C’est mon ami James Wilson qui m’avait donné l’adresse de cette pension : Pensión Murcia. Un nom curieux, peu original en tout cas, puisqu’elle avait pris le nom de la ville elle-même : Murcia. Je devais y passer trois nuits, le temps de faire quelques recherches aux archives de l’évêché et à l’Hémérothèque municipale. James m’avait fait un plan sommaire de la ville avec lequel, en sortant de la gare, j’arriverais facilement en face de l’hôtel Victoria, un bâtiment en brique dont les balcons étaient ornés de superbes fers forgés. « L’hôtel des toreros », m’avait dit James. Ensuite, je devais m’engager dans un dédale de rues.
Je demandais sans succès mon chemin à des passants, surpris par mon accent anglais. Soudain, un homme d’une soixantaine d’années s’approcha et me proposa de m’accompagner. Sans me laisser le temps de lui répondre, il appela sa femme, arrêtée devant une vitrine quelques mètres plus loin. « Mi señora », me dit-il, en accompagnant ces mots d’un geste large, presque seigneurial. Elle ne me tendit pas la main et esquissa un salut de la tête sans me regarder. Je la sentis réticente et gênée. Manifestement, l’initiative de son mari lui déplaisait. Celui-ci prit ma valise d’une façon si autoritaire que je ne pus rien faire pour l’en empêcher. Il se mit en chemin sans cesser de me parler, tandis que sa femme nous suivait en regardant les vitrines, comme pour cacher son embarras. En voyant l’enseigne de la Pensión Murcia, j’éprouvai un soulagement. L’homme ne parut pas m’entendre quand je prononçai, dans un espagnol hésitant, les quelques mots de remerciements par lesquels je voulais mettre fin à notre rencontre. Juste avant d’arriver à la pension, il me poussa presque pour me faire entrer dans un bar rempli d’hommes debout, en train de parler à voix très haute. Sa femme s’approcha de lui, ils échangèrent quelques mots que je ne compris pas, puis elle disparut sans me saluer. Nous nous approchâmes du comptoir. « Dos cañas ! », commanda-t-il, sans me demander mon avis et sans cesser de me parler. J’étouffais dans ce bar enfumé, où le bourdonnement des conversations était sans cesse couvert par les éclats de voix des serveurs criant du fond de la salle au barman les consommations commandées par les clients. Ils se frayaient un chemin entre les groupes en slalomant, le plateau haut levé au-dessus des têtes, et échangeaient des plaisanteries avec les habitués. Dans ce brouhaha, je ne comprenais pas la moitié des propos de mon compagnon qui, toujours aussi volubile, s’interrompait quelquefois pour me poser une question à laquelle il répondait lui-même aussitôt. Il parlait sans me regarder en faisant de grands gestes et se donnait des tapes sur les cuisses. Enfin, il régla les consommations et nous sortîmes du bar.
J’inspirai l’air de la rue avec l’avidité du plongeur remontant à la surface. Je sentais un malaise grandir en moi et, en même temps, j’étais incapable de mettre fin une bonne fois pour toutes à cette situation. Nous entrâmes dans la pension. Ma chambre était bien retenue. Le réceptionniste me donna la clé, je lui laissai mon passeport, tandis qu’un employé prenait ma valise et me montrait le chemin. Quand je redescendis, j’eus la satisfaction de voir que l’homme était parti. Je demandai mon passeport au réceptionniste, qui me répondit que « mon ami l’avait pris ».
− Mon ami ! Mais je ne connais pas cet homme, lui dis-je furieux.
Il se mit à rougir et à bredouiller quelques excuses, mais je ne le laissai pas terminer.
− Qui est cet homme ? Vous lui avez parlé tout à l’heure.
− Je vous assure, Monsieur, que je ne le connais pas !
− C’est faux ! Je veux savoir qui est cet homme.
Quelques clients, assis dans le vestibule, nous regardaient. Le réceptionniste sortit de derrière son comptoir, appela l’employé préposé aux bagages, lui glissa un mot à l’oreille et s’approcha de moi.
− Venez avec moi, me dit-il.
Je compris qu’il voulait éviter que l’esclandre ne prenne des proportions fâcheuses pour la réputation de la pension. Une fois dans la rue, il me répéta qu’il ignorait le nom de l’homme qui m’avait accompagné, mais qu’il pensait pouvoir le trouver dans un bar d’une rue voisine, où il l’avait quelquefois aperçu. Je l’avertis de ma détermination d’aller immédiatement porter plainte si nous ne retrouvions pas l’homme dans ce bar. Comme je le pressentais, il ne s’y trouvait pas. Le réceptionniste s’approcha du barman et échangea avec lui quelques mots à voix basse, assez vite pour que je ne puisse pas comprendre, puis il se retourna vers moi et me dit :
− Il est venu tout à l’heure, puis il est parti. Vous le trouverez demain à coup sûr dans ce même bar à l’heure de l’apéritif. Il y vient tous les jours.
