Introduction
À l’heure de l’intelligence artificielle et, à terme, des ordinateurs quantiques, les guerres contemporaines peuvent-elles se passer de soldats ? L’innovation et l’investissement dans les systèmes d’armes létales autonomes (SALA), leur impact sur l’usage de la force ont donné une nouvelle impulsion aux réflexions stratégiques et tactiques sur la « révolution dans les affaires militaires » (RAM)1. Elles ont entretenu une première croyance ‒ ou illusion ‒, dans une partie du public et des médias, selon laquelle les nouvelles machines de guerre produites par l’homme pouvaient avantageusement remplacer le soldat, et que des « techniciens », éloignés du champ de bataille, pourraient user de ces armes à distance, derrière leurs « consoles », sans avoir à essuyer le feu de l’ennemi.
Deuxième croyance : l’ère des guerres interétatiques fondée sur la mobilisation de la nation en armes est révolue : place aux guerres asymétriques ou de « basse intensité ». Ainsi la lutte contre le terrorisme privilégierait le renseignement et le rôle des forces spéciales constituées essentiellement de professionnels.
Troisième croyance : en opérations extérieures, les coûts directs et indirects de l’utilisation de robots armés sont infiniment inférieurs au maintien et à l’entretien sur place d’effectifs pléthoriques, en particulier si l’on inclut les dépenses de santé qu’elles génèrent. Pourtant, depuis les années 1990, les conflits post-guerre froide démentent obstinément de telles assertions, et le conflit russo-ukrainien depuis février 2022 offre un exemple emblématique de ces guerres mobilisant sur le terrain des armées de plus en plus nombreuses, coûteuses en hommes et en matériels. En réalité, tout se passe comme si le développement de ces nouveaux systèmes d’armements, leur autonomisation grandissante, la robotisation et l’impersonnalisation subséquente du champ de bataille, obéissaient non à une logique de substitution mais d’agrégation, tout comme les guerres asymétriques sont loin d’avoir remplacé les conflits « traditionnels ».
Un double constat pesant sur les programmations militaires et les budgets de défense, à la hausse un peu partout afin de faire face à des conflits multiscalaires et multidimensionnels ‒ le Japon ne fait pas exception avec l’annonce par le gouvernement Kishida2 de porter le budget de la défense à 2 % du PNB d’ici 20273 ‒ et qui conduit à recycler les modes traditionnels de recrutement. Rappelons que dans de nombreux pays, le service militaire n’a été que « suspendu » ‒ c’est le cas en particulier de la France depuis 19974 ‒, qu’il a été rétabli en Pologne et en Lituanie en 2015 devant la menace russe, ainsi qu’en Suède en 2017 faute de volontaires en nombre suffisant, qu’il a même été étendu aux femmes en Norvège en 2016, et que la Lettonie a restauré le service militaire obligatoire pour les hommes en 2022. Enfin en décembre 2025, l’Allemagne a également renoué avec le service militaire sur la base du volontariat mais avec un système obligatoire de recensement. D’autres ont confirmé la conscription existante comme c’est le cas, hors Union européenne, de la Suisse, par voie référendaire, en 2013. En d’autres termes beaucoup d’États européens, en faisant le choix de la professionnalisation de leurs forces armées, se sont bien gardés de renoncer au recours à la conscription si les circonstances l’exigeaient, en cas de crise.
Le Japon occupe à cet égard une position paradoxale : les « Forces d’autodéfense » (Jieitai 自衛隊, FAD) n’ont pas en apparence de problème de recrutement : pour les militaires du rang (shi士), à durée déterminée5, en 2022, 18 558 postulants et 5 276 postulantes se sont présentés pour respectivement 3 127 admis et 861 admises, soit un taux de sélection de 5,9 pour les hommes et de 6,12 pour les femmes. Pour l’accès à l’« Académie de Défense » (Bōei daigakkō 防衛大学校), qui forme les officiers supérieurs et généraux de la Jieitai, le taux de sélection est bien plus élevé : 10 638 candidats pour 522 admis, soit un taux de sélection de 20,3. Et pourtant, la question de la fiabilité du système actuel de recrutement, tant en nombre qu’en qualité, face à la dénatalité et au vieillissement général de la population, s’est imposé depuis plus d’une vingtaine d’années comme l’une des difficultés majeures auxquelles les FAD doivent désormais faire face 6.
