Cinq Sortilèges pour Emma, perf-opéra1, est une recherche-création collective, expérimentale et inter-artistique in situ, inspirée par, et dédiée à, notre très regrettée collègue et amie artiste-chercheuse Emma Viguier, que nous avons perdue le 5 mai 2024.
Cette forme hybride d’une heure et demie environ a été mise en espace-temps à la dernière séance annuelle du Séminaire consacré à la recherche-création de l’École Doctorale Allph@2 à la date anniversaire de son décès, le 5 mai 2025, à 18 heures, dans le Grand Hall de la Maison de la Recherche de l’Université Toulouse Jean-Jaurès3.
Avec ce projet, il s’agissait avant tout de « deuiller4 » individuellement et collectivement, de surmonter le chagrin, de se souvenir du passé, mais aussi de rendre possible un avenir à partir de ce passé, de rendre présente une absente, de partager pour elle, et peut-être un peu avec elle, une expérience nouvelle et unique de pensée et de création. Il s’agissait également de transmettre et de poursuivre la réflexion essentielle d’Emma, trop tôt interrompue, dans son champ de spécialité, les arts plastiques, et, plus largement, sur les relations entre art et corps, art et politique, art et genre, art et rituel, et, bien sûr, recherche et création, telle qu’elle résonne toujours en nous, telle qu’elle nous fait évoluer et nous fera encore évoluer. Il s’agissait de donner forme à nos souvenirs d’elle, empreinte à sa mémoire, trace à sa recherche scientifique et artistique, et de la laisser nous inspirer, d’une manière singulière et plurielle, fidèle à son esprit, c’est-à-dire libre.
Avec ce numéro de Plasticité, nous tentons de poursuivre ce deuil et de montrer qu’il peut ne pas avoir de terme s’il a des fins créatives, qu’il peut durer avec plus de douceur, de consolation, s’il se déplace et se métamorphose à travers des formes originales, multiples et complémentaires entre elles. Le dialogue avec Emma doit forcément continuer dans le temps et dans l’espace. Dans notre université, dans notre cité, dans notre imaginaire : dialogue humain, intime et collectif, intellectuel et affectif, dialogue artistique, scientifique et politique.
Du « trou noir » ...
Ce travail de plusieurs mois, qui a abouti à une forme inter-artistique vivante et partagée publiquement, relevait clairement de la recherche-création, investie comme un thème et une dramaturgie, mais aussi comme une fable et comme un processus, un espace-temps, un site. La forme a été créée pour et dans l’Université où Emma, Maîtresse de Conférences en arts plastiques et théorie de l’art, enseignait et faisait de la recherche avec nous ou près de nous. Dans le cadre du laboratoire LLA-CRÉATIS5, elle avait proposé en 2018 un « anti-programme » original, en rupture avec la liste rationnellement construite de nos programmes et axes de recherche, qu’elle avait appelé facétieusement « trou noir » et accompagné d’une définition aussi énigmatique qu’alléchante : « praxis de la latence et du désœuvrement ». Elle l’avait situé au sein du programme « Trans-Méta » par ailleurs adoubé et voué à la « Recherche-Création », pour faire une place à toute « sorcellerie » créative qui n’entrait pas dans les cases du projet officiel (2020-2025) du laboratoire en vue de l’évaluation HCERES6 : inclassable, indéterminable, imprévisible, expérimentale, performative (au sens d’agissante politiquement), mais latente (toujours en cours, sans mesure des horloges ni sinistre dead line), improductive (ni « thèse », ni « produit », à la clef) et non marchandable (c’est ainsi que l’on peut aussi entendre désœuvrée7).
