Destins précaires et précieux de la liberté chez Léopold Szondi

  • Precarious and Precious Destinies of Freedom in Leopold Szondi

Résumés

Ici, une tentative est entreprise de situer liberté dans l’œuvre de cet éminent analyste, mal connu de nos jours, créateur d’une Analyse du Destin (Schicksalsanalyse), en suivant les développements qui mènent à la publication de “Liberté et Contrainte dans le Destin des Individus” et vers celle de “La Voie vers le Devenir Homme (Menschwerdung)”. Dépassant l’opposition homme malade – homme sain Szondi a construit un schéma de lecture de la vie pulsionnelle à partir de ses avatars morbides permettant d’articuler l’ancien problème du destin-fatalité et de la destinée comme existence.

Here, an attempt is made to situate freedom in the work of this eminent analyst, little known these days, creator of an Analysis of Fate (Schicksalsanalyse), by following the developments that led to the publication of "Freedom and Constraint in the Destiny of Individuals" and to that of "The Way to Becoming Man (Menschwerdung)". Going beyond the opposition between sick man and healthy man, Szondi has constructed a schema for reading instinctual life from its morbid avatars, making it possible to articulate the old problem of fate-fatality and destiny as existence.

Plan

Texte

Dans Une difficulté de la psychanalyse1, Freud évoque trois blessures narcissiques successives de l’homme. Ce sont la révolution copernicienne qui dit que la Terre n’est pas le centre de l’Univers ; la théorie darwinienne de l’évolution selon laquelle l’homme est le fruit de l’évolution, et qu’il est donc, un animal comme les autres ; et, la découverte de l’inconscient par la psychanalyse qui conclut que “ malgré toutes les apparences et les croyances, l’homme n’est jamais le souverain de son âme”.

Léopold Szondi semble avoir conjugué de façon originale Darwin avec Freud dans la construction d’une “Analyse du Destin” (Schicksalsanalyse) introduisant un déterminisme héréditaire de la vie pulsionnelle, élaboré en un “schéma pulsionnel” et par la conception d’un inconscient familial.

Parler de Szondi dans le contexte de ce dossier tient incontestablement au fait qu’à maintes reprises Henri Maldiney y a fait référence dans ses écrits2.

Maldiney est entré en contact avec Léopold Szondi par Jacques Schotte, psychiatre et psychanalyste belge. Rencontre formante et transformante pour Schotte. A Louvain (B) Schotte avait déjà appris l’existence du test de Szondi qu’on y enseignait alors, mais c’est la recommandation par le philosophe Vilmos Szilasi à Fribourg en Brisgau, qui décida Schotte à rencontrer Szondi à Zürich. C’était lors de ses visites chez Ludwig Binswanger, et pendant sa formation de psychiatre au Burghölzli. Pour Schotte ce fût la rencontre avec la théorie de l’analyse du destin3. Théorie, signifiant - comme y insistait Schotte – vue, défilé, et point de vue. Point de vue, à la fois lieu d’où un nouveau regard peut être porté, et la vue même qui y est offerte. Le point de vue szondien, la psychanalyse et la psychiatrie phénoménologique furent pour Schotte l’occasion de repenser les fondements de la psychiatrie, et d’y jeter un nouveau regard, non sans transformer aussi celui porté par Szondi 4.

Les termes de Destin et Liberté sous lesquels ce dossier est ouvert, et la proposition de Jean-François Rey rappelant les termes de destin-contrainte et destin-liberté que nous devons à Szondi, invite à le présenter. Si Szondi a privilégié dans son schéma pulsionnel le vecteur Paroxysmal ou vecteur des affects pour discerner les questions de l’éthique (facteur e, avec sa dialectique entre désir de meurtre [Caïn] et son dépassement dans l’acceptation de la loi [Moïse]) et de la morale (facteur hy, avec sa dialectique entre honte et impudence), il réserve au moi (vecteur Sch) la tâche et le travail de choix et de transcendance des contraintes pulsionnelles “ancestrales”.

Léopold Szondi est mal connu, d’abord parce que très peu traduit ; ensuite aussi parce que ses concepts et ses méthodes ont été largement critiqués, souvent mal compris, voire rejetés pour certaines prises de position théoriques5. Il a fallu le génie de Schotte et de l’école de Louvain pour révéler pour tous et à Szondi lui-même, l’importance structurale6 de son schéma pulsionnel7. De toute la construction szondienne, Schotte a privilégié - non sans le modifier - ce schéma, plaçant entre parenthèses l’approche généticienne qui l’accompagnait. Le schéma pulsionnel représentait au mieux une pensée psychanalytique vraie. Elle permettra à Schotte et son école ensuite d’approfondir et donner forme au projet de refonte de la psychiatrie à partir de ce qui lui est propre – une psychiatrie autologique, selon le mot d’Arthur Kronfeld8 - pour aboutir finalement à une anthropopsychiatrie qui pense l’homme à partir de et à travers ses maladies et ses errances (pathoanalyse) et la santé et la maladie à partir de l’être homme (anthropos)9.

