Introduction
Tsurumi Kazuko1 – Mes réflexions sur l’animisme ont débuté à Minamata [水俣]2. Au moment où j’ai commencé à étudier Minakata Kumagusu [南方熊楠 (1867-1941)], je n’utilisais pas encore le mot animisme [animizumu アニミズム], mais celui d’« écologie » [ekorojī エコロジー]. Le mouvement d’opposition au « Décret sur la consolidation des sanctuaires » [jinja gōshi rei 神社合祀令, 1906]3 marque, selon moi, le début du mouvement écologiste au Japon4. Par la suite, j’ai rapproché la pensée de Minakata de l’animisme. Minakata, lui, utilisait le terme écologie, mais pas celui d’animisme. C’est moi qui ai fait le lien entre ces deux concepts. Et ensuite j’ai aussi fait le lien avec Tanaka Shōzō [田中正造 (1841-1913)]5. Pour ce dernier, en effet, ceux qui contrôlent les eaux savent que les rivières ont une âme ; s’ils ne tiennent pas compte de cette âme, ils ne peuvent pas vraiment gérér les eaux. « Les rivières ont une âme, les montagnes ont une âme. Comprenez cela pour gérer les rivières et les montagnes », disait-il. C’est Minamata qui m’a ouvert les yeux sur l’animisme.
Et si je peux ajouter encore quelque chose : dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme6, Max Weber montre que dans la modernisation, c’est-à-dire dans le développement du capitalisme, le protestantisme – l’une des confessions du christianisme – et l’esprit du capitalisme présentent des affinités qui font que le premier a soutenu le développement du second. Et comme exemple, il évoque le cas de la Nouvelle-Angleterre aux États-Unis. Cette thèse s’est transmise de génération en génération parmi les chercheurs, tout en faisant l’objet de controverses qui continuent encore actuellement. Par exemple, sur la contribution du catholicisme. Le capitalisme des premiers temps s’est peut-être développé de cette façon, mais nous vivons aujourd’hui dans une société hautement industrialisée, et l’humanité ne pourra plus longtemps habiter cette Terre en ne s’appuyant que sur des valeurs telles que le culte du travail, l’individualisme et l’ascétisme. Alors que nous faut-il désormais ? Je me demande si l’animisme ne pourrait pas, à l’avenir, devenir une véritable force. L’animisme n’existe pas seulement au Japon. On le retrouve dans de nombreuses sociétés, et notamment dans les sociétés dites « retardées » [okureta 遅れた] ; dans le cas du Japon, il subsiste dans les marges ; en Amérique et en Afrique, il est présent au sein des peuples autochtones. Il reste vivant un peu partout. Et il peut coexister avec l’écologie. Voilà pourquoi, face à l’éthique du protestantisme, j’ai envisagé l’animisme comme un système de motivation. Je voulais développer cette idée, mais je ne l’ai pas encore fait. Ce système fonctionne à Minamata, Minamata me l’a fait comprendre.
Ishimure Michiko – Je suis complètement en phase avec vous. En fait, subsiste chez les Aïnous, comme dans les îles du sud, la croyance dans les esprits. Et si on l’ignore, ni l’étude du folklore ni l’anthropologie culturelle ne sont possibles. Car ces croyances sont vraiment vivantes dans toutes les régions des pays d’Asie de l’Est. On l’observe aux Philippines, en Thaïlande, en Malaisie : une fois le riz cuit, on commence par faire des offrandes aux esprits des arbres, aux sanctuaires de pierre et aux dieux des ancètres. De telles croyances existent également dans les ethnies montagnardes de Chine. Et bien sûr, sous d’autres formes, chez les Indiens d’Amérique. Ce sont les pays européanisés – y compris le Japon –, qui se considèrent comme « développés », qui ont été les premiers à tuer l’animisme. Ils ont ensuite fait l’erreur de considérer les régions animistes comme très arriérées et de les mépriser.
Telle est bien la situation actuelle au Japon. Je m’étonne toujours qu’il existe des individus qui nient l’existence de l’âme. Dans ce pays qui a oublié ses dieux [kami 神], alors qu’il semble que ceux-ci résident bel et bien, anonymes, dans les endroits où le regard ne parvient pas, on continue pourtant d’agiter, par pure forme, des bandelettes de papier blanc fixées à des baguettes [gohei 御幣], n’est-ce pas ? Et l’on peut se demander si le Décret sur la consolidation des sanctuaires, auquel Minakata Kumagusu s’est opposé, et le système impérial instauré sous l’ère Meiji n’ont pas été mis en place pour encourager une telle situation.