− Croyez-vous que je vais attendre jusqu’à demain ? Où est le commissariat ?
Le barman vint au secours du réceptionniste et m’engagea à faire preuve de patience :
− Demain tout s’arrangera, me dit-il, sur un ton qui se voulait rassurant.
Leur complicité acheva de m’exaspérer. Je les plantai là tous les deux et sortis du bar. La nuit était déjà tombée lorsque j’entrai dans un bâtiment ancien qui abritait le commissariat et divers bureaux de je ne sais quelle administration. Le planton me dirigea vers le premier étage, où je fus reçu par un inspecteur qui m’écouta sans me poser de question. Quand j’eus terminé le récit de ma mésaventure, il se leva, me dit : « Vamos », prit sa veste et, d’un geste courtois de la main, m’invita à sortir.
Le barman reconnut l’inspecteur et le salua, visiblement mal à l’aise.
− Tu sais pourquoi nous sommes venus ?
Sans laisser au barman le temps de répondre, l’inspecteur lui demanda le nom de l’homme qui avait emporté mon passeport. Le barman jura qu’il ne le connaissait pas. L’inspecteur lui dit alors une phrase très rapide que je ne pus saisir. L’autre pâlit, regarda fixement l’inspecteur et dit d’une voix blanche : « Sanmartín, el de los tejidos ». L’inspecteur ne put cacher sa contrariété. Il répéta : « Sanmartín ? ». Le barman répondit d’un hochement de tête.
Nous marchâmes un moment sans parler dans une rue très animée, où la plupart des commerces étaient encore ouverts. Je regardai ma montre. Il était neuf heures. L’inspecteur marchait d’un pas rapide, en regardant droit devant lui, les lèvres serrées. Je n’osais pas lui demander qui était Sanmartín. Au bout d’un moment, il ralentit le pas, me regarda et me dit d’un air grave :
− Il faut que je vous explique. L’homme qui a pris votre passeport est Monsieur Sanmartín. Il est le propriétaire d’une grande fabrique de tissus et de deux grands magasins à Murcie. C’est un homme très riche, très connu ici, très estimé. Seulement voilà…
L’inspecteur respira profondément, plissa la bouche et se tut un instant avant de continuer :
− Monsieur Sanmartín avait un fils et il s’est passé des choses terribles qui l’ont bouleversé. Depuis, il est quelquefois bizarre. Nous avons dû intervenir déjà à plusieurs reprises. Mais, vous comprenez, c’est très délicat…
L’inspecteur s’arrêta et se tourna vers moi. Je vis dans son regard une ombre de douceur et sentis chez cet homme, qui m’avait semblé jusque-là grave et dur, une bonté qui me toucha. Il esquissa un sourire et me dit :
− Écoutez, le mieux, c’est que vous vous présentiez chez lui. Il n’est pas violent. Soyez ferme et vous verrez que tout s’arrangera. Moi, je resterai dans la rue, à l’écart. Si ça se passe mal, j’interviendrai.
Nous arrivâmes dans une large avenue, bordée d’arbres, avec une allée piétonnière centrale illuminée par de grands réverbères de style Art nouveau. C’était l’heure du paseo. Des couples, des familles, marchaient lentement en bavardant. Beaucoup étaient arrêtés et formaient des petits groupes où les hommes et les femmes parlaient chacun de leur côté. Les enfants couraient, se faufilaient entre les groupes, se cachaient derrière les arbres, s’appelaient d’une voix aiguë. Toutes les tables d’une grande brasserie étaient occupées. Malgré mon inquiétude, j’appréciais la douceur de ce soir espagnol. Tous ces gens étaient bien habillés, les femmes portaient des robes de couleur, les hommes étaient en costume, chemise blanche et cravate. Les petites filles avaient de longs cheveux brillants attachés avec un ruban. Je retrouvais ce parfum que j’avais plusieurs fois déjà respiré en Espagne : un mélange d’eau de Cologne, de miel, de terre et d’œillet. Nous passâmes entre des groupes qui se saluaient bruyamment et riaient, près de tables où des jeunes gens et des jeunes filles chantaient en frappant des mains. Au bout de l’allée, l’inspecteur s’arrêta et me montra une avenue perpendiculaire, plus étroite, elle aussi bordée d’arbres.
