Le Japon des médias, le Japon des chercheurs

DOI : https://doi.org/10.66488/dtgf8301

Texte

Il est des silences qui ne disent pas autre chose que l’absence d’intérêt accordé à un sujet. La visite d’État d’Emmanuel Macron au Japon, au printemps 2026, en fournit une illustration frappante. Alors même qu’elle concernait la troisième puissance économique mondiale, un partenaire stratégique de premier plan et l’un des principaux alliés de la France en Asie, elle n’a suscité qu’un intérêt très limité dans les médias nationaux. Quelques images, quelques reportages convenus, quelques références aux manga, à la gastronomie ou à l’art de vivre japonais : guère davantage – service minimum.

Ce relatif désintérêt contraste avec le succès médiatique rencontré par Suzuki Hideo, nommé ambassadeur du Japon en France en novembre 2025. Francophone remarquable, il multiplie les interventions dans les médias où il célèbre la France avec une sincérité communicative. Son enthousiasme et son sens de la communication lui valent, sur la Toile, une popularité rare pour un diplomate. On ne peut que s’en réjouir. Cette communication, si chaleureuse soit-elle, relève cependant pleinement de ce que les spécialistes des relations internationales désignent comme la diplomatie publique (public diplomacy) : une politique d’influence qui vise à façonner favorablement la perception d’un État à l’étranger et à créer un environnement propice à la défense de ses intérêts. Rien de plus, mais indéniablement cela plaît.

Cette réussite médiatique révèle toutefois la difficulté persistante des médias français à dépasser un discours de sympathie ou de fascination pour interroger le Japon dans toute sa complexité. Les interviews de l’ambassadeur donnent rarement lieu à une véritable discussion sur les enjeux économiques, sociaux, politiques ou historiques auxquels son pays est confronté. Et, de fait, celui-ci donne à ses interlocuteurs ce qu’ils ont envie d’entendre. Pourquoi s’en priverait-il ?

L’entretien qu’il a accordé à l’émission Quotidien sur TMC le 23 mars 2026 constitue à cet égard un exemple révélateur des modalités selon lesquelles le Japon continue d’être médiatisé en France. Alors que l’émission – certes de divertissement, mais pas que… – se présente comme un moment d’échange privilégié avec le représentant officiel du gouvernement japonais, les questions demeurent largement prisonnières d’un répertoire de représentations convenues : manga, kawaii, sushi, bains publics, politesse, cerisiers en fleurs ou encore hikikomori. Ces thèmes, certes familiers au public français, ne sont presque jamais mobilisés comme point de départ d’une interrogation critique – ou simplement curieuse –, mais plutôt comme des confirmations de stéréotypes largement partagés. La figure de l’ambassadeur est ainsi davantage sollicitée pour valider une image préexistante du Japon que pour en complexifier la compréhension – ce que celui-ci se garde d’ailleurs bien de faire.

Cette logique apparaît avec une particulière netteté dans la séquence consacrée à la crise démographique. Après un reportage insistant sur le vieillissement, la faible natalité et le repli social d’une partie de la jeunesse, l’ambassadeur choisit de déplacer la discussion vers la bonne santé des personnes âgées et leur maintien dans l’activité économique. Cette inflexion rhétorique est caractéristique d’une communication diplomatique visant à mettre en avant les capacités d’adaptation de la société japonaise plutôt que ses fragilités structurelles. Plus remarquable cependant est l’absence totale de relance de la part des journalistes. Aucun d’entre eux ne revient sur le cœur de la question – les jeunes générations, le recul du mariage, les transformations des trajectoires professionnelles ou les difficultés spécifiques rencontrées par les actifs –, alors même que ces enjeux constituaient précisément le sujet du reportage diffusé quelques instants auparavant. Le déplacement opéré par l’ambassadeur – le manque de jeunes n’est pas un problème, les « vieux » travaillent à leur place – demeure ainsi entièrement incontesté.

La séquence consacrée aux « Territoires du Nord », à la toute fin de l’émission, est tout aussi révélatrice. Profitant de l’affichage d’une carte géographique de l’archipel, l’ambassadeur interrompt l’entretien pour suggérer la correction de ce qu’il présente comme une erreur, en affirmant que les quatre îles au nord de Hokkaidō sont des « territoires japonais occupés illégalement par les Russes ». Cette formulation, hautement politique et qui reprend la position officielle de Tōkyō sur le différend territorial avec la Russie, n’appelle aucune demande de précision, aucun rappel de l’existence du contentieux, ni même la mention du point de vue russe. Les journalistes se contentent de présenter leurs excuses et promettent de corriger la carte « pour la prochaine fois », transformant ainsi un litige international complexe en simple erreur cartographique – il aurait pourtant été intéressant de savoir, par exemple, qui avait produit cette carte, et pourquoi elle était ainsi colorée, tant il y a peu de chances qu’elle ait été produite spécialement pour l’émission.

