Plan

Texte

Jouer à des jeux de ficelles, c’est faire passer des connexions qui importent. C’est aussi raconter des histoires en mêlant nos mains, nos doigts, nos points d’attache. C’est enfin élaborer les conditions d’un épanouissement dans la finitude, sur notre planète, la Terre, Terra. Les jeux de ficelles exigent qu’on accepte de recevoir et de transmettre1.

Deuiller : le glissement du substantif vers l’infinitif marque une tentative de réinscription du deuil dans le champ de la pensée, non plus comme état qui nous traverse, mais comme processus actif, opératoire, à même de nous permettre de le comprendre et de l’assimiler. Ce déplacement morphologique – du nom à l’infinitif – ouvre un espace pour une conceptualisation du deuil comme pratique de subjectivation. Gilles A. Thiberghien a fait de ce glissement la possibilité d’une théorisation, la construction d’une terminologie à la place d’un manque, celui de vivre l’amitié. Comme il le précise, nous « n’avons pas de verbe qui soit à l’amitié ce qu’aimer est à l’amour de sorte que la spécificité de cette relation s’est progressivement perdue 2 ». Par ce manque, par cette absence de verbe – pour dire l’amitié vécue, dans la langue française –, se traduit un déficit symbolique profond : la disparition de la spécificité de ce lien, de sa performativité propre, de sa capacité à structurer une forme relationnelle. Ce manque s’aggrave encore lorsqu’il s’agit d’en penser la perte. Car si l’amitié ne dispose pas de verbe, le deuil d’une amitié – ou l’amitié en deuil – ne trouve aucun lexique pour dire l’épreuve, ni même le devenir possible de cette perte. C’est précisément là que le passage à l’infinitif devient une opération conceptuelle : non pas simplement nommer la perte, mais instaurer un mode d’énonciation qui permette d’en formuler l’expérience, d’en instituer les conditions d’une élaboration symbolique, éthique et politique. Muriel Plana et Camille Dekeyser, dans ce glissement, nous invitent à mettre en mots l’indicible, l’indéfinissable d’une amitié disparue, non pour la combler, mais pour faire entrer le deuil dans la pensée, comme pour l’assimiler, le comprendre, le vivre, le traverser. Elles nous convient pour ce numéro de la revue Plasticité à penser la perte d’une amitié, celle de notre collègue artiste chercheure Emma Viguier, et à lui rendre hommage.

Pour une nouvelle écologie de l’héritage

Dans le corps de ses textes, de ses lecteurices, de ses étudiant·e·s et collègues, à présent, se trace cet héritage, son héritage. Celui d’un sillon unique, fertile, dans le champ de la recherchecréation3 : un espace où lêtre peut être tout à la fois vulnérable et critique, intuitif et analytique, incarné et conceptuel. Par ses écrits, ses paroles, elle donne des mots à ce qui, souvent, résiste au langage et permet encore au présent, dans ce recueil, d’inventer une nouvelle terminologie pour composer avec son absence. De la manière dont elle inventait des formes, des pistes, pour définir, ouvrir, ce qui déborde des assignations existantes, pensons, un an après sa disparition, à une verbalisation possible du deuil. Mieux, concentrons-nous sur l’expérience vécue dans nos chairs depuis son départ pour en faire émerger de nouvelles acceptions, une nouvelle terminologie. Elle citait d’ailleurs souvent l’article « Le corps du savoir : qualifier le savoir incarné du terrain » de Philippe Hert, pour qui « [] le corps est cet intermédiaire essentiel qui nous fait advenir dans le monde et qui nous permet de contribuer à ce monde, non pas à partir dune extériorité à ce monde (dans une approche représentationniste qui attribuerait une identité aux choses) mais de manière incarnée, en y étant impliqué4. » De cette existence au monde particulière, trouvons l’occasion de penser autrement la présence. Expérimentons avec elle des possibles phénoménologiques pour définir et poser les pourtours du verbe deuiller. Pensons pour cela le corps comme lieu du deuil : non plus comme objet d’analyse ou outil d’expression, mais comme espace de pensée, terrain de savoir, laboratoire vivant d’une perte ; lieu à partir duquel expérimenter la douleur de sa disparition et la puissance de sa survie à travers nous. Envisageons dans chaque geste artistique, chaque pratique écoféministe et sorcellaire, un possible héritage, par lequel nous devons « oser faire relais, c’est-à-dire créer, fabuler, pour ne pas désespérer5 ». Grâce à cet emprunt à Vinciane Despret et Isabelle Stengers, faisons des pratiques, autant plastiques que fictionnelles, l’occasion d’ouvrir au cœur du deuil les brèches d’une autre forme de survivance.

