Introduction
Cet article examine les circonstances de la tenue des Jeux olympiques de Tōkyō de 1964 en termes de « diplomatie corporelle » et, plus précisément, la manière dont le corps sportif japonais a fonctionné en tant qu’instrument conscient d’une politique de reconnaissance internationale, de l’entrée du Japon dans le mouvement olympique en 1909 jusqu’à son retour sur la scène internationale post second conflit mondial au travers de l’organisation de ces XVIIIe Jeux de l’ère moderne.
En contrepoint, et comme illustration des tensions, voire des ambiguïtés, qui traversent le positionnement du Japon face à la communauté internationale comme à lui-même dans l’organisation de cet événement mondialisé, nous nous intéresserons plus spécifiquement aux épreuves de jūdō. D’abord, parce que cette discipline apparaît comme le point de rencontre privilégié entre le Japon et l’olympisme à travers la figure de Kanō Jigorō 嘉納治五郎 (1860-1938), tout à la fois le père du jūdō 柔道 et le pionnier du mouvement olympique japonais. Cette convergence n’est en effet pas dénuée de paradoxe : d’abord parce que, loin d’envisager le jūdō comme une discipline olympique, Kanō l’avait conçu comme une pratique irréductible à la seule logique sportive – et que l’intégration du jūdō au programme des Jeux olympiques de Tōkyō 1964 soumit ainsi son héritage à une épreuve qu’il n’avait ni souhaitée ni anticipée. Ensuite, parce que, à travers la confrontation directe des corps, se jouent à la fois la rencontre de l’autre et l’affirmation de soi.
Après avoir retracé les conditions de l’entrée du Japon dans le mouvement olympique et le rôle central qu’y a joué Kanō – non sans ambivalences –, nous examinerons les ressorts diplomatiques de cette participation, avant de montrer comment les Jeux de Tōkyō 1964, et le jūdō en particulier, en constituent à la fois l’apothéose et le premier revers, tous deux condensés sur une journée, celle de la clôture des Jeux, le 23 octobre 1964. Si l’année 1964 marque le terme de la période ici étudiée, nous esquisserons toutefois brièvement la postérité des tensions identifiées jusqu’à nos jours.
Le 10 octobre 1964
À 14h00, ce jour-là, quatre-vingt-quatorze1 délégations font leur entrée dans le Stade national de Kasumigaoka (Kokuritsu Kasumigaoka rikujō kyōgijō 国立霞ヶ丘陸上競技場, abrégé en Stade national, Kokuritsu kyōgijō 国立競技場) sous les acclamations de 73 778 spectateurs. S’ouvre alors la cérémonie d’ouverture des XVIIIe Jeux Olympiques d’été de l’ère moderne, organisés à Tōkyō, les premiers à être organisés en Asie. Deux ans exactement auparavant, 73 % des Japonais déclaraient encore douter de la possibilité même de voir les Jeux2 à Tōkyō tant l’ampleur des travaux engagés à la suite de la décision du comité olympique, en mai 1959, d’attribuer au Japon leur organisation paraissait pharaonique. Tout se déroulera pourtant, jusqu’à la cérémonie de clôture le 24 du même mois – conformément à ce que laissait présager le ciel d’automne de ce dix octobre (10/10) – « sans le moindre nuage » (kumo hitotsu naku 雲ひとつなく)3, alors même que, la veille encore, un typhon apportait la pluie sur la capitale. Des Jeux dont l’organisation était ainsi en elle-même une victoire.
À 15h03, l’honneur d’allumer la flamme olympique revint à Sakai Yoshinori 坂井義則 (1945-2014) : entré dans le stade torche en main, il avait gravi les 163 marches des tribunes jusqu’à la vasque olympique – un choix qui ne devait rien au hasard. Le jeune homme de 19 ans, étudiant de l’université Waseda (Waseda daigaku 早稲田大学) et qui avait espéré une qualification pour les Jeux en 400 m, était en effet né le 6 août dans le département de Hiroshima (Hiroshima ken 広島県), le jour et dans la zone mêmes où les États-Unis larguaient la première bombe atomique de l’histoire. Symbole d’une génération née dans les ruines de la guerre, Sakai incarnait le Japon qui se relève de la désolation pour entrer dans la paix et la collaboration internationale – un choix d’autant plus significatif que Hiroshima figurait parmi les étapes du périple de la flamme olympique entre Athènes et Tōkyō. Quelques minutes auparavant, à 14h52, la voix de l’Empereur Shōwa (Shōwa tennō 昭和天皇, 1901-1989) avait retenti dans le stade. Cette voix, qui avait été celle de la déclaration de capitulation du 15 août 1945, devenait celle de l’ouverture des Jeux qui ramenaient son pays sous le feu des projecteurs et, par là, dans le concert des grandes nations.
10/10 : la date devint immédiatement le symbole du renouveau japonais. Ces Jeux ne se donnèrent pas seulement à voir comme une fête du sport : ils furent, pour le Japon, la démonstration au monde entier de sa reconstruction après la défaite de 1945. Cette démonstration passa d'abord par le corps – son épanouissement, le dépassement de soi –, mais aussi par le spectacle de la modernisation du pays. Les infrastructures inaugurées à l'occasion des Jeux en constituaient la vitrine la plus tangible : le monorail reliant l'aéroport de Haneda au centre-ville, le réseau d'autoroutes métropolitaines, le Shinkansen mis en service le 1ᵉʳ octobre, et, pour la première fois, une retransmission télévisée via satellite des épreuves. Autant de signes adressés au monde que le Japon avait non seulement survécu, mais qu'il s’était relevé. La date sera, en 1966, naturellement retenue pour devenir la « Journée de l’éducation physique » (Taiiku no hi 体育の日), fériée. Elle le restera jusqu’en 2000 où, suite à une loi de 1998 instituant les « happy monday » (happī mandē seido ハッピーマンデー制度) destinés à simplifier l’organisation de l’année, elle sera désormais fixée au deuxième lundi d’octobre. Toutefois, son lien avec cet événement fondateur reste si fort que, en 2020, elle est exceptionnellement déplacée au 24 juillet, date prévue pour la cérémonie d’ouverture des Jeux de Tōkyō 2020, et est rebaptisée à cette occasion « Journée du sport » (Supōtsu no hi スポーツの日). Le report des Jeux à l’année suivante conduisit également à son déplacement au 24 juillet 2021.
Si, sur le plan organisationnel, tout se passera pour le mieux et que le Japon y obtiendra ses meilleurs résultats, en termes de classement comme de médailles à cette date4, ces Jeux n’en sont pas moins traversés par une tension profonde, celle d’un projet politique mis à l’épreuve du tatami, dont les effets se feront sentir bien au-delà de l’événement lui-même.
Le corps japonais face aux Jeux : inquiétudes et enjeux politiques de la reconnaissance internationale
Le complexe du corps : quand la stature devient enjeu national
Avant d’aborder la trajectoire de Kanō et les conditions de l’entrée du Japon dans le mouvement olympique, il convient de bien comprendre pourquoi les Jeux représentaient pour le Japon bien plus qu’un simple enjeu sportif et pourquoi c’est aussi au travers du corps que se jouait la question de la reconnaissance.
La première inquiétude des Japonais vis-à-vis des compétitions internationales et, a fortiori, des Jeux, concerne le corps, leur corps. Confrontés à celui des Occidentaux depuis l’ouverture du pays, ceux-ci ne peuvent que constater une différence de stature moyenne qui les renvoie inexorablement à la première appellation du pays. C’est en effet d’abord par leurs corps que les habitants de l’archipel ont été définis par leurs voisins Chinois, lesquels les ont appelés Wa 倭, littéralement « personnes de petite taille au dos courbé »5. Peut-être cette première image corporelle renvoyée – face à laquelle la fascination pour les corps des lutteurs de sumō (相撲/角力) apparaît cathartique –a-t-elle alimenté ce complexe à la fin du xixe siècle et au début du xxe. Ainsi, Natsume Sōseki 夏目漱石 (1867-1916), à Londres, a-t-il le sentiment de ne jamais avoir croisé en cette ville quelqu’un de plus petit et malingre que lui : « Quand j’aperçois au coin d’une rue un individu bizarre de petite taille et laid, c’est ma propre image dont une vitrine me renvoie le reflet. »6
Le corps aux Jeux : entre inquiétude et ambition nationale
Cette préoccupation du corps rejoint ce que les Jeux olympiques incarnent : par l’exposition des corps, ils renvoient une image de la Nation, témoignent de sa santé, de sa vigueur – les Jeux de Berlin de 1936 ne le rappelant que trop. Or, dans le cas du Japon, au début du xxe siècle, les Jeux sont aussi le lieu de cette inquiétude : le corps des Japonais est-il de taille à se confronter à celui des Occidentaux ?
