Introduction
Lorsque la perception est abordée en tant que rencontre entre un sujet et son environnement, elle est toujours en même temps considérée comme l’acte de production d’un monde subjectif. Dans ce sens, l’activité perceptive fait du sujet l’« ouvreur » du monde1. Ainsi, le mouvement de subjectivation se trouve au cœur de l’acte de formation de ce qu’on pourrait appeler un domaine du même2, distingué de celui de l’autre. Autrement dit le mouvement de subjectivation trace une frontière entre ce qui relève du sujet et ce qui lui est extérieur. Ce schéma de pensée est principalement porté par la phénoménologie qui fait, depuis Husserl, de l’intentionnalité la base structurante de tout sujet. Il faut un dehors pour qu’il y ait un dedans. Il faut commencer par une séparation pour que l’unité subjective naisse en se situant dans un monde et puisse entrer en relation.
Ce rapport d’identification/exclusion permet d’envisager l’appréhension, voire l’absorption, des éléments prélevés sur l’environnement dans le champ du même, comme une confirmation de la situation du sujet dans un monde qu’il crée pour s’en séparer. Cependant, la rencontre avec un élément autre non maîtrisé semble parfois devoir correspondre à un moment à part, où, paradoxalement, la différence instaurerait une sorte d’unification momentanée. Cette communauté de « situation » reposerait sur une alliance du même et de l’autre dans un ensemble, comme une coïncidence exceptionnelle des différends. Pourtant, un tel assemblage paraît difficilement conciliable avec le geste fondateur du soi-même, intrinsèquement replié sur son autonomie par son rapport de pouvoir sur son environnement. On peut ainsi se demander ce qu’il en serait d’un moi capable de se mêler à l’autre, c’est-à-dire soumis à l’extériorité, ou démis de son pouvoir de préhension. L’expérience de l’impuissance devant autrui, en tant qu’impossibilité d’exercer un pouvoir, permet-elle encore au moi d’advenir en tant que moi, c’est-à-dire comme une unité séparée s’actualisant par son propre mouvement ? L’expérience de l’impuissance, en tant que rupture de l’autonomie, semble entrer en contradiction avec la manière habituelle d’envisager la formation subjective.
On trouve pourtant dans les textes d’Henri Maldiney, en particulier dans son article « De la transpassibilité »3, la mention d’une notion qui remet en question cette séparation initiale du sujet et son rôle actif. Il s’agit de l’« ici en deux ». Cette formule, empruntée au poète André du Bouchet4, décrit la relation que le sujet entretient avec son environnement d’une manière différente. Elle introduit la possibilité d’une relation traversée par la rupture de l’activité intentionnelle. Elle se réfère à une relation qui ne repose pas sur la séparation entre l’actif et le passif, ou entre l’intérieur et l’extérieur, mais sur un état mixte, voire une forme antérieure à toute séparation. Cette approche différente de l’advenue subjective créatrice d’un monde peut nous permettre de jeter un regard nouveau sur la relation de soin. Nous nous intéresserons en particulier au soin de l’état critique parce qu’il implique un état de vulnérabilité du patient dans lequel, précisément, l’autonomie est suspendue. Cet article propose d’examiner l’hypothèse de l’« ici en deux » abordé par Maldiney dans « De la transpassibilité », puis de prolonger cette réflexion avec l’analyse du récit de l’expérience concrète du soin d’un infirmier de service de réanimation. En mettant la théorie à l’épreuve de l’expérience du soin, nous souhaitons apporter une description approfondie du basculement de la subjectivation traditionnelle vers la formation subjective à deux.
Le entre, l’attente et l’ici en deux
Dans son article « De la transpassibilité », Maldiney met la notion d’« ici en deux » particulièrement en évidence dans un passage décrivant le chasseur à la recherche du chamois. Le thème de la chasse peut paraître inattendu dans le contexte de l’analyse de la relation. Et, pourtant, il consiste dans une mise en scène de ce qui pourrait être pensé comme le principe essentiel de toute relation intentionnelle : la recherche de la saisie de l’autre.
