Philippe Pelletier, De Hiroshima à Fukushima

Référence(s) :

Philippe Pelletier (2025), De Hiroshima à Fukushima, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 2025, 224 p.

Plan

Texte

S’il ne s’agissait pas de Philippe Pelletier, un ouvrage intitulé De Hiroshima à Fukushima pourrait passer pour un énième raccourci journalistique, jouant sur les sonorités et les références faciles : Hiro/Fuku-shima, « tu n’as rien vu à Fukushima », etc. Mais, parce qu’il s’agit d’un géographe dont la connaissance du Japon et de ses représentations géopolitiques n’est plus à démontrer, il faut dépasser la formule choc pour saisir le projet intellectuel qu’elle recouvre.

Au-delà du titre, le livre propose une réflexion sur la continuité historique, industrielle et politique qui relie le nucléaire militaire de 1945 au nucléaire civil de 2011 : comment Hiroshima a façonné Fukushima, non seulement comme projet technologique et politique, mais aussi comme catastrophe systémique. L’analyse rigoureuse et solidement documentée met en évidence les liens entre la guerre de quinze ans (1931-1945), la mise en place du programme nucléaire en 1955 et les prolongements actuels dans la gestion du désastre.

Une démarche de géographe critique

Philippe Pelletier déploie, comme il en a coutume, une approche à la fois historique, politique et spatiale. Son propos ne consiste pas tant à dénoncer le « nucléaire japonais » en soi, mais à décrire la continuité des structures, des acteurs et des logiques de pouvoir qui le caractérisent.

De la guerre totale à la reconstruction, du secret militaire au secret industriel, il met en évidence la persistance d’un même régime de savoir et de contrôle, hérité de la militarisation des années 1930 et prolongé par la politique énergétique d’après-guerre.

Il pose ainsi la fabrique du désastre, c’est-à-dire la manière dont un système technico-administratif a produit les conditions d’un accident annoncé, avant même qu’il ne se réalise. « Fukushima » s’inscrit dans une histoire longue du nucléaire au Japon et aux États-Unis, articulant institutions, contrôle et géographie du pouvoir.

Chapitre 1 : la guerre, matrice du nucléaire japonais

Le premier chapitre met en lumière la continuité des structures issues de la guerre de quinze ans. Le géographe montre comment la guerre totale, en mobilisant l’ensemble de la société autour de la production industrielle et scientifique, a préparé le terrain à une gestion centralisée du nucléaire.

Après la défaite, nombre d’acteurs, ingénieurs, administrateurs, chercheurs furent reconvertis dans le secteur nucléaire, souvent en lien étroit avec les autorités américaines. Le transfert de compétences et de réseaux entre les sphères militaires et civiles permet ainsi la reconversion du nucléaire militaire en nucléaire civil.

Ce chapitre met également en évidence l’ambiguïté morale et scientifique de cette continuité, notamment à travers l’usage de cobayes humains (dont les hibakusha 被爆者, les victimes des bombardements nucléaires) dans les premières recherches médicales sur les effets des radiations, sujet rarement abordé dans les études francophones.

Chapitre 2 : l’escalade thermonucléaire et la mise en place du programme civil

Le deuxième chapitre s’intéresse à la décennie 1950, moment où se développe la politique nucléaire japonaise dans le contexte de la guerre froide. Philippe Pelletier rappelle que la création, en 1955, de la Commission de l’énergie atomique coïncide avec la diplomatie américaine de l’Atoms for Peace, qui favorise le développement d’un nucléaire civil sous tutelle occidentale.

Il montre que cette période fonde un paradoxe durable : d’un côté, une quête d’indépendance énergétique et technologique ; de l’autre, la reproduction d’une culture du secret, d’une hiérarchie technocratique et d’une dépendance structurelle envers les États-Unis.

Cette ambivalence façonne la trajectoire du Japon nucléaire, où la paix proclamée du programme civil se double d’un imaginaire de puissance et de modernité, instrumentalisé par les élites politiques, médiatiques et industrielles.