Prolongeons à cette fin la pensée de Vinciane Despret, déployée par un débordement des attendus du deuil, lequel « implique toute une théorie qui guide et contraint l’expérience qui accompagne le fait d’avoir perdu quelqu’un, [et qui] joue non seulement le rôle que l’on peut reconnaître aux théories psychologiques, celui de discipliner les différences, mais également, dans le cas du deuil, celui de discipliner l’irrationalité6 ». Par l’agentivité du verbe, sortons de ce carcan imposé par les théories psychologiques, pour penser une possible agentivité qui fait fi de la rationalité. Trouvons, inventons des manières individuelles de faire face à la tristesse, de composer avec l’absence : que ce soit dans le soin porté à sa sépulture, à sa mémoire, ou dans le fait de vivre autrement avec elle au présent. Comme avec les deuils évoqués par Vinciane Despret dans l’ouvrage Au bonheur des morts : Récits de ceux qui restent, ouvrons pour elle à une nouvelle expérimentation de la perte, qui soit bien plus que de penser l’anéantissement imposé par son départ ; ouvrons à la manière dont l’autrice convoque par les « choix sémantiques et syntaxiques qui permettent de décrire les manières dont ils [les morts] agissent » qu’elle convoque chez Bruno Latour, à une possible relation avec Emma, par-delà sa perte.

De tous les modes utilisés pour cultiver cette polyphonie des versions, l’un a déjà attiré notre attention : les morts n’y agissent jamais de manière directe. Ils ont des modes singuliers de présence qui sont rendus particulièrement perceptibles par des choix sémantiques et syntaxiques qui permettent de décrire les manières dont ils agissent et que Bruno Latour nous a appris à reconnaître : il s’agit d’influer, de forcer, de façonner ou, plus clairement encore, de faire-faire7. Ces formes syntaxiques qualifient ce dont ils sont capables, c’est-à-dire leurs manières d’être, leur éthologie, leur puissance singulière. D’autres termes pourraient s’y ajouter, tous caractéristiques de ces régimes particuliers de mise en présence, qu’ils soient du registre de ce qui convoque, autorise, appelle, rend possible, induit, incite, enrôle, invite, mobilise instruit, suscite, réclame, re-suscite, voire inquiète ou interdit, ou encore du régime particulier d’actions qui éveillent certaines formes de disponibilité. Tous ces verbes ont ceci de remarquable qu’ils peuvent laisser totalement ouverte, indéterminée, la question de l’origine de l’action. « Inspirer » manque encore à la liste, et c’est bien un registre privilégié de ce type de rencontres, notamment parce que l’inspiration laisse entière l’énigme de son origine. Parce qu’elle est le mode par lequel nous sentons le mieux que la question de la maîtrise et celle des intentions qui nous font agir sont bien plus compliquées que ce que les régimes habituels de l’agir nous laissent penser8.

Deuiller pourrait être dans cette voie, une nécessité de continuer d’œuvrer dans sa pensée, dans le présent, tenus par cette croyance – qu’elle affectionnait tout particulièrement – qui nous laisse espérer qu’elle puisse toujours aujourd’hui, dans le sillage de la pensée de Vinciane Despret et Bruno Latour, nous enjoindre à faire, voire à faire-faire. Que cela soit de manière pragmatique à la lecture de ses textes, devant ses œuvres, en résonance avec sa pensée, ou dans l’expérience du deuil entendu comme une « disponibilité », un accueil, soyons à l’écoute de ce qu’elle peut encore susciter chez nous, par une forme d’agentivité9. Car deuiller ne serait-il pas l’occasion d’ouvrir à une autre forme de l’écologie de l’action ? Comme Vinciane Despret l’évoque, les morts « ne disent pas grand-chose mais ils font. Ou, plutôt, ils activent, ils font faire10 ». Emma Viguier, de son vivant, habitait le trouble, le vivait et le transmettait. Elle l’incarnait comme une force créatrice, celle du débord, du mystique, de l’au-delà. Comment pourrions-nous, face à l’expérience du deuil que nous vivons à présent, ne pas suivre ses pas, ses traces, pour à notre tour faire de l’acte de deuiller une affliction, certes éprouvante, mais une opération active ?