Les Jeux qui ont eu lieu en 1912 à Stockholm n’ont guère rassuré. Si la toute première délégation japonaise ne comptait que deux athlètes, le Japon y était allé pourtant avec de grands espoirs car, lors des sélections, le marathonien Kanakuri Shisō 金栗四三 (1891-1983)7 fut chronométré en 2h 34min. Le record du monde était alors de 2h 59min 45s ! Même si, dans son édition du 21 novembre 1911, l’Asahi shinbun s’interrogeait sur la possibilité d’une erreur de chronométrage8, l’enthousiasme public accompagna ce « record » et le départ des athlètes pour la Suède. Kanakuri, victime de la chaleur, ne termina cependant pas la course. Il participera encore à deux olympiades, Anvers 1920 (il finit 16e) et Paris 1924 (abandon). Le marathon présentait pourtant toutes les caractéristiques susceptibles de permettre au Japon de briller : la confrontation au corps de l’autre n’est pas directe et la distance en fait, par-delà l’exigence physique, une épreuve d’endurance mentale, tant valorisée alors au Japon9. C’est pourquoi la victoire dans le marathon, qui ne surviendra finalement qu’en 1936, était si ardemment attendue. Elle fut remportée – et ce fut là aussi tout un symbole – par Son Kitei 孫基禎 (1912-2002), lecture japonisée de Sohn Kee‑chung 손기정, né dans une Corée devenue colonie japonaise en 1910, soit deux ans avant sa naissance. Quant au second athlète japonais des Jeux de 1912, Mishima Yahiko 三島彌彥 (1886-1954), qui avait écrasé la concurrence nationale en remportant les épreuves de sélection des 100 m, 400 m et 800 m et avait fini 2e du 200 m, il ne parvint même pas à franchir les séries éliminatoires.
Comme nous le verrons, toutefois, dès 1920, le Japon obtient ses premières médailles et, avec une meilleure adaptation et préparation aux épreuves, ne se contente très vite plus de faire figuration. En 1933, alors que la candidature pour Tōkyō 1940 est lancée, Kanō peut ainsi rassurer :
« Du point de vue physique, au début, je considérais que nous étions manifestement inférieurs aux Occidentaux de tout premier ordre, tant par l’ossature que par la musculature. Mais, ces dernières années, j’en suis venu à penser que, sur ce point aussi, nous étions à peu près à égalité. […] C’est parce qu’il est utilisé avec adresse, et même si sa force et sa constitution sont modestes, que le corps des Japonais se révèle utile lorsqu’il s’agit d’accomplir quelque chose. À la lumière de mon expérience des compétitions sportives, j’en suis ainsi venu à considérer que le corps japonais possède malgré tout une valeur considérable.10
最初は肉体的には欧米の第一流の者よりは明らかに骨格においても、筋肉においても劣っておったのであります。ところが近年に至ってはこれも大体同等だ、こういう考えを持てるようになったのであります。〈略〉それは身体を器用に使うから、仮に力、体格は小さくても、何事かなす時には日本人の身体は役に立つという意味において、運動競技の経験から、日本人の身体はやはり相当に値打のあるものと考えたのであります。
Ce qui lui a donné cette conviction n’est autre que l’observation de la confrontation des élites sportives de chaque nation lors des Jeux olympiques – auxquels le Japon a participé à cinq reprises alors11 – et des Jeux de l’Extrême-Orient, organisés depuis 191312, conjuguée à la moisson progressive de médailles remportées par les athlètes japonais. Or, cette « utilisation habile du corps » dans la confrontation, c’est précisément la promesse du jūdō, discipline fondée sur le principe que la technique et l’intelligence du mouvement l’emportent sur la force brute. Mais avant d’aborder ce point, qui constituera l’argument symbolique le plus puissant de la diplomatie sportive japonaise, tout en concentrant, en 1964, les contradictions qui le traversent, il convient de revenir sur la figure de celui qui a rendu cette trajectoire possible.
Les Jeux comme instrument diplomatique : Coubertin et Kanō Jigorō
Les Jeux : un besoin d’Asie
En 1909, Auguste Gérard (1852-1922), ambassadeur de France au Japon, reçoit une demande de Pierre de Coubertin (1863-1937) : lui trouver un homme capable de représenter le jeune mouvement olympique, d’en porter le projet en Asie et d’amener les pays de cette région à participer aux Jeux. Pourquoi Coubertin a-t-il besoin du Japon ?
Après les premiers Jeux olympiques de l’ère moderne en 1896, à Athènes, et ceux de Paris 1900, en marge de l’Exposition universelle, le mouvement olympique entre au début du XXe siècle dans une phase de structurations progressive. Cette évolution demeure toutefois marquée par de nombreuses incertitudes. En 1901, Chicago réclame et obtient les Jeux de 1904 à l’issue d’une campagne particulièrement active, fondée notamment sur des arguments financiers. Berlin, qui avait déjà posé sa candidature l’année précédente, se propose pour 1908. Tout semble aller pour le mieux. Mais Chicago voit rapidement son statut de ville hôte contesté. En effet, Saint-Louis, qui devait organiser l’Exposition universelle en 1903 se voit obligée de la reporter à l’année suivante, et considère que la tenue des Jeux sur la même période vont lui faire de l’ombre. L’alternative proposée consiste à faire coïncider les Jeux et l’Exposition. C’est ainsi que, fin 1902, le transfert des Jeux à Saint-Louis est entériné. Organisés de mai à novembre 1904, les compétitions relèveront plus de la foire que du sport, avec quelques initiatives dégradantes comme le « tir à l’arc nègre » (Negro Archery) ou l’« Anthropological Day » :
« Au cours de ces réunions sportives inédites, on vit se mesurer dans le Stade des Indiens Sioux et Patagons, des Cocopas du Mexique, des Moros des Philippines et des Ainus du Japon13, des Pygmées d’Afrique, des Syriens et des Turcs – ces derniers peu flattés sans doute du voisinage. Tous ces hommes se disputèrent les épreuves habituelles des civilisés, courses à pied, lutte à la corde, lancement du poids et du javelot, sauts, tir à l’arc. Nulle part ailleurs qu’en Amérique on eût osé faire entrer dans le programme d’une olympiade de pareils numéros. Mais aux Américains tout est permis ; leur juvénile entrain disposa certainement à l’indulgence les ombres des grands ancêtres hellènes, si d’aventure elles vinrent errer à ce moment parmi la foule amusée. »14
Des Jeux intercalaires seront organisés, sur fond de polémiques, en 1906 à Athènes15, mais, même si les éditions suivantes leur devront le défilé des délégations de la cérémonie d’ouverture, ils n’entreront pas dans le décompte officiel des Jeux. En butte aux attaques d’autres associations, telle l’Union des sports athlétiques, critiqué quant au principe de cooptation présidant à la nomination de ses membres, le Comité international olympique (CIO), entend faire des Jeux de 1908, à Londres, une édition irréprochable. Ce ne sera toutefois pas le cas : les contestations pleuvent et l’ambiance est telle entre les athlètes, notamment américains et britanniques16, que l’évêque de Pennsylvanie, Ethelbert Talbot (1848-1928), doit rappeler, dans un sermon, que l’enjeu n’est pas dans la victoire à tout prix, ce qui inspirera à Pierre de Coubertin la maxime du Mouvement olympique : « L’important dans la vie, ce n’est point le triomphe mais le combat ; l’essentiel ce n’est pas d’avoir vaincu, mais de s’être bien battu. »17
En outre, en janvier 1894, six mois avant le congrès de Paris scellant le rétablissement des Jeux, lorsque Coubertin expose son projet, il écrit :
« Le rétablissement des Jeux Olympiques sur des bases et dans des conditions conformes aux nécessités de la vie moderne mettrait en présence, tous les quatre ans, les représentants des nations du monde et il est permis de croire que ces luttes pacifiques et courtoises constituent le meilleur des internationalismes. »18
Or, après quatre olympiades, l’Asie manque toujours à l’appel19, quand sa présence permettrait d’asseoir et de confirmer le bien-fondé comme l’ambition du projet. En 1909, le Japon n’est ni une colonie, ni sous protectorat, il est, depuis 1889, une monarchie constitutionnelle à l’instar de nombre de grandes puissances occidentales. Il s’est par ailleurs affirmé militairement face à deux empires – la Chine (1894-1895) puis, surtout, la Russie (1904-1905) –, et s’est lui-même constitué en puissance coloniale. Après l’annexion de Taiwan en 1895, il dispose également d’intérêts en Chine, notamment dans la péninsule du Liaodong ainsi que les droits d’exploitation du chemin de fer construit par les Russes entre Port-Arthur et Changchun. Seul pays asiatique indépendant susceptible d’être placé sur un pied d’égalité avec les vingt-deux nations déjà représentées au sein du CIO, le Japon apparaît comme un candidat naturel à l’élargissement de celui-ci. Les deux années qui suivront confirmeront cette dynamique : en 1910, la Corée devient colonie japonaise et, en 1911, les derniers Traités inégaux signés dans les années 1850 sont abrogés, consacrant la pleine souveraineté du Japon et son accession au rang des grandes puissances occidentales avec lesquelles il prétend désormais traiter d’égal à égal.
