En 1968, Fernand Deligny, ancien instituteur et éducateur gravitant autour des pratiques critiques de la psychiatrie, s’installe dans les Cévennes, où il fonde un réseau d’ « aires de séjour »1 accueillant de façon permanente ou passagère des enfants autistes, la plupart mutiques, non « branchés » sur le langage, et ne trouvant pas place dans les institutions de l’époque. Dans chacune des unités du réseau, des adultes vivent en « présence proche »2 de ces enfants. La vie s’organise autour d’un campement, d’une ferme ou d’une maison et des activités du quotidien. Cette expérience, que Deligny nomme une « tentative » se déploiera sur près de trente ans, comme une pratique collective, constamment questionnée. Elle vise non pas à transformer les enfants, mais à instaurer des circonstances permettant un apaisement et une « reprise » d’existence par le déploiement d’un rapport singulier au milieu.
Si cette pratique est à contre-courant d’une logique thérapeutique visant à soigner ce qui serait en carence chez ces enfants3, elle témoigne d’une position : partir des gestes, trajets et mouvements dans l’espace de ces enfants comme modalités d’inscription minimale et en même temps radicale, modalités d’inscription à respecter et soutenir. La tentative engage alors une pratique du milieu, rigoureuse et exigeante, permettant de faire place à cette dynamique d’inscription « ailleurs »4, dans un registre autre que celui du corps parlant, expressif, subjectivé, socialisé, du « corps interpellé sur la scène de la subjectivité et du langage »5, comme le souligne Bertrand Ogilvie.
En suivant au plus près cette praxis6, nous nous laisserons enseigner par le mouvement d’étrangéisation qui porte l’espace d’accueil de la tentative. Le corps s’y révèle sous des aspects qui bousculent certaines évidences et déstabilisent les cadres théoriques. Des questions aux enjeux éthiques surgissent : peut-on penser à un devenir corps qui convoque un autre registre de corporéité que celui de la mienneté ? Comment le corps en vient-il à trouver lieu d’inscription ? Où se rencontrent les corps ?
1. Eclats de corps : entre émoi et désarroi
Les récits de la vie quotidienne dans le réseau des Cévennes sont traversés par des descriptions insistantes des gestes et mouvements des enfants. Elles convoquent une dimension corporelle qui déconcerte d’emblée, tant elle met en déroute l’idée d’un corps parlant, subjectivé, et inscrit dans l’échange symbolique. Ce sont des mouvements qui ne se présentent pas – même minimalement – comme support d’une adresse à l’autre, d’une dynamique de reconnaissance intersubjective, et qui déstabilisent ainsi les cadres ordinaires de la rencontre des corps.
Janmari, un des enfants permanents du réseau, pousse des petits cris. « Tendu sur la pointe des pieds »7, il se balance en « tapot[ant] le bout de ses doigts les uns contre les autres »8. Il tourne en rond comme une toupie, et fait des tours dans l’espace. Soudainement il fuse à l’autre bout du campement. Mouvements de tête et de bouche, claquements de mains dans l’air, tressautements, balancements, « sauts et cabrioles qui ébranleraient un immeuble »9, courses et gambades rythment la vie quotidienne avec ces enfants et font éprouver un corps qui n’agit pas en fonction de la relation à l’autre, et qui n’appelle pas de partenaire. Ces gestes, « dont on dirait qu’[ils] échappent à leur propriétaire »10, souvent accompagnés de sons aigus ou gutturaux, témoignent d’une frénésie puissante et répétitive. Ils semblent traversés d’une énergie brute non médiatisée par une logique du sens ou de l’expression.