Pour une pensée émancipatrice

À nous désormais de poursuivre ce mouvement, dans le sillage des mots de Donna Haraway, qui nous invite à Vivre avec le trouble, car c’est « à force de tours et d’écheveaux qu’une transmission s’y opère11». Dans ces modalités de « transmission », dans ces continuités inattendues, imprévues, rendre hommage à Emma Viguier, c’est saluer son éthique du trouble, sa capacité à habiter les marges pour en révéler la richesse, à accepter ce qui nous échappe, à accueillir les zones grises sans chercher à les réduire à des réponses rationnelles. C’est faire nôtre sa manière de vivre, de penser, de créer en dehors des cadres figés, d’habiter l’incertitude, le flou, l’instable, non pas comme des failles à réparer ou des anomalies à corriger, mais comme un état à accueillir, y compris dans ses acceptions hors limites, hors cadre, hors sciences. C’est reconnaître la valeur et la portée politique de ses engagements, de sa recherche entendue comme recherchecréation profondément incarnée, attentive aux rapports de pouvoir, sensible aux identités, aux savoirs minorés, et en marge. C’est prendre conscience, selon ses termes, dans l’article « Le corps laboratoire de l’artiste-chercheur·euse. Pour une recherche‑création incarnée », que « ces savoirs situés sont dabord au-dedans des corps eux-mêmes de celles et ceux qui les vivent et les élaborent. En ces corps, en le corps – ce pouvoir du dedans12 selon lartiste Starhawk –, se déploient alors du vivant, des expériences, un vécu sensible comme des points de vue, des perspectives qui ne sont jamais totalisantes, uniformes et uniques, mais partielles, plurielles, critiques, « bousculantes », voire émancipatrices13 ».

Suivre la pensée d’Emma, c’est chérir une pensée « émancipatrice » qui ne cherche pas à imposer un modèle, mais à ouvrir des possibles. Une pensée qui nous invite, chacune et chacun, à nous autoriser à penser avant tout le deuil via ce que nous sommes : par nos corps, nos histoires, nos désirs, nos doutes et surtout nos croyances. Et à faire de cette épreuve, comme elle le proposait si bien pour la recherche, non plus un passage nécessaire visant, peu à peu, à accepter la perte, mais à opérer une célébration de cet entre-deux, de cet inter où faire vivre sa mémoire en réinventant son départ. Pour Emma, deuiller ne serait-ce pas tout à la fois accepter que des larmes affleurent nos corps, nos cœurs, composer avec sa disparition, non pas dans un renoncement, mais comme une aventure – entendu dans l’acception adventura – comme ce qui doit arriver, advenir ? Accueillir son départ serait ainsi le moyen de sortir de tout fatalisme, une manière de réinventer, pour elle et avec elle, un nouveau rapport au deuil, comme un geste, un acte, un espace à vivre, dans sa présence – certes autre – mais toujours là, au-delà14.

Deuiller deviendrait ainsi une ouverture, celle dun geste qui ne clôt pas, mais transforme. Par ce néologisme s’ouvrirait ainsi un outil théorique et sensible susceptible de penser la perte non comme un arrachement muet, mais comme un processus actif, productif, opératoire. Il nous permettrait de réinscrire dans une pensée en actes ce qui échappe au langage : l’épreuve de labsence, et ce qu’elle fait à nos corps, à nos gestes, à nos savoirs. Dans le sillage dEmma Viguier, traverser cette épreuve ne serait pas tant une réponse à la perte quune forme de continuité inattendue, une manière dhabiter ce qui reste, dinterroger ce qui persiste, de faire avec ce qui vacille. Ce serait faire de labsence une expérience, une matière vivante, un espace d’écoute et de création où se réinventerait une relation, où se prolongerait un lien qui ne se laisserait ni fixer, ni effacer. Emma nous a appris à penser depuis les marges, à faire de linstabilité un foyer de pensée. Avec elle, pour elle, refusons les injonctions à la clôture, au deuil comme devoir de « tourner la page », pour faire de l’action de faire son deuil un lieu d’accueil de lentre‑deux, un geste qui affirme la survivance de ce qui nous a transformé·es. Deuiller, alors, ce serait refuser le silence de labsence, et oser lui opposer des mots, des formes, des rituels vivants. Ce serait inscrire dans l’écriture, dans le corps, dans la pensée, une survivance active à ce quelle a déplacé, ouvert, transgressé, à la possibilité de penser à travers elle, dans ce qu’elle a fait surgir en nous, dans ce qui se pense au présent avec elle. Peut-être est-ce cela, croire à lau-delà du corps qu’elle évoquait, lors de la journée d’études qu’elle a codirigée avec Edwige Armand et Anthoniy Valchev, Corps et Magie : expériences du hors-de : non pas croire à une immortalité abstraite, mais à une présence transmise, incarnée autrement, dans un geste, une intuition, une pratique, une parole. Ce serait accueillir une forme dhospitalité au trouble, une manière dhonorer sa mémoire, ta mémoire, en te laissant continuer à vivre, Emma, non dans le passé figé de nos souvenirs partagés, mais dans nos devenirs.