Trou noir : cela évoque un mystère total, une éventuelle perte d’équilibre, voire un risque d’aspiration destructrice dans un néant spatio-temporel, mais aussi l’errance parmi une infinité d’étoiles disparues, la faille ou le désordre dans le cosmos, la découverte scientifique hasardeuse et sidérante dont on ne revient pas, le passage périlleux d’un monde à l’autre... Dans ce « trou noir » s’est d’abord glissée la joyeuse chorale du laboratoire dirigée par Julien Garde (qui a permis en 2022 de créer Faust-Circuit8, où les trois personnages principaux étaient déjà accompagnés d’un chœur chantant et dansant d’artistes-chercheureuses « sorcières ») et quelques autres festi-manifestations créa-chercheuses plus ou moins improvisées, impromptues, intempestives9. C’est là aussi, dans ce « trou noir », que, par un tragique retournement du sort, l’objet étrange, difficile à penser et à catégoriser, à « finalité sans fin10 », qui a été dédié à Emma trois années plus tard, et parce qu’elle nous avait prématurément et brutalement quitté·es, a trouvé sa place.
Cette expérience à la fois artistique, politique, sociale et humaine qu’est Cinq Sortilèges pour Emma, dont il n’existait guère de modèle, ni de précédent, est impossible à reproduire. C’est une œuvre vivante, sans doute, un perf-opéra qu’on ne peut, comme lors de sa « reprise » à la Fabrique le 14 mai et comme nous le faisons ici, dans la revue Plasticité, que déplacer, revisiter, transposer et interpréter, transformer de « pied en cap ». Du 5 mai 2025, nous ne pouvons donc que partager la mémoire sous la forme de traces écrites ou audio-visuelles, de témoignages, de commentaires, de rêveries. Non reproductible, cette œuvre « désœuvrée » l’est parce qu’elle est liée à la singularité d’Emma et à notre situation de deuil, à la singularité de ses ami·es et collègues participant·es, à la singularité, enfin, de son laboratoire, LLA-CRÉATIS, qui l’a rendue possible. Une certaine idée de la recherche-création y est cultivée : on le sait depuis Faust-Circuit et Pour des recherches diaboliques. Théorie et création inter-artistiques en laboratoire11, collectif dans lequel, co-autrice avec Hélène Virion d’un article théorique essentiel12, et membre du comité scientifique, Emma s’est fortement investie. C’est un rêve polyphonique que nous y poursuivons, dont le postulat transversal est critique – sous le nom de refus féministe et queer des binarités – et utopique – sous celui de dialogisme : comment mettre en place les conditions de possibilité pour que nul·le ne soit écartelé·e entre toutes ses « situations » ou « modes » d’existence (chercheureuse, artiste, enseignant·e, ami·e et proche endeuillé·e...) et que chaque personne dialogue réellement avec les autres personnes et le collectif engagés, la théorie avec la pratique, la performance avec la fiction, le théâtre avec la danse, la musique avec les arts plastiques ? Rien n’est simple. Tout est tension et aspérité dans ce dialogue désiré ; mais, sans différend ni différence, il n’est pas besoin de dialogue... Ainsi, l’hybride qui résulte peut-être de notre démarche et qui est ce « perf-opéra » ne fait pas disparaître la tension, la différence, mais la fait, au contraire, mieux apparaître comme contradiction dynamique et hétérogénéité assumées. Nous comprenons avec l’événement Cinq Sortilèges pour Emma, dont nous aurions aimé qu’il n’ait jamais lieu, mais dont nous avons cru, puisque nous avions perdu Emma, qu’il fallait impérativement qu’il ait lieu, qu’à d’autres endroits relationnels encore, plus intimes, plus douloureux, le dialogue doit aussi être véritablement éprouvé : entre passé, présent et avenir, entre vie et mort, entre corps et esprit, entre politique et métaphysique, entre tragique, critique et utopie.
Tous ces dialogues en nous et entre nous ne peuvent être soumis aux normes du Marché Institué de la Création (MIC13), pas plus qu’ils ne peuvent l’être à celles du Marché Institué de la Recherche (MIR)14. Alors, c’est à la marge de la norme et à la marge du marché, dans le triple cadre spatio-temporel d’une université bien particulière, où les arts sont présents et un peu agités, d’une École Doctorale bien spéciale, qui nous a offert un séminaire transversal où travailler en toute liberté et confiance, et d’un Laboratoire unique, tolérant aux folies créatives de ses membres, qui nous a accordé un soutien maximal, logistique, financier et humain.