− C’est la troisième maison à gauche. Allez-y, d’ici je vous verrai.
Je sonnai. Une bonne sortit sur le perron et me demanda qui je cherchais. Au même moment, Madame Sanmartín parut dans l’embrasure de la porte. Elle me reconnut et ordonna à la bonne de se retirer. Je fis quelques pas dans le petit jardin et, avant que j’eusse prononcé une parole, Madame Sanmartín éclata en sanglots. Je m’arrêtai, interdit, au pied des marches du perron. C’est alors que son mari apparut à son tour. « Qu’y a-t-il ?» demanda-t-il d’un ton agacé, avant de me reconnaître. Puis, il vint vers moi. Sa femme se retira aussitôt. Il descendit, une à une, lentement, les marches et, une fois face à moi, me demanda :
− Que voulez-vous ?
− Mon passeport.
Il me regarda avec un demi-sourire, en balançant légèrement son corps d’un côté et de l’autre. J’entendais sa respiration lourde. Soudain, il porta sa main droite à la poche-revolver. Je sentais chez lui une douleur sourde, enfouie. Il cessa de sourire, fit une sorte de grimace enfantine, puis, d’un geste lent, me tendit mon passeport. L’émotion m’empêchait de trouver des mots. Je balbutiai bêtement : « Muchas gracias » et je m’en allai.
Je racontai la scène à l’inspecteur, qui me dit combien il se réjouissait de ce dénouement et il m’invita à prendre un verre. Nous retrouvâmes la lumière, le brouhaha, l’animation de la terrasse. Un couple se levait ; l’inspecteur s’avança rapidement et d’un geste cordial m’invita à m’asseoir dans un large fauteuil aux coussins blancs. Il me demanda ce que je désirais prendre et appela un serveur : « Deux demis pression ! », puis il se retourna vers moi :
− Monsieur Sanmartín n’a pas eu de chance avec ses fils. L’aîné s’est tué dans un accident de planeur, il y a plus de vingt ans. Le second, Gregorio, celui qui devait lui succéder à la tête de ses affaires, il l’a envoyé étudier en Angleterre. Là-bas, le garçon s’est amouraché d’une Anglaise, il a laissé tomber ses études et ils sont partis tous les deux en Écosse pour travailler dans un camping. Au début, Monsieur Sanmartín ne s’est pas trop inquiété. Il faut dire que dans sa jeunesse il avait été un joyeux drille. Puis, voyant que son fils ne donnait plus signe de vie et que ses lettres et ses mandats lui revenaient, il est parti en Angleterre. Il a même emmené avec lui un détective privé. Ils ont fini par le retrouver. C’était une loque, la fille l’avait laissé tomber et il ne s’en consolait pas. Il buvait, mendiait, vivait comme un clochard à Liverpool. Il était hébété et refusait de repartir en Espagne. Son père l’a fait admettre dans une clinique, tandis que, très vite, le détective retrouvait la piste de la fille, caissière dans un supermarché de Brighton. Monsieur Sanmartín s’y est rendu et lui a vainement proposé une forte somme si elle acceptait de revenir vivre avec Gregorio. À son retour à Liverpool, le pauvre père a appris que son fils s’était échappé de la clinique, pendant la nuit, sans laisser de mot. La police a retrouvé son corps deux jours plus tard dans les eaux du port. Alejandro Sanmartín est revenu à Murcia, n’a plus remis les pieds dans son bureau, s’est désintéressé de ses affaires et depuis il passe son temps dans les bars ou à errer dans les rues. Quand il entend parler anglais, il s’approche de la personne, engage la conversation et finit toujours par lui demander une photo. Quand il ne peut pas l’obtenir, il s’énerve, insulte l’inconnu et essaie de lui prendre, de lui voler quelque chose, n’importe quoi…
Un chant s’éleva d’une table voisine, repris en chœur par des voix jeunes et chaudes. L’inspecteur me dit que c’était une vieille mélodie andalouse qui parlait d’amour, d’œillets et de vengeance. Il se pencha vers moi :
− Vous aimez ?
Oui, j’aimais ce chant, qui tantôt ondulait, tantôt s’élevait et redescendait avec la grâce d’un jet d’eau. Les jeunes gens chantèrent jusqu’à minuit passé. L’inspecteur me raccompagna à la pension. Nous bavardâmes encore un moment sur le pas de la porte. En partant, il me dit :
− Il y a aussi des chansons tristes en Espagne.