T.K. – Minakata Kumagusu a longtemps été ignoré du monde académique japonais. Peu de temps le sépare de Tanaka Shōzō, mais tous les deux peuvent être considérés comme les pionniers du mouvement de protection de l’environnement au Japon.
I.M. – Si l’on s’intéresse à cette « lignée des fous » – car Tanaka Shōzō et Minakata Kumagusu ont été traités comme des illuminés –,Yanagita Kunio [柳田國男 (1875-1962)] aussi peut alors être considéré fou, non ?
T.K. – Non, c’est différent pour Yanagita. Il ne l’a pas été… peut-être parce qu’il a longtemps servi comme fonctionnaire.
I.M. – Avec la mise en place rapide des systèmes de modernisation, je suis sûre qu’il y a un pic à un moment donné, lorsque le nomos [nomosu ノモス7] émerge.
Animisme et système impérial
I.M. – [Tsurumi] Shunsuke [鶴見俊輔 (1922-2015)] a une expression très drôle. Il utilise le terme « talismanique » [omamori-teki お守り的].
T.K. – Oui, dans son texte « De l’usage talismanique des mots », qu’il a d’abord écrit en anglais, avant de le faire paraître dans la revue Science de la pensée8.
I.M. – Les gens ordinaires aiment bien les mots-talismans [mamori kotoba 守り言葉], ce qui pose problème. Le langage bureaucratique est souvent utilisé dans les campagnes. Même à Tōkyō, on voit des différences entre les personnes qui utilisent au quotidien la langue des quartiers populaires et celles qui ont un travail intellectuel. On dit qu’il existe encore à Tōkyō un parler populaire avec des expressions telles que teyandee ! [てやんでえ!, « mais qu’est-ce que tu racontes ! »]. Dans les campagnes, on appelle yokashu [よか衆, littéralement « les gens bien », « les gens considérés comme supérieurs »] les personnes qui sont parties en ville et qui ont réussi relativement bien dans la vie. D’un côté, il y a ceux qui aspirent à devenir des yokashu et, de l’autre, il y a ceux qui pensent qu’ils n’y arriveront jamais. Mais quand ceux qui ne sont pas parvenus à devenir des yokashu reviennent à la campagne, ils utilisent souvent des mots sophistiqués dans leur parler local, ce qui donne parfois envie à certains de faire comme eux ou de les imiter par dérision. Et quand ils vont dans des lieux publics, ils essaient eux aussi d’utiliser le langage des yokashu.
Comme je l’ai dit auparavant, les gens aspirent à l’érudition et empruntent le langage bureaucratique pour l’utiliser à leur manière. Ils n’utilisent pas toujours le langage des yokashu, mais, lors de cérémonies commémoratives ou, par exemple, pendant la guerre, lorsque les directives venant d’en haut changeaient, les responsables de la brigade de défense civile rassemblaient les villageois et utilisaient des formules empruntées au langage officiel de l’époque. Ainsi, les différences de langage ont toujours exprimé des différences de classe.
Il est intéressant de noter que cela peut parfois donner lieu à une certaine théâtralité dans la vie quotidienne. On joue avec les mots, entre réalité et fiction. Si l’on tente d’institutionnaliser seulement la langue sans comprendre cela, cela peut conduire à dévaloriser les dialectes, comme à Okinawa.
Cela se passe également ainsi entre les individus.
C’est pourquoi le « Décret de mobilisation générale » [Kokumin sōdōinrei 国民総動員令, 1938]9 a peut-être été aussi efficace, en exploitant le goût des gens pour les fonctions officielles et en leur procurant la joie d’être nommés.