Tout est prêt dans le monde de la chasse, dont l’espace s’ouvre dans le projet du chasseur pour l’apparition d’un chamois entre ciel et terre à l’arête. Tout… sauf le là de l’apparaître. Dans un premier temps le regard, « ici en deux », parcourt la limite qui unit le ciel et la terre au lieu même de leur séparation. Cette tension critique que le guetteur en attente doit sans cesse refouler se résout brusquement avec l’apparition de l’animal par la transformation du entre – laquelle est à la fois une transcendance et un renversement. La dimension pathique liée à l’apparaître est la sur-prise. Il n’est pas question de prendre ni de comprendre. « Entre » ne désigne plus un intervalle compris entre la terre et le ciel. Le rapport est inverse. Ce sont eux : ciel, terre, intervalle qui ont lieu en lui dans l’ouvert de la manifestation. Extatique à l’ouvert par où elle s’éclaire à soi, la manifestation s’ouvre en elle-même en lui – les deux en un. 5
À travers ces quelques phrases, la question de la situation, du là, est mise en relation avec celle de l’absence de là. Alors que le là se constitue généralement à partir de la perception, et que le sujet s’y inscrit comme unité, cette modalité d’inauguration d’une présence subjective se trouve affectée par la tension de l’intrusion intérieure imposée par l’événement extérieur (« l’apparaître »). Pour accéder à une existence stable, le mouvement du sujet repose sur un fonctionnement ordonné, organisé à partir de ses caractéristiques singulières. Pourtant, dans la description de Maldiney, les notions de « entre » et d’« attente » bousculent l’axe de ce vouloir en modifiant profondément la manière de situer ce qui est désigné comme sujet.
La chasse semble placer en son centre la situation active du sujet faisant de la quête de l’animal son accomplissement. La proie est recherchée et le chasseur opère selon une stratégie qui lui permet d’y accéder. La chasse obéit à un projet organisé qui culmine dans la capture de l’animal. Pourtant, dans l’approche de Maldiney, il s’agit avant tout d’une préparation à la rencontre. En effet, l’animal, associé à l’environnement naturel, inaccessible à la maîtrise du sujet, subvertit le projet et la situation active du chasseur. Alors que le chasseur projette la domination de l’animal, il se retrouve lui-même sous sa dépendance. La traque est habitée par son imprévisibilité. La proie devient le chasseur, objet de l’apparition recherchée. Il est lui-même attrapé par l’apparition qui tarde à se manifester. Il est lui-même situé par la nature imprévisibile de l’apparaître.
Mais Maldiney va encore plus loin : ce retournement commence avant même l’apparition, dans l’attente. Toute cette description interroge la notion de rencontre. S’agit-il d’une absorption de l’autre dans le projet subjectif, où tout est prêt pour l’accueillir ? Ou bien le rôle construit du sujet est-il mis en suspens par une incursion sur une terra incognita refractaire à l’appropriation ? Le chasseur se dispose dans un rapport avec son environnement qui est entièrement teintée par l’attente paradoxale du chamois. Le monde du chasseur s’élabore à l’aune de la rencontre, mais cette rencontre a finalement pour effet d’ébranler ses fondations. En d’autres termes, l’imprévisibilité du chamois rend impossible qu’il soit attendu. Le chamois tient en haleine le chasseur parce qu’il ne peut pas se soumettre à sa quête. Il hante le regard, qui le cherche, et lorsqu’il apparaît, il brise les contours de la possibilité même de l’apparition. Le chasseur, devenu « guetteur », est happé par un surgissement qu’il ne peut anticiper, obligé par cette quête impossible. Pourtant cette chasse, aussi inadéquate qu’elle paraisse, puise tout son sens dans l’effondrement de son propre projet.
À travers cette situation du chasseur, Maldiney nous introduit à la possibilité de l’inversion du sens de la situation subjective. Dans la chasse, le là relève de l’attente de l’autre à qui revient toute la puissance de l’ouverture du monde. Le sujet n’est plus l’ouvreur du monde, mais il voit le monde s’ouvrir en lui. Il est déplacé mais aussi, d’une certaine façon, dissocié de sa potentielle autonomie : l’existence du chasseur est modelée par le débordement de l’incommensurable altérité de l’animal et de son monde.