Le Japon : un besoin des Jeux
Lorsqu’Auguste Gérard se met en quête de l’homme providentiel, les Japonais n’ont, pour ainsi dire, jamais entendu parler des Jeux. En revanche, après s’être imposé militairement sur la scène internationale, et être passé en l’espace d’un demi-siècle, du statut de pays « féodal » et potentiellement colonisable à celui de grande puissance, le Japon sait que, si les pays occidentaux saluent son parcours, ils le considèrent aussi avec méfiance comme un concurrent, voire une menace potentielle. S’associer à un projet international dans un domaine autre que diplomatique ou militaire apparaît alors particulièrement souhaitable. L’initiative reçoit d’ailleurs le soutien de Komura Jutarō 小村壽太郎 (1855-1911), alors ministre des Affaires étrangères. Les sports occidentaux, introduits dans les années 1870-1880, connaissent d’autre part, au travers des clubs scolaires notamment, un engouement croissant. Les rencontres inter-écoles se sont multipliées dès le milieu des années 1890 et des compétitions internationales ont déjà eu lieu au cours de la première décennie du XXe siècle : le sport commence à être perçu comme une manière de se mesurer aux autres nations, autrement que sur le champ de bataille20.
Les renseignements recueillis par Auguste Gérard convergent tous vers un même nom : Kanō Jigorō. Ce dernier est alors, depuis 1893, directeur de l’École normale supérieure de Tōkyō. Pédagogue profondément investi dans les questions éducatives, il connaît parfaitement les théories diffusées au Japon depuis les années 1880, et en particulier la conception spencérienne selon laquelle l’éducation intellectuelle, l’éducation morale et l’éducation physique constituent les trois dimensions indissociables de la formation de l’individu. Si les deux premières vont largement de soi pour un homme de l’ère Meiji (Meiji jidai 明治時代, 1868-1912), Kanō porte une attention toute particulière à la troisième. Il travaille très tôt à l’élaboration de méthodes rationnelles pour l’éducation physique, étudiant attentivement tous les apports occidentaux comme japonais en la matière. Dès sa nomination comme directeur de l’École normale supérieure, il réforme les anciens exercices de gymnastique militaire introduits milieu des années 1880, et met ses élèves à contribution pour expérimenter et systématiser de nouvelles pratiques physiques, dont il informe régulièrement le ministère de l’Éducation. Dans cette perspective, le mouvement olympique ne pouvait que retenir son attention, et il comprend rapidement l’intérêt pour le Japon de le rejoindre.
Kanō est l’une des figures les plus brillantes de la jeune élite intellectuelle de l’ère Meiji. Entré à l’université de Tōkyō (Tōkyō daigaku 東京大学), alors la seule université du Japon, l’année de sa création, en 1877, dans le parcours de sciences politiques et économiques (qui ne compte que six étudiants), il en sort diplômé en 1881. Refusant alors un poste à ce qui devait devenir le ministère des Finances, il poursuit ses études pendant une année supplémentaire dans cette même université afin d’y suivre des enseignements de philosophie. Dans ce même temps, début 1882, il fonde deux écoles privées, le Kōbunkan 弘文館 (1882-1889) et le « cours privé Kanō », Kanō juku 嘉納塾 (1882-1919), alors qu’il vient juste d’être recruté, en janvier, comme enseignant à l’école des Pairs, le Gakushūin 学習院. Il en devient ensuite le sous-directeur, après en avoir assumé les fonctions de directeur par intérim. Un désaccord avec le nouveau directeur, Miura Gorō 三浦梧樓 (184621-1926), provoque cependant son départ pour l’Europe afin d’y étudier les systèmes éducatifs pendant plusieurs mois. Arrivé en France en octobre 1889, où il séjourne à Paris avant de rejoindre Berlin puis de voyager dans nombre de pays, il rencontre à de nombreuses reprises Ferdinand Buisson (1841-1932). Ce dernier, professeur en sciences de l’éducation à la Sorbonne, est l’un des plus fervents défenseurs, aux côtés de Jules Ferry (1832‑1893), de la laïcisation de l’enseignement public, membre dirigeant du Parti radical et membre fondateur de la Ligue française des droits de l’Homme22. De ses rencontres européennes, Kanō repart persuadé que la plus grande des missions à laquelle un homme puisse se consacrer est l’éducation. Il y vouera sa vie.
En janvier 1891, date de son retour au Japon, Kanō est nommé directeur de lycée puis, en 1893, de l’École normale supérieure. Parallèlement, en 1896, suite à la guerre sino-japonaise de 1894-1895, il ouvre une section d’accueil pour étudiants chinois au Kanō juku. Celle-ci devient indépendante en 1899, sous le nom d’Ekiraku shoin 亦楽書院 puis, à partir de 1902, de Kōbungakuin 宏文学院. Entre sa création au printemps 1896 et sa fermeture en juillet 190923, cet organisme dont la vocation première était de donner aux étudiants chinois les moyens d’acquérir un maximum de connaissances, notamment techniques, et dont l’enseignement était en conséquence principalement basé sur l’apprentissage de la langue japonaise, accueillera près de 8 000 étudiants. Proposé en 1898 au poste de directeur du Bureau des études générales au ministère de l’Éducation par Saionji Kinmochi 西園寺公望 (1849-1940), alors ministre de l’Éducation pour la seconde fois, il démissionne de ses fonctions de directeur de l’École normale supérieure, poste qu’il retrouvera en 1901 pour ne plus le quitter qu’à sa retraite, en 1920. À peine prend-il sa retraite qu’il est nommé à la chambre des Pairs en 1922 par l’Empereur Taishō (Taishō tennō 大正天皇) et le demeurera jusqu’à son décès. Ajoutons enfin que Kanō a créé huit revues, aux destins divers, majoritairement liées aux problèmes contemporains sur l’éducation, la politique ou la société.
En 1909, c’est donc un homme au parcours académique d’élite, fort d’une expérience à l’étranger, parfaitement anglophone, pleinement investi dans l’éducation, convaincu de l’importance de l’éducation physique et familier des plus hauts sommets de l’État à qui Auguste Gérard va proposer de porter le projet olympique en Asie. Il n’a qu’un seul défaut : ne pas faire partie de l’aristocratie, comme c’est de bon ton dans le CIO d’alors, et pour longtemps encore, mais tout le monde le lui a assuré, Kanō est l’homme de la situation. C’est fort de cette conviction qu’il suggère donc sa candidature à Pierre de Coubertin. Kanō sera élu membre du CIO en juin 1909, premier représentant du continent asiatique de cette assemblée, et le restera toute sa vie. Il ne rencontrera cependant ses homologues pour la première fois que trois ans plus tard, à Stockholm.
Kanō porte alors, en réalité, déjà en lui la tension fondamentale qui traversera toute la trajectoire olympique japonaise : s’il se positionne au croisement de l’éducation, de la diplomatie culturelle et de la réflexion sur le corps, il est aussi le fondateur d’une discipline conçue indépendamment du paradigme sportif – inexistant au Japon en 1882 – et qui, non seulement ne saurait s’y réduire, mais résiste par nature à la simple logique de la compétition.
L’homme des Jeux entre deux logiques contradictoires
De la promotion des Jeux…
Si Kanō adhère très tôt au projet olympique, nombre de ses contemporains et des responsables politiques s'y montrent longtemps beaucoup plus réservés. Avant de retracer les principales étapes du parcours olympique japonais, il convient de rappeler que le récit qui suit, nécessairement linéaire, tend à estomper les nombreuses difficultés qu'il aura fallu – à Kanō comme à ceux qui s’engageront à ses côtés ou prendront le relai – surmonter pour faire émerger le mouvement au Japon : obstacles financiers, hésitations des pouvoirs publics, résistances institutionnelles ou encore critiques de leurs opposants.