Cette aporie, présente de façon obsessionnelle dans les rapports officiels et soulignée à l’envi dans les médias tant au Japon qu’à l’étranger, n’a longtemps guère eu d’écho dans la littérature scientifique : la Jieitai reste encore, à bien des égards, un objet périphérique de la recherche sociologique tant au Japon qu’en Occident, et si le vieillissement de la population a suscité de nombreuses publications7, il faut attendre le milieu des années 2010 pour que paraissent les premières études sur les évolutions et prospectives démographiques des FAD8. Le présent article s’inscrit dans cette lignée, tout en explorant plus particulièrement à travers ces contraintes démographiques ‒ qui ne touchent pas seulement l’archipel, mais sont aussi observables en Europe et en Chine ‒ le rapport complexe qu’entretient la jeunesse japonaise à la Jieitai et les politiques publiques mises en place pour préserver la sécurité de l’archipel du risque de dénatalité.
1. Un état des lieux préoccupant ?
1.1. Un déficit structurel de recrutement
Après 1945, le « pacifisme constitutionnel » ‒ le fameux article 9 de la loi fondamentale – s’est imposé au pays, qui a fait le choix, avec la création des FAD en 1954, d’une « armée » de métier. Avec deux objectifs : d’abord éloigner le spectre de la guerre des frontières de l’archipel, ensuite – de façon plus ou moins consciente – refouler le « militaire » et ses représentations négatives hors de l’espace public. Cette double contrainte a longtemps prédéterminé la politique de réarmement de l’archipel, sa nature et son rythme, et le rapport des citoyens à la chose militaire. C’est encore d’autant plus vrai aujourd’hui que la levée, prudente, mais réelle, des inhibitions frappant les missions extérieures des FAD depuis les années 1990, la vulnérabilité de l’archipel face aux ambitions balistiques du régime de Pyongyang et le développement à marches forcées de l’appareil militaire chinois, sans même parler de la militarisation des Kouriles au nord, toujours occupées par la Russie, constituent autant de défis pour les FAD. Avec trois conséquences : le resserrement de la solidarité avec les alliés après l’adoption conditionnée du principe d’autodéfense collective par le Cabinet japonais (2014) ; l’introduction – discutée – de capacités de projection de puissance et de contre-attaque ; et une plus grande exposition des FAD au risque militaire. Or celles-ci ne peuvent plus compter sur le renouvellement constant et régulier des effectifs qu’offrait la conscription sous le Japon impérial : l’incorporation sous les drapeaux ne résulte plus de la contrainte du service militaire, en tant qu’« obligation des sujets »9, mais d’un choix personnel de carrière.
En d’autres termes, les flux de personnels militaires ne dépendent plus de la garantie annuelle offerte par la conscription, mais de la capacité de séduction des FAD à la fois en termes de motivation – pourquoi s’engager dans la Jieitai ? ‒ et de « marketing » politique. L’acquisition d’un stock stable de ressources humaines oblige par conséquent le ministère japonais de la Défense (Bōeishō 防衛省) à réfléchir, au-delà d’une stratégie spécifique de communication, à des politiques publiques en vue d’inciter la jeunesse japonaise à rejoindre les FAD et à y faire carrière. Une obligation de moyens, mais non de résultats : reposant sur le volontariat, les FAD sont étroitement tributaires de la conjoncture économique – les périodes de crise et de stagnation économiques sont plus propices au recrutement ‒, des opportunités alternatives d’emploi qu’offrent le secteur public et les entreprises, ainsi que des fluctuations de leur image de marque au fil de l’actualité10. Or on observe à cet égard un quadruple phénomène : en premier lieu, les effectifs budgétaires ne coïncident pas avec les effectifs réels des FAD11. Un écart qui n’est pas nouveau, et interroge la politique de recrutement des FAD et son attractivité sur le long terme12. En deuxième lieu, le vieillissement global de la population japonaise pose ‒ entre autres ‒ la question de l’articulation entre les fonctions régaliennes de l’État, dont relève la défense nationale, et l’avenir de l’État social japonais : deux secteurs fortement dépensiers, appelant vraisemblablement une réflexion d’ensemble sur leurs modalités de financement en général, et la fiscalité en particulier. En troisième lieu, le solde de recrutement des FAD est négatif : en 2021 par exemple, 13 327 hommes et femmes ont rejoint les FAD toutes catégories confondues, pour 