Choix et destin ( Schicksal ist Wahl - Le choix fait le destin)

Une “liberté totale” n’existe pas en psychopathologie, sinon paradoxalement dans les excès et dans la démesure de certains états morbides. On ne peut ici penser la liberté, qu’au pluriel et donc dans un sens restreint, en confrontation avec des contraintes, des obstacles, des limitations. Certaines “libertés de” sont ainsi acquises, accordées, prises, ou perdues. De même sans doute dans le quotidien de la vie réelle. Leur examen est le travail auquel Szondi s’est voué, d’abord en questionnant la distinction maladie – normalité (cf. Alltagsmensch10, l’homme de la rue).

Le clinicien en effet est confronté aux entraves à la liberté individuelle qu’éprouvent les malades. Mais aussi le sujet dit normal y est confronté dans sa vie quotidienne. Dans la pratique analytique, l’analysant invité aux associations dites “libres” l’éprouve d’une autre façon encore. Le contact actuel, l’histoire de vie passée, et en devenir, de nos patients permet souvent de nous retrouver témoin de destinées s’accomplissant les unes insidieusement, les autres tragiquement ou sur un mode dramatique. Ces mêmes personnes pourtant ne sont pas nécessairement réduites à n’être que, voire même à rester, malades. Il leur arrive de mobiliser des ressources – parfois insoupçonnées, parfois révélées seulement suite à une crise. Un clivage radical encore courant entre normalité et pathologie a toujours faussé la compréhension du rapport dialectique entre maladie et santé. Il ne s’agit pas toutefois de nier la maladie et la souffrance, mais d’apprendre ce qu’elles peuvent nous apprendre ce qu’il en est de l’homme, de son existence et de ses libertés. Pathei mathos11, enseignement par l’épreuve, fût-elle de souffrance.

Ce que nous enseigne la pathologie, entendue dans un sens szondien, c’est un degré de liberté de choix laissé au Moi vis-à-vis de ce qui lui est donné comme possibilités tant de tomber malade, ou de mal faire, que de se réaliser dans un dépassement de ces conditions préjudiciables.

L’analyse du destin articule non seulement ce rapport dialectique, mais encore met ensemble, en les ordonnant dans leurs différences, ces formes possibles du devenir homme. Destin, génotropisme, pulsion, liberté, contrainte et choix sont les concepts-maîtres de l’œuvre szondienne. Mais avant tout, il faut préciser que Szondi, à l’origine, avait conçu de façon empirique son analyse du destin à partir de recherches généalogiques et génétiques : il avait dit à Schotte, qui le questionnait au sujet de son approche, “Je cherche et recherche et puis il arrive que je voie quelque chose, et puis, je recommence à chercher. Vous, vous pensez, et ça je ne peux pas le faire.”

En 1968 Szondi rassemble quatre publications sous le titre de Liberté et Contrainte dans le Destin de l’Individu, traduites en français par Claude Van Reeth, proche élève de Schotte.12 Il y reprend ses vues au sujet de Destin, Choix, Pulsions et Moi. Mais le sort que Schotte lui avait réservé en développant la pathoanalyse, et ensuite l’anthropopsychiatrie, n’a pas reçu chez Szondi l’accueil que Schotte en espérait. Szondi se serait limité à un "Ach, interessant", sans rallier ces nouveaux développements.

Rappelons le parcours accompli par Szondi pour bien situer son analyse du destin dans ses origines en replaçant sa vie et son développement professionnel et culturel dans le contexte de l’époque. Né Léopold Sonnenschein en 1893 à Nyitra13, ville de l’ancien empire et royaume austro-hongrois14, avant-dernier de neuf enfants issus du second mariage du père, il accompagnera ses parents vers Budapest en 1905 où ils seront accueillis et soutenus par les aînés issus du premier mariage. Le père, enregistré comme bottier de sa profession, fréquentait de façon intense la synagogue et étudiait les écrits religieux juifs. L’année 1911 est l’année de décès du père. Léopold a 18 ans et se destine pour les études de médecine, comme son demi-frère Wilhelm. A Budapest il prendra le nom de Szondi comme nom de famille hongrois15. Léopold Szondi, lecteur de Dostoievski s’était déjà étonné de trouver dans les œuvres du grand écrivain, dans une même famille, une fratrie d’assassins et de religieux et supposait que l’auteur devait en compter dans sa propre ascendance familiale. Pendant ses études médicales Szondi travailla comme bénévole à la clinique neurologique et psychiatrique Apponyi dirigée par le professeur Pál Ranschburg16 jusqu’au début de la première guerre mondiale quand il dût interrompre ses études pour être envoyé au front comme sergent du service de santé. Plusieurs incidents seront relatés par Szondi au cours desquels il eut la vie sauve de façon inattendue. La confrontation avec la mort et les différentes attitudes adoptées par les grands blessés devant l’imminence de la mort l’ont profondément marqué mais lui ont aussi ouvert une nouvelle voie de savoir.