En remontant le fil de cette notion d’« ici en deux » dans la pensée de Maldiney, on découvre la finesse que revêt le sens de cette expression dans une perspective originale sur la perception. L’origine de l’« ici en deux », dans la rencontre avec le poète André du Bouchet, est en effet étroitement associée une modalité renversée du rapport du sujet percevant avec le visible :
Je me souviens même de ma première rencontre avec André, dans les champs : on parlait le plus souvent de peinture, de la perspective et de la convergence des rayons lumineux dans les schémas classiques illustrant la vision, où le trajet des rayons lumineux réfléchis est figuré par un faisceau de traits divergeant à partir de l’œil. Or André du Bouchet les voyait dirigés en sens inverse, pointés sur l’œil comme pour l’aveugler, les images des choses lui arrivant blessantes. Cette inversion est instructive, elle souligne l’ambivalence de notre rapport au monde qui peut être d’accueil ou d’opposition selon la prévalence en nous de l’ouverture et de la fermeture. 6
En s’appuyant sur la description de son expérience par André du Bouchet, Maldiney propose une version alternative de la conception de la perception. Dans ces propos, la vision du poète n’est pas le centre organisateur de l’environnement en monde. Au contraire, la vision s’en tient à ce qui vient, spectatrice de l’advenue de l’environnement. Cette perception ne repose pas sur un acte intentionnel par lequel le sujet constituerait le monde. Du Bouchet voit la lumière telle qu’elle lui est assénée depuis l’extérieur. Cette venue de l’extériorité bouleverse l’unité du moi en définissant ses contours. Cette perspective s’exprime dans la particularité de son écriture poétique. Ses descriptions abruptes rendent compte de perceptions des matières naturelles (vent, lumière, pierre, neige). Elles sont traversées par des ruptures et des silences soutenus par une syntaxe heurtée qui déstabilise continuellement le lecteur et défait ses attentes interprétatives. Ainsi, à lire du Bouchet, on comprend que la perception peut ne pas se présenter comme l’œuvre du sujet, mais à l’inverse comme ce qui le frappe, ce qui lui vient. Et ses poèmes tiennent lieu de travail de mise en situation du sujet, exposé aux perceptions, au cœur d’une réalité discontinue car non-ordonnée par une conscience. L’analyse qu’en tire Maldiney maintient l’idée d’une perception livrée à la brutalité de l’événement. Qu’on l’accueille ou qu’on s’y oppose, l’événement ouvre un milieu où un monde peut émerger pour l’existant.
L’intrusion de l’extérieur, dans l’intériorité subjective, modifie profondément la possibilité de penser une subjectivité intentionnelle, c’est-à-dire tournée, à la lisière de soi, vers l’autre. À l’inverse, l’environnement se tourne vers le moi et l’affecte, l’amenant au vécu d’une intériorité envahie par l’altérité. En effet, dans cette expérience de l’« ici en deux », l’intériorité ne peut plus se tenir en elle-même, à partir de sa propre construction. La déstabilisation du sujet repose sur un décloisonnement de ce qui fonde son unité (le mouvement de saisie réfractaire à l’intrusion de l’autre). Autrement dit, dans l’« ici en deux », on peut dire que le sujet existe dans le désaxement du sens de l’unité, dans un état où l’extériorité pénètre le sujet. Dès lors, il y a de l’autre là où le sujet pensait qu’il n’y avait de place que pour le moi.
Au lieu de se situer à partir de lui-même, on comprend ainsi que l’existence comme ouverture d’un là du monde ne signifie plus que le sujet, en tant qu’ouvreur, soit le producteur actif du monde, mais aussi un réceptacle de ce que le monde de l’autre fait vivre en lui. Dans le cas du chasseur, le chamois, que ce soit dans son apparaître ou dans son absence, structure le monde intérieur et le scinde. Entre le ciel et la terre, la place laissée vide par le chamois, au moment de l’attente du chasseur, n’est pas moins éprouvante que la place telle qu’il l’occupe dans son apparition. Si bien qu’il ne s’agit pas pour Maldiney de pointer seulement l’irruption imprévisible du chamois, mais de dire que l’attente patiente, dont Jean-François Rey nous dit qu’elle est « un pâtir pur »7, se constitue comme une relation avec cet imprévisible qui contamine déjà le faire-monde du chasseur. Paradoxalement, le chasseur n’est donc chasseur que dans la mesure où il se confronte à l’impossibilité de la saisie de sa proie.