13 439 départs. C’est chez les militaires du rang que les départs sont les plus nombreux (6 673) soit à l’expiration de leur engagement, soit par démission (chūto taishoku 中途退職). Précisément, le niveau des démissions est généralement considéré comme un bon indice du moral des troupes. En 2022, le ministère en a enregistré 6 174, dont 3 864 pour les militaires du rang, soit le chiffre le plus important depuis 200713. Pour une partie des analystes, le durcissement de la politique de défense depuis les grandes lois sécuritaires de 2015, la nouvelle stratégie de défense adoptée en décembre 2022, visant à renforcer les capacités de riposte voire d’anticipation des FAD, ainsi que l’acquisition de nouveaux équipements, ont accentué la pression sur les militaires ‒ allongement des horaires de service, accélération des cadences de travail et durcissement des entraînements ‒, faisant ainsi le lit de toutes les formes de harcèlement et engendrant une perte de sens au travail14. En quatrième lieu, le taux de progression à l’Université a considérablement progressé : il était de 61,1 % en 2023, voire 84 % si l’on inclut toutes les formations « post-secondaires »15. La massification et la démocratisation de l’enseignement supérieur au sortir du lycée constituent une constante érodant le vivier potentiel des mêmes classes d’âge visées par les FAD, et la contraction actuelle de la démographie japonaise offre aux jeunes des opportunités d’insertion dans le monde du travail plus favorables dans le secteur privé que dans le public : une concurrence qui se fait au détriment, à des degrés divers, des emplois de sécurité au sens large tels militaires des FAD, mais aussi policiers et pompiers16. En tout état de cause, les jeunes sortant du lycée forment toujours les gros bataillons des recrutements des militaires du rang. Les diplômés de l’Université ne représentant que 12% de cette catégorie17.
1.2. Une pyramide des âges défavorable
La pyramide traditionnelle des âges en forme de cloche prend désormais des allures de carré. En comparant la structure démographique par tranches d’âge et grades entre 1990 et 2017, on s’aperçoit que si la tranche de l’encadrement supérieur et, surtout, celle des sous-officiers ont tendance à enfler, le rétrécissement de la tranche des hommes du rang est spectaculaire (voir figure n° 1) : alors que, en 1990, celle des 20 ans est de loin la plus nombreuse, avec près de 15 000 hommes, elle n’en représente plus qu’environ 6 000 vingt-sept ans plus tard ; elle a donc diminué de moitié durant la période considérée. Or ce sont les militaires du rang qui constituent l’essentiel des forces en première ligne. Bien plus, en 2023, selon les chiffres ministériels publiés en mars 2024, les 9 959 militaires de base recrutés cette année-là ne représentaient que 50,8 % des effectifs attendus, crevant le plancher de 55,8 % atteint en 1993. S’agissant des « militaires des FAD à durée indéterminée » (MFDI, cf. note 5), cette proportion était de 69 %, mais tombait à 30% pour les « militaires des FAD à durée déterminée » (MFDD, cf. note 5), représentant la couche inférieure des militaires du rang, et donc la plus jeune : des résultats sans précédent dans l’histoire de la Jieitai et une cote d’alerte jugée préoccupante18. Et la presse internationale n’a pas manqué de rapporter ces dernières années les difficultés endémiques de recrutement des FAD19. Une diminution qui est à mettre en corrélation avec celle de la tranche des jeunes de 18 à 26 ans, la population cible de recrutement passant, selon les projections actuelles, de 10 820 000 personnes en 2022 à 7 861 000 en 2048, soit une diminution de 2 959 000 personnes en vingt-six ans. Cette tendance s’accompagne déjà, sur le long terme, d’une baisse du nombre de candidatures dans les Forces d’autodéfense, passant de 114 488 en 2012 à 56 700 toutes catégories confondues en 2024, soit moins 50,4 % en l’espace de douze ans. Et la population des jeunes de 18 ans à l’horizon 2040 n’atteindra pas 80 % de son niveau actuel20. Avec pour conséquence le risque d’effritement de la catégorie des hommes du rang qui, s’il se poursuivait, pourrait affecter, à terme, les capacités opérationnelles des FAD sur le terrain. De ce fait, l’âge moyen des FAD est passé à 36,4 ans en 2022 contre 31,8 ans en 1990. Toutefois si vieillissement il y a, il est plus sensible au niveau de l’encadrement intermédiaire en raison du report de l’âge limite, ou de l’élargissement des possibilités de réemploi, qu’au niveau des militaires de base21.