Dans le domaine des sciences biologiques et médicales en 1866 le moine augustin Gregor Mendel publia ses Recherches sur des hybrides végétaux, introduisant les concepts d’hérédité dominante et récessive. Reconnue tardivement, son œuvre donne naissance aux lois dites mendéliennes en 1900. L’apport fondamental de Mendel a été d’avancer que ce ne sont pas les caractères eux-mêmes qui sont transmis, mais autre chose qu’il appellera Faktoren (facteurs, terme qu’on retrouvera chez Szondi). En 1909 le généticien danois Johannsen remplace Le terme facteur par celui de gène.

À la fin de ses études de médecine Szondi devint collaborateur du Prof. Pál Ranschburg. De 1927-1941 il travaillera avec une renommée croissante, comme professeur et directeur du Laboratoire royal hongrois de recherche en pédagogie curative à Budapest.

L’endocrinologie, un des premiers terrains dans lesquels Szondi se spécialisera, est encore à ses débuts : si le rôle de quelques glandes endocrines était reconnu, ce n’est qu’en 1902 que Banning et Best ont introduit le terme d’hormone au cours de leurs recherches sur le rôle du pancréas dans le diabète. Parmi les premières recherches de Szondi on retrouve de nombreuses contributions dans le domaine de la pédagogie et de la psychiatrie de l’enfant, de l’endocrinologie et des pathologies constitutionnelles. Ce qui l’amène à établir des arbres généalogiques sur plusieurs générations d’enfants handicapés mentaux en incluant toutes sortes de pathologies associées rencontrées au hasard des anamnèses. Cette recherche lui fera constater la récurrence de pathologies similaires parmi les ascendants de partenaires sains et de formuler à partir de là l’hypothèse du choix de partenaire inconscient – c’est-à-dire un choix amoureux qui à l’insu des personnes concernées - révèle aussi une ascendance morbide similaire commune. Cette théorie prendra le nom de génotropisme (tropisme, orientation ou attraction — mutuelle ici — supposée héréditaire). C’est en 1937 que cette recherche sera publiée en anglais sous le titre de Analysis of Marriages. An attempt at a theory of choice in love17. Ainsi à partir de cette époque un tournant décisif conduira Szondi vers les questions qui mèneront à l’analyse du destin, du choix en amour et en amitié, profession, maladie et mort, avec la parution d’une deuxième publication majeure en langue allemande Schicksalsanalyse en 194418 en Suisse, où il s’était retrouvé rescapé de la déportation des juifs hongrois à la fin de la deuxième guerre mondiale. Dans la préface de Schicksalsanalyse Szondi écrit : “L’intention de ce travail n’est pas d’ordre philosophique, mais strictement biologique et biopsychologique. Nous partons du point de vue qu’en quelque sens un plan caché s’y exprime dictant comment l’homme naît, vit et meurt. Tout cela n’est pas hasard.”

Pendant la période entre ces deux publications, Szondi en un tour de force remplacera la recherche clinique généalogique laborieuse par un test de choix de photographies de malades psychiatriques qu’il appelle d’abord le génotest (rebaptisé plus tard “diagnostic expérimental des pulsions ou “Szondi-test). Malheureusement on ne dispose pas de bonne documentation sur la façon dont il a constitué lui-même son choix de photographies : elles sont reprises d’anciens manuels de psychiatrie et de collections criminologiques. La structure de l’ensemble regroupe les grandes entités classiques de l’époque post-bleulérienne : maladies cycliques de l’humeur, inversion et perversions de la sexualité, névroses et schizophrénies.