La description que dresse Maldiney des propos d’André du Bouchet permet d’aborder l’« ici en deux » non seulement dans la division du monde ordonné par le regard subjectif, mais aussi dans la division du sujet lui-même, qui fait face à l’extériorité comme un événement d’avant toute élaboration perceptive, comme un moment pathique. Si la « manifestation s’ouvre en elle-même (dans le rapport) », l’« apparaître » déchire le projet subjectif et renverse sa perspective, tout comme du Bouchet envisage la vision des rayons lumineux venant frapper son œil et non l’inverse.
L’expression « ici en deux » explicite une situation, un là particulier, qui est le point de conjonction où se confrontent l’un et le clivage dans l’un. Dans le prolongement de cette analyse, on peut considérer que cette description de la manifestation qui scinde l’un (hors de lui, « sur-pris » ou « ex-stasié » dans sa propre impuissance devant l’irruption de l’altérité) met en évidence le point de départ de l’état de vulnérabilité où l’indivisibilité de l’individu apparaît transgressée. Cette distorsion du là décrite par Maldiney devient un ici dans la mesure où elle diverge de l’articulation à l’apparaître. Le sujet se trouve ici parce que sa situation naît de l’affectation de son monde intérieur, malgré lui, dans l’inadéquation du deux qui outrepasse l’unité dans laquelle il croyait se tenir. « Ici en deux » décrit le vécu intime de cette division de soi-même par l’advenue de l’événement de l’autre. Autrement dit la présence du sujet émerge de sa propre saisie, depuis l’intérieur, dans le faisceau diffus d’une altérité insaisissable. Une telle situation échappe aux approches habituelles de la subjectivité et oblige à réexaminer ses fondements afin de mieux éclairer le paradoxe de cette modalité subjective. Pour approfondir cette réflexion, nous souhaitons la prolonger dans son application à la situation du soin de réanimation.
La relation en service de réanimation
Le soin de l’état critique se rapproche de la notion « ici en deux » proposée par Maldiney parce qu’il consiste dans une transgression de l’« unité psycho-physique »8 du corps du patient. Cette relation de soin apparaît au premier abord comme une activité opérée sur un corps réifié, notamment dans le contexte des soins vitaux. Les limites de l’unité corporelle sont outrepassées et l’état de conscience est diminué pour permettre au patient de supporter les traitements (en particulier l’utilisation des machines de suppléance). Ces pratiques visent la survie des patients en mobilisant des techniques de soin très invasives. On pourrait ainsi comprendre la réanimation comme un maintien du patient dans la vie, à partir de la prise en charge technique de son activité corporelle et de sa conscience.
Les gestes de soin se mêlent à ce corps pour former une unité mixte, un composite corps du moi/corps de l’autre qui, pendant une période, devient l’unique manière de vivre possible. Avec le cas de l’état critique, on peut donc se questionner sur la teneur de l’existence du patient. En effet, l’inconscience du patient impose une forme d’absence, une interruption de l’activité intentionnelle, de la production d’un monde inscrit dans le temps et dans l’espace et de la situation dans un réseau relationnel. L’émergence d’un monde et d’une place pour le sujet étant habituellement le fait de la subjectivation, tout ce processus paraît suspendu par l’état critique. On peut se demander sous quelle modalité minimale un monde peut encore advenir pour un patient de réanimation. Plus généralement, quelles sont les conséquences d’un tel état de rupture sur l’identité subjective ? Et comment le patient pourra-t-il se situer face à la brutalité de la perte de repères mondains à sa sortie du coma ?
Alors que la situation du chasseur évoquée par Maldiney soulignait un renversement du pouvoir de saisie en assignation par l’extériorité, le cas du soin critique permet de mettre en évidence le rôle de la vulnérabilité humaine dans cette porosité du même à l’autre. Afin d’étayer ce rapprochement, nous nous appuierons sur un entretien mené avec un infirmier de service de réanimation adulte9. L’objectif principal de la réanimation est la survie de la personne. Pourtant, dans les propos de cet infirmier, la recherche de la survie cohabite avec l’inquiétude pour une dimension existentielle de la survie. Il se demande comment faire pour que les patients qui survivent à la réanimation puissent avoir une « vie » après la réanimation.
