Michael Lucken, Les Occupants – Les Américains au Japon après la Seconde Guerre mondiale

Référence(s) :

Michael Lucken, Les Occupants – Les Américains au Japon après la Seconde Guerre mondiale, Paris, La Découverte, Collection Histoire-monde, 2025.

Texte

Sur le Japon sous occupation américaine, nous disposions notamment de l’excellent ouvrage de John Dower, Embracing Defeat1, qui retraçait la réalité de la société japonaise durant les années difficiles d’« abattement », de « sidération » (kyodatsu 虚脱) de l’immédiat après-guerre. L’ouvrage, œuvre d’un grand historien américain et qui fit date, avait soin de voir les choses du point de vue de la société japonaise dans un essai particulièrement fécond d’histoire sociale totale. Traitant pourtant de la même période, le parti pris de Michael Lucken est très différent puisqu’il s’agit de comprendre comment les Américains s’y sont pris pour envisager l’occupation d’un pays auquel ils ne connaissaient pas grand-chose et qu’ils ont transformé en profondeur, notamment dans le domaine des institutions. Leur succès provient tout à la fois de la formidable confiance en eux-mêmes que leur avait donnée la victoire bien sûr, mais aussi de la cohérence idéologique de leur pragmatisme et du sens global de leurs intérêts géostratégiques bien compris. Mais il ne s’agit pas ici que d’un travail sur la politique américaine du point de vue américain à partir de sources américaines, il s’agit aussi d’essayer de comprendre les réactions de la société japonaise face à un occupant qui exigeait une transformation des mentalités, et donc d’analyser les diverses formes qu’ont prises la collaboration et la résistance à l’occupant. Il existe donc dans cet ouvrage une forme d’« histoire à parts égales », même si l’originalité de la recherche proprement dite repose essentiellement sur l’exploitation de sources primaires américaines.

L’ouvrage est construit sur un classique plan en trois parties. Une première intitulée « une stratégie au long cours » reprend l’idée de la poussée permanente vers l’ouest des États-Unis qui, une fois la Californie arrachée au Mexique en 1846, cherchent à transformer l’océan Pacifique en un grand lac américain et finissent par se heurter au Japon, lui-même engagé dans « la progression vers le sud » (nanshin 南進). On pourra regretter que les étapes de cette histoire ne soient que survolées tant l’auteur tient à commencer son récit en septembre 1945 avec l’occupation proprement dite. En particulier, l’importance du tournant que constitue le traité de Washington de 1922 qui oblige le Japon à réduire sa marine dans un rapport de trois navires de même classe contre cinq pour les États-Unis et cinq pour les Britanniques (le fameux traité 5-5-3). Ce traité fut en effet considéré comme un affront par les cadres de la marine impériale et le début d’un lourd ressentiment anti-américain, aggravé par les mesures anti japonaises votées en 1924 aux États-Unis. Les tensions entre les deux pays débutèrent sans doute au cours de ces années-là et, exploitées par les cercles militaristes japonais dans les années 1930, menèrent à la « Guerre du Pacifique », la bien nommée pour désigner l’affrontement américano-japonais. Quoi qu’il en soit, M. Lucken prend soin de remettre l’occupation du Japon après 1945 dans une perspective plus large, celle de l’occupation du Pacifique par les États-Unis, domination sans partage à partir de la victoire américaine et indissociable d’enjeux géostratégiques plus vastes.