Ces mouvements relèvent de ce que Deligny va nommer « l’agir pour rien »11. Ainsi de l’émoi d’un enfant devant une goutte d’eau qui glisse sur une pierre : alors qu’un autre enfant joue avec l’eau à éclabousser sa camarade à « tour de rôle »12, ce qui anime ici le corps au bord de l’eau est autre : « il y va de laver des pierres, mais si paisiblement que l’eau en est à peine remuée. Chaque pierre est trempée, plusieurs fois […] le geste empreint d’un réitérer »13. Ici, écrit Deligny, il n’y a « point de rôle joué »14, « aucun vouloir de quiconque »15, « pas une once de vouloir dire »16. Le geste provient d’un élan hors rapport, d’une sensibilité « au cours des choses, comme on parlerait du fil de l’eau »17. Cet émoi – terme que Deligny choisit pour tenter de rester au plus proche de ce qui advient là – ne « s’use pas, ne se dégrade pas, ne se complique pas »18. Entre le « faire » qui est pris dans un scénario relationnel, dans la dialectique et la conjugaison de l’un et de l’autre, et dans l’intention d’une visée (faire ceci pour cela) et l’agir pour rien, qui « ne (se) joue pas »19 – agir ignorant cette conjugaison de l’un et l’autre, ne renvoyant à rien d’autre qu’au « là » des choses –, il y a tout un monde.
Ces moments d’émoi, où les mains, pourtant déliées, témoignent d’une dextérité et d’une vigueur remarquables, contrastent avec des moments où le corps de ces enfants semble désanimé. Si dans l’agir « pour rien », le corps vibre, parfois tellement intensément d’ailleurs qu’il se crispe et se raidit, à d’autres moments le corps se fige, presque inerte : les mains deviennent « fleurs fanées »20, pour reprendre une expression de Deligny. La vie quotidienne est aussi traversée de moments bruyants de « désarrois »21 : tel enfant se cogne la tête contre les murs jusqu’à en avoir des bleus, tel autre se mord les mains « jusqu’à l’os »22, tel autre hurle jusqu’à n’en plus finir. Les textes sur la tentative sont traversés de ces charges d’insoutenable où un « n’y rien pouvoir » se manifeste pour l’enfant, et atteint aussi les présences proches à côté. Le quotidien est toujours sous la menace d’une « atteinte intolérable »23 pour l’enfant et dont il est bien difficile souvent de repérer la raison. Face à un enfant figé, déformé par une crispation soudaine ou face à ces déflagrations, les présences proches tâtonnent, cherchent, proposent des choses, souvent sans effet :
La matinée est tranquille […]. Le foyer est pratiquement terminé, nous arrangerons un endroit pour l’eau. B. est au milieu du champ, il suit les opérations. À un moment, il se barre, ça ne va plus ; il crie, court vers la vaisselle qui n’est pas encore rangée et balance tout ce qui lui tombe sous la main […]. Je le ramène là où nous travaillons : il y reste […]. Je jette un coup d’œil sur le gamin, ça ne va vraiment pas, il a le visage tordu d’un côté, les deux mains derrière le dos enroulées en cornets ; les pieds tournés en dedans ; figés, tendus à craquer, que s’est-il passé ? Je suis un peu inquiet, je n’ai jamais vu le gamin comme ça ; d’habitude quand quelque chose cloche, il crie, court partout en renversant ce qui lui tombe sous la main. Je décide d’aller à la coupe, je prends les outils et avance, il ne suit pas ; je l’appelle, il reste là, planté : je le pousse par l’épaule, il résiste, figé. Je le prends par le bras et je l’entraîne, il marche très raide, un pied tourné en dedans, au bout de quelques pas, il crie, pleure, se laisse tomber par terre. Je ne comprends pas. Je l’entraîne, il se calme. J’essaie de le lâcher, mais il s’arrête, crie, pleure, se jette à terre ; je suis obligé de le tirer […]. Je ne sais pas quoi faire, je me demande ce qui s’est passé.24
Dans ces moments, apparaît avec force la solitude d’un corps qui n’adresse pas « sa » souffrance, qui ne fait pas « appel » à l’autre et dont le désarroi ne devient pas plainte, ni demande :
Il est presque minuit ; Janmari pleure et remue dans son lit. J’allume la lampe. À genoux, il se balance et geint doucement. Il ne me dira rien. Je le palpe pour voir s’il a mal : cela ne donne rien. Je lui parle gentiment : cela ne change rien. Les pleurs redoublent ; il mord son pyjama et donne de grands coups de tête contre le mur. Je lui propose de l’eau, des noisettes dont il est friand. Il n’en veut pas ; j’essaye de retenir les coups de tête.25
Dans ces éclats d’émoi et de désarroi se pressent l’extrême finesse mais aussi l’extrême précarité de ce qui arrime ces corps quelque part. C’est dans la confrontation à ces modalités d’existence corporelles, dans l’incompréhension, l’angoisse et les difficultés qu’elles suscitent pour les présences proches que se déploie la pratique du réseau : comment vivre « avec » ces enfants dont les modalités d’être au monde déstabilisent les cadres habituels de la rencontre des corps ? Comment construire un espace de vie commune lorsque ni l’adresse, ni la reconnaissance, ni le partage du sens ne peuvent servir de médiation ? Comment y être « là » où quelque chose pourra s’inscrire pour ces enfants ? L’enjeu est ici vital.