T.K. – Le terme « dieu vivant » [arahitogami 現人神] est un mot utilisé par le gouvernement pendant la guerre pour mobiliser l’ensemble de la population. C’est le résultat de l’exploitation de ce goût. Mais il a été utilisé de façon erronée, n’est-ce pas ? Et on en est arrrivé à parler du « pays des dieux » [kami no kuni 神の国] centré sur l’empereur. Pour le peuple, tout était « divinité ». Mais c’était bien différent. Le « pays des dieux » centré sur l’empereur est complètement à l’opposé de l’animisme. Cette incompréhension existe aussi parmi les intellectuels. Lorsque je parle d’animisme, certains de mes amis me critiquent. « Takeuchi Yoshimi [竹内好 (1910-1977)]10 a dit que dans les montagnes, les rivières, les herbes et les arbres résidait une âme, et que c’était cela le système impérial… mais, toi, qu’en penses-tu ? » m’a demandé un ami avec insistance. Takeuchi a-t-il vraiment dit ça, me suis-je demandé, mais bon… on me renvoyait le fait que l’animisme était lié au système impérial. C’est sans doute parce ces croyances existent dans le peuple que certains ont voulu les associer directement à l’empereur. Or, et je pense que c’est remarquable chez Yanagita, celui-ci n’a pas une fois relevé que les gens croyaient que l’empereur était un dieu. Dans Les contes de Tōno [Tōno monogatari 遠野物語, 1910], il énumère, les uns après les autres, les kami vénérés par le peuple, et l’empereur ne figure pas du tout dans sa liste. Il est vrai que les rites impériaux, comme la cérémonie d’intronisation [Daijōsai 大嘗祭], relèvent tous de l’animisme. Et, de ce fait, il est difficile de s’y retrouver. Je pense que Yanagita Kunio s’est efforcé de démêler tout cela. Mais ce n’est pas suffisant. On peut dire la même chose pour Takamure Itsue [高群逸枝 (1894-1964)]11. L’animisme et l’anarchisme. C’est là le point important : l’animisme est lié à l’anarchisme. Un anarchisme non violent. Une force qui transcende l’État. Comment l’exprimer, avec mes propres mots, avec des mots faciles à comprendre ?
I.M. – Il existe de nombreux facteurs qui nous mènent à la destruction, n’est-ce pas ? Et pas seulement politiques. L’existence elle-même, la vie, porte déjà en elle les germes de sa destruction. Je me demande vraiment ce que nous pouvons faire. Dans dix ans, ce pays ne sera-t-il pas devenu totalement méconnaissable ? Y trouvera-t-on toujours des choses bien ? Quand tout va si mal, à quoi pourrai-je m’accrocher ? J’ai l’impression que l’on m’arrache de quelque part, que l’on m’abandonne, que mes racines pourrissent. C’est ce que je ressens.
T.K. – Et pourtant, [Tsurumi] Shunsuke trouve lui cela très intéressant. Il semble penser qu’il faut d’abord que tout s’effondre pour pouvoir construire.
I.M. – Ah, j’ai discuté justement de cela avec Ogata Masato [緒方正人, né en 1953]… qu’il n’y a pas d’autre solution que la destruction. Plus on monte dans les sphères élevées, moins il y a de personnes sensées, voire aucune. Et en bas non plus, ce qui est encore plus inquiétant. On dit par exemple que le niveau scolaire des étudiants baisse. Les adultes eux-mêmes ont perdu leur force mentale et leur culture, ils ne transmettent plus rien ; ce n’est pas seulement le niveau scolaire qui baisse, ces jeunes vont devenir adultes, ou sont déjà adultes, sans avoir acquis la capacité de réfléchir, et je me demande où tout cela va nous mener. Malgré tout, les gens se marieront et auront des enfants, mais quel genre de pays cela donnera-t-il ?
T.K. – Et puis il y a tous ceux qui disent que « le Japon est le pays des dieux » centré sur l’empereur. Je pense que l’empereur comme l’impératrice Michiko doivent trouver cela bien embarrassant. Je leur souhaite de mener une vie paisible ; ils devraient pouvoir vivre dans le calme et l’élégance de la région de Kyōto. Et si des visiteurs étrangers viennent, que l’impératrice puisse les recevoir en kimono, car elle est vraiment magnifique ainsi…
I.M. – Oui, elle est très belle en kimono.
T.K. – Quand elle se présente avec élégance en kimono, elle est parfaite. L’impératrice Michiko est une belle personne. Sa prise de parole lors d’une récente conférence internationale sur la littérature enfantine était excellente. Quand une telle personne accueille des étrangers, tout le monde est admiratif. Le discours de l’empereur lors d’une récente visite aux Pays-Bas était aussi excellent. Avoir dit qu’il ressentait une profonde douleur, c’était très bien. Comme il n’est pas impliqué politiquement, c’est très bien. Mais si on recommence à les mettre en avant, cela va devenir compliqué. Ce sont certainement eux deux qui seront les plus gênés.