À commencer par l’élaboration d’une instance représentative dont Kanō présente la nécessité ainsi :
« À l’origine, comme vous le savez, ce tournoi olympique international a été institué dans le but d’harmoniser les idées et les sentiments des peuples du monde, tout comme le festival olympique de la Grèce antique unifiait l’esprit de la nation grecque, et, ce faisant, de contribuer à la civilisation et à la paix dans le monde. […] En considérant la situation actuelle de l’éducation physique dans notre pays ainsi que la tendance générale du monde, nous avons décidé de constituer ici l’Association d’éducation physique du Grand Japon, afin, en interne, de promouvoir le développement de l’éducation physique de notre nation et, vers l’extérieur, d’élaborer un plan pour participer au tournoi olympique international. […] »24
そもそも右国際オリンピック大会は御承知の通り古代ギリシャのオリンピック祭がギリシャ民族の精神を統一したりしごとく世界各国民の思想感情を融和し、もって世界の文明と平和とを助くるを目的として興りたるものにこれあり候。〈略〉我が国体育の現状と世界の大勢とに鑑み、ここに大日本体育協会を組織し、内はもって我が国民体育の発達を図り外はもって国際オリンピック大会に参加するの計画を立てんことを決議仕り
Kanō fonde donc, en juillet 1911, la Dai nihon taiiku kyōkai 大日本體育協會 (Association d’éducation physique du Grand Japon), aujourd’hui Nihon supōtsu kyōkai 日本スポーツ協会 (Association japonaise des sports, JSPO)25 qui jouera, pour l’international, le rôle de Comité olympique japonais26, et dont il devient le président. Les épreuves de sélection, annoncées en juillet, sont organisées en novembre et deux athlètes sont retenus pour Stockholm, un pour le marathon et un pour distances courtes. Mais là encore, il faut convaincre :
« J’estime que, dans l’état actuel des choses, notre pays n’est pas encore pleinement prêt à envoyer des athlètes de niveau international ; toutefois, puisqu’il s’agit d’une question relevant des relations entre nations et que, dès l’origine, ces Jeux n’ont pas pour seul but d’encourager l’éducation physique, mais aussi de réchauffer les relations d’amitié internationales, nous avons, après consultation des représentants des établissements secondaires qui encouragent habituellement l’éducation physique, décidé, malgré tout, d’organiser une épreuve de sélection et, s’il se trouvait des candidats appropriés, de les envoyer comme athlètes […] »27
我が国の現状はなお国際的選手を派遣するにあるいはその準備充分ならざるを思いたれども事国際間の関係に属すると元来該大会は単に体育の奨励に止まらず国際間の交情を温むるをもその目的とするものなれば平素体育を奨励せる高等諸学校代表者と協議の結果とにかく予選会を聞き適当なる者あらば選手として派遣することに決し
Si, ainsi que nous l'avons évoqué, les Jeux olympiques finiront par rassurer les Japonais sur leurs capacités physiques malgré la déception de 1912, cette première participation n'en constitue pas moins une source de satisfaction essentielle : malgré l'annulation des Jeux de 1916, elle donne au mouvement sportif une impulsion dont l'essor va rapidement se révéler considérable. Kanō écrit, en 1917 :
« Depuis la fondation, en l’an 44 de l’ère Meiji [1911], de l’Association d’éducation physique du Grand Japon, qui encouragea activement les compétitions et fit notamment la promotion des épreuves pédestres, un véritable engouement s’est répandu dans tout le pays ; dans les rencontres sportives des associations de jeunesse scolaires, les courses en sont venues à occuper une place importante. C’est là un phénomène dont on doit véritablement se réjouir. »28
明治四十四年に大日本体育協会が起り、盛んに競技会を奨励し、ことに徒歩競技を鼓吹して以来、その風靡然として全国に移り、各学校青年会の運動会において、競走は大切なる位置を占めるようになってきた。これはまことに悦ぶべき現象である。
Pierre de Coubertin, de son côté, rapporte – et cela donne en miroir le regard porté alors sur le corps asiatique :
« Le sport est l’apanage de toutes les races. Il n’y a pas longtemps non plus qu’on en déclarait les Asiatiques exclus par la nature. L’an passé à Genève, un des hauts fonctionnaires japonais de la Société des Nations, me disait : “On ne peut s’imaginer à quel degré le rétablissement des Jeux Olympiques a transformé mon pays. Depuis que nous participons aux Jeux, notre jeunesse est entièrement renouvelée.” »29
… aux limites exprimées
Si Kanō mobilise les Jeux comme un instrument de diplomatie et un outil de rapprochement des jeunesses japonaise et internationales, sa vision du mouvement sportif ne s’est jamais réduite à la seule logique de compétition. Pour un pédagogue comme lui, le sport n’est pas l’éducation physique – et cet écart entre les deux logiques constitue la tension fondatrice de toute son action olympique –, ce qui tempère grandement son enthousiasme. Ne serait-ce que parce que l’émulation de la compétition finit toujours à ses yeux par l’emporter sur le désir de formation, sur le travail sur soi :
« Si l’on considère d’abord les activités sportives, leur principal avantage est que, parce qu’elles reposent sur la compétition, elles suscitent l’intérêt et permettent d’attirer facilement les jeunes. Quelle que soit la valeur d’une méthode d’éducation physique, si elle n’est pas mise en pratique, elle ne sert à rien. C’est là que réside la force des sports. Ceux-ci présentent toutefois aussi des aspects qui doivent être sérieusement examinés. En premier lieu, lesdites activités sportives n’ont pas été conçues dans un but d’éducation physique : on y rivalise pour atteindre des objectifs autres que celui-ci. En conséquence, les muscles ne s’y développent pas nécessairement de manière équilibrée. En outre, il arrive que, pour les besoins de la compétition, on force le corps de façon excessive, ce qui peut parfois entraîner des dommages physiques. »30
まず競技運動についていうてみれば競技運動の長所は、それが競争的であるために興味があって、若いものを誘いやすい。幾ら価値のある体育の方法でも、それを実行しなければ何もならぬ。競技運動の長所はそこにあるけれどもそれについてまた大いに考えなければならぬ事がある。第一いわゆる競技運動は、体育を目的として仕組まれたものでない。体育を目的としないである他の目的を果そうとして競争するのである。したがって筋肉は必ずしも均斉に発達しない。また競争のため身体を無理に働かせ、時には身体に害を及すことがある。
Pourquoi dès lors Kanō continuera-t-il quand même à toujours soutenir la participation aux Jeux, au point de consacrer les dernières années de sa vie à obtenir l’organisation de ceux de Tōkyō ? Pour deux raisons principales. La première est que, même si la motivation n’est pas la bonne, même si les disciplines sportives ne sont pas idéales du point de vue du développement harmonieux du corps, elles poussent à l’activité physique, à la rencontre de soi et de l’autre. Et c’est ce dernier point qui constituera chez lui une constante, un espoir d’entente universelle, centrée sur la jeunesse, auquel il ne renoncera jamais. Refusant de céder au pessimisme, il portera jusqu’au bout l’idéal d’une réconciliation des peuples à travers une confrontation des corps unis par l’effort et tendus vers le dépassement de soi, capable, selon lui, de transcender les frontières physiques comme les clivages idéologiques.
Peu après avoir assisté à ses premiers Jeux ainsi qu’aux réunions du CIO qui se tiennent en marge de ceux-ci, il explique :
« L’objectif de ce rassemblement quadriennal est de réunir des athlètes du monde entier pour les faire concourir, afin de promouvoir l’éducation physique et d’en rectifier les orientations. Cependant, il ne faut pas négliger que le souhait principal des membres du Comité consiste aussi, à travers les échanges entre eux, ainsi qu’entre les jeunes gens, à partager des émotions communes, à faire circuler leurs idées et, par là même, à promouvoir l’harmonie internationale. »31
この四年ごとの大会の目的は、世界各国の選手を集めて競技せしめもって体育を奨励するとおよび体育の方針を正しくする事というにあるのである。けれどもなお主なる委員の希望として、ここに集合した委員間の交際、ならびに青年者の交際によって、互いに感情を同じうし意思を疎通し、もって国際間の融和を図るという事も、軽んずべからざる意義となっておる
Des années plus tard, il précisera :
« Les Jeux olympiques relèvent d’une tentative de faire revivre l’esprit des Jeux olympiques de la Grèce antique et de transformer ce qui était à l’origine un événement grec en un événement mondial. […] J’ai pensé que cela pouvait contribuer à encourager l’éducation physique, à nourrir l’esprit sportif et à favoriser les relations amicales entre les participants. […] Cependant, bien que l’éducation physique pratiquée lors des Jeux olympiques ne m’apparaisse pas comme la plus idéale, j’ai estimé qu’il valait néanmoins mieux laisser les gens s’y adonner ; tel était l’un des objectifs premiers de la participation aux Jeux olympiques. L’autre raison est que, si le Japon envoie des ambassadeurs dans les différents pays et si des entreprises y ont établi des succursales et des bureaux, de sorte qu’il existe des relations avec l’étranger relevant de ces aspects, je pense toutefois qu’une véritable amitié entre les nations ne saurait être atteinte par ces seuls moyens. De ce point de vue, la participation aux Jeux olympiques n’a pas seulement pour but l’éducation physique, elle permet également de favoriser la bonne entente entre les peuples. »32
これはギリシャのオリンピックゲームスの精神を復活して、もとはギリシャのものであったものを世界的のものとしようとしたのであります。〈略〉これは体育の奨励、運動精神の涵養と相互の親善等の事に裨益するところがあると考えるのであります。〈略〉しかしながらオリンピック大会でやる体育が最も理想的であるとは考えられぬが、ともかくもこれをやらせた方がよかろうというのがオリンピック大会参加の一の目的でありました。他の一は日本も諸外国に大公使を送りまた実業団体が各国に支店や出張所を設けておって、我が国と諸外国との関係はそういう方面からはあるけれども、しかし国と国との本当の親善関係はそういう事だけでは達せられぬと思うのである。そういう点から考えると、オリンピック大会に参加することは、体育の上ばかりでなく、国民と国民との間の親善がこれによって達せられると思うのであります。
La trajectoire olympique du Japon : de Stockholm (1912) à Tōkyō (1964)
Le Japon a ainsi participé aux Jeux depuis leur cinquième édition, organisée à Stockholm en 1912, ainsi qu’aux Jeux olympiques d’hiver dès leur deuxième édition, tenue à Saint-Moritz en 1926. La seule exception concerne les Jeux de 1948, d’été à Londres33 comme d’hiver à Saint-Moritz, à nouveau. Le Japon et l’Allemagne en sont exclus en raison de leur statut de puissances occupées. Bien que le comité olympique du Japon ait été reconstitué dès 1946, la participation du pays demeurait soumise à l’autorisation des autorités d’occupation américaines, qui ne la lui accordèrent pas.