On note, en outre, la disparition de la tranche des 15-18 ans dans le tableau de 2017, en raison du changement de statut des élèves du « Lycée technologique des Forces terrestres d’autodéfense » (Rikujō jieitai kōka kōkō 陸上自衛隊工科高校), ouvert en avril 1955 (environ 1 000 élèves), et qui est le principal centre de formation de mineurs relevant des FAD. Considérés comme jieikan 自衛官 (personnel sous statut militaire, cf. note 5) à l’origine, ils ont été exclus de cette catégorie à la suite de l’adhésion du Japon à la Convention internationale des droits de l’enfant (1997) et au Protocole facultatif concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés (2000). En conséquence, ces lycéens ont le statut d’élèves-fonctionnaires à statut spécial, avec un traitement mensuel de 103 700 yens (environ 560€), et ne peuvent être mobilisés pour les tâches et missions ordinaires des FAD. Le lycée dépend néanmoins du ministère de la Défense, est dirigé par un général et dispense, en dehors d’une formation générale et technique, une préparation militaire.
Figure n° 1 – Composition des FAD par tranches d’âge et grades
en 1990 (haut) et 2017 (bas)22
Bleu : encadrement supérieur (kanbu 幹部) ; jaune : sous-officiers (jun-sô 准曹) ; rouge : hommes du rang (shi 士)
Pour l’encadrement, la dénatalité constitue un défi majeur et nourrit un discours alarmiste sur le thème « si l’on continue sur cette ligne, la défense du pays sera intenable ». Pour les spécialistes en matière de défense du Parti libéral démocrate (PLD) tels que l’ancien vice-ministre de la Défense Nagashima Akihisa 長島昭久 (né en 1962) ou le président de la section du parti en charge de la défense Wakamiya Kenji若宮健嗣 (né en 1961), le Japon doit prendre le tournant des nouvelles technologies militaires pour pallier les conséquences néfastes de la baisse de la natalité. Mais les dirigeants sont conscients que la modernisation et la mise à niveau des matériels risquent d’être compromises, faute de personnels suffisants, et sont obnubilés par le décalage croissant entre les besoins affichés en personnels militaires et la réalité des recrutements. À tel point qu’au défi extérieur représenté par la montée en puissance militaire de la Chine et aux ambitions balistiques de la Corée du Nord, s’ajouterait une menace intérieure, sourde, mais tout aussi implacable : le déficit de jeunes23.
2. Le remodelage des carrières
2.1. La modification des limites d’âge et des conditions d’engagement
Une des premières mesures prises par les pouvoirs publics pour tenter de conjurer le spectre d’une désaffection à l’égard des FAD fut d’agir sur les curseurs démographiques, soit en reportant la date limite de recrutement, soit en différant le départ à la retraite. En octobre 2018, pour la première fois depuis vingt-huit ans, la limite d’âge supérieure pour rejoindre les FAD passa de moins de vingt-sept à moins de trente-trois ans24. À partir d’octobre 2023, les sous-officiers et officiers supérieurs virent leur limite d’âge reportée d’au moins un an25. Ces deux mesures correspondent à deux objectifs différents : attirer dans le premier cas des profils de personnes qualifiées ayant déjà une première expérience professionnelle et garder en activité des personnels chevronnés en position d’encadrement dans le second26.
Il a été également décidé de revoir les conditions d’engagement dans une double optique de diversification et d’inclusivité : au sortir du lycée, un jeune ne pouvait intégrer les FAD qu’à l’issue d’un examen de vérification des connaissances de base, des conditions d’aptitude physique (poids, taille, acuité visuelle, tour de poitrine, capacité pulmonaire), de son état de santé, et d’un entretien de motivation. À partir d’avril 2019, les conditions minimales de taille ont été abaissées à plus de 150 cm pour les hommes et à plus de 140 cm pour les femmes. Celles relatives au poids ont été également modifiées en conséquence. Les normes en matière d’acuité visuelle ont été aussi révisées à la baisse ; celles relatives au tour de poitrine et à la capacité pulmonaire ont été supprimées27.
Quant aux tatouages, ils sont en principe interdits comme étant contraires à l’article 58 de la loi sur la Jieitai qui fait obligation aux militaires d’avoir un comportement conforme à la dignité de la fonction. Bien évidemment le tatouage fait référence aux yakuza qui en couvrent une grande partie de leur corps, et il est à ce titre considéré comme un marqueur anti-social. Toutefois, il semblerait que le Bōeishō ne serait plus hostile à un marquage discret, compte-tenu du fait que la pratique du tatouage s’est répandue en dehors du crime organisé28. Aucune décision n’a été encore prise à ce jour et la question ne manque pas de susciter des discussions, tant dans l’opinion qu’à l’intérieur même des FAD.
