Texte

Quand Muriel Plana m’a proposé de danser en solo sur « Wuthering Heights » de Kate Bush pour la scène finale du Perf-opéra Cinq sortilèges pour Emma, j’ai d’abord refusé. D’abord parce qu’étant en fin de thèse et en contrat ATER pendant l’année universitaire 2024/2025, j’essayais de davantage « dire non » aux sollicitations qui se présentaient. Les autres raisons, que je n’avoue que maintenant, sont que, d’une part, j’étais extrêmement intimidée à l’idée de danser sur « Wuthering Heights » devant un public : grande admiratrice de Kate Bush, « Wuthering Heights » est pour moi de ces morceaux « refuges » qui me permettent, pendant quelques minutes, d’échapper à la réalité quand elle devient trop angoissante. Un morceau « magique ». De plus, comment passer après la chorégraphie mythique de Kate Bush ? D’autre part, je ne connaissais pas très bien Emma ; donc, je ne me sentais pas à l’aise avec l’idée de jouer dans une pièce en son honneur.

Pourquoi ai-je fini par accepter ? Grâce aux circonstances : la danseuse qui devait performer a eu un empêchement de dernière minute, et Muriel m’a demandé une dernière fois, en insistant sur le caractère improvisé du solo final. L’idée d’être présente en tant que « danseuse par intérim » m’a permis de trouver une légitimité à ma participation aux Cinq sortilèges. Je découvrais donc la forme le jour même : les musiciennes et les chanteuses, le chœur cauchemardesque, le bar à potions, les sorcières et leur laboratoire rempli de « cheveux coupés en quatre » et d’« excels empouvoirants », et enfin, le « fantôme de la maison », la « femme en rouge » qui ne devient visible qu’à la fin de la pièce, grâce à un solo de danse sur « Wuthering Heights ». Il me fallait donc m’adapter à l’espace, la première fois dans le Hall de la Maison de la Recherche, la seconde dans le Tube de La Fabrique, et, surtout, me raconter l’histoire qui allait motiver mes mouvements. J’ai abordé ce solo improvisé comme une discussion imaginaire avec Emma : que nous serions-nous dit, si nous avions eu l’occasion de mieux nous connaître ? Nous aurions peut-être parlé de notre admiration respective pour Kate Bush, je lui aurais fait part de mon fantasme de me retrouver un jour à danser dans les plaines de la lande anglaise pour sentir toute la force des personnages du roman d’Emily Brontë qui ont marqué mon adolescence, elle m’aurait fait part du sien, « parcourir la forêt sombre habillée de cette robe de prêtresse », comme elle le raconte dans l’article « Sorciérologie et (de la hantise) : de Cathy à PJ », et nous nous serions rendu compte que nous partagions un même rêve. De la même manière qu’Emma, j’ai découvert Kate Bush dans mon enfance : le titre « Babooshka » passait régulièrement à la radio, et je l’entendais lors des trajets en direction de l’école de danse. J’étais intriguée par cette voix qui ne ressemblait à aucune autre, mais ce n’est que des années plus tard, désireuse d’élargir ma culture musicale, que j’ai véritablement plongé dans l’univers de Kate Bush et dans toute la richesse de son œuvre. Fascinée par « Wuthering Heights » et son clip-vidéo, j’ai appris que la chorégraphie du clip faisait l’objet de rituels collectifs aux quatre coins du monde. En effet, chaque année, des flash-mobs sont organisés et plusieurs dizaines de personnes, vêtues de robes rouges, performent ensemble la chorégraphie de « Wuthering Heights ». L’expressivité de la musique et de la danse dans ce titre est telle qu’elle donne aussi lieu à des reprises parodiques, comme le montre la performance de la chorégraphe Cecilia Bengolea dans la pièce collective (M)IMOSA de Trajal Harrel.

L’enjeu était donc de taille avec ce solo de clôture des Cinq sortilèges : ne pas tomber dans l’hommage à Kate Bush, ni dans la reproduction kitsch et/ou parodique, tout en convoquant quelque chose de l’âme et de l’esprit d’Emma, sans avoir la prétention de « l’incarner ». N’ayant jamais pratiqué le butô, je ne peux pas dire que j’ai fait appel à cette technique de danse japonaise qui consiste à se vider métaphoriquement de sa substance pour donner vie à un « corps fantôme ». Je dirais plutôt que je me suis inspirée de cette intention pour aborder cette improvisation, de façon à perdre un peu de la conscience de moi-même et réussir à me laisser traverser par toutes les autres consciences en présence : actrices, musiciennes, plasticiennes, spectatrices. Car c’est ainsi que je conçois le deuil et l’hommage à une personne disparue : profondément collectif, rassemblement hétéroclite de fragments – images, bouts de mémoire, souvenirs, échos d’une chanson – qui ne cherchent pas à reformer un tout qui n’est plus, mais existent ensemble.

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Référence électronique

Pauline BOSCHIERO, « Improviser « la femme en rouge » », Plasticité [En ligne], 7 | 2026, mis en ligne le 21 mars 2026, consulté le 16 octobre 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/1175. DOI : https://doi.org/10.66488/jntt3658

Auteur

Pauline BOSCHIERO