Si l’on s’en tient aux seuls Jeux d’été, les effectifs de la délégation olympique japonaise n’ont cessés de croître, passant de 2 athlètes en 1912 à 355 lors des Jeux de Tōkyō de 196434. La féminisation demeure toutefois limitée : avec 61 représentantes contre 294 hommes, les femmes ne constituaient encore cette année-là que 17,2 % de l’effectif total. Présentes à partir de 1928 (2 représentantes), la proportion d’athlètes féminines approche les 20 % à partir des Jeux de Munich en 1972, et avoisine, voire dépasse (en 2004 à Athènes), les 50 % de la délégation depuis les Jeux d’Atlanta en 199635. Les premières médailles masculines (deux médailles d’argent en tennis) sont remportées dès la deuxième participation du Japon aux Jeux, à Anvers en 1920. Les premiers titres olympiques suivent à Amsterdam en 1928, en athlétisme et natation. Du côté féminin, les Japonaises obtiennent une médaille d’argent en athlétisme dès leur première participation. Il faut toutefois attendre les Jeux de Berlin, en 1936, pour voir une sportive japonaise obtenir une médaille d’or, en natation. Au fil des olympiades, les performances japonaises permettent au pays de figurer régulièrement parmi les dix premières nations au classement des médailles. Après-guerre, cette position se maintient et culmine lors des Jeux de Tōkyō en 1964, où le Japon se hisse à la troisième place avec 29 médailles, dont 16 d’or.
Obtenir l’organisation de ces Jeux fut toutefois loin d’aller de soi. Tōkyō avait déjà présenté sa candidature pour l’édition de 1960, mais la session du CIO de juin 1955 lui avait préféré Rome. Il faut dire que l’institution olympique gardait le souvenir d’un précédent malheureux. Le 31 juillet 1936, à la veille de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Berlin, Tōkyō s’était vu attribuer l’organisation des Jeux de 1940. L’année suivante, en juin, le Japon avait en outre fait savoir qu’il entendait exercer le droit de priorité reconnu au pays organisateur des Jeux d’été pour accueillir également ceux d’hiver dans la ville de son choix, en l’occurrence Sapporo. Cependant, le 15 juillet 1938, le Japon renonçait à l’organisation des deux manifestations, une décision que le président du comité d’organisation, Tokugawa Iesato 德川家達 (1863-1940), justifiait en ces termes dans une lettre au CIO :
« Le comité d’organisation des Jeux Olympiques est entré dans sa troisième année d’activité en 1938, et les préparatifs des Jeux se déroulaient sans encombre. Mais les problèmes avec la Chine, qui ont commencé en juillet 1937, ont pris de plus en plus d’ampleur et il est progressivement devenu évident que toutes les ressources du Japon devaient être mobilisées pour permettre à la Nation de mettre rapidement fin aux troubles. La question a fait l’objet d’un examen attentif dans tous les milieux, et finalement, le gouvernement impérial a décidé de conseiller au Comité d’organisation des Jeux olympiques de renoncer à ce privilège à temps pour qu’un autre pays puisse intervenir pour préparer la XIIe Olympiade. Le comité d’organisation et le peuple du Japon sont profondément déçus de devoir renoncer aux Jeux mais, dans ces circonstances, aucune autre issue n’était possible. »36
Le 3 septembre 1938, le Comte Henri de Baillet-Latour (1876-1942), président du CIO, commentait ainsi cette décision :
« Au cours du mois de Juillet, Tōkyō et Sapporo ont renoncé aux Jeux de 1940. Cette décision, prise à la demande du Gouvernement Japonais, est due à l’intervention du Comte Soyeshima37. Très imbu des véritables principes olympiques, il s’est rendu compte que, dans les circonstances actuelles, les Jeux Olympiques au Japon ne pouvaient être célébrés tels qu’ils devaient l’être, ni atteindre leur but. »38
Mais cette trajectoire vers Tōkyō 1964 ne peut se comprendre sans revenir à Kanō, dont l'action avait pourtant officiellement pris fin dès 1921, à son départ de la présidence de la Dai nihon taiiku kyōkai, même s’il en était demeuré président honoraire jusqu’à sa mort. Et c’est donc en tant que simple membre du CIO qu’il avait assisté aux Jeux suivants39. En 1930, toutefois, Nagata Hidejirō 永田秀次郎 (1876-1943), maire de Tōkyō de 1930 à 1933, le sollicita afin qu’il porte la candidature de la capitale à l’organisation des Jeux de 1940, une demande qui s’inscrivait dans le contexte des préparatifs du 2 600e anniversaire de la fondation de la lignée impériale par l’Empereur Jinmu, Jinmu tennō 神武天皇40. Kanō accepta, et c’est chargé de cette mission qu’il se rendit aux Jeux de 1932 à Los Angeles. Conscient de la vigueur de la concurrence, en particulier celle de l’Italie, il décida de se rendre également à la session du CIO de Vienne pour y plaider personnellement la candidature de Tōkyō, et prendre date. Comme il l’écrivit en effet :
« Même si la douzième Olympiade devait être laissée à l’Italie, les efforts déployés dès à présent auront, à n’en pas douter, une influence favorable sur la candidature pour les Jeux suivants. »41
仮に第十二回はイタリアに譲るようになるとしても、今努力しておけば、その次の大会を招致する上に、必ずよい影響があろうと思われる。
La décision devait être prise lors de la session du CIO tenue à Oslo en 1935. Trois villes étaient candidates : Rome et Tōkyō – comme vingt ans plus tard en 1955 –, ainsi que Helsinki42. Empêché de faire le déplacement, Kanō fut remplacé par Sugimura Yōtarō 杉村陽太郎 (1884-1939), alors sous‑secrétaire général de la SDN. Toutefois, ni les arguments avancés par les différentes délégations, ni les réponses apportées aux questions des membres du CIO ne permirent de les départager et le vote fut reporté à l’année suivante. Bien présent cette fois, Kanō porta lui-même la parole du Japon, accompagné de Soejima. Entre temps Rome s’était retirée, tandis que Londres avait présenté sa candidature. Au terme du scrutin, Tōkyō l’emporta par 37 voix contre 26 pour Helsinki. Le 1er août, l’Asahi shinbun titrait : « “Tōkyō” l’emporte enfin ! Nos attentes comblées ! » (« Tōkyō » tsui ni kateri, warera no taibō jitsugen 「東京」遂に勝てり・吾等の待望實現)43.
Tout semblait alors aller pour le mieux et les performances réalisées lors des Jeux de Berlin ne pouvaient que renforcer cet optimisme. Le Japon y remporta en effet 18 médailles et se classa au 8e rang des nations participantes. Certes, ce résultat le plaçait trois rangs derrière la 5e place obtenue à Los Angeles en 1932, mais il était réalisé dans une compétition réunissant 49 pays contre seulement 37 quatre ans plus tôt. Surtout, ces Jeux furent marqués par deux succès particulièrement symboliques. Le premier fut le très attendu succès japonais dans l’épreuve du marathon. Le second fut la victoire de Maehata Hideko 前畑秀子 (1914-1995) sur 200 mètres brasse, qui offrit au Japon sa première médaille d’or féminine. Radiodiffusée en direct, cette course constitua l’un des premiers grands événements sportifs suivis en temps réel par la population japonaise et suscita une émotion considérable à travers le pays44. C’est dans un tel contexte d’enthousiasme sportif et de confiance nationale que Soejima confirma au CIO, en juin 1937, l’organisation des Jeux d’hiver de 1940 à Sapporo.
Un mois plus tard, toutefois, le 7 juillet 1937, l’Incident du pont Marco-Polo, survenu à proximité de Pékin entre troupes japonaises et chinoises, provoqua l’embrasement d’un conflit qui allait progressivement conduire à la guerre sino-japonaise puis, à terme, à la Guerre du Pacifique. Sur le plan intérieur, le Japon était traversé depuis le milieu des années 1920 par une confrontation de plus en plus vive entre les milieux militaires et la société civile, représentée par les partis politiques et le Parlement, qui aboutit à une vague d’assassinats et d’attentats. Sur le plan extérieur, il s’était retrouvé isolé à la suite de l’Incident de Mukden, le 18 septembre 1931, qui allait mener à la création, par l’armée japonaise, de l’État fantoche du Mandchoukouo en 1932 et au retrait du Japon de la Société des Nations en 1933. Le début du conflit avec la Chine en juillet 1937, le sac de Nankin qui s’en suivra en décembre, la condamnation unanime de la communauté internationale firent fortement douter le CIO de la capacité du Japon à tenir ses engagements pour 1940. Une session devait se tenir en mars 1938 au Caire pour en décider, et Kanō fut missionner pour convaincre le CIO de maintenir ses choix.
« Le Président demande à M. Kano si le Japon est capable d’organiser les jeux de 1940 […]. M. Kano ne voit aucune raison pour laquelle le Japon ne devrait pas organiser les Jeux, ni pourquoi les Nations devraient refuser d’y participer. »45
« Le Japon, j’en suis sûr, est trop loyal à la cause olympique pour méconnaître son devoir et porter un tel préjudice à l’œuvre admirable du Baron de Coubertin. Espérons que la paix sera bientôt conclue et que, par l’heureux truchement du sport, la bonne entente et l’harmonie seront rétablies parmi la jeunesse du monde. »46
Kanō mourut le 4 mai suivant, en plein Pacifique, à bord du navire qui le ramenait au Japon. Il s’éteignit sans se douter que, deux mois plus tard, son pays renoncerait aux Jeux qu’il avait défendus jusqu’au bout. Il ne pouvait pas davantage imaginer que, vingt-six ans plus tard, sur les tatami du Nippon Budōkan, le Japon exposerait sa propre discipline au jugement olympique, au risque de trahir l’ambition éducative et humaniste qu’il y avait placée.
