Dire oui au projet
Dès les premières évocations d’un spectacle en hommage à Emma, c’était pour nous une évidence de dire oui. Nous partagions tous des souvenirs avec elle : Nick Cave et la musique de la forêt pour Julien, les premières années de doctorat et les tortues pour Mylène. L’élaboration par Muriel d’une performance à la fois théâtrale, musicale et visuelle, un « perf’opéra » qui intègrerait les musiciens dans le jeu théâtral et la progression textuelle, l’implication du corps des musiciens alors interprètes-acteurs : quoi de plus pertinent pour rappeler tout le parcours des recherches d’Emma ? Notre confiance dans les projets fous et pluridisciplinaires de Muriel nous a embarqués dans les ambiances de la playlist d’Emma, pour une nouvelle recréation en performance, à partager musicalement avec nos collègues musiciens Frédéric et Stéphane.
Sur le travail musical
Le travail collectif s’est naturellement réparti selon les envies de chacun pour la distribution des morceaux, avec Mylène pour l’organisation et le suivi des répétitions et du chant, Stéphane, Frédéric et Julien pour les accompagnements au clavier et voix. La richesse instrumentale et harmonique des chansons nécessitant l’apport d’une section rythmique de basse, guitare et batterie, ainsi que des voix de choristes, nous avons fait appel aux étudiants du Département de musique, qui ont fourni un travail important d’arrangement des partitions, de répétitions et de choix artistiques de réalisation. Ce travail, hors cursus pédagogique, a été réalisé à partir de la confiance et de l’enthousiasme : il s’agissait d’emporter les étudiants, conquis par la qualité musicale des choix de la playlist d’Emma, et séduits à l’idée d’une collaboration interdisciplinaire au sein d’un spectacle mêlant théâtre, danse, musique et arts plastiques. Le projet a permis aussi une rencontre intergénérationnelle car Kate Bush n’appartient pas aux références artistiques des étudiants : l’ouverture à d’autres esthétiques, à la complexité formelle des chansons de Kate Bush, aux thèmes de PJ Harvey ont passionné (et fait transpirer) nos chanteuses Nell et Clémentine, ainsi qu’Iris à la guitare électrique, Ethan à la basse, et Alister à la batterie1. Tous ces éléments-là découlaient de l’esprit même du projet qui cherchait à rendre hommage aux qualités scientifiques mais aussi humaines d’Emma.
Sur le spectacle
Un spectacle en recherche de forme, un « perf’opéra » unissant musique, théâtre et danse comme une évidence, où chaque art révèle l’autre, s’avéra un exemple puissant de création. L’interaction des interprètes dans le spectacle, avec la diction et théâtralisation de la chanson de Kate Bush au début par les musiciens, les changements d’habits par tous au fur et à mesure du dévêtissement du spectacle, l’éveil artistique graduel, ont interpellé nos étudiants, s’aventurant progressivement vers plus d’implication théâtrale et de choix artistiques assumés. La chanson The Devil, de PJ Harvey, totalement imbriquée dans le texte et le jeu théâtral de l’actrice, n’était qu’en partie chantée pour une osmose entre la musique, et la réflexion à haute voix du personnage de Nicole. Les choristes ont alors eu l’idée de cette alternance entre une voix et deux voix représentant le vagabondage des pensées lorsque « le diable vague dans mon âme ».
THE DEVIL
Titre : Interaction texte et chant « The Devil », PJ Harvey, 5 Sortilèges, mise en scène Muriel Plana, 13 mai 2025, Hall de la Maison de la Recherche.
Pour nous, enseignants, ce fut aussi l’occasion d’une nouvelle rencontre créatrice avec des collègues connus au sein de la recherche et de notre UFR, mais que l’on découvrait dans une certaine forme d’intimité, offrant, pour Aline Wiame son écriture et sa voix à la lecture, pour Lucie Dumas, son jeu artistique, ou encore sa danse envoûtante pour Pauline Boschiero. Des relations se tissent alors par surgissement comme entre Pauline et Mylène dans la dernière chanson, Wuthering Heights de Kate Bush, avec Julien absorbé par la danse et l’émotion de tous, palpable, même de ceux, tels nos étudiants, qui n’avaient pas pu connaître Emma, alors que tous, nous nous tournions vers le ciel sur les paroles finales.
WUTHERING HEIGHTS
Titre : Final « Wuthering Heigths », Kate Bush, 5 Sortilèges, mise en scène Muriel Plana, 6 mai 2025, Galerie d’exposition Le Tube, La Fabrique.
La suite
Un tel spectacle accompli en performance multiple ne peut pas en rester là, en souvenir d’Emma. Quelle forme pourrait prendre ce projet maintenant ? La collection des témoignages, textes, œuvres et extraits vidéos est une première étape nécessaire pour la mémoire de ces événements des deux productions à la fois dans le hall de la Maison de la Recherche et dans la galerie d’exposition de la Fabrique. Mais la portée du travail d’Emma, chercheuse-artiste plurielle, dépasse ces lieux symboliques. Une recréation hors les murs, autour des sortilèges des sorcières chercheuses d’aujourd’hui, est plus que d’actualité dans une société où le corps des femmes est encore à révéler avec ses fêlures et cicatrices, au-delà des normes.