Remis en liberté avec sa famille par les Nazis après 6 mois de déportation et d’emprisonnement au camp de Bergen-Belsen, réfugié à Caux en Suisse, Szondi se posa le jour de Noël 1944, dit-il, la question, de savoir comment on pourrait incorporer l’humanisme dans la société comme correctif de l’inhumain. Sous le titre Education des pulsions (Erziehung der Triebe) il imagina une voie pédagogique et thérapeutique, qu’il appela “devenir-homme” (“Menschwerdung”)19. Sur le chemin menant au destin pulsionnel le plus élevé, nommé “humanisme”, les hommes traversent différentes étapes, non sans de temps en temps subir des revers. Szondi disait de lui-même qu’à travers ses expériences dans le camp de Bergen-Belsen, il s’était transformé d’humaniste dévoué en humaniste combattant. Dans son for intérieur il se définit comme politiquement abstinent : “À cause de cela je ne suis ni homme de famille, ni juif, ni politicien de gauche, ni sioniste ou hongrois, car toutes ces particularités seraient autant de limitations du moi au-delà desquelles je suis déjà parvenu”. L’humanisme, comme but final du processus “devenir homme”, était une identification et une solidarité avec tous les hommes, en dépit de leurs appartenances diverses, soit avec l’humanité entière. On y reconnaît déjà le concept de totalisation et d’intégration du Moi.

Szondi, combinant son approche médicale et scientifique et sa connaissance des œuvres de Freud, s’est donc tourné vers les bases génétiques supposées de la vie pulsionnelle, l’analyse des pulsions et la pathologie des pulsions dont il a élaboré un système complexe, géré par des tensions dialectiques entre toutes les parties du système.

Génotropisme

Dans ses travaux sur la théorie du choix, la notion de “génotropisme” demeure centrale. Par ce terme Szondi entend une force émanant des gènes, qui provoque l’attirance entre eux d’individus hétérozygotes porteurs de gènes latents identiques ou de dispositions héréditaires apparentées (“Genverwandte”). Cette attirance réciproque est causée par l’effort exercé par certains gènes pour s’imposer au détriment d’autres gènes et influencer ainsi les destins familiaux pendant des générations. Les individus aux gènes latents identiques se choisissent l’un l’autre et s’entraident en amour et en amitié afin de favoriser la propagation de leurs gènes communs. Szondi comprenait, comme le fit la sociobiologie des décennies plus tard, la vie de l’individu dans le sens d’une évolution avec une finalité : les hommes contribuent à l’égoïsme reproducteur des gènes. Szondi écrit : “Beaucoup de gens disent : “moi je choisis”  ; l’analyse du destin mène à une formulation différente : ce n’est pas “moi” qui choisis, ce sont mes gènes latents qui choisissent en moi”.

C’est à travers ce “génotropisme des gamètes” (“gametaler Genotropismus”) que les futurs parents se reconnaissent comme apparentés et qu’ils parviennent à s’unir. Dans une lettre à Szondi, l’écrivain Thomas Mann se réfère à l’idée du “choix des parents” (“Elternwahl”). D’après Szondi ce sont les forces génotropes, qui déterminent aussi bien l’attirance particulière d’un enfant pour un des parents que celle de chacun des parents pour un de leurs enfants. Les choix déterminants pour le destin, selon Szondi, soit celui des relations amoureuses ou amicales, de la profession, de la maladie et de la mort, sont autant de stations sur la “feuille de route génique” (“genischer Fahrplan”)20 dont parlait encore Thomas Mann. Quant à la question de savoir comment les individus ou leurs gènes peuvent identifier leur parenté génétique, Szondi était d’avis que celle-ci se révèle surtout par l’expression du visage et que, par conséquent, les parents génétiques se reconnaissent surtout à leur physionomie.

Szondi a reconnu dans le génotropisme les principes fonctionnel et créatif de “l’inconscient familial” qu’il avait ainsi postulé. Dès 1942, Szondi a considéré comme identiques le plan inconscient du destin de l’homme et la notion d’“inconscient familial”. En localisant le plan génétiquement ancré du destin inconscient dans l’inconscient familial, Szondi a situé son analyse du destin entre la psychanalyse de Sigmund Freud avec un inconscient “personnel” et la psychologie analytique de C.G. Jung avec un inconscient “collectif”. A la conception de l’inconscient familial se rattache la préoccupation thérapeutique du “fatalisme dirigeable” (“lenkbarer Fatalismus”). Cette prise d’influence devient possible en faisant prendre conscience des différents plans inconscients du destin et en délimitant l’espace à l’intérieur duquel le destin personnel pourra se réaliser.