Des Jeux et du jūdō : l’apothéose d’un projet, les fondements d’une défaite annoncée
La mort de Kanō en 1938 ne clôt pas son apport au projet olympique. En effet, en 1964, le jūdō – la discipline qu’il avait construite précisément comme alternative à la réduction sportive – entre pour la première fois au programme des Jeux, exposant par-là toutes les tensions non résolues entre ces deux aspects – éducation par le corps vs engagement sportif – de son action.
En 1964, deux nouvelles disciplines font leur font leur apparition au programme olympique. La première est donc le jūdō. Pourquoi ? Tout d’abord parce que c’est une pratique d’origine japonaise, et qu’il convient d’honorer l’hôte en lui donnant les moyens de mettre en avant sa culture sur son sol. D’ailleurs, le jūdō ne figurera pas, quatre ans plus tard, aux Jeux de Mexico, et ne sera inscrit comme discipline officielle qu’en 1972, à ceux de Munich47. Mais ce n’est pas la seule raison. Retranscrivons le compte rendu de la séance du CIO de juin 1909, lors de l’élection de Kanō :
« Le Comité examina la candidature de M. Jigoro Kano, directeur de l’École normale supérieure de Tōkyō et fondateur de l’institut de Jiu-Jitsu, connu d’ailleurs pour ses travaux sur la natation et la gymnastique. Cette candidature se trouvait appuyée par le comte Komura, ministre des Affaires étrangères du Japon, le baron Motono, ambassadeur du Japon à Pétersbourg et M. Gérard, ambassadeur de France à Tōkyō. Le Comité décida de nommer M. Kano membre pour le Japon et l’élut à l’unanimité. »48
Ce qui est désigné ici sous le nom de « jiu-Jitsu » (jap. : jūjutsu 柔術) n’est autre que le jūdō, discipline fondée par Kanō en 1882, à 21 ans, et qu’il ne cessera de théoriser et de développer toute sa vie, en parallèle de ses autres activités. Ainsi, si le vote du CIO réuni à Athènes en 1961 en faveur de l’introduction du jūdō aux Jeux de 1964 s’explique en partie par les raisons précédemment exposées – l'hommage au pays hôte et l'impulsion venue d'Europe –, il traduisait probablement aussi la volonté d’honorer la mémoire de Kanō Jigorō, ancien membre de l’institution et figure respectée d’un grand nombre des délégués présents qui l’avait connu. Mais Kanō lui-même se serait-il réjoui d’une telle décision ? Les sources disponibles conduisent à en douter fortement. Trois éléments, notamment, vont dans ce sens.
Le premier est que, en vingt-neuf années passées au sein du CIO, Kanō n’a pas une seule fois évoqué la possibilité d’une intégration du jūdō au programme olympique, ni auprès de ses homologues, ni dans ses écrits. Le deuxième est que, alors qu’il fut un des acteurs majeurs du succès puis du maintien de la candidature des Jeux de Tōkyō 1940, la présence du jūdō dans les épreuves de ces Jeux ne fut non plus jamais évoquée. Le « budō » est certes mentionné dans le dossier de présentation du programme prévisionnel en tant que « démonstration d’un sport national »49. Toutefois, outre le fait que cette catégorie n’y est jamais définie, le terme budō renvoie alors, dans l’usage qu’en fait le ministère de l’Éducation50, au jūdō ainsi qu’au kendō. Les documents préparatoires relatifs aux Jeux de 1940 invitent d'ailleurs à la prudence. Le Report of the Organizing Committee on its work for the XIIth Olympic Games of 1940 in Tōkyō until the relinquishment51 entretient une certaine confusion autour de la nation de budō, mêlant indistinctement kyūdō, karate, kenpō, iaidō52. Le même document annonce la construction d’un « budō hall »53, et présente le budō comme une simple démonstration de sport national54, quand un autre document officiel intitulé XIIth Olympiad Tōkyō 1940 ne mentionne aucune date prévisionnelle pour ces démonstrations, contrairement aux autres disciplines inscrites au programme55, tout en les évoquant de manière on ne peut plus vague56 :
« In ancient Japan, the Art of Budo (Kendo, Judo, Archery, Sumo, etc., which are included as a demonstration of the Tōkyō Olympic Games) greatly influenced the physical and mental training of the people. This Art of Budo stimulated the Spirit of Bushido which developed with the civilization of the Japanese people. This Spirit of Bushido, displayed through skill and physical strength and refined by the practice and experience of ages, truly corresponds to the Spirit of fair play today. »57
On peut donc supposer qu’il s’agissait bien de démonstrations de différents « arts », et non de « sports » en démonstration comme on l’entend aujourd’hui. Ce qui semble confirmé par le programme prévisionnel qui, sans donner de date, précise que cela se tiendra dans le stade olympique58. En outre, s’il s’était agi de compétitions relevant de ces « arts », subsisteraient des traces des discussions relatives à leurs règlements ou à leur organisation, ce qui n’est pas le cas.
Le troisième élément tient à la position que Kanō a défendu de manière constante depuis 1882 et de son refus de faire du jūdō un spectacle et sa volonté de ne jamais le laisser être réduit à sa seule dimension sportive :
« Le jūdō, ainsi que je l’explique toujours, est un grand principe universel59. Dès lors, selon les domaines auxquels on l’applique, il se décline en diverses formes et devient tantôt art guerrier, tantôt éducation physique, tantôt éducation intellectuelle et morale, tantôt encore manière de vivre. […] Il est indiscutable qu’un sport de compétition, pour peu que sa méthode soit appropriée, produit de grands effets sur le développement du corps et de l’esprit. Cependant, son objectif est simple et limité, tandis que celui du jūdō est complexe et vaste. En d’autres termes, les disciplines de compétition ne réalisent qu’une partie de ce qui constitue le but du jūdō. Traiter le jūdō selon une logique compétitive est évidemment possible, et même légitime ; mais si l’on s’en tient à cela, on ne saurait atteindre le but originel du jūdō. C’est pourquoi, tout en reconnaissant que l’approche compétitive du jūdō répond aux exigences de l’époque actuelle, il ne faut jamais oublier, ne serait-ce qu’un instant, en quoi réside la spécificité du jūdō. »60
そもそも柔道というものは、毎々私が説く通り、大きな普遍的な道である。そして、それを応用する事柄の種類によっていろいろの部門に別れ、武術ともなり体育ともなり智育徳育ともなり、実生活の方法ともなるのである。〈略〉競技運動は、その方法さえ当を得ていれば、身心鍛錬の上に大なる効果のあるものであるということは争う余地はない。さりながら、競技運動の目的は単純で狭いが、柔道の目的は複雑で広い。いわば競技運動は、柔道の目的とするところの一部を遂行せんとするに過ぎぬのである。柔道を競技的に取扱うということはもちろん出来ることであり、また、して良いことであるが、ただそういうことをしただけで柔道本来の目的は達し得らるるものでない。それゆえに、柔道を競技運動的にも取扱うことは今日の時勢の要求に適ったものであるということを認めると同時に、柔道の本領はどこにあるかということを片時も忘れてはならぬのである。
Or, qui proposa pour la première fois l’admission du jūdō au programme des Jeux ? Ce ne fut pas un Japonais, mais un Français, Armand Massard (1884-1971), qui soumit cette idée en 195461. Le CIO la rejeta cependant lors d’un vote en 195562. Le Japon n’en fit officiellement la demande qu’en 196163. Pourquoi cette initiative vint-elle d’Europe, et plus particulièrement de la France ? Parce que, en près de quatre-vingts ans, le jūdō s’était diffusé bien au-delà de l’Archipel. Des neuf pratiquants réunis autour de Kanō en 1882, on était passé à « un million de judokas », pour reprendre le titre d’un livre paru en 196664.
C’est en Europe, plus encore qu’au Japon, que le jūdō tend alors à être appréhendé comme un sport de compétition internationale. La Fédération européenne de jūdō est créée en 1948 puis, sur ce modèle, la Fédération internationale de jūdō (FIJ) en 1951, à laquelle le Japon n’adhère que l’année suivante, en 1952. Les premiers championnats du monde, organisés à Tōkyō en 1956 puis en 1958, semblent confirmer la suprématie japonaise, les finales opposant à chaque fois deux représentants de l’Archipel. Mais les équilibres évoluent rapidement. En 1961, lors des championnats du monde organisés à Paris, l’impensable se produit : le géant néerlandais Anton Geesink (1934-2010) bat en finale Sone Kōji 曽根康治 (1928-1981). Si les responsables japonais s’efforcent publiquement de minimiser cette défaite, Kanō Risei 嘉納履正 (1900-1986), le fils de Kanō Jigorō, alors président à la fois du Kōdōkan, de la Fédération japonaise de jūdō et de la Fédération internationale de jūdō, aurait pour sa part déclaré : « Maintenant, un problème très important se pose : celui de savoir comment le Japon pourra prendre la revanche de cette défaite dans l’avenir »65
La séquence est éloquente. Le jūdō entre aux Jeux olympiques non parce que son fondateur l’aurait souhaité, ni même parce que le Japon en aurait été le principal promoteur, mais parce qu'un Européen en formula le premier la proposition et – très certainement aussi – parce que la perspective d’une victoire japonaise à domicile, et en mondovision, pesa sans doute dans la décision finale du comité d’organisation. À cela s’ajouta cependant un événement imprévu : la défaite, en décembre 1961, d’un Japonais en finale des championnats du monde. Ce qui aurait pu constituer une mise en garde ou un appel à la prudence fut interprété tout autrement et une question sportive se transforma progressivement en question de prestige puis d’honneur national.
