Quelques années avant son décès, Edmond Cros avait entrepris d'écrire des souvenirs de sa vie, non pas d'emblée sous la forme d'une autobiographie narrée en ordre chronologique, mais sous la forme de fragments, qu'il projetait sans doute de réunir plus tard selon l'ordre qui se serait alors imposé à lui. Mais il n'eut pas le loisir d'organiser, d'une manière ou d'une autre, l'ensemble des fragments rédigés, et sans doute en eût-il rédigé d'autres pour compléter telle ou telle période de son existence. Un jour de novembre 2019, le texte fragmentaire acquit son statut définitif : Éclats de vie d'Edmond Cros, objet inachevé mais figé et attaché à son sujet Alfa, lui-même figé à jamais, et cependant livré pour toujours à la mutabilité de la mémoire des sujets Oméga, en particulier les lecteurs du livre dont l'auteur sera cette fois une autrice, Annie Bussière Cros, qui aura incorporé dans la narration fragmentaire d'autres éléments sur lesquels nous reviendrons.
Il ne faut pas oublier qu'Edmond Cros était un passionné de la théorie du texte qui fut, durant toute son existence, au centre de son intérêt d'enseignant et de chercheur. Il est donc naturel que ses derniers écrits continuent d'interroger cette théorie et de l'approfondir dans sa pratique d'écriture. Par ailleurs, les fragments laissés inachevés, non par volonté mais par nécessité, sont à leur tour métamorphosés en matériau constituant d'un nouveau texte englobant qui donnera à ces fragments une forme et une signification nouvelles. Cette opération requiert l'introduction d'une nouvelle instance, sujet Oméga devenu sujet Alpha actif qui donne naissance à un texte nouveau, lequel fait interagir les fragments-en-devenir-interrompu avec d'autres matériaux hétérogènes dont il faudra analyser la fonction.
Si nous revenons maintenant à l'état premier du texte fragmentaire abandonné à la mémoire de l'ordinateur par un sujet acculé entre le désir de raconter, de transmettre, et les exigences du temps qui passe inexorablement, on comprend que le sujet Oméga est requis, non seulement de collaborer à l'élaboration du sens, mais aussi de transformer le texte pour en faire « autre chose à transmettre ». À ce stade, le texte est confidentiel car Edmond ne l'a donné à lire qu'à Annie Bussière Cros à qui il a confié son projet d'écriture comme un moyen de transmettre un savoir, une expérience, une passion. Tout naturellement, ce savoir-expérience-passion est lié d'une part à un thesaurus, existant et construit en communauté, que le sujet Alpha s'est approprié par un apprentissage et qu'il a contribué à enrichir et à transmettre par son activité pédagogique et scientifique. Et d'autre part, à une vie, soit à une multitude d'expériences, d'aventures de toutes sortes, qui se succèdent au long d'une durée très variable, et qui peut faire l'objet d'un récit, pris en charge par la personne même qui a vécu ces événements, on parle alors d'autobiographie, ou bien par une autre personne, on parle alors de biographie.
Si nous revenons au texte fragmentaire tel qu'Edmond Cros le laissa dans la mémoire de son ordinateur en novembre 2019, et que nous désignerons par Texte 1, nous y retrouvons des éléments de la forme 'autobiographie' puisque c'est la même personne qui, à un âge avancé, raconte des épisodes de sa vie passée, depuis sa naissance jusqu'au temps de l'écriture. Néanmoins on ne saurait qualifier le Texte 1 d'autobiographie dans la mesure où il ne présente pas la continuité narrative et chronologique requise par cette variété de récit. D'autres marqueurs textuels évoquent une autre variété autobiographique bien connue : les mémoires. Dans ce type de récit autobiographique vient se greffer une dimension réflexive : le sujet Alfa ne se contente pas de narrer un épisode de la vie de la personne avec laquelle il s'identifie, il le commente dans son contexte pour en tirer des leçons historiques et philosophiques susceptibles de conférer une dimension exemplaire à l'épisode. Les « mémoires » couvrent généralement un laps de temps considérable pendant lequel se déroulent des événements historiques importants : c'est le cas de deux ouvrages français emblématiques, Mémoires d'outre-tombe de François-René de Chateaubriand (XVIIIe siècle), et Mémoires de guerre et Mémoires d'espoir de Charles De Gaulle (XXe siècle). Il est évident que le Texte 1 ne saurait être qualifié non plus de mémoires. Au moment de donner un titre aux fragments déjà rédigés, Edmond Cros a voulu en quelque sorte les définir, dans leur contenu et dans leur forme, et aussi en suggérer la volonté qui les a fait naître.