À partir de 1956 Szondi distingue un “destin-contrainte” (“Zwangsschicksal”) d’un “destin-liberté” (“Freiheitsschicksal”)21. Vivre aveuglément son destin pulsionnel et passionnel, génétiquement déterminé, sans participation du “Moi”, ou, rester prisonnier de normes et de convictions sociales intériorisées et figées, conduit à un destin-contrainte. De plus, les individus subissent très facilement un destin-contrainte lorsqu’ils rassemblent et concentrent leurs prétentions d’être (la “puissance d’être”, “Seinsmacht”) exclusivement sur eux-mêmes, sur leur “moi”. De tels individus se gonflent démesurément (tendance inflative22 p+) et finissent par se briser dans cette aliénation. Le transfert unilatéral et exclusif de leurs prétentions d’être sur d’autres personnes fait que celles-ci ne peuvent le supporter et que, par conséquent, elles aussi risquent un destin-contrainte. C’est dans la faculté innée de l’homme d’établir une relation participative (p-) avec une dimension d’être transpersonnelle (“esprit”) que Szondi a vu la clef d’un destin-liberté. Au travers de ses expériences psychothérapeutiques et de son vécu, Szondi était arrivé à la conclusion que seul un objet de participation spirituel et transpersonnel pouvait être salutaire pour l’homme.

Seules les instances spirituelles et les idées humanistes de haute qualité intégrative et capables de surmonter les polarités supportent à la longue les prétentions de puissance projetées sur elles. L’homme peut participer à la puissance d’être et à la plénitude projetées sur lui à cause de sa faculté de participation. Pour Szondi, seule une répartition appropriée de la puissance d’être entre les objets corporels et pulsionnels, matériels et spirituels, adaptés à l’individu, peut conduire celui-ci à un destin-liberté.

Dans une première partie de Liberté et Contrainte dans le Destin de l’Individu sur Szondi trace les mutations du concept de destin depuis les origines, en passant par Schopenhauer dans De l’apparente intentionnalité dans le destin individuel de 1851, vers les concepts particuliers dans la psychologie des profondeurs, freudienne, jungienne et finalement la néo-anancologie23, nom qu’il réserve à sa théorie scientifique du destin. Ainsi, pendant l’ère préanalytique le destin était défini comme pré-établi, nécessaire et irrévocable. Depuis la psychanalyse freudienne pulsions, traumatismes et mécanismes de défense faisaient le destin. Pour C. G. Jung les archétypes de l’inconscient collectif déterminaient le destin de façon démoniaque.

La question du destin reste périphérique chez ces derniers auteurs et selon Szondi ce n’est qu’avec la génétique naissante que cette question vient au centre de la recherche. L’examen d’arbres généalogiques et les méthodes statistiques aidant font du destin un objet des sciences naturelles. Comme pour Schopenhauer le destin y reste destin-contrainte. La néo-anancologie reprend le sens de contrainte (“ἀνάγκη”) et en un deuxième temps celui du latin “necessitas, affinité du sang. Contrainte de l’affinité du sang et des figures ancestrales familiales, explicitent l’ancien concept.

C’est en jetant un pont entre la génétique et les psychologies des profondeurs qu’une nouvelle voie se fait jour. Le destin de l’individu n’est-il pas composé de possibilités multiples parmi lesquelles l’homme pourrait choisir librement, se demande Szondi. Comment le rendre visible  ? Et, si l’homme était capable de prendre conscience de ses possibilités, serait-il capable de choisir, une fois ces possibilités amenées à la conscience ?

S’appuyant sur une idée du psychologue allemand Johannes Rudert24 que l’homme est le seul vivant à pouvoir prendre conscience des possibilités de son destin, c’est à dire à saisir l’essentiel de sa situation, Szondi postule que l’homme tout en étant limité, reste en ce sens libre, pouvant prendre conscience des possibilités existentielles déjà présentes inconsciemment comme modèles et figures selon l’expression empruntée au poète Rilke25. Les possibilités existentielles données, comme figures ancestrales familiales, transmises génétiquement, sont présentes dans l’inconscient et cherchent à se manifester. Ces exigences ancestrales, dynamiques inconscientes, constituent l’inconscient familial.

L’analyse du destin est cette orientation psychanalytique qui amène à la conscience de l’individu ces exigences en le plaçant devant le choix d’une meilleure forme d’existence personnelle. Destin-contrainte et destin de libre choix entretiennent ainsi un rapport de succession, conduisant à cette nouvelle définition de la néo-anancologie26 qui affirme que le destin est la totalité des possibilités existentielles héritées et qui peuvent être librement choisies. Les fonctions qui conditionnent le destin de contrainte sont ainsi l’hérédité des gènes, les pulsions et les affects, l’environnement social et la conception du monde dans lequel la personne est née de façon contraignante. Les fonctions qui conditionnent le destin de libre choix sont les fonctions du Moi et les fonctions de l’esprit.

