Scène d’ouverture. Traversée de silhouettes en noir. Le chœur se rassemble autour du personnage de la rêveuse tout en poursuivant un dialogue énigmatique et inquiétant. Attrapée dans une scène mentale, tourmentée par le manège des ombres, la femme de la chanson appelle à l’aide. Deux mains se saisissent d’un voile noir et recouvrent son corps qui se débat à présent dans des eaux profondes. Il se dégage enfin du voile du sommeil en quelques mouvements de bras qui réorganisent l’espace de la conscience. Ombres et voix se dissolvent dans le souvenir des limbes. Ni danse macabre ni rite diabolique, ni corbeau de mauvais augure, ni obscurité insondable. Pas de linceul. Un simple morceau de tissu noir légèrement satiné pour mimer une scène onirique qui nous introduit dans l’univers sorcellaire de la pièce, à travers la chanson « Waking the witch » de Kate Bush. Traversée spatiale et symbolique incongrue et grisante : une manière de resignifier nos usages de la Maison de la Recherche, en tant qu’artistes chercheureuses apprenti·es ou confirmé·es, et de réinventer le lieu de l’Université.
L’hiver dernier, au cours d’une discussion, Muriel m’a dit que pour elle « le lieu n’existe pas, on le fait ». Cette affirmation me donne à penser qu’un lieu n’est pas une simple coordonnée géographique ou le seul bâtiment qui abrite des activités, ni même un environnement codifié ou un cadre institué, symboliquement défini et pour de bon. Un lieu s’écrit avant tout à travers nos usages, nos pratiques, et l’intelligence que nous en avons collectivement, il est mouvant. Cinq Sortilèges pour Emma nous invite peut-être à inventer de nouvelles trajectoires, à dérouler nos points de vue et nos fils rouges, à « faire lieu » ou à « faire mémoire » en hommage à la dame en rouge, de traversées en traversées : passage de la recherche vers la création et vice versa, traversée d’un langage artistique vers un autre, d’un registre à l’autre (onirique, réaliste, fantasmatique, satirique, etc.), d’un monde à un autre monde.
En qualité de comédienne-sorcière dans ce projet, mes traversées furent nombreuses et stimulantes, parfois un peu inquiétantes. Entrer et sortir d’une langue à l’autre, passer du texte incarné vers une autonomie du langage corporel et des actions, de registres de silence en registres de présence. Traverser l’espace physique, musical et plastique, se laisser imprégner. Explorer les zones d’inconfort, oser assumer l’hésitation, la maladresse, comme un début de geste artistique. Assimiler les changements de ton, de registres, de rythmes, les ruptures spatiales, vivre leur désagrégation et leur transformation. Franchir le petit cercle des sorcières vers un mouvement collectif plus ample, plus dense ou troué par la distance et le vide. Entrer dans une danse, dans une transe, glisser et pulluler dans une marche assurée, se contaminer en sauts d’humeur chorégraphiques. Tâtonner. Explorer, s’élancer, se saisir et se dessaisir. Vaciller. Décider de faire plutôt que de se regarder faire. Naviguer à vue !
Vivre l’espace « entre » comme de la matière disponible. Laisser les pensées naviguer, les corps s’en affecter. Accepter la mue.