Éclats de vie dit le caractère fragmentaire du texte, c'est un morceau arraché à un objet entier, mais en même temps le mot comporte un sème de lumière qui en souligne l'importance et même la beauté, donc ce sont des morceaux qui valent la peine d'être mis en lumière pour être transmis à d'autres et faire circuler du sens. Le pluriel indéfini souligne l'absence d'organisation, chronologique ou autre, qui laisse au sujet Oméga le soin et la responsabilité d'organiser cette pluralité ou au contraire de la laisser proliférer. Par ailleurs, le complément « de vie » est très indéterminé : ce n'est ni « de ma vie », ni « d'une vie », et donc ne se rattache explicitement ni à la première personne autobiographique, ce qui mettrait en relief la personne dont il va être question, ni à une vie non déterminée (la tienne, la sienne, la nôtre...) ce qui ouvrirait les possibilités de présence à des sujets autres que la première personne. L'indétermination ouvre la voie à toutes les possibilités : une vie qui a été la mienne, mais qui pourrait aussi être la tienne ou celle de n'importe qui d'autre. On peut voir, dès le titre, le désir de transmettre des expériences de vie, non pas pour les présenter comme exceptionnelles, mais plutôt en tant que communes et partageables. Au contraire de l'auteur des Mémoires d'outre-tombe qui se donne à contempler dans son caractère exceptionnel pour justifier son entreprise, celui de Éclats de vie se présente comme un quidam ordinaire mais qui néanmoins prend la plume pour partager des souvenirs mémorables ou exemplaires.
Le Texte1
Le Texte 1 dont nous venons de parler peut être considéré comme un texte secret puisqu'Edmond Cros l'a partagé uniquement avec Annie Bussière, qui l'a reçu comme un don déposé dans la mémoire de l'ordinateur d'Edmond, sans aucune consigne ni souhait exprimé. Évidemment, au bout d'un certain temps, Annie a senti que ce texte sollicitait son attention et elle en a parlé à deux amies qui partageaient avec le couple la passion du texte de longue date et qui avaient été très proches durant les dernières années de la vie d'Edmond. Ainsi commença la seconde vie du Texte 1.
Le Texte2
La lecture des fragments laissés dans la mémoire de l'ordinateur suffit pour que les trois amies prissent la décision de travailler sur ces fragments-en-devenir-interrompu afin de les rendre transmissibles et accessibles sous forme de livre. Annie Bussière s'attela à la tâche du modelage textuel, et Michèle Ramond proposa de publier le texte remanié et poli dans la collection Créations au féminin qu'elle dirigeait aux éditions de L'Harmattan. Ce faisant, nous avions conscience d'assumer un travail d'écriture qui aurait dû revenir à Edmond Cros, et qui ne pouvait en aucun cas donner le même résultat que s'il l'avait fait lui-même. Etait-ce donc une trahison, pire encore que celle de la traduction (Traduttore, traditore) ? Il nous a semblé que ce travail en collaboration avec notre ami défunt était au contraire la meilleure manière de rester fidèles à notre commune passion pour les textes et leur vocation de transmission. Laisser un texte inachevé, non par volonté mais par force, n'était-ce pas aussi un appel à l'aide afin qu'il pût accomplir cette vocation ? C'est ainsi que nous l'avons compris et accompli.
