Je sais que les Cinq Sortilèges sont nés d’Emma, de la pensée d’Emma, des mots d’Emma, de la manière qu’elle avait d’être à la fois artiste et chercheuse : à la fois, voilà un alliage, une alchimie dont je n’ai pas la formule, moi qui me sens si dissocié, tantôt l’un, tantôt l’autre, un peu l’un, un peu l’autre et, de plus en plus souvent, ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas assez de temps pour ces Sortilèges, dont j’eusse aimé qu’ils coulent en moi comme des philtres et me transforment, de même que je n’eus pas assez de temps pour connaître Emma : nos chemins n’ont fait que se frôler. Je la connais pourtant. Ma cousine Christine, née quelques semaines avant moi, ma cousine tissée de souvenirs de repas, de souvenirs de plage, de souvenirs de cachettes, s’est évaporée un an avant elle. En quelques mois seulement, sa substance physique s’est dissoute, à moins qu’une calcination ne se soit opérée : les cendres qui s’envolent, a dit quelque poète, creusent une tombe dans le ciel. Christine. Emma. Non pas un « sortilège », mais un sort qui laisse ébahi, de sorte que la tristesse, à la fois profonde et conventionnelle, s’accompagne d’un dépit assez ridicule. Puis, très vite, c’est le silence. On oublie si vite les morts. Donc je n’ai pas assez de temps pour les Sortilèges, mais comme ils sont poreux – et voulus tels – je peux tout de même m’y infiltrer ; on m’assigne une place, que je quémande petite (j’habite trop loin, je n’ai pas le temps), toute petite, la plus petite possible, une micro-place éliminable au besoin, mais suffisante : depuis que j’ai compris que les sortilèges se dressent contre le sort (il m’a fallu y réfléchir), je veux en être, si peu que ce soit. Une chanson, une seule chanson, n’importe laquelle, de toute manière j’aime chanter, j’aime tout chanter, de Schubert à Starmania, en passant par les vieilles publicités pour la lessive Super-Croix (qui rend les synthétiques gais) et le café soluble Ricoré (qui vient toujours au bon moment) : des formules magiques qui en valent bien d’autres, et qui d’ailleurs ont fait leurs preuves. On me dit : ce sera Silence, de PJ Harvey, car Emma aimait cette musique. Je n’ai pas de partition mais j’ai des oreilles, donc j’écoute, j’apprends le texte, je bidouille des accords, je fagote un accompagnement au clavier, que je trouve un peu pauvre et que j’enrichis donc en rajoutant des broderies à la main droite, de manière systématique, sur chaque temps : je suis content de mon affaire, même si ça rajoute un pathos un peu déplacé, mais ça donne du volume comme disent les coiffeurs, on dirait du très mauvais Brahms. Silence : d’une certaine manière, je m’y attendais. Le silence fait partie de ma vie, comme de la plupart des vies, et finit, parfois, par tout recouvrir. D’ailleurs, sans doute parce que je ne suis pas un être assez politique, je ne suis pas a priori opposé au silence : il me paraît juste et utile, parfois, de le triturer sans forcément le briser. Je déteste tout dire. J’aime donc la chanson qui m’échoit, je l’apprivoise et je la dénature, j’en farcis les oreilles de mes proches qui m’assurent que je vais faire pleurer toute la salle, ce qui m’épouvante un peu et qui par bonheur ne se produit pas : les sortilèges incluent cette chanson, mais la combattent aussi, ils fonctionnent à la fois comme un accélérateur et comme un antidote. Adolescent, j’adorais The Sound of Silence de Simon & Garfunkel, dont je murmurais les paroles d’un air pénétré, sans bien sûr rien y comprendre ; puis j’ai éprouvé, comme tout le monde sans doute, l’expérience de la solitude dans la foule et la puissance des Dieux de néon. Il y avait des serments à se faire à soi-même, une conscience à éveiller, peut-être même une morale à en tirer, mais la chanson de PJ Harvey est plus trouble, plus intime, plus énigmatique. Elle dit qu’il est vain d’espérer des conséquences différentes de causes semblables, ce qui est logique, mais aussi que la logique n’est pas tout, et que l’extra-lucidité l’emporte parfois. Il arrive que les miracles se produisent. Je n’ai pas pu assister aux répétitions (c’est mal), j’arrive pour la générale (ça ne se fait pas), mais les musiciens m’accueillent, les sortilèges m’enserrent, c’est à moi. Je me donne à pleins poumons dans les « Silence… » de la fin qui s’envolent comme un cri. Je n’ai pas formidablement chanté, mais qui s’en soucie ? Je comprends que nous avons raison d’être là et que Christine et Emma, quelque part, sans forcément parler, se sont rencontrées.
Du son et du silence
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Frédéric SOUNAC, « Du son et du silence », Plasticité [En ligne], 7 | 2026, mis en ligne le 21 mars 2026, consulté le 16 octobre 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/1167. DOI : https://doi.org/10.66488/wnpe5182