Les types de choix génotropiques (inconscients) et égotropiques (rendus conscients) que Szondi prend en considérations concernent spécifiquement cinq domaines de la vie  : le choix du conjoint (libidotropisme), le choix en amitié (sociotropisme), le choix de la profession (opérotropisme), le choix de la maladie (morbotropisme) et le choix du type de suicide (thanatotropisme).

Pour conclure, Szondi avance que tout homme porte dans son inconscient familial les dispositions pulsionnelles appartenant aux quatre grandes sphères de la psychopathologie : les maladies circulaires, schizoformes, hystéro-épileptiques et sexuelles27.

Le moi dans l’analyse du destin

Szondi attribue au Moi trois fonctions : prise de conscience des exigences inconscientes ancestrales familiales ; prise de position face aux exigences ancestrales ; transcender dans des circonstances favorables les contradictions de l’être-là. Ce Moi hautement élaboré est désigné par “Moi-Pontifex”, moi bâtisseur de ponts. Ce moi le peut par intégration (devenir conscient, approuver et/ou récuser) ; transcendance, transcendance vers l’esprit, cherchant un lien avec une idée transpersonnelle (humanité, art, science, religion) et activation de la fonction de foi commune à tous les humains, et, par participation spirituelle, faire un avec cette idée d’ordre supérieur, c’est-à-dire pouvoir y participer. Dans une de ses fameuses énumérations, Szondi passe en revue comment le Moi a été à tour de rôle Dieu, corps, esprit, lieu du vécu, sujet et transcendance comme être dans le monde, et en psychanalyse instance complexe, consciente et inconsciente. Il résume son idée en posant tout cela comme objet et fonctions du Moi et il se donne pour tâche d’aboutir à un concept intégral du Moi à travers une analyse du destin qui utilise les activités de choix entre les paires opposées de fonction et d’objet qui ont peuplé l’Inconscient.

Ainsi, dit-il, tout dans l’histoire de l’humanité comme dans le destin individuel est doublement déterminé. Le destin n’est pas simplement subordonné au principe de causalité, mais il sert également de fondement, en parfaite synchronie avec le principe de la série de déductions associatives, au “principe de totalité”, de finalité, à la fois du plan vital de l’individu et de l’humanité en général. Le destin sans plan de vie serait comme une coquille vide. Ces histoires de vie entendues comme destin sont toujours selon Szondi le résultat de deux ordres de lois diamétralement opposées, loi de causalité et loi de finalité ; donc, destin à entendre comme totalité.

Les pôles d’oppositions peuvent être dans deux types de relations : complémentaire et totalisante ou contradictoire et d’exclusion mutuelle. Les oppositions psychiques sont quasi toutes de nature complémentaire. Les paires d’oppositions contradictoires s’excluent mutuellement, et la personne ne pourra jamais les intégrer, mais devra “choisir” une des deux : par exemple vie et mort. Ici Szondi différencie intégration et choix.

L’intégration comme totalisation des oppositions est considérée comme la solution idéale pour les oppositions complémentaires, dont la plupart des oppositions psychiques. La résolution de ces oppositions par le choix de l’une et le refoulement de l’autre, pour être favorable à la communauté sociale, est porteuse de dangers pour l’individu.

Le choix ne vaut que pour les oppositions contradictoires. Vivre la totalisation réciproque s’entend comme un mouvement dialectique incessant entre les deux, une action de collaboratio commune et réciproque. Grâce à cet être l’un avec l’autre de la co-existence et de la coopération des pôles opposés, toutes les formations ont lieu dans la vie avec leurs caractères psychiques et philosophiques propres. Une interruption dans la tendance à la complémentarité induit un danger catastrophique pour l’individu et pour l’humanité.

Alors, considérant le Moi comme instance sous l’aspect de la coopération et de la co-existence complémentaires, il s’en suit que dans la psyché un grand nombre de paires d’oppositions se complètent en un mouvement incessant, telles que l’égodiastole (aspirer à la toute-puissance divine) et l’égosystole (contrainte à se réduire dans le cadre délimité de l’être-là humain (Dasein)). Ainsi encore, les oppositions entre l’aspiration au comblement de spiritualité, et le besoin simultané de satisfaction pulsionnelle ; l’aspiration à l’être bisexuel, hermaphrodite ; la tendance à voir tout rassemblé en un faisceau et celle de se représenter une fonction comme événement unique et de la vivre ainsi ; le besoin simultané de subjectiver et d’objectiver l’événement psychique intérieur ; le besoin de rendre conscients les problèmes inconscients et, en même temps, de renvoyer définitivement à l’Inconscient une grande part du conscient.