Cette absence de mise en perspective contraste avec les usages ordinaires du journalisme politique – même de divertissement –, qui conduisent généralement à soumettre ce type d’affirmation, lorsqu'elle émane d’un représentant officiel d’un autre État, à un minimum de contextualisation, voire de contradiction. Mais, dans le cas du Japon, rien. L’ensemble de l’entretien illustre ainsi moins un exercice d’interview qu’une conversation de courtoisie, où la recherche du consensus et de la sympathie l’emporte largement sur la fonction critique habituellement dévolue au travail journalistique.

Il ne s’agit évidemment pas de reprocher à un ambassadeur de défendre la position officielle de son gouvernement. C’est précisément son rôle. En revanche, il est plus surprenant qu’aucune distance critique, aucun rappel des enjeux géopolitiques ou historiques ni la moindre contradiction ne soient venus accompagner cette prise de position. Une telle absence de mise en perspective témoigne moins de la force du discours diplomatique japonais que de la faiblesse des connaissances mobilisées pour le recevoir.

Cette situation n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs décennies, le Japon bénéficie d’une présence à la fois singulière et soutenue dans les médias français – quel autre pays inspire à la fois des titres de magazines empruntés à sa langue, tels que Tsugi ou Kaizen, et des publications entièrement consacrées à sa culture, comme Tempura ou Atom ? Pays à la fois familier et profondément méconnu, il suscite cependant davantage l’adhésion, la curiosité ou la fascination qu’il ne fait l’objet d’une véritable expertise. Les images circulent plus vite que les connaissances ; les stéréotypes, fussent-ils positifs, tiennent souvent lieu d’analyse. Parce que le Japon est généralement perçu comme un pays ami, stable, démocratique et culturellement séduisant, son actualité échappe largement aux traitements critiques que les journalistes réservent spontanément à d’autres pays du monde.

C’est précisément contre cette illusion de familiarité que les études japonaises trouvent aujourd’hui toute leur utilité. Leur rôle n’est pas de nourrir une admiration supplémentaire pour le Japon, pas plus qu’elles ne consistent à déconstruire systématiquement son image. Il s’agit simplement de rendre plus intelligible une société complexe, traversée de tensions, de débats, de contradictions et de choix politiques qui méritent d’être analysés avec les mêmes exigences que ceux de toute autre société. Encore faut-il que les voix qui en émanent soient entendues.

Cette situation ne résulte toutefois pas seulement d’une insuffisance de diffusion des travaux scientifiques. Elle tient également aux contraintes propres au fonctionnement médiatique. Les formats courts, la recherche de séquences facilement mémorisables et la nécessité de produire un récit accessible conduisent à privilégier des schémas narratifs simples, fondés sur l’opposition, l’exception ou le pittoresque. Dans ce cadre, les chercheurs ne disposent que rarement du temps nécessaire pour restituer la complexité des phénomènes qu’ils étudient. Les connaissances les plus solidement établies sont souvent moins « médiagéniques » que les clichés qu’elles cherchent précisément à déconstruire – nous y avons tous été confrontés.

Rien ne garantit donc que les études japonaises parviendront à infléchir ces représentations. Mais c’est précisément parce que cet objectif demeure incertain que nous ne pouvons renoncer à poursuivre ce travail de mise en perspective, de contextualisation et de transmission. Objectivement, il y a sans doute peu de chances que nous y parvenions vraiment. Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras.

C’est dans cet esprit que s’inscrivent les contributions réunies dans ce numéro, qui témoignent, chacune à leur manière, de la diversité des approches et des objets qui nourrissent aujourd’hui les études japonaises.

Le présent numéro s’ouvre ainsi sur un article d’Éric Seizelet, consacré aux conséquences démographiques du vieillissement des Forces japonaises d’autodéfense. À travers une analyse des évolutions de la pyramide des âges, des difficultés de recrutement et des transformations de l’environnement stratégique régional, l’auteur met en lumière les défis auxquels est confrontée l’institution militaire japonaise dans un contexte de déclin démographique accéléré.

Le deuxième article, signé par Yves Cadot, revient sur les relations entre diplomatie, sport et reconnaissance internationale du Japon à travers l’histoire du jūdō et des Jeux olympiques, de 1909 à 1964. En montrant comment le corps et les pratiques sportives ont constitué de véritables instruments d’affirmation internationale, il éclaire sous un jour original les mécanismes de construction de la puissance symbolique japonaise.

Enfin, le numéro se clôt sur une contribution de Marie Parmentier, consacrée aux « planches de couleurs » (Irozu) du début de l’ère Meiji. À partir de l’étude de ces matériaux pédagogiques, l’auteure montre comment la classification des couleurs participe d’une réflexion plus large sur la normalisation des savoirs, les circulations scientifiques et les transformations épistémologiques accompagnant la modernisation du Japon.

Bonne lecture à toutes et à tous.

Citer cet article

Référence électronique

Christian Galan et Yves Cadot, « Le Japon des médias, le Japon des chercheurs », Études japonaises [En ligne],  | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 18 août 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/etudes-japonaises/544. DOI : https://doi.org/10.66488/dtgf8301

Auteurs

Christian Galan

Université Toulouse-Jean Jaurès

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Yves Cadot

Université Toulouse-Jean Jaurès

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