Bien entendu, la totalité du Texte1 a été conservée dans le Texte2. Cependant, un certain nombre de modifications étaient nécessaires pour en faciliter la compréhension. Des choix s'imposaient, entre deux contraintes : la fidélité au Texte1 et la fluidité de la transmission. L'élaboration du Texte2 suppose la présence d'un nouveau sujet Alpha qui vient assumer la totalité du Texte1 et le modifier pour en faciliter la fluidité de la transmission. Pour ce faire, le thesaurus de Alpha 2 doit être le plus proche possible de celui de Alpha 1, c'est à dire que les personnes qui écrivent successivement le Texte1 et le Texte2 doivent avoir de grandes affinités. Il allait donc de soi qu'Annie Bussière était la personne désignée par la conjoncture pour assumer cet exercice d'écriture si particulier.
L'ordre chronologique
Quelles étaient les modifications les plus intéressantes pour faciliter la compréhension du texte par des lecteurs sans affinités particulières avec celui-ci ? Comme nous l'avons déjà souligné, le Texte1 n'est pas une autobiographie, mais il a des caractères autobiographiques évidents : il est dès lors clair que le principe d'organisation des fragments-en-devenir-interrompu devait être tout simplement l'ordre chronologique. Cela ne signifie pas que, à l'intérieur de cet ordre chronologique, il ne puisse pas y avoir un épisode qui ne suit pas tout à fait cet ordre pour un motif particulier ou avec une intention précise. Par ailleurs, il est vrai que l'enfance d'Edmond est narrée avec une certaine précision, témoin de l'importance accordée à cet âge de la vie qui décide, de multiples façons, de ce que sera la suite de l'existence. Par contre, les dernières années sont à peine évoquées à travers la présence chaleureuse des trois chiens qui se succèdent dans la vie du couple, prémonition nostalgique de la vie qui s'achève. Et entre ces deux pôles, les épisodes narrés ont souvent un caractère exemplaire souligné par l'auteur. Il est évident que l'itinéraire narratif n'est pas guidé par la chronologie ni l'ambition d'exhaustivité, mais plutôt par le désir de transmettre quelque chose à l'intérieur d'une durée contrainte.
Les intertitres
Les 20 fragments qui constituent Éclats de vie ont des titres très variés : parfois une date précise (21 Juin 1972), une période courte (1968) ou plus longue (1931-1942). La majorité porte un titre qui a trait au contenu du fragment (Le Pensionnat ; Le Temps des Gauchistes ; Le Mas des Cinq Colombes). Un titre cependant constitue une exception dans la mesure où il décrit non pas l'épisode raconté, mais l'effet désastreux des événements relatés sur le sujet autobiographique : « Ils m'ont brisé l'âme ». La rupture existentielle qui s'y narre, le divorce d'Edmond et de son épouse Marcy, est une expérience très douloureuse, non seulement sur le plan affectif, mais aussi comme prise de conscience de la dimension sociale de leur mariage et de leur vie commune. Le caractère exceptionnel de cet épisode se traduit d'emblée dans l'usage d'une forme de narrateur impersonnelle, comme si tout à coup le narrateur autobiographique cédait la parole à un narrateur impersonnel qui raconte l'histoire de quelqu'un d'autre qui ne s'identifie pas à Edmond Cros :
Il ne se reconnaît pas dans l'image de lui que lui renvoient ces souvenirs. Comment a-t-il pu les supporter lui qui était -on le lui a souvent rappelé- si ombrageux ? Il hésite à poursuivre cette exploration de souvenirs tant il se refuse à assumer ce passé. (p. 61)
Cet épisode de la vie avec Marcy, qui clôture définitivement le temps de l'enfance et de l'adolescence, est le seul où s'expriment ouvertement le regret amer, le sentiment de l'échec, et le ressentiment social qui vont transformer la personnalité du jeune Edmond.