2. Pratique d’un milieu étrangéisé
La tentative des Cévennes prend le parti de suivre ces corps là où ils sont, en « vacance du langage »26, dans le tracer minimal de leurs mouvements. C’est un pari et une décision éthique qui rompt avec les logiques thérapeutiques centrées sur la subjectivation du corps, la construction d’un corps propre par la reprise d’une dynamique relationnelle : plutôt que de se rapporter à ces éclats de corps comme témoignant d’un déficit ou d’une défaillance eu égard à un certain idéal social et normatif d’un corps unifié, subjectivé, il s’agit de faire confiance aux gestes de l’enfant, de respecter leur logique singulière, fût-elle pour « nous » opaque, imperceptible : « suivre ces “erres là”, trajets ou gestes dont le projet nous échappe »27, écrit Deligny.
Ce pari se traduit concrètement par une pratique du milieu : élaborer un milieu capable d’accueillir cette étrangeté sans chercher à la réduire, capable de donner lieu à cet autre régime de corporéité, en esquive d’un régime de corporéité toujours déjà pris dans une téléologie du sens, de l’expression, de la subjectivation28. Comme l’écrit Deligny : il reste « à découvert, entre nous et eux, le là : topos. Quand je dis : entre, je ne veux pas évoquer une barrière, mais, au contraire, ce que nous avions au moins, en commun, topos, l’aire de séjour, dehors »29. Ce « là » est un opérateur, un outil en tant que tel : c’est le milieu qu’il s’agit de soigner d’abord en tant qu’il peut produire des effets30. Plutôt que de faire des enfants le centre des préoccupations31, c’est autour des nécessités pratiques du quotidien que la vie en effet s’organise. Ici tout se passe « à ras de terre »32 : faire la vaisselle, couper le bois, fabriquer du pain, élever les chèvres, construire des objets, réparer les bâtis, faire la lessive, aller chercher l’eau potable à la source, éplucher les légumes, mettre la table, etc.
C’est un drôle de milieu qui se crée, structuré par la ritualisation des mouvements du corps dans l’espace – trajets et gestes des présences proches, dépris de la parole, de toute forme d’adresse-approche de l’autre, et d’une recherche d’échange de signes. Cela engage une véritable étrangéisation d’un quotidien toujours déjà imprégné de significations, de conduites langagières33. Les manières de faire des adultes, les usages sont en effet mis au travail de façon à n’être pas porteurs d’adresse, de demande, d’« assentiment »34 et de façon que s’y infiltre aussi un certain effacement de l’intention, du projet. Les présences proches s’efforcent de maintenir les séquences de gestes de manière régulière et impersonnelle : mêmes trajets, mêmes objets, mêmes enchaînements, « toujours pareil »35. Sylvie Besson raconte : « chaque déplacement est préparé dans un lieu fixe : - le pied de l’arbre où l’on pose le panier de lessive, le savon, les brosses avant d’aller à la rivière, - la pierre où l’on pose les scies, les haches, les paniers de bois, - la murette où l’on aligne la bêche, la pioche, le râteau »36. Par ailleurs, les actions sont souvent décomposées, étirées, rendues visibles par leur lenteur et leur ampleur37 : les mouvements sont fluides, presque dansants, « ornés »38. Il s’agit, dit Deligny, « d’y mettre les formes »39 dans nos manières d’être, c’est-à-dire de les désaturer d’un mode d’institution symbolique qui les rendent imperceptibles aux enfants.