I.M. – J’aimerais qu’ils puissent dire, même d’une manière un peu détournée, quelque chose comme : « Cela nous met dans une position difficile »… J’aimerais qu’ils disent que cela ne correspond pas à leurs sentiments profonds.
T.K. – Mais ils ne le diront probablement pas. Même s’ils pensent intérieurement que la situation est pénible, ils ne le diront sans doute jamais. Je ne sais pas… Ce sont de belles personnes, vraiment. Des voix si douces, et une manière de parler… d’une telle gentillesse.
I.M. – Ce qui a disparu du Japon actuel, c’est le raffinement, l’élégance. Et, elles, elles possèdent tout cela.
La croyance en des dieux anonymes
I.M. – Utiliser de façon consciente le terme animisme m’embarrassait un peu, mais je l’ai quand même fait. Je crois que c’était quand j’ai écrit « Terre pure dans une mer de souffrance » [Kukai jōdo 苦海浄土] en feuilleton dans les « Chroniques de Kumamoto » [Kumamoto fudoki 熊本風土記, de novembre 1965 à décembre 1966]. Je pense que j’avais cette intuition, mais j’étais gênée d’utiliser le mot animisme.
T.K. – Et dans votre langage ? Comment diriez-vous cela dans le « langage Ishimure Michiko » ?
I.M. – Par exemple : vénérer le soleil, vénérer les rochers, vénérer les rivières et les montagnes, vénérer la couche maternelle de l’existence. C’est ainsi que naît la croyance dans les esprits, où les âmes vont et viennent. Il existe bien de grands sanctuaires officiels [kanpeitaisha 官幣大社], mais il ne s’agit pas de ces dieux classés selon un certain ordre hiérarchique ; il s’agit plutôt – comment dire …–, d’un échange ouvert avec les dieux les plus modestes, ceux dont on ignore le nom... C’est une forme de dévotion à la nature sauvage, une interaction avec les esprits de la terre. Car nous sommes nous aussi les enfants des esprits de la terre.
T.K. – Oui maintenant je comprends mieux. Comparons votre définition de l’animisme avec celle, classique, qu’en donne [Edward Burnett] Tylor [1832-1917]. Selon ce dernier, l’animisme est la croyance selon laquelle, tout comme les êtres humains qui ont une âme ou un esprit, les animaux autres que les humains, les plantes et jusqu’aux concepts abstraits, sont dotés d’une âme. Tylor explique que non seulement on observe cette croyance parmi les hommes primitifs, mais qu’elle subsiste également, sous une forme transformée, au fondement de toutes les religions.
La définition que vous en donnez est identique : tout comme les êtres humains, les êtres vivants comme les non vivants, tous ont une âme. Mais dans votre cas, l’essentiel réside dans l’acte de « se réfugier dans la couche mère de toutes les choses existantes ». Si j’utilise mes propres mots, je dirais que le sentiment d’unité entre la nature envisagée comme la plus grande forme de vie et les êtres humains constitue le fondement de l’échange entre l’âme de chaque individu et celle des autres individus ainsi que de toutes choses.
L’ancien premier ministre Mori [Yoshirō 森喜朗, né en 1937] parlait du « pays des dieux », mais cela est complètement différent de l’animisme. Les grands sanctuaires officiels ont détruit ce qu’ils considéraient comme des sectes ou des religions hérétiques. Ils ont détruit ce qui était vénéré dans les petits sanctuaires. Mais la croyance en ces entités détruites, c’est cela l’animisme.
I.M. – Il y a des gens qui appellent cela de l’idolâtrie. Même un simple rocher qui se trouve là, s’il a un peu de prestance, on le vénère. On vénère l’esprit de l’herbe dont on ne peut pourtant pas dire qu’il s’agit d’une divinité ; on vénère les esprits de la terre. Ce n’est pas de l’idolâtrie. Quand on va à Okinawa, on voit bien que tout le monde les vénère.
T.K. – On y vénère des arbres anonymes, des pierres anonymes. Et même des trous dans la roche.
