

Qu’on me permette en guise de préambule d’évoquer quelques-uns des souvenirs qu’évoque pour moi le nom d’Anne-Lyse Chabert. Je ne m’autorise cette entorse aux règles usuelles que dans la mesure où ces souvenirs sont en lien direct avec le contenu de l’ouvrage présenté.

J’ai eu le privilège d’être son professeur de Khâgne au lycée Dumont d’Urville de Toulon au début des années 2000. Elle rappelle au milieu du livre qu’avant de souffrir de dysarthrie, elle a eu « la chance de pouvoir s’exprimer sans aucune difficulté jusqu’à l’âge de 25 ans » (p. 114). Quand elle était mon étudiante en classe de Khâgne, Anne-Lyse, déjà lourdement handicapée sur le plan moteur, ne connaissait encore aucune atteinte au niveau de la parole. Ses camarades lui portaient une grande tendresse, l’aidaient dans ses déplacements, et appréciaient sa merveilleuse résilience. Après sa classe de Khâgne, nous n’avons eu que de rares échanges sur les réseaux sociaux.

Un contact plus étroit avec elle s’est à nouveau établi grâce à l’une de ces « synchronicités » qui font le charme de l’existence. Alors que je me rendais en TGV à Paris pour participer à une émission de télévision, j’avais mis dans mon cartable un livre d’André Comte-Sponville récemment acquis, La clé des champs et autres impromptus1. Parvenu au chapitre 6 de l’ouvrage, quelle ne fut pas ma surprise d’en lire le titre, « Anne-Lyse, ou le Traité du vrai combat »2. Il s’agissait de la préface de Comte-Sponville au livre d’Anne-Lyse Vivre son destin, vivre sa pensée3. Je m’en voulais énormément d’être passé à côté de cet ouvrage.

J’ai donc eu le bonheur, en lisant et relisant Nos paroles empêchées, de réentendre la parole de mon étudiante de Khâgne comme si sa maladie n’avait pas évolué. Nous pouvons bien entendu apprécier, dans cet ouvrage, tous les développements dans lesquels, relayée par les belles remarques de Gabrielle Halpern, elle nous fait partager son quotidien et les prodiges qu’elle doit accomplir pour continuer à communiquer. Sa comparse lui fait écho en évoquant la façon dont elle a surmonté, quant à elle, un autre handicap, son bégaiement. Elle fait sienne cette superbe formule de Robert Musil : « Plus personne n’a le droit d’ignorer que les grands orateurs sont nés d’un défaut d’élocution et les héros d’une faiblesse, autrement dit, que notre nature commence toujours par creuser un trou là où elle veut édifier une montagne »4.

Anne-Lyse Chabert se montre plus indulgente que sa complice envers les humains qui ne font guère d’efforts pour créer un vrai dialogue avec une personne présentant des difficultés communicationnelles. Mais l’intérêt de l’ouvrage se situe selon moi sur un autre plan. Nous découvrons dans ce livre moins une réflexion sur le handicap qu’une méditation philosophique sur la nature de l’écoute et sur les fonctions du langage.

Un seul mot sur la question du handicap. Nous sommes tous des handicapés sur le plan de la communication. Quand Anne-Lyse Chabert écrit qu’ « il n’y a pas besoin de parler de handicap pour s’apercevoir que nous sommes tous des mondes différents avec des langues différentes » (p. 44), elle rejoint Alexandre Jollien, autre philosophe souffrant de handicap, qui remarque dans l’un de ses ouvrages que « chaque homme est, à sa mesure, un cas, une délicieuse exception. Et une observation fascinée, puis critique, transforme souvent l’être anormal en maître ès-humanité »5.

Que le livre de nos deux philosophes aborde prioritairement la question de l’écoute est affirmé dès l’avant-propos par Gabrielle Halpern : « L’enfant met quelques années à apprendre à parler, pourquoi avons-nous besoin de toute une vie pour apprendre à écouter ? » (p. 16). Mais leurs façons de traiter la question de l’écoute s’inscrivent dans des univers différents. L’une a une sensibilité plus « politique », l’autre une sensibilité plus « individualiste » (au meilleur sens du terme). Alors que Gabielle Halpern pointe la responsabilité de la société dans nos difficultés à communiquer, Anne-Lyse Chabert fait reposer sur chacun d’entre nous la charge d’améliorer nos échanges, par exemple quand elle écrit qu’« il faut trouver son chemin propre avant de trouver sa place parmi les autres » (p. 77). Une de ses formules résume ce qui sépare les deux philosophes : « Pourquoi attendre de la réalité qu’elle s’ajuste à nos désirs ? » (p. 103). Le nietzschéisme de son professeur de Khâgne a peut-être contribué à réveiller en elle quelque chose de latent qui se serait épanoui sans son intervention.