Ce travail produit un milieu de permanence et de rythme répétés – la trame dite du « coutumier »40 - qui va opérer comme matrice tierce, dégonflée d’un trop de présence des adultes et de l’adresse intersubjective : un milieu quasi-élémental. Comme le remarque Pierre-François Moreau, « tout se passe comme si la régularité des actions du groupe se coulait dans le cours des choses, au même titre que le filet des sources »41.
Par cette trame du coutumier, où la présence subjective des adultes est travaillée à être suspendue, où les présences proches en viennent à faire « chose » 42parmi les choses, un milieu s’installe où le corps des enfants n’est pas requis ni même adressé comme Sujet. Ainsi, « le petit Paul qui est toujours prêt à exploser quand on s’adresse à lui, qui part à l’autre bout du camp quand on l’invite à nous suivre, prend à présent des initiatives. Il nous emboîte le pas dans tous nos trajets et met volontiers la main à certaines des activités sans que cela fasse le drame »43. Cette trame tierce permet, presque « à l’insu », les gestes de l’enfant : elle permet à l’agir d’initiative d’advenir sans qu’il soit absorbé dans la logique du « faire ». L’inscription de l’enfant dans le milieu, dans la résille des gestes et trajets du coutumier, se fait ainsi « d’une manière tangente, effleurée »44. Elle demeure traversée de détours, de balancements, de reprises, de tours sur soi. Une séquence de quelques instants en témoigne : « Janmari se balance dans la cuisine puis sort et retrouve Jacques Lin après quelques détours ; il s’approche de la pierre où sont posés les objets, se balance, retourne à la cuisine, se balance encore, va chercher le seau (avec les mêmes gestes d’orné que ceux de Jacques Lin) et se dirige vers la fontaine où il puise de l’eau en s’interrompant par deux détours : l’un qui s’accompagne de tours sur lui-même, l’autre d’un arrêt devant les éclats de l’eau qui jaillit »45.
Au travail du coutumier s’associent des pratiques d’enregistrement, qui ont évolué au cours de la tentative des Cévennes, et qui font entièrement partie de cette pratique d’étrangéisation du milieu afin de tenter de percevoir ces modalités subtiles d’inscription, imperceptibles dans un regard tout imprégné de « langage ». La plus connue est une pratique de cartographie : pendant des années, les présences proches tracent sur du papier calque, parfois sur le moment immédiat, parfois le soir-même, et de façon réitérée chaque jour, les différents agirs, gestes, stéréotypies, dérives des enfants, mais aussi leurs propres mouvements. Sur chaque carte est ainsi dessinée l’organisation précise de l’aire de séjour concernée (les différents lieux du coutumier, la disposition des objets), le déplacement des présences proches (ou « lignes de faire »), et celui des enfants (les « lignes d’erre »). Le tracer révèle comment les mouvements des enfants s’inscrivent dans le lieu, et aussi, grâce à la superposition des calques, à travers le temps.
Ces cartes ne visent pas à désigner des identités, ni à produire des interprétations de ce qui se passe. Elles tentent plutôt de « décrire ce fait, qu’autour de l’initiative de l’enfant, des repères ont joué, sans que Je y soit pour quelque chose »46. Tracer, c’est désengluer les corps de nos façons de voir toujours déjà langagières. C’est seulement tracer le sillon d’une présence, c’est enregistrer le « là » où ces enfants tiennent au monde, c’est inscrire que de l’agir advient, sans présumer d’une subjectivité à venir. Si les cartes permettent de percevoir cette dynamique d’inscription autrement imperceptible, elles permettent aussi de la mettre au travail. L’analyse collective des cartes conduit en effet à ajuster l’espace en fonction de ce « point de voir »47 des enfants qu’elles révèlent (repérer des lieux de retour des lignes d’erre, et en écho clarifier certains trajets, éloigner ou rapprocher des objets, amplifier certains gestes pour les rendre plus lisibles).