Note de fin

1 HARAWAY, Donna, Vivre avec le trouble, Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2016, p. 22.

2 THIBERGHIEN, Gilles A., Amitier, Bruges, Desclée De Brouwer, 2002, 4ème de couverture.

3 Référence est ici faite à l’article que nous avions écrit à quatre mains, VIGUIER, Emma, VIRION, Hélène, « Pour en finir avec l’écartèlement. De la recherche-création à la recherchecréation » ; PLANA, Muriel, GARDE, Julien, PANDELAKIS, Saul, (dir.), Pour des recherches diaboliques. Théorie et création inter-artistique en laboratoire, Paris, Édition Hermann, 2024.

4 HERT, Philippe, « Le corps du savoir : qualifier le savoir incarné du terrain », Études de communication [en ligne], 42 | 2014, en ligne le 1er juin 2014, consulté le 28/09/2025. URL : http://journals.openedition.org/edc/5643 ; DOI : https://doi.org/10.4000/edc.5643 .

5 DESPRET, Vinciane, STENGERS, Isabelle, Les faiseuses d’histoires : que font les femmes à la pensée ?, Paris, La Découverte, 2011, p. 194

6 DESPRET, Vinciane, Au bonheur des morts : Récits de ceux qui restent, Paris, La Découverte, 2015, p. 60.

7 DESPRET, Vinciane, dans son ouvrage Au bonheur des morts : Récits de ceux qui restent (op. cit.), pointe à ce propos « Factures/ Fractures. De la notion de réseau à celle d’attachement. » in MICOUD, André et PERONI, Michel (dir.), Ce qui nous relie, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2000, p. 189-208.

8 DESPRET, Vinciane, Au bonheur des morts : Récits de ceux qui restent, op. cit, p. 108-109.

9 Vinciane Despret évoque ainsi l’agentivité : « La mort ne s’inscrit plus dans la temporalité médico-scientifique, elle n’est plus ce qui advient à un moment déterminé… elle devient un processus long dans lequel ce qu’on appelle l’« agentivité » de la personne, sa capacité à agir, reste comme le dit Hagerty, « vibrante », et ce, notamment, parce que les communications restent possibles. », ibid., p. 137.

10 Ibid., p. 166.

11 HARAWAY, Donna, Vivre avec le trouble, op. cit., p. 22.

12 STARHAWK, Rêver l’obscur, Femmes, magie et politique, Morbik (trad.), Paris, Cambourakis, 2015, p. 27. « Ce pouvoir qui vient de notre sang, de nos vies et de notre désir », écrit-elle, note Emma Viguier dans son article, nous renvoyant à la page 39.

13 VIGUIER, Emma, « Le corps laboratoire de l’artiste-chercheur·euse. Pour une recherche‑création incarnée », Identités de l’artiste, in PLANA, Muriel, SOUNAC, Frédéric, Éditions universitaires de Dijon, 2021, p. 279-280.

14 Référence est ici faite à la dernière journée d’études qu’Emma Viguier a co-dirigée avec Edwige Armand et Anthoniy Valchev : Corps et Magie: expériences du hors-de, Université Toulouse Jean Jaurès, Laboratoires LLA-CRÉATIS, LARA-SEPPIA, 25 juin 2021.

Citer cet article

Référence électronique

Hélène VIRION, « Deuiller », Plasticité [En ligne], 7 | 2026, mis en ligne le 13 mai 2026, consulté le 10 septembre 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/1312. DOI : https://doi.org/10.66488/bxco9446

Auteur

Hélène VIRION

Articles du même auteur