J’invite le lecteur à réunir la thèse défendue par Gabrielle Halpern, « chacun de nous parle une langue étrangère » (p. 35) et l’affirmation d’Anne-Lyse Chabert une trentaine de pages plus loin, « la langue étrangère n’est qu’une métaphore de l’altérité » (p. 60). C’est seulement dans le dialogue authentique où nous prenons le risque de nous livrer à l’autre que nous découvrons ce qu’il en est de nos relations. Pour un tel dialogue, il est impératif de surmonter la peur qui nous gagne inévitablement d’exposer à l’autre nos faiblesses et de lui ouvrir ainsi les portes d’une possible manipulation.

L’examen de cette peur réapparaît dans le dernier chapitre entièrement consacré à l’intelligence artificielle dont Gabrielle Halpern est une éminente spécialiste, ce qui conduit Anne-Lyse Chabert à se situer en retrait. Après avoir noté au début de ce dernier chapitre que « l'élément le plus marquant de ce début de XXIe siècle est la disparition progressive de la conversation entre les êtres humains » (p. 123), Gabrielle Halpern se désole du fait que « l'intelligence artificielle s'impose désormais comme un interlocuteur alternatif légitime » (p. 136). Elle soupçonne nos peurs d’être en partie à l’origine de cette évolution : la machine n’utilise pas la connaissance qu’elle a de moi pour tenter de me manipuler, comme peuvent le faire les autres humains. Et elle nous propose la meilleure parade dans le cas où une I.A. tenterait à l’avenir de nous dominer : le silence.

Un seul petit reproche à nos deux philosophes, celui de n’avoir jamais cité Platon. Quand Gabrielle Halpern ou quand Anne-Lyse Chabert énumèrent les conditions d’un authentique dialogue, ne font-elles pas écho l’une comme l’autre à la dialectique platonicienne ? Dialoguer, ce n’est pas opposer sa thèse à celle proposée par son interlocuteur, ainsi que le font les Sophistes en pratiquant la méthode des « discours antilogiques », méthode qu’on utilise aujourd’hui à Science-Po ou à l’ENA pour former nos élites politiques. Quand on est informé de ce type de formation, on s’étonnera moins de l’incapacité de notre classe politique à écouter le peuple. Dialoguer c’est à l’inverse rendre sienne la position de l’autre, l’intégrer à sa propre pensée, et partir d’elle pour poursuivre l’échange. Et la condition sine qua non de cette pratique est bien entendu l’écoute.

Je conclurai ce compte rendu en notant que rien ne pouvait davantage réjouir son vieux professeur de Khâgne que la métaphore nietzschéenne de la danse à laquelle Anne-Lyse Chabert a recours en conclusion : « C’est maintenant à toi, cher lecteur, que revient la responsabilité de poursuivre ces quelques pas de danse en continuant à méditer ».

Notes

1 André Comte-Sponville, La clé des champs et autres impromptus, Paris, P.U.F., 2023 Retour au texte

2 Ibidem, p. 91. Retour au texte

3 Anne-Lyse Chabert, Vivre son destin, vivre sa pensée, Paris, Albin Michel, 2021. Retour au texte

4 Robert Musil, L’homme sans qualités, formule citée en exergue de l’ouvrage, p. 11. Retour au texte

5 Alexandre Jollien, Le métier d’homme, Paris, Points-Essais, 2013, p. 32. Retour au texte

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Référence électronique

Philippe Granarolo, « Compte rendu de Nos paroles empêchées, Anne-Lyse Chabert et Gabrielle Halpern (Éditions de L’Aube, 2026) », Kairos [En ligne], 3 (31) Automne | 2026, mis en ligne le 18 septembre 2026, consulté le 17 octobre 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/kairos/300. DOI : https://doi.org/10.66488/qwck4189

Auteur

Philippe Granarolo

Professeur de Khâgne (h), philosophe

Droits d'auteur

CC BY-NC-ND 4.0