I.M. – On prie entre les rochers. Quand je suis allée à Okinawa, ce qui m’a frappée, lors de la cérémonie appelée Izaiho [イザイホウ], au-delà des moments où l’on vénère des pierres ou de simples cailloux comme des objets sacrés, c’est ce qui se produit en amont. La veille de la fête des récoltes [Hōnensai 豊年祭] durant laquelle on remercie les dieux pour les récoltes, j’ai eu l’occasion d’assister à une répétition de danse sacrée. Juste avant le début de la répétition, les femmes, qui étaient parties pêcher ou ramasser des produits de la mer, se sont essuyé les mains et se sont rassemblées. Et puis, au moment où elles se sont mises à répéter, leur expression a changé du tout au tout. Elles ont pris un air vraiment noble et respectueux. Ce n’était pas seulement leur apparence, mais tout leur corps, toute leur expression. Peut-être étaient-elles possédées. Je ne sais pas qui étaient ces dieux qui les possédaient. Mais dans cette région – à Okinawa, Maejima, Yaeyama –, les dieux descendent directement sur les personnes qui prient. Celles-ci prennent alors une expression et une posture vraiment magnifiques et nobles, qui n’ont rien à voir avec la beauté physique. Elles ont toutes le teint hâlé par le soleil et leur apparence physique varie bien sûr énormément de l’une à l’autre. Mais voir que celles qui se contentent de croire et de prier deviennent ainsi, ont des visages aussi beaux, m’a donné des frissons.
T.K. – C’est le pays des dieux sans nom. Mais il n’a rien à voir avec le pays des dieux centré sur l’empereur. C’est complètement différent.
I.M. – Il semblerait donc que cela soit facilement mal interprété… Certains croient en des divinités anonymes ; on pourrait dire que l’ensemble de ces divinités rassemblées est lié à l’empereur. La lignée impériale ne peut accepter une telle chose, n’est-ce pas ? Même si on en a conscience en raison de l’existence de profondes traditions poétiques notamment, c’est impossible avec le système moderne.
T.K. – Il y a là une coupure. C’est différent. Dans le cas de l’impératrice Michiko et de l’empereur actuel aussi. Je n’ai jamais rencontré ce dernier ni parlé avec lui, mais l’impératrice, elle, oui. Elle m’a dit qu’elle s’occupait de vers à soie, qu’elle les élevait elle-même, qu’elle en tirait du fil... Elle a dit ensuite : « Je comprends très bien, grâce à cela, ce que vous faites vous-mêmes. » J’étais stupéfaite. Elle a parlé de sa joie de pouvoir éprouver les mêmes sentiments que les femmes ordinaires qui élèvent des vers à soie. Elle a dit : « Même si mon champ de mûriers est vraiment petit, je cueille les feuilles, j’élève des vers à soie et j’en recueille le fil. »
I.M. – C’est une personne rare et très sensible.
T.K. – Tout à fait. Elle m’a demandé si je voulais rencontrer l’empereur, mais cela n’a finalement pas été possible. Cela réchauffe le cœur de savoir qu’il a à ses côtés une personne comme elle. L’animisme consiste à mettre les âmes en connexion. Il ne s’agit pas seulement de sa propre âme, mais aussi de tout ce qui vit, voire de ce qui ne vit pas, car tout a une âme, et l’animisme consiste à faire communiquer ces âmes entre elles.
C’est en tout cas comme cela que j’interprète votre animisme. La nature est un immense organisme vivant qui répète le cycle de la vie et de la mort. Chacun de nous, petits organismes vivants, y entrons et y vivons. Nous mourons, puis nous renaissons. Cela correspond tout à fait à mon propre sentiment. À partir de maintenant, je vais me consacrer à la poésie.
I.M. – Actuellement, les Japonais sont complètement coupés de leurs émotions et je pense que vos poèmes peuvent donner une force à ces émotions.