La trame du coutumier et la pratique des cartes constituent ainsi deux dimensions indissociables d’un même travail d’aménagement du territoire, de transformation du milieu visant à « créer et recréer » un espace vivable au « point de voir » des enfants. Ensemble, elles permettent de soutenir une dynamique d’inscription qui ne passe pas par la reconnaissance d’un sujet.
3. Une toile d’images à fils sensibles
Cette pratique du milieu fait apparaître et vivre un registre d’inscription des corps très spécifique dont nous aimerions maintenant approfondir la teneur et la portée. Entrons pour cela en détail dans la manière dont les enfants font trace du milieu (indissociable du tracer des présences proches qui enregistre ce faire trace)48 : en filigrane de la trame du coutumier des présences proches, se révèle une toile « autre », que Deligny a nommée « toile arachnéenne »49, qui tout en s’accrochant par certains points à la trame du coutumier des présences proches, ne se superpose pas à ce coutumier, mais se tisse en esquive, dans un écart non-réductible50.
Les cartes, dans leur superposition, révèlent en effet une polarisation des mouvements des enfants en certains « nœuds » de l’espace. Ces nœuds dans l’espace sont « point de licol »51 écrit Deligny. Le mot licol vient de lie (lier) et col (cou), c’est ce par quoi quelque chose est tenu (c’est une prise par où tenir). Ces nœuds sont des points dans l’espace où le corps est tenu, où le corps (se) tient.
Parmi ces nœuds qui mobilisent les initiatives des enfants – ce à quoi ils répondent et par où « agir » advient – il y a « à un bout, l’eau, à l’autre, nous-là »52, écrit Deligny. Il y a, pour le dire autrement, d’un côté, le monde cosmique : pierre, rivière, eau, feu, arbre. Présence constante, silencieuse, sans personne, « roc » réel, « là » que « j »’y sois ou pas. Et de l’autre côté, il y a les traces repérées dans la persistance impersonnelle des gestes des présences proches, traces de « nous ». En effet les nœuds les plus denses des tracés des enfants, et les endroits où les enfants restent le plus souvent, apparaissent au travers des cartes être les « nœuds les plus denses de nos propres trajets [ceux des présences proches] dont l’attirance persiste alors que nous n’y sommes pas, là »53. Si « nous » comptons pour ces enfants, si notre présence vient à s’inscrire pour eux, ce n’est donc pas dans l’immédiateté d’une présence corporelle, mais dans la survivance « infinitive » des gestes, en deçà de l’individualité. C’est au lieu d’une survivance « fossile »54 – comme sédimentation non symbolique, non langagière qui affleure et persiste, à notre insu, dans les gestes et les manières de faire des êtres langagiers, que l’agir de l’enfant advient.
L’« ourdi » arachnéen, en esquive, produit donc des découpes subtiles dans le milieu, comme autant de points discrets, que Deligny tente de penser sous le registre de l’image : l’image est à la fois la perception présente et trace – trace non pas comme effacement, mais comme « persistance », « réitération du perçu »55, réitération de « l’image d’origine »56 écrit Deligny. Le temps n’a pas prise sur l’image : « Ce morceau de bois qui a servi une fois, par hasard, il y a cinq ans et qui a été posé là, au hasard – dans tel coin où il n’est pas resté, utilisé à nouveau tout à l’heure et reposé n’importe où – prestement la main de Janmari s’en saisit pour le replacer scrupuleusement là où il a été posé, une seule fois, il y a cinq ans, comme telle »57. L’image est donc trace de ce que le temps ne fait pas passer. Elle n’est pas trace « symbolique », prise dans un processus d’effacement, et de mise en histoire, dans un processus de réécriture du passé par lequel nos corps se reconfigurent et se resignifient autrement dans des chaînes de signification. Il y a une persistance de l’image dans le présent, image qui demeure non prise dans une scénarisation, une histoire : image fixe, comme empreinte, comme « frappe », qui ne change pas et ne s’altère pas. L’image est réfractaire à toute interprétation, car il n’y a pas d’ambiguïté dans cette image-réel, cette trace du réel, « enregistrée » pour toujours58.