L'incrustation de fragments romanesques
Dès la quatrième page de Les Éclats de vie d'Edmond Cros, vient s'incruster dans le premier fragment autobiographique un texte d'une page et demie qui signale sa différence par un alignement légèrement déporté à droite et l'usage de la même police que le texte englobant mais en italiques. Le fragment incrusté évoque le même univers que le fragment autobiographique : l'enfance d'Edmond dans la maison du centre de Privas, des scènes de la vie quotidienne d'une famille modeste dont le père avait « une petite entreprise de camionnage de bois et de charbon »1, au moins jusqu'à la guerre où il est mobilisé après avoir été dépouillé de tous ses outils de travail, et la mère
de son côté tenait un petit bistrot avec cinq tables en bois et un zinc qui, après 1942, n'était plus en zinc, mais en bois car tout le zinc des comptoirs de bistrot avait été réquisitionné par les Allemands après l'invasion de la zone dite libre.2
Un titre entre parenthèses (L'énigme des cinq colombes) à la fin du fragment incrusté, indique sa provenance, il s'agit du premier des quatre romans écrits et publiés par Edmond Cros. Cette technique d'incrustation de fragments romanesques va se poursuivre jusqu'à la fin des fragments autobiographiques et il s'agit, comme Annie Bussière Cros s'en explique dans sa Préface, de la plus grande liberté qu'elle ait prise par rapport au Texte1. La mise en relation de ces deux types de textes écrits par la même personne, mais à des époques différentes et avec des programmes d'écriture complètement différents, présente effectivement un grand intérêt non seulement dans la mesure où les textes s'éclairent mutuellement, mais aussi du point de vue de la théorie du texte, comme on va le voir.
Je, tu, il/elle
La première différence qui saute aux yeux à la lecture est la différence de forme du narrateur : alors que le Texte1 est écrit en première personne, caractéristique fondamentale de l'écriture autobiographique, qui se fonde sur une « certaine identité » entre l'instance narratrice et le personnage narré, le fragment romanesque est écrit en troisième personne (désignée habituellement par « narrateur impersonnel »), introduisant ainsi une dichotomie entre l'instance narratrice et le personnage narré. Les possibilités de jeux entre ces deux instances fondamentales du récit sont bien plus grandes que ce qu'on a l'habitude de considérer en général.
S'agissant de l'écriture autobiographique, dont le statut suppose l'usage de la première personne pour désigner le protagoniste narré, nous avons vu, plus haut, qu'elle admettait épisodiquement une instance narratrice impersonnelle afin d'exprimer un divorce douloureux entre le personnage narré à un moment particulier de son histoire et le même personnage racontant cet épisode longtemps après. Il est au demeurant très rare qu'une personne évoque un épisode de sa vie à un moment très proche de sa réalisation. Au contraire, il est souhaitable de laisser s'écouler la vie entre le temps de l'histoire vécue et le temps du récit de cette histoire afin que la mémoire fasse son travail de filtrage et de réflexion qui donne une valeur historique et philosophique à l'écriture autobiographique.
L'écriture romanesque, quant à elle, dispose d'une palette de formes et de nuances d'instances narratrices bien plus large. Certes, la forme la plus usuelle, presque canonique pour ainsi dire, est celle du « narrateur impersonnel », dénomination qui dit simplement que l'instance narratrice ne s'identifie avec aucun personnage de l'histoire narrée, comme si cette histoire était racontée par un témoin anonyme des faits, non impliqué lui-même, ou encore par un anonyme à qui quelqu'un d'autre avait raconté une histoire qu'il tenait de bonne source. Cette « forme canonique » tire son origine de ce que fut la transmission des récits pendant des siècles et des millénaires, et que l'on a étudiée bien tardivement comme « récits, poésie et littérature de tradition orale ». Ce n'est pas ici le lieu d'analyser l'importance et les multiples effets de ces origines sur les développements de la littérature en général et du récit en particulier, mais on soulignera au passage que la transmission et ses innombrables modalités sont depuis toujours au cœur même de la pulsion à raconter. Cette pulsion a pris dans l'existence d'Edmond Cros une grande puissance et des modalités multiples, depuis les premiers travaux universitaires jusqu'aux Éclats de vie qu'il nous a laissés comme un ultime message d'amour.