T.K. – Exprimons-nous avec nos propres mots. C’est par là que doit commencer l’éducation. Recommencer à zéro. C’est ainsi qu’a débuté le mouvement de l’« écriture de la vie » [seikatsu tsuzurikata 生活綴方], lancé par Kokubun Ichitarō [国分一太郎 (1911-1985)] et d’autres. C’est le point de départ. Parlez avec vos propres mots, disaient-ils. Écrire, parler et penser avec ses propres mots, tel était leur mot d’ordre. Et je pense que cela reste très important aujourd’hui. À l’époque, il y avait clairement une « éducation morale » [shūshin kyōiku 修身教育] fondée sur le « Rescrit impérial sur l’éducation » [Kyōiku chokugo 教育勅語], il y avait des « manuels scolaires d’État » [kokutei kyōkasho 国定教科書], les mots étaient imposés aux enfants par les autorités, et le mouvement de l’« écriture de la vie » est apparu en résistance à cela. Mais à présent, la résistance n’est plus aussi claire, tout est plutôt flou et diffus, on ne ressent plus le pouvoir. On ne ressent plus la pression. Pourtant, aujourd’hui, une force de plus en plus puissante s’exerce. Autrefois, on ressentait la contrainte exercée par les autorités, les enfants comme les adultes. Moi aussi, j’avais peur. Je ressentais sans cesse la peur. Dire quelque chose était effrayant. Aujourd’hui, personne ne ressent plus cela. Et c’est bien cela qui fait peur ; c’est pourquoi il me paraît essentiel que le fait de « s’exprimer avec ses propres mots » soit posé comme un principe fondamental de l’éducation.
Mais alors, que signifie « s’exprimer avec ses propres mots » ? [Pour le savoir,] il faudrait déjà lire davantage votre littérature, n’est-ce pas… (rires). On devrait utiliser vos écrits dans les cours de la « langue japonaise » [kokugo kyōiku 国語教育]. Les romans sont difficiles à lire, mais on pourrait lire les petits essais qui figurent dans votre recueil autobiographique Semiwarō [蟬和郎]12. De plus, il y a beaucoup d’histoires qui impliquent des enfants. Je pense que ce serait très bien que les élèves lisent ce genre de textes.
I.M. – Si on voulait me lire ainsi, je me sentirais comblée, cela me touche profondément ; j’en suis vraiment honorée. Merci beaucoup.
T.K. – Il y a une histoire vraiment intéressante. « Physalis » [Hoozukiほおずき], est vraiment passionant. Grâce à lui, j’ai compris quelque chose. Parlons avec nos propres mots… c’est comme ça que cela doit finir. Quand on est à court de mots, il faut sortir de là et recommencer à tisser ses propres mots... On sort de l’endroit où les mots manquent. Autrement dit, ce sentiment que, quoi que l’on dise, on se trahit, c’est cela qui compte. Si je le dis comme ça, ça ne va pas ; si je le dis comme ça... C’est bien cela la poésie, n’est-ce pas... Et quel bonheur quand on pense avoir composé un poème ! Mais en général, même après avoir écrit un poème, on pense toujours qu’il n’est pas bon, qu’il n’est pas encore bon…
C’est une belle conclusion, non ? C’est en dépassant le moment où les mots sont épuisés que l’on peut trouver ses propres mots. Parler avec ses propres mots, écrire avec ses propres mots, c’est de là qu’il faut partir.
***
Remarques de la traductrice
Le texte traduit ci-dessus peut surprendre les lecteurs tant par l’étendue des thèmes abordés autour de la question de l’animisme que par le mode de pensée différent des deux interlocutrices.
L’une, Tsurumi Kazuko 鶴見和子 (1918-2006) est sociologue, éduquée comme son frère, Tsurumi Shunsuke 鶴見俊輔 (1922-2015), aux États-Unis avant de revenir au Japon. Son œuvre est rassemblée par la maison d’édition Fujiwara shoten en neuf volumes, plus une annexe, sous le titre de Tsurumi Kazuko taiwa mandara 鶴見和子対話曼荼羅, littéralement « Le Mandala de dialogue de Tsurumi Kazuko ». À travers l’étude de la société japonaise traitée sous l’angle des croyances, de la nature, des mouvements sociaux et de certains représentants de l’ethnologie japonaise, elle cherche à dessiner une modernité alternative qui se réarticulerait avec la nature. Elle nomme ce projet « thèse du développement endogène », naihatsuteki hattenron 内発的発展論. Celle-ci repose sur l’idée que les communautés doivent pouvoir trouver des voies de développement diversifiées, en accord avec leurs écosystèmes naturels et leurs cultures et modes de vie traditionnels. Elle veut ainsi replacer les enjeux écologiques au cœur de la modernisation.