En janvier 2024, en direction des nouvelles recrues, le ministère a également décidé de réviser les dispositions relatives à la tenue en assouplissant les prescriptions relatives à la coiffure et à la coupe de cheveux29. La réglementation, quelque peu différente selon les trois armes, n’imposait pas pour les hommes la coupe de cheveux ras (marugari 丸刈り), mais courte, conforme au principe précité de dignité, et pour des raisons pratiques. Désormais, les cheveux pourront être plus longs, proche du style coupe en brosse (crew-cut), dans le cadre précisé par la nouvelle réglementation, mais la décoloration reste interdite.
Enfin, à partir de 2020, le niveau de connaissances pour rejoindre les FAD passe du collège au lycée et la sélection intègre désormais les compétences et qualifications (hoyū shikaku 保有資格).
2.2. L’encouragement ambigu à la féminisation des FAD
La féminisation des FAD est en nette progression depuis les années 1990. En 2021, la proportion des femmes dans les recrutements était de 17 % et le ministère de la Défense vise à terme plus de 12 % de femmes dans les effectifs militaires à l’horizon 2030. En 2023, il y avait 19 886 femmes jieikan, soit 8,7 % de l’ensemble des effectifs. Cette « féminisation » relative tient à une politique visant à assurer une meilleure égalité des chances en matière d’emploi, notamment pour les fonctions d’encadrement (5 % de femmes aux grades de sakan 佐官, de majors à colonels en 2025), conformément au schéma directeur mis en place par le ministère dans la foulée des Abenomics30.
Le ministère de la Défense ne cache pas que cette politique vise aussi à pallier les contraintes liées à la dénatalité et à la nécessité de faire évoluer les modes de recrutements, non seulement pour faire face aux évolutions sociétales, mais aussi pour répondre aux besoins de plus en plus diversifiés et complexes de la défense nationale.
Depuis mars et décembre 2018, la quasi-totalité des postes et emplois proposés par les FAD dans les trois armes est ouverte aux femmes, y compris dans les unités de parachutisme, les sous-marins et l’aviation de chasse où leur présence a été longtemps exclue. La « protection du corps maternel » (botai no hogo 母体の保護), qui renvoie à une hétéronormativité genrée liant la femme au travail reproductif, a été longtemps opposée à l’ouverture de nombre d’emplois militaires aux femmes, et notamment à l’accès aux unités combattantes. Cette exception n’existait plus désormais que pour celles manipulant des produits chimiques dangereux et les unités de « guerre souterraine » et de tunneliers, ces dernières ayant même été supprimées en mars 2024.
Parmi les unités d’élite, on compte désormais quarante femmes (1,6 %) dans la « brigade amphibie de déploiement rapide » (suiriku kidōdan 水陸起動団) constituée en 2018 (pour 2 400 hommes). Pour certains observateurs cependant, cette « féminisation » ne procède pas d’une aspiration à l’égalité qui émanerait des intéressées elles-mêmes, les femmes japonaises et les organisations féminines et féministes n’ayant jamais revendiqué un plus large accès aux FAD. Et du côté du pouvoir, en dépit du discours politique ambiant, la plus grande ouverture de la Jieitai aux femmes demeure guidée par des préoccupations instrumentales ‒ pallier la crise démographique ‒ et non égalitaires. Elle ne remet pas en cause l’identité même d’un corps façonné par les principes de masculinité et de hiérarchie : les affaires de harcèlement sexuel se sont multipliées ces dernières années, en dépit de la volonté du ministère de lutter contre ce fléau par la mise en place d’une instance de médiation spécialisée, mais à l’efficacité douteuse par crainte de représailles (0,9 % de saisines en 2022)31.