La défaite comme révélateur
Quel était l’intérêt pour les Japonais de placer le jūdō au programme de « leurs » Jeux ? La réponse tient, pour une large part, à l’orgueil national, et ce à un double titre. Le premier tenait au fait d’être à l’origine d’une discipline mondialement pratiquée et appréciée. Le second résidait dans la possibilité de démontrer sa supériorité dans une discipline de combat au corps à corps. Deux éléments doivent ici être pris en considération. Le premier est la persistance d’un certain complexe du corps. Le jūdō, porte en effet la promesse que la technique, la maitrise des principes mécaniques, la méthode et le travail permettent au plus petit de triompher du plus fort. Le second tient au contexte historique. Moins de vingt ans après la défaite de 1945 et douze ans seulement après la fin de l’occupation, le sentiment d’humiliation nationale reste prégnant. Certes, les Jeux olympiques étaient officiellement célébrés comme une fête du sport, de la fraternité et de la jeunesse mondiale, et l’important était de participer… Mais il est permis de penser que, sur le tatami, les attentes japonaises étaient d’une autre nature.
Pour la première fois, quatre catégories de poids avaient été définies. Chaque nation pouvait engager quatre judokas, qu’elle répartissait librement entre ces catégories. Le Japon fit le choix d’aligner un combattant dans chacune d’elles. Tout avait été soigneusement préparé et le décor particulièrement soigné. Les épreuves de jūdō devaient se dérouler dans un écrin flambant neuf, le Nippon Budōkan, achevé le 15 septembre et inauguré le 3 octobre 1964, dont les gradins accueilleront sur l’ensemble des épreuves 47 120 spectateurs66. Le programme lui-même semblait pensé pour conduire à un dénouement idéal. Les compétitions se succédaient du 20 au 23 octobre, à raison d’une catégorie par jour, des légers aux toutes catégories. La finale des toutes catégories, la catégorie reine, devait ainsi constituer l’ultime grand moment sportif de l’Olympiade, quelques heures avant la cérémonie de clôture. Tout semblait donc réuni pour qu’une victoire japonaise vienne couronner les Jeux de Tōkyō et offrir au pays l’apothéose qu’il attendait.
Nakatani Takehide 中谷雄英 (né en 1941) est le premier à entrer en lice. Il l’emporte. Dans un entretien accordé à la NHK et diffusé en 201967, il revient sur son état d’esprit de l’époque, laissant entrevoir le poids qui pesait sur les épaules de ces quatre jeunes hommes :
« Gagner la médaille d’or, c’était mon travail, ma mission. Il y avait cette pression : il fallait la remporter à tout prix. Si j’avais perdu, je n’aurais plus pu rester dans le monde du jūdō. Je regardais fixement [le drapeau japonais, depuis le podium], je ne pensais à rien. J’avais accompli mon devoir. Je ressentais juste un soulagement. »
Puis vient le tour, le lendemain, d’Okano Isao 岡野功 (né en 1944), puis le surlendemain celui d’Inokuma Isao 猪熊功 (1938-2001). Trois catégories, trois médailles d’or. Tout semble se dérouler conformément au scénario attendu. Le 23 octobre enfin, Kaminaga Akio 神永昭夫 (1936-1993) se hisse, comme prévu encore, en finale. Anton Geesink est lui aussi au rendez-vous. Au bout de neuf minutes de combat, le Hollandais contre une attaque de Kaminaga, l’entraîne au sol et l’immobilise. Kaminaga a perdu. Le Japon a perdu.
Si, pour le monde japonais du jūdō, rien ne pourra effacer la déception provoquée par la défaite, le peuple japonais va, lui, paradoxalement vivre, le soir même, l’un des moments les plus marquants des Jeux – et, pour longtemps, l’un des plus grands souvenirs sportifs de son histoire. La seconde discipline faisant son apparition à ces Jeux de 1964 est en effet le volley-ball, première discipline collective féminine à faire son entrée aux Jeux. Or l’équipe japonaise, surnommée les « Sorcières de l’Orient » (Tōyō no majo 東洋の魔女) est au sommet de son art. Ces ouvrières, majoritairement issues de l’équipe de l’usine de filature Nichibō kaizuka 日紡貝塚, dirigées par l’exigeant Daimatsu Hirofumi 大松博文 (1921-1978), s’étaient inclinées face à l’URSS en finale des championnats du monde de 1960 avant de prendre leur revanche deux ans plus tard en remportant pour la première fois le titre mondial. Ce soir du 23 octobre 1964, elles retrouvent les Soviétiques en finale olympique. Les Japonaises remportent un match d’anthologie et offrent au pays l’une des plus grandes victoires de son histoire sportive. L’événement réalise également un taux d’audience exceptionnel (entre 66,8 %68 et plus de 80 %69 selon les sources), ce qui demeure aujourd’hui encore un des meilleurs scores jamais enregistrés à la télévision japonaise.
L’ironie de l’histoire est que ce sont sans doute les Sorcières de l’Orient qui incarnèrent le mieux les principes du jūdō. Plus petites et nettement moins puissantes que leurs adversaires soviétiques, elles ne pouvaient réceptionner les smashes de ces dernières qu’en se projetant au sol, ce qui tendait à désorganiser toute leur défense. Pour surmonter ce handicap, Daimatsu avait mis au point une méthode inspirée des chutes de jūdō (ukemi 受身70), la « réception en roulade » (kaiten reshību 回転レシーブ), qui leur permettait de retrouver instantanément leur position après avoir sauvé une balle. Le lendemain, Ariyoshi Sawako 有吉佐和子 (1931-1984) consacre une chronique à leur victoire dans l’Asahi shinbun, sobrement intitulée « Les Sorcières ont gagné » (Majo wa katta 魔女は勝った). En encart central figure la formule « Un jeu respirant la pureté » (Seiketsukan afureru purē 清潔感あふれるプレー), tandis que les intertitres sont tout aussi éloquents : « Repousser les assauts violents » (Mōkō o hanekaesu 猛攻をはね返す), « La puissance du côté de l’URSS » (Tsuyosa wa mushiro soren 強さはむしろソ連), « Une vivacité à n’en pas croire ses yeux » (Me o utagau azayakasa 目を疑う鮮やかさ), « Une attitude mesurée » (Setsudo aru shiai taido 節度ある試合態度), « La beauté d’âmes patiemment polies » (Neriageta tamashii no bi 練り上げた魂の美)71. Intelligence, technique, travail, sobriété, maitrise de soi, élégance… bref, tout l’idéal du jūdō.
La journée du 23 octobre 1964 résume ainsi à elle seule tout le paradoxe des Jeux de Tōkyō. Là où le jūdō – réduit à sa seule expression sportive, au risque de trahir la vision de son fondateur, et mis en scène comme l’instrument d’une victoire japonaise sur fond de revanche internationale – échoua, le volley-ball féminin – discipline réputée mineure, pratiquée par de jeunes ouvrières – incarna paradoxalement l’idéal même de Kanō.
On pourrait dès lors se demander si l'échec de Kaminaga ne portait pas en lui une forme de logique, voire une manière de démontrer la validité des principes du jūdō : en dénaturant celui-ci, en le réduisant à un instrument de démonstration nationale, le Japon n’avait-il pas écarté ce qui précisément en constituait, aux yeux de son fondateur, la véritable force, à savoir la « bonne utilisation de l’énergie » (seiryoku zen.yō 精力善用) et la « prospérité mutuelle » (jita kyōei 自他共栄)72 ? Et, ce faisant, ne s’était-il pas privé du principe même qu’il prétendait afficher aux yeux de tous ?
Le konjō pour héritage et la postérité du projet (1964–2024)
Si la défaite de Kaminaga face à Geesink et le triomphe des Sorcières de l’Orient au cours de la même soirée constituait pour le Japon une double leçon – la première révélant la fragilité d’un projet politique de reconnaissance fondé sur la démonstration corporelle de la supériorité nationale, la seconde montrant que l’idéal de Kanō, celui de la technique l’emportant sur la force et de l’intelligence sur la puissance, pouvait s’épanouir là où on ne l’attendait pas –, ce n’est pourtant pas celle que celui-ci allait retenir.