Chapitre 3 : Fukushima, aboutissement et miroir

Le troisième chapitre, consacré à la catastrophe du 11 mars 2011, prolonge cette démonstration. Philippe Pelletier y décrit Fukushima non pas comme une rupture, mais comme l’aboutissement d’un système.

Il rappelle que la centrale de Fukushima daiichi 福島第一 n’était pas le fleuron du réseau, mais l’une des plus anciennes, mise en service dès 1971 – symbole d’un modèle de développement vieillissant et d’un appareil institutionnel rigide. Le géographe retrace la chronologie du désastre et les défaillances successives de la gestion de crise, mettant en évidence la collusion entre TEPCO (la compagnie d’électricité qui gère les centrales de Fukushima), les autorités publiques et les médias. L’omerta nucléaire évoquée dès le premier chapitre trouve ici son expression la plus claire.

On regrette toutefois qu’il ne consacre pas plus d’attention à la comparaison avec les autres centrales japonaises, dont celles ayant résisté au séisme et au tsunami du 11 mars 2011, un peu laissées en marge du récit. Sur les quatorze réacteurs exposés, « seuls » trois ont dégénéré en accident majeur, un contraste en soit révélateur de la spécificité du nucléaire où la faible probabilité de l’accident n’a pas d’incidence sur la gravité de celui-ci. Fukushima daiichi, la plus ancienne centrale du pays, semblait particulièrement prédestinée à concentrer les failles du système, à incarner la vulnérabilité structurelle d’un complexe vieillissant et mal préparé. Mais les centrales plus récentes (Fukushima daini 福島第二, Onagawa 女川) ont bien résisté au séisme et au tsunami.

Se pose également la question des logiques territoriales d’emprise du nucléaire au Japon et celle de la manière dont s’est fabriqué le consentement autour de cette industrie. Philippe Pelletier n’y fait qu’une allusion brève, lorsqu’il évoque la centrale d’Onagawa, discrètement dissimulée aux regards : un cas qui illustre les logiques concrètes d’aménagement du parc nucléaire dans les marges du pays.

Quelques remarques

On aurait également souhaité que l’ouvrage évoque les liens continus entre la France et le Japon dans le domaine du nucléaire et dans la fabrique du désastre, comme dans sa gestion : la fourniture par Areva d’une partie du combustible utilisé à Fukushima daiichi, puis des appareils de mesure pour gérer l’après-catastrophe, ou encore le rôle du CEA, acteur central de la légitimation scientifique du nucléaire, qui finance, au Japon, ses propres recherches « post-Fukushima », etc.

Quelques détails formels : l’usage, non systématique toutefois, de « préfecture » pour « département » (p.123) qui a dû échapper au correcteur, de même qu’une coquille sur le nom d’une des deux communes qui hébergent la centrale de Fukushima n°1 sur la carte de la figure 3 (Futuba au lieu de Futaba).

L’ouvrage se clôt sur une conclusion dense, suivie d’une chronologie, d’un glossaire et d’une bibliographie riche comportant de nombreuses sources japonaises. Ces annexes confèrent au livre une portée à la fois pédagogique et scientifique. Ce volume offre ainsi une synthèse solide et stimulante, qui éclaire cette relation longue, et décidément très particulière, du Japon avec le nucléaire sous toutes ses formes.

Avec ce texte, Philippe Pelletier construit une pensée du désastre sur la longue durée, comme produit de l’histoire et non d’une nature incontrôlable. En cela, De Hiroshima à Fukushima s’inscrit dans la lignée d’une géohistoire critique du Japon contemporain ainsi que dans celle de ses autres travaux.

Citer cet article

Référence électronique

Rémi Scoccimarro, « Philippe Pelletier, De Hiroshima à Fukushima », Études japonaises [En ligne], 4 | 2025, mis en ligne le 31 décembre 2025, consulté le 18 janvier 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/etudes-japonaises/402

Auteur

Rémi Scoccimarro

Maître de conférences, Université de Toulouse-Jean Jaurès