2.3. Le devenir professionnel des militaires atteints par la limite d’âge
La plupart des militaires japonais prennent en moyenne leur retraite vers 55 ans selon leur grade. Mais l’atteinte de la limite d’âge n’ouvre pas droit immédiatement au paiement de la pension. Celui-ci est différé jusqu’à l’âge de 65 ans comme pour l’ensemble des fonctionnaires. La reconversion des anciens militaires est donc une contrainte pour faire face à cet écart qui peut atteindre dix ans, entre l’atteinte de la limite d’âge et le versement effectif de la pension. Les anciens militaires ont alors recours aux instances que le ministère a mises en place pour leur permettre de retrouver du travail. Sauf pour les officiers généraux qui obtiennent plus facilement des postes lucratifs de conseillers auprès des grandes entreprises, cette reconversion se solde généralement par une perte de revenus. Même si le ministère a prévu une indemnité de préretraite variable selon le grade, et versée en quatre fois pour les « retraités précoces » (jakunen taishokusha kyūfu kin 若年退職者給付金)32, cette somme ne couvrait initialement que 75 % environ de l’ancien traitement. Une autre solution consiste pour le ministère à réemployer ses anciens militaires pour une durée d’un an renouvelable dans la limite de trois ans : ils n’étaient qu’une trentaine en 2001, et, jusqu’en 2022, 1 342 en avaient bénéficié (dont 98 en 2022)33. Mais cette formule reste sous-utilisée et ne concerne que les postes administratifs, la gestion, les systèmes d’information et de communication, la logistique. L’indemnité de préretraite ne suscite pas l’enthousiasme des intéressés qui la jugent à contre-courant des évolutions induites par le vieillissement de la population et privilégient le réemploi. Le report de la limite de départ suscite des réactions contradictoires. Pour les uns, il contribue à résorber le déficit démographique des FAD et facilite la gestion des carrières, en affectant ces personnels plus âgés à des tâches de soutien arrière, et en permettant ainsi le déploiement des plus jeunes sur des missions plus opérationnelles. Pour d’autres en revanche, ce report peut avoir des effets dysfonctionnels sur le réemploi dans le privé : même si les entreprises tiennent un discours favorable à l’emploi des séniors, accepteront-elles d’embaucher un ancien militaire de cinquante-cinq ans et plus, sachant qu’il faudra le former et qu’avec l’âge ses capacités d’adaptation seront plus limitées ? Et quel retour peuvent-elles espérer sur un investissement d’une dizaine d’années au plus ? D’autres encore font valoir que, à la différence du système états-unien qui impose une durée limite de service pour les grades et conditionne le maintien dans les forces armées au succès à des examens drastiques de promotion, le militaire japonais peut faire tranquillement carrière dans son grade jusqu’à la retraite34. On note aussi qu’un militaire états-unien peut bénéficier immédiatement d’une retraite au bout de vingt ans de service et être accompagné, pour sa reconversion, par l’United States Department of Veterans Affairs dont c’est la principale mission, et que le Veteran Day assure une plus grande visibilité des anciens militaires dans l’espace social, ce qui n’est pas du tout le cas au Japon.
D’autres mesures compensatoires sont envisagées telles que le renforcement de la réserve de la Jieitai, l’élargissement des possibilités de bourses étudiantes accordées par le ministère de la Défense en contrepartie d’un engagement dans les FAD. Ou la possibilité de recruter sur un statut particulier pour une durée maximale de cinq ans des cadres à haut potentiel disposant de compétences dans certains secteurs névralgiques pouvant intéresser les FAD, notamment dans la lutte contre les cyberattaques, en matière spatiale et de médecine de pointe35. Une disposition qui entre en contradiction avec la volonté du ministère de la Défense de permettre aux militaires de quitter plus tôt le service actif pour maximiser leurs chances d’effectuer une seconde carrière attrayante36. Quant à la possibilité pour les FAD d’accueillir des étrangers, notamment dans la Marine, sur des postes de maintenance et d’entretien, évoquée en privé par d’anciens cadres militaires, elle relève du vœu pieux, tant les obstacles juridiques et psychologiques apparaissent difficilement surmontables37.
2.4. L’amélioration de la qualité de vie des FAD
La revendication n’est pas nouvelle : elle est au cœur du travail de lobbying exercé tant auprès du ministère de la Défense que de la Diète depuis une dizaine d’années par l’« Association pour la protection des jieikan » (Jieikan mamoru-kai 自衛官守る会). Cette association dénonce depuis longtemps une précarisation grandissante des militaires des FAD due à un environnement de travail dégradé, à la vétusté de nombre de casernes et d’installations, à l’absence d’avantages et de services comparables à ceux dont bénéficient les militaires états-uniens sur leurs bases, et à des rémunérations peu attractives38. Des campagnes qui embarrassent le ministère, craignant leur impact sur les recrutements.
Pour y répondre, les préconisations officielles visent à améliorer les conditions d’emploi et de travail des membres de la Jieitai par l’augmentation des traitements de départ39, des quelque vingt-cinq primes et allocations existantes et la création de huit nouvelles, notamment en cas de situations de crise40, une meilleure conciliation entre obligations professionnelles et vie de famille, des facilités de réintégration professionnelle après congé parental, l’amélioration du régime de garde des enfants en cas de convocation urgente, la rénovation des bases, des casernes et des logements mis à disposition des FAD, avec moins de chambrées et de dortoirs, ou encore la généralisation des réseaux locaux sans fil. Autant d’initiatives qui pèsent sur les budgets et doivent être planifiées.