C’est à cette image repérée, qu’elle soit actuelle ou réitérée, que répond l’enfant, et c’est dans les effets de retrouvaille que surgit l’émoi de l’enfant. Ce contentement n’est pas lié à une forme de relation avec l’autre. Ces objets, gestes, ou lieux où le corps trouve matière à inscription, n’ont en effet pas valeur de nœuds symboliques (avec la charge transférentielle, affective, historique, fantasmatique qui s’y loge), mais de présences silencieuses, persistantes, « là », qui s’offrent comme points de « repère », terme que Deligny choisit par contraste avec la notion psychanalytique de transfert : l’eau, la bassine, tel mouvement, non pas en tant que chargée d’une histoire, d’un lien affectif à telle ou telle personne, mais en tant que « là », « immuable ». C’est un mode d’habitation qui ne passe ni par l’appropriation, ni par un échange symbolique, mais par un laisser être.
On voit l’impériosité de cette « mémoire » par l’image : « à tout moment, tout le déjà vu de son point de voir peut affleurer s’il est évoqué »59. Cette intensité où l’enfant vit peut devenir incontrôlable. Le dispositif de la tentative va justement venir favoriser une forme d’associativité, permettre un tissage de cette existence « à la pointe de cet instant »60, comme le dit Derek Humphreys. La trame du coutumier soutient un montage de ces images-repères au fil des jours, un tissage de l’instant-frappe contre l’éclatement : des éclats d’image « se mettent à voisiner »61, dans un tissu de résonances. C’est l’articulation dans les couches de « déjà vu » que le réseau permet : « ça s’articule, et le contentement alors est manifeste62 » selon les mots de Deligny. Les exemples sont nombreux de ces étranges articulations par l’image – au travers desquelles les enfants s’orientent, apprivoisent un espace de vie, dans une circulation devenue fluide. Ainsi Deligny rapporte qu’un jour, alors qu’il tapait par hasard sur la table (un peu énervé), Janmari, passant par-là, « a perçu mon doigt qui tapait sur la table. Il est parti, et il est revenu deux-trois heures après avec les morceaux d’un cendrier d’argile qui était là, où j’avais tapé, il y a deux ou trois ans, qui avait été cassé »63. Les morceaux du cendrier « avaient été mis dans la poubelle à papier »64, avec le papier qui sert à allumer le four à pain ; « quand le pain est cuit, la cendre est raclée, elle est portée sur les terrasses, à deux cents mètres de là »65. La frappe de Deligny évoque le repérable ; le déjà vu du cendrier, l’image toujours aussi vive du cendrier manquant « affleure » alors ; et Janmari va retrouver ces morceaux de cendrier d’argile, dispersés dans la cendre du four à pain, à l’autre bout de l’aire de séjour, dans un endroit improbable, et dont plus personne n’a connaissance, pour ramener cette image du cendrier – et réparer la « carence » du repérable.
C’est dans ces constellations fugaces de repères66, dans le passage d’un éclat d’image à un autre, et dans le contentement qui s’y noue, que tel ou tel des enfants là « (re)trouve non pas “se”, mais l’usage de ce corps »67. Ainsi, « il y a trois ans, il était très rare que Janmari marche. Il le faisait les jambes un peu raidies, écartées, embarrassées par le balancer qui leur venait des pas alternés. Ce balancer, alors, avait une autre tournure que maintenant. Maintenant, ses pieds se posent sur le sol et son corps s’articule aux chevilles, aux hanches, et tout le long de la colonne vertébrale »68.
Conclusion : enjeux éthiques
Cette toile « subtile69 », ténue qui se tisse à fils sensibles – fils de l’immuable – est une toile exigeante, car hypersensible aux plis du coutumier. Quand ce qui a « lieu » maintenant ne coïncide pas avec la constellation du repérer de l’enfant, c’est la stabilisation du monde qui tremble. C’est aussi une toile fragile car elle peut être piétinée, mise en lambeaux par nos manières de faire langagières. Or, il y va dans le respect de cette toile d’un enjeu vital pour ces enfants – un enjeu éthique donc : respecter ce par quoi ces enfants tiennent au monde.