Ego Pontifex

Ceci conduit Szondi à postuler une instance supérieure, centrale, fonctionnant comme “ministère impartial du consensus” entre les parties, une instance surmontant les paires d’oppositions, qui les reçoit et en même temps les maintient ensemble. La même instance doit aussi être totalisante, répartisseuse et organisatrice des oppositions tout en les surmontant. C’est ainsi que Szondi en est venu à concevoir un Moi comme “jeteur de ponts”28.

Ce Moi socialise et sublime, individualise et humanise toutes les oppositions de la nature pulsionnelle de l’homme. Il est le pont qui a le pouvoir de surmonter tous les pôles opposés dans l’âme. Il représente les axes complexes, multiples de la roue du destin, aux pôles desquels s’attachent les paires opposées psychiques.

Et Szondi de reprendre toutes les représentations qui ont été données du Moi et qu’il a énumérées pour redéfinir le Moi comme jonction entre Dieu et l’homme, pont entre esprit et nature pulsionnelle, médiateur entre objet et sujet, lien entre l’homme et la femme, axe entre un pôle conscient et un pôle inconscient, pont entre la veille et l’activité onirique, pont finalement dans cette énumération entre l’en deçà et l’au-delà.

Se pose alors la question quelles fonctions permettent au Moi de répondre à ce pontificat :

Szondi nomme trois conditions29 :

- la transcendance comme capacité de franchir d’un domaine à l’autre ;

- l’intégration, capacité de remettre en place le tout à partir de ses parties complémentaires ;

- la participation, pouvoir être-un-à-nouveau prenant part à tous et à tout.

Et il reprend la même liste quasi incantatoire pour répondre à la question des Upaniṣad : quel est ton Moi ? Cette fois dans ses fonctions de complétion, de perfection, de conscientisation, de liaison continuellement en route. L’être du Moi est le début et la fin de l’être-là, donc de l’être homme. L’être-là sans l’être du Moi s’appelle être de l’animal, du végétal, du minéral. La naissance du Moi est également la naissance de l’âme humaine. Elle précède la naissance de l’être-homme en opposition à l’être-animal30.

Notes

1 Freud S., [1917] “Eine Schwierigkeit der Psychoanalyse” Imago. Zeitschrift für Anwendung der Psychoanalyse auf die Geisteswissenschaften V Heft 1, p.1-7, Hugo Heller, Leipzig u. Wien. Retour au texte

2 Maldiney H., [1973] Regard, parole, espace, Lausanne, L’Âge d’homme, Coll. Amers. Maldiney H., [2003] Art et existence, Paris, Editions Klincksieck, Coll. Esthétique. Maldiney H., [2003] Penser l’homme et la folie à la lumière de l’analyse existentielle et de l’analyse du destin Éditions, Jérôme MILLION, Coll. Krisis Grenoble. Retour au texte

3 Schotte J., [2006] Un Parcours. Rencontrer, relier, dialoguer, partager, Éditions Le Pli, Coll. Clinique et Création, Paris. Retour au texte

4 Schotte J., [1990] Szondi avec Freud, Éditions Universitaires/De Boeck-Université, Louvain-la-Neuve. Retour au texte

5 Delay J., Pichot P., Perse I. et Deniker P., [1953] “etude sur la validité du test de Szondi”, Annales médico-psychologiques 3, p.449-467. Janssen H.J.M.N., [1955] De diagnostische waarde van de Szondi-test, Swets & Zeitlinger, Amsterdam. Retour au texte

6 Schotte J., [1963] “Notice pour introduire le problème structural de la Schicksalsanalyse” Szondiana V, p.114-201. Retour au texte

7 Szondi L., [1960] “Das menschlichen Triebsystem” Lehrbuch der experimentellen Schicksalsanalyse, p. 25, Hans Huber, Bern ; ce schéma propose 4 vecteurs pulsionnels (le Contact, le Sexuel, le Paroxysmal et celui du Moi) ; Chaque vecteur (pulsion) est constitué de deux facteurs (‘besoins’ pulsionnels) : d (dépression) et m (manie) pour C ; k (catatonie) et p (paranoïa) pour Sch ; e (épilepsie) et hy (hystérie) pour P ; h (hermaphrodisme ou bisexualité) et s (sadomasochisme) pour S. À chaque facteur participent deux tendances complémentaires mais opposées. Retour au texte

