Au début de son texte Utopie du corps, Michel Foucault souligne la sensation d’enfermement qui s’impose par le corps : « c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener ; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé ; sous cette peau, croupir ». Le corps se constitue comme un fardeau irrémissible, qui pose ses conditions, et qui est sans cesse ouvert et traversé par le réseau des « vêtements » que l’extérieur lui enfile. Si le corps trouve son lieu par son appartenance à la société, la relation précède-t-elle la séparation ? En d’autres termes, est-ce que la limitation du corps revient à une séparation définitive entre l’autre et moi ou est-ce que le corps se forme et se transforme à travers la relation ? Le corps semble spontanément considéré comme « mien », mais cette mienneté n'a rien d'évident. Elle peut être fragilisée par la maladie, défaite par l'expérience de l'étrangeté, soutenue ou reconstruite par la relation avec autrui, ou encore apparaître comme le résultat d'un rapport au milieu. La mienneté du corps ne désigne donc pas tant la possession d'un corps que la possibilité de l'éprouver comme sien. Loin d’un acquis définitif de l’individuation, l’expérience de la mienneté est toujours susceptible de se transformer, de se déplacer, de se défaire et de se recomposer.
La place du corps ne s’impose pas seulement dans un usage, ou dans l’exercice des sens, mais elle renverse le modèle de la compréhension intellectuelle en devenant la condition de toute inscription dans un milieu, dans un réseau de relations avec l’environnement. La spatialité du corps, son étendue et sa position, ne suffisent pas à décrire son importance et surtout l’importance de l’existence corporelle. Le corps appartient à une toile d’expériences et de relations, l’amenant à une situation au sein d’un environnement, mais aussi à l’intérieur d’un monde constitué. À ce titre, le corps vécu intimement comme le mien est aussi le lieu où se nouent toutes les relations perceptives internes et où se découvrent les particularités subjectives. La mienneté apparaît ainsi inséparable des conditions dans lesquelles le corps peut être éprouvé, situé et reconnu comme sien.
De la malade qui mange des pommes dans les bras de M.-A. Sechehaye, à la machine à contention inspirée d’une trappe à bétail utilisée par Temple Grandin en passant par toutes les pratiques du pack ou du packing renvoyant plus largement au holding, l’apaisement du malade apparaît lorsqu’il vit son corps, le retrouvant comme unité dans une place donnée depuis l’extérieur. Ou, comme Levinas le note, il faut pouvoir abandonner son corps au lieu de l’intimité afin de trouver la paix. Le corps n’est pas seulement la donnée qui apparaît, qui se donne, et d’où part une vulnérabilité vitale factuelle. Il est aussi ce qui conduit dans l’habitation, dans la prise où Maldiney voit apparaître l’ouverture au monde. Le corps est tantôt pensé comme la clôture de l’individualité, sa déformation, le clivage intérieur où s’identifie une étrangeté intime, et, parfois, comme l’endroit de la déchirure de l’existence issue de l’événement. Se questionner sur le corps, c’est aussi interroger le modelage du corps en tant que moi, en tant qu’unité psychophysique selon Canguilhem, dans son lien étroit aux figures de l’altérité. La mienneté interroge la tension entre l’évidence d’un corps à soi et les relations qui la rendent possible.
Le corps peut être vécu comme mien, comme le lieu d’une identification ou encore comme l’endroit de la réduction du moi sous une forme figée. La variation des expériences du corps peut ainsi donner une perspective évolutive du rapport subjectif à la mienneté. C’est en particulier le cas de la maladie chronique, abordée par Élisa Calvet comme une modalité de mise à l’épreuve de la perception appropriable d’un vécu intime. En effet, elle questionne la maladie en tant que rupture d’une évidente mienneté, allant de soi, en l’articulant à l’ambiguïté du statut du corps propre. Si la maladie peut rendre le corps étranger à celui qui l’éprouve, elle ouvre également à la question des conditions dans lesquelles la mienneté peut être retrouvée. Les contraintes que la maladie inscrit dans le corps poussent Sophie Larger à imaginer des dispositifs sensoriels favorisant le rétablissement des liens avec soi-même et les autres. Créer les conditions d’apaisement pour renouer avec soi-même permet aussi de s’ouvrir aux autres et au monde. Jean-Philippe Pierron explore à son tour en quoi le rapport à l’environnement transforme les limites du corps en possibilités d’ouvertures avec le vivant et le monde. La question se déplace du corps individuel vers le milieu dans lequel il se situe. Ainsi la relation au corps propre ne relève pas seulement d’une démarche individuelle mais devient le reflet d’une rencontre. Cette hypothèse est également développée par Mégane Lauffenburger et Catherine Tourette-Turgis qui proposent de la confronter à la dimension collective de l’expérience de l’appropriation corporelle. Attentives au vécu de la maladie, elles envisagent l’autonomie des patients en dialogue avec les multiples injonctions que la société fait peser sur eux. La mienneté ne peut alors être abordée indépendamment des relations sociales qui la soutiennent ou qui l’entravent. Elle devient une clef de compréhension des dynamiques collectives.
La pluralité des relations avec l’environnement social est aussi au cœur de la réflexion de Yasuhiko Murakami qui, reprenant les thèses de Bin Kimura et Hisao Nakaï, décrit une variation de rythmes qui s’accordent ou s’opposent lorsqu’ils se croisent. Chaque moment, chaque humeur ou attitude implique un rythme qui fait du corps un réseau relationnel complexe. La relation ne se décrit pas seulement en termes d’espace ou de société, mais elle engage aussi des flux temporels qui participent à la manière dont le sujet s’éprouve. La perception et le discours d’autrui trouvent une place décisive dans la structuration subjective de l’expérience corporelle dans l’article de Charlotte Piarulli. Elle invite à penser le corps soigné en service de réanimation à partir de l’intrusion continuelle des autres, défiant la notion de limite et le mouvement de repli de la mienneté. Le soin constitue ainsi une situation particulièrement révélatrice de sa fragilité, dans laquelle le soignant devient un passeur permettant l’accès à sa propre existence. Enfin, Manon Piette, sur les traces des observations cliniques de Fernand Deligny, s’attache à une forme de corporéité réfractaire à l’individuation. Elle déplace plus radicalement encore l’approche du corps dans l’horizon d’un dépassement de la quête de mienneté.
De la maladie à la contrainte, du rapport au milieu à la relation à autrui, du soin aux rythmes qui traversent l’existence, les contributions réunies dans ce dossier proposent de multiples regards sur la mienneté, la faisant apparaître comme une expérience située, relationnelle et toujours susceptible de transformation. Elles invitent ainsi à considérer le corps à soi sur le fil d’une existence où l’articulation entre intérieur et extérieur dessine les contours d’une subjectivation toujours en mouvement.