De la tétralogie romanesque aux Éclats de vie
Revenons à l'instance narratrice des quatre romans écrits et publiés par Edmond Cros entre 1998 et 2009. Ces deux dates, entre lesquelles se situent grosso modo l'écriture et la publication de la tétralogie romanesque, doivent retenir notre attention : il s'agit du tournant du siècle et du millénaire. On sait l'impact symbolique qu'a eu, pour ceux qui l'ont vécu, cette conjonction, ce carrefour, ce noeud gordien autour de l'année 2000. En outre, c'est en 1999 qu'Edmond fait valoir ses droits à la retraite, il a alors 68 ans : on sait aussi qu'il s'agit là d'un passage très important, celui de l'activité pleine et entière à l'abandon de la grande majorité des tâches universitaires (enseignement et administration), à l'exclusion de la direction des thèses déjà inscrites. Bien entendu, il continue ses travaux de recherche au niveau international et s'occupe activement du réseau de Sociocritique dont les congrès sont toujours aussi concourus et fraternels, mais il lui manque le contact permanent avec les groupes d'étudiants qu'apporte l'enseignement. C'est donc une période particulièrement propice à entreprendre une nouvelle forme d'activité de façon plus suivie : Edmond Cros devient donc romancier.
Les premières lignes du premier roman sont particulièrement intéressantes dans la mesure où elles sont, vraisemblablement, les premières qu'il écrit sur son enfance et que l'on peut mettre en parallèle avec le fragment qui ouvre Les éclats de vie, rédigé environ vingt ans plus tard :
Sur ses séjours périodiques au cœur des hautes terres le père de l'enfant s'était longtemps montré évasif ; il répondait, suivant son humeur, par des boutades ou par des parce que...péremptoires qui signifiaient plus précisément qu'il n'y avait rien à expliquer et que l'enfant assimilait confusément à une porte qu'on lui aurait claquée au nez.3
Je suis né le 29 août 1931 à Privas. Mon père avait une petite entreprise de camionnage de bois et de charbon. Il réceptionnait à la gare de chemin de fer de Privas du charbon qui lui était livré en vrac par wagons entiers sous la forme de petits galets ovales d'anthracite en provenance de la petite mine cévenole de Bessèges dans le Gard et il le transportait dans des tombereaux tiré par un attelage de mulets jusqu'à une remise où il le déchargeait en une montagne noire et poussiéreuse.4
Dans les deux textes il y a deux personnages en présence, le père et le fils, et il est question de leurs relations. Dans le premier texte l'instance narratrice est impersonnelle et on parle des deux personnages à la troisième personne, cependant le père est focalisé de l'extérieur, on ne sait pas ce qu'il pense ou ressent, alors que le ressenti de l'enfant est précisé. Le lecteur comprend, dès les premières lignes, que le récit est construit depuis le point de vue de l'enfant. Dans le second texte la première personne s'impose immédiatement : c'est l'enfant, devenu le personnage narrateur, qui prend en main le récit et fournit d'abondantes précisions. On voit clairement, en comparant ces deux incipit, que le romancier choisit la forme et la focalisation narratives qui lui permettent de moduler plus finement le récit, alors que l'autobiographe est enfermé dans le point de vue de son personnage. Il pourra néanmoins jouer sur la distance variable qui sépare inévitablement celui qui vit une expérience de celui qui la raconte. C'est particulièrement vrai pour les récits d'enfance où les fluctuations de la mémoire introduisent des flous intéressants.