En effet, le succès des Sorcières de l’Orient contribua surtout à légitimer un modèle fondé sur la « force de caractère » ou la « ténacité » (konjō 根性), valeur chère à Daimatsu Hirofumi. Derrière ce terme se profile une injonction à faire toujours plus, à s’entraîner toujours plus durement, à éprouver sans cesse sa volonté et son corps, avec l’idée que celui qui aura poussé le plus loin l’effort, l’endurance et la souffrance, finira nécessairement par l’emporter. Tel fut sans doute le revers de la médaille de ce succès. Cette conception de l’entraînement s’enracina par la suite profondément dans le sport japonais, quelle que soit la discipline concernée, et jusque dans les plus modestes clubs scolaires.
Le jūdō japonais a été particulièrement marqué par cette évolution. Incapable de tourner véritablement la page, il a même contribué à en entretenir la mémoire. En 1967, Kajiwara Ikki 梶原一騎 (1936-1987) entama par exemple la publication d’un manga en treize volumes qui dura jusqu’en 1971, intitulé « Tête baissée vers le jūdō » (Jūdō itchoku sen 柔道一直線) et bientôt adapté en feuilleton télévisé par la TBS (92 épisodes, entre 1969 et 1971). L’œuvre s’ouvre sur un adolescent feuilletant les pages d’un magazine où figure la photo de Kaminaga immobilisé par Geesink. Bouleversé par cette image, il décide alors de se consacrer au jūdō pour laver l’affront subi par le Japon.
Le recentrage sur les catégories lourdes et toutes catégories se poursuit. Yamashita Yasuhiro 山下泰裕 (né en 1957) apparaît rapidement comme celui qui doit rendre au jūdō japonais son prestige. Geesink s’est retiré en 1965, double champion du monde et champion olympique, après avoir notamment battu un autre Japonais, Sakaguchi Seiji 坂口征二 (né en 1942), et s’il n’est donc plus possible de vaincre l’homme, il reste à dépasser son palmarès. Yamashita s’y emploie : il sera quatre fois champion du monde entre 1979 et 1983, et terminera sa carrière champion olympique en 1984 à Los Angeles. Invaincu face à un étranger (116 victoires), il est toutefois privé des Jeux de Moscou 1980 en raison du boycott japonais. Sans cet épisode, il aurait peut-être ajouté un, voire deux titres olympiques à son palmarès73.
Cette obsession des records et des hiérarchies éclaire également la réaction de Yamashita lors de la finale des Jeux de Sydney en 2000 opposant le Français David Douillet (né en 1969) au Japonais Shinohara Shin.ichi 篠原信一 (né en 1973). Son intervention véhémente auprès des juges, inhabituelle de la part d’un membre de la délégation japonaise, s’explique certes par le caractère contesté de la décision. Mais l’enjeu dépassait sans doute le seul combat. En remportant cette finale, Douillet obtenait en effet un second titre olympique et dépassait ainsi Yamashita, qu’il avait déjà rejoint au nombre de sacres majeurs. Après Geesink, c’était désormais Douillet qu’il fallait dépasser. L’histoire recommençait.
On pourrait multiplier les exemples, dans les catégories plus légères comme les féminines notamment. On y retrouve d’ailleurs une part de malchance olympique. Ainsi, Fujii Shōzō 藤猪省太74 (né en 1950), quadruple champion du monde entre 1971 et 1979 ne participa jamais aux Jeux, blessé en 1976, puis privé d’Olympiade par le boycott de 1980. De même Tamura Ryōko 田村亮子 (née en 1975)75, sept fois championne du monde ne remporta « que » deux titres olympiques en quatre finales (auxquels s’ajoute une place de troisième), résultat presque décevant au regard de l’écrasante domination qu’elle exerça sur sa catégorie. Mais ces contre-performances relatives n’occupent qu’une place secondaire dans l’imaginaire sportif japonais. Car la catégorie qui compte vraiment, celle sur laquelle se concentrent les attentes, les frustrations et les espoirs de revanche, est celle des lourds. Et celle-là seule.
Teddy Riner (né en 1989) aborde les Jeux de Tōkyō 2021 avec dix titres de champion du monde en individuel et deux titres olympiques. S’il échoue alors à conquérir une troisième couronne olympique – se contentant d’une médaille de bronze –, le Japonais Harasawa Hisayoshi 原沢久喜 (né en 1992) ne parvient pas davantage à saisir sa chance. Riner, qui ajoutera un onzième titre mondial à son palmarès en 2023, remportera finalement les Jeux de Paris en 2024, devenant ainsi le deuxième judoka de l’histoire à avoir obtenu trois médailles d’or76.
À défaut de pouvoir produire un nouveau Yamashita capable d’écraser durablement la concurrence mondiale, le jūdō japonais déplace progressivement l’enjeu vers la performance collective. C’est notamment ce que réalise le Japon à Rio de Janeiro en 2016 : tous les judokas masculins engagés obtiennent une médaille et, dans le tableau féminin, seules deux catégories restent hors du podium, pour un total de douze médailles77. À l’approche des Jeux de Tōkyō 2020, l’hypothèse de voir les quatorze représentants japonais – sept hommes et sept femmes – monter tous sur le podium n’apparaît même plus irréaliste. Lorsque ces Jeux se tiennent finalement, avec un an de retard, cet objectif n’est pas tout à fait atteint. Sur le papier, le résultat semble même inférieur à celui de Rio : onze médailles « seulement » contre douze en 2016. Pourtant, l’exploit demeure considérable. Surtout, neuf de ces onze médailles sont en or, soit trois fois plus qu’à Rio.
Tous les espoirs sont donc permis pour la nouvelle épreuve par équipes mixtes (trois femmes et trois hommes), qui fait son apparition à ces Jeux. L’équipe japonaise, impériale jusque-là, se hisse sans surprise en finale et tout semble réuni pour une apothéose. Pourtant, pour la deuxième fois de son histoire olympique, la dernière image du jūdō japonais lors de ses Jeux à domicile sera celle d’une défaite. La France arrache au Japon la victoire en finale et prive le Japon du sacre attendu. Comme en 1964, le pays hôte doit une nouvelle fois se contenter de la deuxième marche du podium78.
Conclusion
De 1909 à 1964, la trajectoire olympique du Japon peut être lue comme s’inscrivant dans une stratégie d’ensemble visant à faire du corps sportif un instrument de reconnaissance et un argument diplomatique, en somme la démonstration incarnée d’une nation digne de figurer parmi les grandes puissances. Cette logique, portée par ses promoteurs les plus engagés – à commencer par Kanō – qui durent parfois agir à rebours des forces politiques dominantes ou de l’opinion publique, trouve son aboutissement dans les Jeux de Tōkyō 1964.
Pourtant, dans le même temps, ces Jeux montrent, avec l’épreuve du jūdō en point d’orgue, que cette « grand-messe » fraternelle de la jeunesse mondiale demeure traversée par des rivalités culturelles et besoin – plus ou moins conscient – d’évacuer l’humiliation de la défaite et de l’occupation qui s’ensuivit. Plus profondément encore, s’y joue une confrontation larvée entre ce qui est perçu comme un « corps oriental » et un « corps occidental », chacun investi de valeur et de représentation le dépassant.
La défaite de Kaminaga face à Geesink, le 23 octobre 1964, ne révèle pas seulement la fragilité, voire la vanité, de ce projet de reconnaissance par le corps. Elle met aussi au jour la tension croissante entre l’héritage de Kanō, ses ambitions, et l’usage qui en a été fait. En faisant du jūdō une discipline olympique, le Japon a en effet soumis à la logique de la compétition une pratique que son fondateur avait précisément conçue pour ne jamais s’y réduire. Le verdict du tatami rappelait ainsi que ce qui avait été mis en jeu n’était pas seulement le prestige national, mais aussi la cohérence d’une certaine conception du corps et de sa place dans la construction de l’individu.
La réponse japonaise à cette double crise fut le konjō : davantage de travail, davantage de douleur, davantage de corps, davantage de « mental », de volonté. En jūdō, cette logique atteignit à la fois son paroxysme et ses limites lors des Jeux de Londres 201279. Sa remise en question progressive constitua, en retour, l’un des fondements des succès collectifs obtenus à Rio en 2016 puis à Tōkyō en 2021.
Ainsi, le Japon – et tout particulièrement le jūdō japonais – n’a jamais eu beaucoup de chance avec « ses » Jeux d’été : obtenus puis abandonnés en 1940, partiellement gâchés en 1964, frappés par la pandémie Covid-19 en 2020, achevés en 2021 par une défaite en finale de l’épreuve par équipes mixtes dans une enceinte presque vide… On pourrait relever l’ironie d’une trajectoire où, chaque fois que le Japon a voulu faire du jūdō une démonstration de sa supériorité, cette stratégie s’est retournée contre lui. Ne peut-on pas toutefois y voir aussi l’accomplissement de l’ambition de Kanō ? Car ces victoires « non-japonaises » constituent également la preuve de l’universalité de la méthode qu’il avait élaborée. Peut-être faut-il alors passer du simple kaiten reshību à, pour reprendre un terme de jūdō, l’ukemi. Se relever, non pour recommencer indéfiniment la même démonstration, mais pour se transformer au contact de l’expérience et accéder à un autre registre. Apprendre à tomber pour mieux se relever, apprendre par le corps : telle était, au fond, l’invitation que Kanō adressait au travers du jūdō. Et l’histoire mouvementée des relations entre le Japon, le jūdō et les Jeux olympiques semble en apporter une éclatante confirmation.