Parmi les trois armes, ce sont les Forces maritimes d’autodéfense qui ont le plus de mal à recruter : la promiscuité liée à un univers confiné sur les navires, la durée des entraînements et missions en mer qui peuvent atteindre 150 jours, l’éloignement et l’isolement, la discipline très stricte qui y règne ne rendent pas toujours la carrière dans la marine très attractive. Les FAD ont commencé, à partir de mai 2024, à introduire sur les bâtiments le système Starlink américain de fourniture d’accès à Internet par satellite de la société SpaceX, adaptable sur tablette et portable, tout en respectant les impératifs du secret défense, et qui pose néanmoins des difficultés sur le plan de la « souveraineté numérique ». Il est également question de remplacer les couchettes superposées par des lits capsules, plus respectueux de la vie privée41.
3. Des techniques de communication à la peine
3.1. Un effort diversifié en direction du public et de la jeunesse
Les Forces d’autodéfense ont considérablement professionnalisé leur politique d’approche et d’information à l’égard des 18-26 ans. Aux « sergents recruteurs » arpentant, jusque dans les années 1970, les villes et campagnes japonaises déshéritées à la recherche de jeunes hommes plus ou moins en rupture de ban, ont succédé des « quartiers généraux de coopération régionale (QGCR) » (chihō kyōryoku honbu 地方協力本部), avec des personnels rompus à la communication faisant office de trait d’union entre les FAD et la population. Des équipes mixtes vont également au-devant des jeunes à la sortie des gares, des lycées et des universités, sur les lieux habituellement fréquentés par eux42. Outre les campagnes d’information organisées par chacune des trois armes à la veille de la saison des diplômes, on ne compte plus les journées portes ouvertes organisées sur les bases des FAD, les expositions et les démonstrations de matériel à destination du grand public, la participation des militaires à des concerts, à des événements locaux : autant d’occasions de présenter des brochures, des posters, des DVD exposant les différentes activités des FAD, des anime, des fictions et des films mettant en scène les Forces d’autodéfense ou que celles-ci ont sponsorisés, des badges, des drapeaux, des treillis, des maquettes et autres produits dérivés43. Longtemps présentes à la télévision par des publicités, les FAD ont depuis investi la Toile et l’ensemble des réseaux sociaux, intériorisé les codes et les figures de la sous-culture cosplay et des manga, associé à leurs campagnes de sensibilisation des « idoles » adulées par les adolescents, voire mobilisé les écoles de dessin à travers des concours de confection d’affiches de recrutement. Le message délivré à l’occasion de ces manifestations est « soft » : le militaire, dévoué à la communauté, est garant de la paix. La Jieitai offre un cadre sécurisé : celui de la fonction publique avec la stabilité de l’emploi, la capacité de se réaliser à travers des valeurs morales d’endurance, de sens du devoir, de solidarité, de rigueur et de discipline, avec d’importants avantages en nature puisque le jeune militaire est payé, équipé, nourri, habillé et logé par l’État. Elle permet d’acquérir des compétences et des permis favorisant la poursuite des études après la fin de l’engagement, ou la reconversion professionnelle. L’approche est souvent légère, voire ludique, rarement martiale, et plus rarement encore « patriotique », même si l’on observe sur certains posters de recrutement actuels une tendance à la martialisation. Les spécialistes comme le journaliste Fuse Yȗjin 布施祐仁 soulignent ainsi que dans le cas japonais, une approche plus « hard » serait contreproductive44.
3.2. Mais des pratiques parfois contestées
Il reste deux techniques d’approche qui font néanmoins débat : l’accès des militaires aux établissements scolaires d’une part, à certaines informations administratives nominatives détenues par les collectivités locales d’autre part.