Respecter cette toile subtile, soutenir son tissage, créer et recréer le milieu de façon que la toile se tisse encore et encore70, et donc soutenir la dynamique d’inscription de ces enfants au monde, c’est donner lieu à ce corps qui tient et (s’)anime non pas comme « corps propre », mais en deçà d’une logique d’appartenance, et précisément parce qu’il n’est pas pris dans cette logique-là. C’est donner lieu de corps, en deçà du sentiment de « soi », hors de l’horizon du « bonhomme »71. Cette pratique est une pratique de ce que Deligny a nommé « corps commun »72, corps qui n’est ni l’un ni l’autre, corps qui a lieu hors de l’un et de l’autre : corps qui « dans le réel a cours »73, corps « dur dans l’humus, diamant dans les alluvions culturelles »74, corps réfractaire.
On entend toute la radicalité de la position de Deligny, et toute la difficulté aussi du geste d’étrangéisation qui la porte : tenir à cette dimension inconstructible qui résiste au régime de l’institution symbolique et de la téléologie du sens. Certes, on pourrait voir dans le fait que Janmari trouve peu à peu l’usage de (son) corps le signe d’un corps en train de se construire comme corps du bonhomme. S’il est tentant de penser les choses ainsi, cela serait pour Deligny manquer ce qui se « joue » ailleurs, ailleurs que là où « nous » sommes : « un éclat de rire de Janmari ne provient pas du même corps – de ressenti – que ceux qui proviennent de ce qui nous fait rire. Ce qui voudrait dire que lui et moi, nous n’avons pas le même corps »75. Absorber cet éclat rétif dans un pacte de reconnaissance, de « semblabilité » des corps, tenter de l’« incorporer » serait précisément dévitaliser ce qui anime ce corps « ailleurs »76. C’est un espace éthique radical, sous le signe de la fêlure entre des régimes de corporéité hétérogènes (le corps-sujet d’un côté, le corps-tracer de l’autre) que propose ici la tentative.
Et en même temps, ce corps-tracer des enfants vient révéler quelque chose qui « nous concerne », et cela de façon très émouvante car cela se révèle là où « nous » – comme sujets, sujets de langage – ne sommes plus. Ce corps commun nous apprend quelque chose de nous, en révélant ces traces non historiques, « traces qui comptent plus que nous-mêmes »77, ailleurs qu’à l’endroit d’un événement, fût-il passé, mais à l’endroit de ce tracer minimal, de ce trait minimal et de « ce que ces gestes qui nous habitent ont d’immémorial »78, comme l’écrit Catherine Perret. Ce sont ces « météorites de ce Nous »79 fossile (comme un commun actif, en deçà du social, de la langue, des valeurs, des normes) qui nous échappent, que le point de voir des enfants révélerait, et cet immémorial nous concerne.
Cette praxis du milieu est donc à comprendre comme responsabilité collective, et évidemment toujours d’abord politique, mais aussi et – sans que les modalités se recouvrent – éthique pour que le monde ne se referme pas mais qu’il soit encore et encore à venir. Faire monde, ce n’est donc pas intégrer la toile arachnéenne à notre monde symbolique, mais prendre soin de cette toile qui se tisse « ailleurs » et qui nous échappera toujours en tant que sujets de langage. Cette toile, son enjeu vital, « importe au dehors »80, par-delà. Ce qui fait trace pour les enfants, ce qui déclenche un émoi, importe pour ce « nous » du coutumier, mais aussi pour « l’homme » de l’institution symbolique. C’est un trait d’union fragile, entre les fils de l’entre-deux du coutumier (trame inévitablement symbolique, mais travaillée pour respecter l’ailleurs), et les fils arachnéens, qui ouvre à un monde détotalisé81, un monde composé de divers feuillets d’inscription des corps.