... au « paradigme de la glissade »
Nous pouvions, avec cette aide précieuse, dans ce monde-là, oser le « paradigme de la glissade », autre belle formule d’Emma. Nous pouvions tenter de glisser dans l’entre-deux risqué du rituel et de l’art, de la célébration et de l’expérimentation, de la cérébralité et de la sensualité, de la satire et de la poésie, quitte à tomber « corps et âmes », en effet, dans un « trou noir » – celui de la mélancolie, des larmes, de la peur de mal faire, de ne pas rendre assez justice à celle que nous voulions honorer et qui nous manquait... Nous pouvions essayer de franchir un seuil en tout cas. D’emprunter une « passerelle » oscillante installée très haut parfois, bien au-dessus de nous. De le faire dans une certaine forme, hybride, à nos risques et périls, ce lundi-là, le 5 mai 2025. De le refaire le 14 mai, et de le refaire maintenant, encore à nos risques et périls, mais dans une autre forme, toujours hybride.
Une recherche-création en l’honneur d’Emma Viguier, numéro de la revue en ligne Plasticité, sera lui-même, par analogie volontaire avec la création vivante que nous avons traversée et présentée en son honneur, hybride donc, « partiel et situé15 », et, d’une certaine manière toujours, quoique sous l’aspect d’écrits, d’images et de sons a posteriori collectés et numérisés par les éditrices, Mireille Raynal-Zougari et Valérie Dupuy, perf-opératique.
Plasticité est une des revues d’LLA-CRÉATIS, et, comme cette Unité de Ralliement ou de Rumination (UR), c’est un lieu d’accueil très ouvert à la recherche et à la recherche-création, expérimental, inter-médiatique et inter-artistique. LLA : elle est là, aile est là, elle et la (entre sol et si et si et sol). CRÉATIS : crée, Atys ! – du nom du héros d’un opéra de Lully qui finit métamorphosé en pin par la déesse Cybèle... Le nom même de notre laboratoire résonne avec la pensée résolument anti-essentialiste d’Emma, avec son féminisme aussi métaphysique que politique, avec sa pratique artistique, qui prend acte de la plasticité du corps comme de l’âme, de l’écriture comme de l’image... Nous glissons, une fois de plus, d’un art à l’autre, d’un médium à l’autre, d’un monde à l’autre, et nous cheminons toujours, de cette manière, avec Emma. La revue que nous habitons un peu ici, comme nous avons habité le Hall de la Maison de la Recherche, nous semble donc l’espace idéal pour une recréation pour le papier et pour l’écran du perf-opéra « de l’entre-deux » Cinq Sortilèges pour Emma. Là, en effet, peuvent être agencés en rhizome deleuzien ou, mieux encore, en tentacules de poulpe aux innombrables ventouses et au cerveau multi-localisé, les cinq « Sortilèges », conçus comme des tableaux ou des rêves plus que comme des scènes, du texte-trame dramatico-épique, des éléments de dramaturgie, des photographies de la forme, des sons, des articles scientifiques sur la relation entre les arts plastiques et les arts de la scène, sur l’univers d’Emma Viguier, notamment sa pensée de la recherchecréation sans « écartèlement » identitaire, mais aussi des témoignages libres (poétiques, artistiques, scientifiques...) des co-créateurices16 de l’œuvre sur le processus de travail et/ou l’expérience de sa présentation publique.
Cette adaptation-interprétation rejoue la diversité des tonalités, des approches, des modes d’expression, des médias, articulés et entrecroisés, que nous avons connue en vivant la forme ; chaque actant·e y développe en toute autonomie formelle (poésie, méditation, manifeste, récit, analyse...) son point de vue sur Cinq Sortilèges pour Emma : une création-réception que nous partageons à nouveau, avec d’autres personnes.
Nous concevons donc ce numéro moins comme une archive d’un événement passé (ce qu’elle représentera peut-être aux yeux d’aucun·es) que comme une nouvelle recherche-création, une nouvelle production artistico-scientifique, librement transposée de la première, encore une fois affectueusement dédiée à notre amie et collègue Emma Viguier.