Outre le fait que tous les lycées sont dorénavant destinataires des informations relatives aux sessions de recrutement, les militaires, en accord avec les comités locaux d’éducation, organisent toute une série d’actions en direction de ces établissements, à la lisière entre l’information et l’incitation à l’engagement : retours d’expérience par les anciens issus du même lycée, conférences d’actualité, encadrement d’entraînements à la lutte contre les calamités naturelles dans les établissements scolaires et sur les bases, sessions d’incorporation temporaire, initiation aux premiers secours, au combat rapproché au sabre de bois, vol en hélicoptère pour les enseignants, stages d’initiation à la vie professionnelle (shokuba taiken 職場体験)45, etc. L’« intrusion » de la Jieitai dans la sphère éducative n’est pas nouvelle : elle a été dénoncée autrefois par le puissant syndicat de gauche, le Nikkyōso 日教組, comme contraire au pacifisme constitutionnel46. Et si tous les lycées ne sont pas concernés, tant s’en faut, par cet activisme, cette tendance s’inscrit dans une politique de « conscientisation » de l’opinion aux questions de défense nationale poursuivie depuis les années 1970. Ainsi, depuis les nouvelles directives d’enseignement de 2017, des développements plus importants sont désormais consacrés aux FAD dans les manuels scolaires de sciences sociales à partir de la quatrième année du primaire. On note cependant que les lois de 2015 sur la sécurité et la défense nationales, conjuguées au phénomène de la dénatalité, ont accéléré la pression sur les lycées suscitant, en retour, une vigilance accrue des groupes de citoyens hostiles à cette ingérence. La presse a également récemment révélé que, à Sapporo, le QGCR local avait approché les cantines d’écoles primaires et de collèges et, après l’envoi de lots de pin’s, de posters, de porte-documents, de gommes et de stylos, invité les élèves à visiter la base militaire et à prendre place dans les véhicules, sans que les responsables de l’orientation et les parents aient été dûment avertis, conformément pourtant à une notification ministérielle de 200347.
Sur le second point, selon une décision du Conseil des ministres en date du 18 décembre 2020, et une notification conjointe du ministère des Affaires générales et du ministère de la Défense, la collaboration des collectivités locales aux opérations de recrutement inclut la communication des registres de domiciliation (jūmin kihon daichō 住民基本台帳)48. L’objectif étant de récupérer les coordonnées personnelles et adresses des jeunes de 18 ans et de 22 ans ‒ à la sortie du lycée et de l’université ‒ pour une approche individualisée par lettre, courriel, démarchage à domicile. Beaucoup de familles ignorent qu’elles peuvent faire au préalable objection à ce type de transmission et la réception de direct mails suscite souvent de l’étonnement, voire de la colère. Cette interprétation gouvernementale faisait suite à une déclaration du chef du gouvernement déplorant le manque de zèle des collectivités territoriales dans la collecte de ces informations, dont la légalité est pourtant contestée par les juristes, et sur laquelle la Cour suprême sera sans doute appelée à se prononcer49. Répondant à une interpellation parlementaire, le gouvernement a tenu à rappeler que cette pratique était juridiquement fondée, qu’elle n’était pas imposée aux collectivités locales, et que celles qui ne s’y conformeraient pas ne feraient pas l’objet de traitement discriminatoire50. Toujours est-il que, à l’heure actuelle, 90 % des collectivités locales participent à ces opérations de collecte de renseignements, contre 36 % seulement en 2017 : en 2022, elles étaient au nombre de 1 068 à communiquer les fichiers électroniques, et 534 seulement à en autoriser la consultation sur place et la prise en notes51. Enfin, s’il existe au niveau local des mouvements de pétition contre les activités de collaboration des collectivités territoriales aux opérations de recrutement des FAD, voire des procédures administratives, comme à Kagoshima 鹿児島, permettant aux familles de se soustraire dans un délai de deux mois des listes communiquées aux FAD, les uns comme les autres n’ont pas affecté la tendance de fond concernant l’approfondissement de cette coopération ou restent sous-utilisées52.
Au total, les interactions et les contacts entre la population et les FAD se sont multipliés ces dernières années, accroissant leur visibilité dans l’espace public. Et même si les FAD ont été quelque peu écornées par des affaires récentes de corruption, de prévarication, de harcèlement et de violation du secret défense, elles jouissent néanmoins d’une impression favorable dans l’opinion, y compris chez les moins de trente ans. Pour autant les militaires constatent que ces campagnes de sollicitation et cet ancrage dans la population n’ont guère créé d’appétence pour la carrière militaire, et n’ont pas sensiblement et durablement enrayé la crise de recrutement. Les raisons tiennent sans doute à la place du « militaire » dans la société japonaise d’après-guerre, et à la perception plus ou moins confuse, que l’intégration dans les FAD ne constitue pas un choix professionnel banal ou conventionnel, s’il ne dépend pas de déterminismes familiaux – présence d’un parent dans la Jieitai ‒ ou de variables socio-économiques contingentes.