L’occupation américaine du Japon est totale en ce sens qu’elle relève d’une capitulation, fruit d’une défaite militaire sans précédent. Pourtant, à la différence de l’Allemagne qui n’a plus de gouvernement après mai 1945, le Japon est autorisé à maintenir un gouvernement sous tutelle tandis que le tennō – pourtant assimilé dans la propagande de guerre américaine à un Hitler japonais – est invité à collaborer avec les autorités d’occupation. M. Lucken montre qu’il existait depuis 1940 un manuel d’une soixantaine de pages (réactualisé en 1943) destiné aux cadres militaires en charge de la future occupation des pays vaincus (mais pas spécifiquement du Japon). La doctrine énoncée reposait sur l’idée que les peuples occupés devraient pouvoir s’administrer eux-mêmes autant que possible et que les cadres militaires devaient faire preuve d’une flexibilité, hors des schémas rigides. Il faut être capable de « transformer les anciens ennemis en amis ». M. Lucken y voit la réalisation en termes politiques du pragmatisme américain tel qu’il a été notamment formulé par le philosophe John Dewey (1859-1952). En fait, les forces d’occupation au Japon sont encadrées par une doctrine et doivent suivre un échéancier relativement précis. M. Lucken en conclut que la marge de manœuvre de MacArthur n’était pas si large, contrairement à ce qui a pu être dit, lui que l’on voyait comme un véritable proconsul, un vice-roi, un shōgun « aux yeux bleus ». Le travail de planification effectué à Washington fut énorme. Et Michael Lucken de conclure à juste titre sur la nécessité d’un regard différent sur la période, « un regard moins héroïque, moins hollywoodien » (p. 103), qui redonne toute son importance à la logistique, à la prévision, à l’organisation collective. Méthodes et procédés deviennent les forces motrices, écrit l’auteur. Pourtant, contrairement à une autre idée reçue selon laquelle la population japonaise aurait vite été rassurée et aurait sympathisé avec les occupants, le corpus de photos étudiées par l’auteur, montre « la frustration et la difficulté à affronter le regard du vainqueur » (p. 74). Une occupation sans heurts majeurs certes, mais que l’on n’accepte pas si facilement. Et si résistance armée il y avait eu, nul doute que l’occupation aurait pris une tout autre tournure, fait remarquer à juste titre M. Lucken.

Une deuxième partie est consacrée aux méthodes utilisées par les Américains pour démocratiser les esprits. L’auteur insiste sur le pragmatisme – terme qui devient le contraire de dogmatisme – ainsi que sur le christianisme protestant qui tous deux contribuèrent à animer les décisions prises par l’occupant. M. Lucken fait remarquer à ce propos que tous les grands spécialistes américains du Japon, issus de cette génération, Hugh Borton, Edwin Reischauer, John W. Hall, William Lockwood et bien d’autres encore, sont tous des fils de pasteurs et parfois de missionnaires protestants envoyés au Japon et ont tous travaillé pour les services américains. Le travail considérable effectué par eux et leurs équipes (jusqu’à 12 000 personnes travaillent sur le Japon pendant la guerre, écrivant études, rapports, etc. !) ont fait émerger en quelques années une japonologie américaine de première importance. Ils finiront tous leur carrière dans les plus grandes universités des États-Unis.

Pour démocratiser les esprits et assouplir les rigidités de la société japonaise, les Américains utilisent l’art de la guidance (l’accompagnement) qui fut théorisé aux États-Unis avant d’être mise en pratique par les autorités d’occupation. L’auteur passe en revue diverses institutions étatiques qui furent ainsi réformées. Il montre comment les Américains oscillent entre une attitude paternaliste, face à des Japonais considérés par nature comme immatures et grégaires, et le souci d’agir de manière pragmatique en tenant compte de la nécessité de faire adhérer les agents locaux aux objectifs des occupants. Ainsi en alla-t-il par exemple de la Bibliothèque de la Diète qui fut alors complètement réorganisée sous l’égide de personnages choisis par les Américains – en l’occurrence Nakai Masakazu 中井正一 (1900-1952) et Hani Gorō 羽仁五郎 (1901-1983), ce dernier étant d’ailleurs un ancien théoricien de l’école marxiste Kōza (Kōza ha 講座派) dans les années 1930. Il s’agit alors de contrôler les bibliothèques qui sont pour les occupants un moyen de conserver et de diffuser les connaissances.

Mais les autorités d’occupation utilisent aussi la censure avec la mise en place du Civil Censorship Detachment, énorme machine bureaucratique qui emploie des centaines de nisei (des Américains bilingues d’origine japonaise) et des agents japonais de surveillance (plus de 20 000 personnes, hommes et femmes) qui auraient ainsi contrôlé des millions de documents divers (dépêches, pièces de théâtre, lettres personnelles, télégrammes, etc.) à partir de mots clés. Ce système d’espionnage massif n’avait pas tellement pour objectif de réprimer, nous dit l’auteur, mais plutôt de « mieux guider les réactions de la partie surveillée » (p. 153).