L’autre, Ishimure Michiko 石牟礼道子 (1927-2018), romancière, essayiste et poétesse a une longue carrière de conteuse de Minamata 水俣 et de la mer de Shiranui (Shiranui-kai 不知火海), dont elle est originaire. Son premier ouvrage est publié en 1969 sous le titre : Kukai jōdo – Waga Minamata-byō 苦海浄土―わが水俣病 (littéralement : « Terre pure et mer de souffrance – Notre maladie de Minamata)13 et marque le début de sa renommée. C’est un livre étonnant qui mêle rapports médicaux et fiction littéraire où se font entendre les voix des malades, victimes de la pollution de la compagnie Chisso dans la ville de Minamata, voix venues de derrière la souffrance et le silence.
Ce sont toutes deux des personnalités du monde intellectuel et littéraire qui se sont rencontrées à l’occasion de la catastrophe de Minamata.
En 1975, à la suite de l’arrestation par la police de personnes atteintes de ce qu’on a ensuite appelé la « maladie de Minamata » qui contestaient la qualification de « faux malades » utilisée par les députés du Parti Libéral Démocrate du département de Kumamoto, Ishimure Michiko avait contacté le Groupe de travail sur la révision de la théorie de la modernisation (Kindaika ron saikentō kenkyūkai 近代化論再検討研究会) pour demander, comme un appel à l’aide, une enquête sur Minamata. Ce groupe, lancé par Tsurumi Kazuko, rassemblait des membres éminents venant des mondes de la philosophie (Ichii Saburō 市井三郎, 1922-1989), de la sociologie (Munakata Iwao 宗像巌, 1920-2007), de l’anthropologie (Sakurai Tokutarō 櫻井徳太郎, 1917-2007), de l’histoire (Irokawa Daikichi 色川大吉, 1925-2021) ou encore des sciences politiques (Uchiyama Hideo 内山秀夫,1930-2008). Sa demande fut acceptée et, de 1976 à 1980, ces personnalités menèrent deux fois par an des enquêtes à Minamata et dans les îles environnantes.
Le texte choisi est un court entretien figurant dans le « Volume avec Ishimure Michiko : là où les mots s’épuisent » (Ishimure Michiko no maki : kotoba katsuru tokoro 石牟礼道子の巻 言葉果つるところ) du Mandala de dialogue de Tsurumi Kazuko, republié chez Fujiwara shoten en 2024 et qui traite de l’« âme » (kokoro 魂). Il est important de souligner que de tels entretiens ont été menés avec d’autres personnalités telles que Nakamura Keiko 中村佳子 (née en 1936) sur « la vie », Sasaki Yukitsuna 佐々木幸綱 (né en 1938) sur « la poésie », Ueda Satoshi 上田敏 (né en 1932) sur « l’individu », ou encore Musashikoji Kinhide 武蔵小路公 (1929-2022) sur « le savoir ».
Le dialogue au sujet de l’âme avec Ishimure Michiko est centré sur le thème de l’animisme auquel Tsurumi Kazuko a consacré le volume 6 de son Mandala avec comme sous-titre – « Minamata, animisme, écologie » (Minamata-animizumu-ekorojī 水俣・アニミズム・エコロジー). En arrière-plan de l’entretien, flotte la catastrophe industrielle qui a pollué la mer et empoisonné les pêcheurs de Minamata, car celle-ci a fait surgir la question de la survie de la communauté, le devenir des modes de vie grandement détruits. Ces deux penseuses discutent ainsi de l’animisme, terme qui leur permet d’aborder à la fois la survivance au cœur d’une catastrophe moderne des modes de vie locaux et la transformation de ces derniers, mais aussi de penser plus largement le possible avenir de leur pays en tant qu’économie moderne provoquant ce genre de catastrophe.
Le texte est trop court pour que chacun des points évoqués soit développé, mais il a été traduit avec l’intention d’ouvrir une perspective sur la réflexion écologique qui, actuellement, non seulement au Japon mais dans d’autres pays y compris en France, mobilise la notion d’animisme. Le philosophe Achille Mbembe affirme ainsi que « la marque essentielle du début du xxie siècle est le basculement dans l’animisme »14.