8 Kronfeld A., [1920] Das Wesen der psychiatrischen Erkenntnis, Verlag J. Springer, Berlin Retour au texte

9 Mélon J., Lekeuche, Ph., [1990] Dialectique des Pulsions, 3e éd. Revue, Bibliothèque de Pathoanalyse, Editions Universitaires/De Boeck-Université, Louvain-la-Neuve Retour au texte

10 Szondi L., [1960] “Das menschlichen Triebsystem” Lehrbuch der experimentellen Schicksalsanalyse, p. 378, Hans Huber, Bern Retour au texte

11 Eschyle, Agamemnon, Choeur des vieillards, Strophe II, trad. Leconte de Lisle, 1972 <http://theatre-classique.fr/pages/pdf/ESCHYLE_AGAMEMNON.pdf> Retour au texte

12 Szondi L., [1975] Liberté et Contrainte dans le Destin des Individus, coll. Textes et études anthropologiques, Desclée de Brouwer. Retour au texte

13 Takahisa Y., [2020] Abraham Sonnenschein’s footprint in Nyitra at the end of the 19th century, Szondiana, Journal of fate analysis and contributions to depth psychology, vol. 40. Retour au texte

14 La Hongrie en 1867 venait de reconquérir une certaine autonomie au sein de l’ancien empire austro-hongrois. Celui-ci fut dissolu à la fin de la Grande Guerre pendant laquelle il s’était allié au Reich allemand. La Hongrie pour sa part, suite au traité du Trianon de 1920, perdit les deux tiers de son territoire, blessure encore toujours très vive dans la Hongrie de nos jours. Retour au texte

15 Pratique, de magyarisation courante à l’époque. Retour au texte

16 Ranschburg Pál (Győr, 3 janvier 1870 – Budapest, 12 janvier 1945), neurologue et psychiatre de renommée internationale, psychologue médical et professeur d’université. Il est le fondateur de la psychologie expérimentale et de la psychologie de l’éducation spéciale, ainsi que des fondements psychologiques expérimentaux de la psychiatrie de l’enfant en Hongrie. Il fut le fondateur de la Société hongroise de psychologie. Retour au texte

17 Szondi L., [1937] Analysis of Marriages. An attempt at a theory of choice in love, éd. Martinus Nijhoff, The Hague, <https://resolver.kb.nl/resolve?urn=MMKB06:000002219> Retour au texte

18 Szondi L., [1948] Schicksalsanalyse, Benno Schwabe, Basel Retour au texte

19 Szondi L., [1963] Der Weg zur Menschwerdung, Mensch, Schicksal und Tod, Szondiana IV, Beiheft zur schweizerischen Zeitschrift für Psychologie und ihre Anwendungen, Verlag Hans Huber, Bern und Stuttgart, p. 95. Retour au texte

20 <http://www.leopold-szondi.ch/la-vie-et-l-%c5%93uvre.html> Retour au texte

21 Szondi L., [1956] Ich-Analyse, Verlag Hans Huber, Bern und Stuttgart, p. 214 et p. 231. Retour au texte

22 Terme emprunté à Jung. Retour au texte

23 Dérivé du Grec ancien : Ἀνάγκη / Anágkē. Retour au texte

24 Johannes Rudert (1894-1980), Prof. À l’Université de Heidelberg 1952-1962. Retour au texte

25 Rilke R. M.,[1910] Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge (Das Schicksal liebt es, Muster und Figuren zu erfinden. Traduction : Les cahiers de Malte Laurids Brigge, Le Destin prend plaisir à inventer des motifs et des figures). Retour au texte

26 ἀνάγκη : nécessité, contrainte, destinée inévitable. Retour au texte

27 Voir sixième note de bas de page. Retour au texte

28 Szondi L., [1983] Introduction à l’analyse du destin, Tome 2, PATHEI MATHOS Bibliothèque de psychologie clinique, psychanalyse, phénoménologie, éd. Nauwelaerts, Bruxelles, p. 95. Retour au texte

29 Szondi L., [1963] Der Weg zur Menschwerdung, Mensch, Schicksal und Tod, Szondiana IV, Beiheft zur schweizerischen Zeitschrift für Psychologie und ihre Anwendungen, Verlag Hans Huber, Bern und Stuttgart, p. 116-7. Retour au texte

30 Szondi L., [1975] Liberté et Contrainte dans le Destin des Individus, coll. Textes et études anthropologiques, Desclée de Brouwer. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Robert Maebe, « Destins précaires et précieux de la liberté chez Léopold Szondi », Kairos [En ligne], 2 (30) Printemps | 2026, mis en ligne le 07 avril 2026, consulté le 21 mai 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/kairos/131

Auteur

Robert Maebe

Psychiatre, président du Centre d’Études Pathoanalytiques