Enfin, M. Lucken s’intéresse au rôle des fondations, et notamment de la Fondation Rockefeller, qui ont facilité la mise en œuvre de la politique culturelle américaine, avec un personnage central, toujours resté dans l’ombre, Charles B. Fahs (1908-1980). D’ailleurs l’auteur appuie son récit sur l’itinéraire de deux personnages qui pour lui symbolisent la période. L’Américain, Fahs, l’un des rares à être capable de lire le japonais (qu’il a appris pour partie à Paris aux Langues’O) travaille pendant la guerre pour le compte de l’OSS puis de l’OWI2, c’est-à-dire le renseignement extérieur américain, puis, après 1947, pour le compte de la Fondation Rockefeller et circule (en avion, ce qui n’était alors pas si fréquent) dans tout l’Extrême-Orient avec une grande facilité ; et le Japonais Tsurumi Shunsuke 鶴見俊輔 (1922-2015), que l’auteur qualifie de miroir similaire et inversé du précédent. Si Fahs est resté un personnage inconnu du grand public, Tsurumi Shunsuke est considéré dans son pays comme l’un des grands intellectuels de son temps3, qui s’interrogea notamment sur la question de la responsabilité de la guerre. Son père fut dans les années 1920 et 1930 un lobbyiste conservateur américanophile et un collaborateur du régime militariste dans les années 1944-1945. Tsurumi est anglophone, a séjourné aux États-Unis avant-guerre notamment à Harvard et il traverse la guerre, malade (tuberculeux) mais néanmoins affecté au renseignement japonais. Tsurumi cherche au début à créer un pont entre les États-Unis et le Japon, mais devient vite, dès les années 1950, l’un des opposants les plus actifs au maccarthysme puis, dans les années 1960, à la guerre du Vietnam.

Dans une dernière partie, M. Lucken s’interroge sur les succès et les limites du modèle américain appliqué au cas japonais. Il passe en revue plusieurs thématiques sans lien apparent les unes avec les autres comme le base-ball, l’art et surtout la peinture, les études classiques ou la contestation anti-américaine des années 1960. Pour ce qui est du base-ball et de son formidable triomphe au Japon dans l’après-guerre, la dizaine de pages que lui consacre l’auteur est tout à fait passionnante. L’auteur montre, entre autres, comment l’aire de diffusion de ce sport dans toute la région (Okinawa, Taiwan, Philippines, Corée du Sud, Hawaï et Guam) correspond à la zone du Pacifique nord qui est au cœur de la stratégie navale américaine depuis le xixe siècle. Les autres thématiques sont moins originales parce que déjà abordées en partie dans d’autres ouvrages de l’auteur4

Au total, un livre très neuf qui croise les diverses approches – théoriques, idéologiques, pratiques et… pragmatiques – pour retracer une histoire somme toute mal connue des occupants américains face aux occupés japonais. L’ouvrage devrait vite trouver ses traducteurs en anglais et en japonais.

Notes

1 John W. Dower, Embracing Defeat, Japan in the Wake of World War II, New York, Norton & Company, 1999. Retour au texte

2 L’OSS (Office of Strategic Service) est une institution créée en 1942, remplacée en 1945 par la CIA (Central Intelligence Agency). L’OWI (Office of War Information) créé en 1942 était une agence fédérale chargée de l'information et de la propagande en temps de guerre. Retour au texte

3 Voir dans ce même numéro, l’article d’Ishimure Michiko et Tsurumi Kazuko, « Tanaka Shōzō et Minakata Kumagusu », dans lequel il est fait référence à Tsurumi Shunsuke : https://interfas.univ-tlse2.fr/etudes-japonaises/457 Retour au texte

4   L’Art du Japon au vingtième siècle : pensée, formes, résistances, Paris, éditions Hermann, 2001 ; Le Japon grec : culture et possession, Paris, Gallimard coll. « Bibliothèque des histoires », 2019. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Pierre-François Souyri, « Michael Lucken, Les Occupants – Les Américains au Japon après la Seconde Guerre mondiale », Études japonaises [En ligne], 4 | 2025, mis en ligne le 31 décembre 2025, consulté le 18 janvier 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/etudes-japonaises/405

Auteur

Pierre-François Souyri

Professeur des universités

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