Ce qu’évoque Tsurumi Kazuko dans le texte est développé dans la partie intitulée « Animisme et science » (Animizumu to kagaku アニミズムと科学) du tome 6 de son Mandala15. Tsurumi est tout à fait consciente que la définition de l’animisme qu’en a donnée Tylor est controversée. Elle fait l’hypothèse que l’animisme – la conception de la nature qui lui est propre – pourrait jouer le rôle d’« un système de motivations pour former une science et une technologie moins violentes »16, et rejoint ainsi les penseurs contemporains qui conçoivent celui-ci comme une autre façon d’être au monde, alors que la crise climatique nous frappe. Les enquêtes menées auprès des pêcheurs de Minamata lui ont fait découvrir que le point de vue sur la nature propre à l’animisme devenait un soutien au mouvement pour la régénération de la nature et de l’homme, un soutien dans la souffrance partagée que leur avait causée la catastrophe de Minamata. Ces observations conduisent Tsurumi à établir un lien avec ce que Yanagita Kunio avait lui-même constaté dans Tōno monogatari, à savoir la survivance d’un animisme antérieur à l’État moderne de Meiji. Quant à Minakata Kumagusu, il avait lié la croyance en l’animisme populaire aux sciences telles que la microbiologie, la botanique et l’ethnologie, développant un mouvement de protection de la nature fondé sur l’écologie, englobant aussi les êtres humains. Tsurumi Kazuko évoque aussi – mais pas dans le texte que l’on a traduit ici – le projet philosophique d’Imanishi Kinji 今西錦司 (1902-1992), anthropologue, pionnier de l’écologie, de construire une science de la nature incluant les animaux considérés comme des êtres créatifs17.
Pour Tsurumi, si la modernisation des pays occidentaux s’est accompagnée de la disparition de l’animisme, au Japon, c’est l’instauration de l’idéologie impériale et la construction d’un shintō d’État qui l’ont fait disparaître. L’étude des croyances religieuses des communautés de Minamata et des environs a montré qu’il existait une conception du monde invisible, au-delà des pratiques bouddhiques visibles. C’est un « monde religieux invisible » qui s’étend jusqu’au niveau inconscient. Ce monde invisible est représenté concrètement par des symboles importants, tels que les « relations », c’est-à-dire les « relations continues entre la nature et l’homme » et les « relations continues entre les hommes »18. L’animisme vit, fonctionne dans ce monde invisible, non institutionnalisé.
De plus, pour Tsurumi, penser à partir de l’animisme doit permettre également de reconsidérer la place essentielle des femmes dans la culture des sociétés patriarcales. Des féministes japonaises ont suivi cette voie en tentant de construire un éco-féminisme après la catastrophe de Tchernobyl que Tsurumi évoque dans son texte, pensée qui fut remise en avant lors de la catastrophe de Fukushima, lorsque les mères d’enfants vivant dans la région se mobilisèrent sur la question des radiations nucléaires19.
Enfin, pour elle, la réflexion sur la modernité inclut nécessairement une discussion sur le système impérial. Un passage du texte traduit ci-dessus exprime une réflexion sur la tension entre religion populaire et religion d’État, entre une spiritualité anonyme et collective et une autorité sacrée centralisée. C’est une critique implicite de la récupération politique du sacré, mais aussi une reconnaissance de la profondeur spirituelle du peuple japonais.
En conclusion, soulignons que la notion d’animisme fait toutefois l’objet de critiques parmi les études sur l’écologie, notamment parce qu’elle serait liée à un fantasme du lointain, et soulignerait une aptitude au sensible face à la rationalité. Parlant depuis une société non occidentale Tsurumi, plus encore qu’Ishimure, cherche à proposer une définition opérationnelle de l’animisme. « L’animisme ne pourrait-il pas devenir la matrice d’où émergerait une nouvelle science, une nouvelle technologie ? », s’interroge-t-elle20. Une science qui protègerait l’environnement et prendrait soin de la vie est à construire. Et pour elle, l’animisme, qui considère tous les êtres et les choses de manière égale, et le chamanisme, qui unit les êtres diachroniquement, doivent servir de matrice à cette utopie.
Ce n’est pas un hasard si, à l’occasion de la catastrophe de Fukushima, ces deux penseuses ont de nouveau été lues au Japon pour repenser la modernité, même si la critique de cette dernière n’a pas conduit à ce qu’elles appelaient de leurs vœux : sa réorientation.