On peut se demander pourquoi Edmond Cros a choisi d'abord la forme romanesque alors que, de toute évidence dès les premières pages de L'Énigme des cinq colombes, l'enfant mis en scène s'identifie avec l'enfant qu'avait été l'auteur de ce premier roman. L'intention autobiographique était donc présente dans le projet d'écriture qui aboutira à la publication de L'Énigme des cinq colombes, cependant une autre intention était en concurrence avec la première et l'a emporté au moment du choix de la forme de récit : on a abandonné le récit autobiographique -qui impliquait la déclaration d'une « sorte d'identité » entre le JE narrateur et le personnage narré- au profit du récit romanesque qui autorise des approches multiples, et en particulier l'insertion de nombreux personnages et l'inscription des événements de la vie du protagoniste dans des événements partagés par beaucoup plus de monde, voire ce que l'on nomme des événements historiques. On peut dire, en simplifiant, que le choix du roman suppose que l'auteur ait voulu insérer la vie du protagoniste dans celle de la société où il évolue, ou même inscrire cette vie singulière dans une période où se sont déroulés des événements de dimensions collectives et souvent catastrophiques. La tétralogie romanesque, dont l'écriture et la publication se situent à la charnière du siècle et du millénaire, constitue la scénarisation d'une histoire aux multiples ramifications qui part de l'histoire d'un enfant présent auprès de son père dès la première page du roman, et qui va se déployer tout au long des quatre romans dans des décors divers et variés, au gré d'épisodes historiques qui constituent une mosaïque spatio-temporelle où l'histoire se mêle au mythe. Ce sont quatre opéras où l'exploration du passé se mêle à la transmission orale de l'histoire familiale, témoignage de l'interpénétration des vies, des voix et des histoires.
Transmettre, dit-il
Pourquoi quelques années après avoir publié le dernier roman de la tétralogie (on ignore en fait à quel moment il commence à rédiger les fragments), Edmond Cros revient-il sur les lieux du crime et reprend le projet autobiographique, cette fois sans en enfreindre les contraintes ? On peut seulement imaginer que les quatre romans n'avaient pas épuisé le besoin de « se raconter » pour transmettre non seulement une histoire vécue, mais aussi les enseignements qu'on a pu en tirer et qui pourraient peut-être servir à ceux qui viennent après. Les êtres qu'on aime et qu'il faudra bientôt quitter. Transmettre est peut-être un besoin atavique, un impératif auquel on ne saurait se soustraire ? Transmettre est peut-être un simple corollaire de notre condition d'êtres reproducteurs voués à s'arranger pour organiser, avant de partir, la possibilité d'une transmission ? Transmettre n'est-ce pas l'impératif catégorique des enseignants qui s'efforcent chaque jour de le faire un peu mieux ? En parcourant les pages de Les Éclats de vie d'Edmond Cros on se rend compte à quel point la transmission, sa possibilité, ses modalités et son évolution, sont au cœur même des préoccupations et de l'exercice de cette profession qui fut aussi une exigeante vocation durant toute sa vie, c'est, n'en doutons pas, ce qui rend la lecture de ces fragments si émouvante.
Si l'on essaye de revenir par la pensée sur le complexe édifice narratif que constituent d'une part la tétralogie romanesque d'Edmond Cros, d'autre part les fragments-en-devenir-interrompu (Texte1) et ce qu'ils sont devenus grâce à l'intervention d'Annie Bussière (Texte2), on peut y voir une métaphore de la transmission dans sa version narrative, dont il avait donné une première approche dans le dernier chapitre de L'énigme des cinq colombes (publié en 1998), en recourant précisément à une version contemporaine de la tradition orale :
De cette saga familiale l'enfant connaissait tous les détails des différents épisodes qu'il se faisait réciter à intervalles réguliers par la belle voix grave de son père, au point de n'accepter aucune variante du texte, aucune variation de ton, aucune altération des gestes qui rituellement l'accompagnaient.
Le mouvement de ses lèvres et son regard marquaient le déroulement interne de son propre conte dont celui du père était devenu l'écho et qui mixait de façon inextricable paroles et regards, le destin advenu et le destin à construire, le passé mythique et les préludes incertains d'un inexorable futur.5
Transmettre, dit-il.