Tout le monde ne meurt pas en réanimation et donc on part du principe que tous ceux qu’on va rentrer dans notre unité on va tous les guérir. Donc on va tous mettre en place des choses pour que, si jamais le patient va mieux, il ait eu ces outils-là ces choses-là, pour pouvoir aller mieux après.
Dans le discours de ce soignant, les soins de réanimation s’inscrivent dans une actualité qui ne peut avoir de sens que si elle est habitée par l’avenir du patient. Quelle que soit l’issue du soin, l’infirmier garde toujours en tête cet au-delà de la réanimation comme un guide pour tous ses actes. Ainsi, même si le patient apparaît dans un état de profonde passivité, l’infirmier s’attache à sa présence dans le soin au titre de son existence à venir. L’indétermination de l’avenir du patient lui permet d’adopter un regard optimiste qui devient le motif principal de tous les actes de soin qui sont prodigués pour faire exister cet avenir. Ce primat de la logique optimiste devient la ligne de structuration de l’ensemble de sa pratique.
Les outils dont parle le soignant ici sont nombreux et nous choisissons d’en retenir deux parce qu’ils renvoient directement à la notion d’« ici en deux » et engagent un questionnement sur la subjectivation. Il s’agit du travail portant sur l’inscription dans un lieu et dans une histoire susceptibles d’être appropriés. Comment offrir au patient un monde cohérent alors qu’il n’est plus en mesure de se donner lui-même une place ? Qu’advient-il de la subjectivation lorsque l’ouverture d’un monde ne peut plus être assumée par le sujet lui-même ?
Le lieu
La première pratique de soin qu’il nous paraît pertinent d’évoquer dans le contexte de cette réflexion concerne le lieu. Le mouvement subjectif consiste à établir une relation entre l’effectivité du milieu et son ordonnancement en un lieu. Plus encore, la notion de chambre est habituellement adossée à celle d’intimité, au point d’en constituer un prolongement spatial. La chambre occupe ainsi une position intermédiaire entre l’intérieur et l’extérieur, offrant au sujet la possibilité de se sentir sécurisé dans un lieu qui coïncide avec le connu et le maîtrisable. Or, dans un service de soin critique, la chambre ne peut pas être l’endroit du retrait dans l’intime puisque l’accueil du patient y est avant tout organisé pour faciliter sa surveillance continue.
Les box de réanimation sont principalement occupées par des machines et toute leur organisation est orientée sur la performance du soin. Pourtant dans ce contexte, le soignant demande aux proches d’apporter des photos de familles, des objets personnels et même du parfum. Ces éléments sont introduits pour contribuer à la construction d’un lieu. À partir de l’espace fonctionnel du box d’hôpital, l’infirmier cherche à agencer un lieu susceptible d’être approprié par le patient, en y introduisant un ensemble de repères personnels visuels, olfactifs, auditifs. L’état du patient ne lui permet pas d’agir en tant que sujet et ainsi, par exemple, de construire son propre lieu. Or, d’après le soignant, l’absence d’un lieu appropriable participe directement à l’accroissement de l’anxiété du patient et nuit à l’évolution de son état sur le plan clinique. Il encourage ainsi à la construction de repères et à une appropriation de l’espace, qui dépasse la dimension fonctionnelle, pour devenir une proposition de lieu. Les proches introduisent des repères qu’ils estiment être ceux du patient pour former ce que soignants et proches en vienne à considérer ensuite comme sa chambre. Tout ce processus vise à produire un monde adapté au patient, en rejouant, de manière déplacée, la production subjective d’un monde.
Ce déplacement est impliqué par la situation de profonde dépendance à la fois vitale et existentielle du patient en état critique. Il n’est pas en capacité de produire un monde par lui-même et pour lui-même. La production est alors assumée par ses proches et orientée vers lui. La cohérence de l’intégration d’éléments insérés à l’hôpital dépend des proches et de leur représentation du patient. Le geste est ainsi en réalité doublement déplacé : il n’est pas l’œuvre du patient lui-même et il repose sur une relation inactuelle, nourrie par les souvenir et les interprétations. Autrement dit il s’agit d’une construction à partir d’autrui, voire à la manière d’autrui, à partir de la remémoration de qui il est pour ceux qui l’entourent. Ces deux niveaux de déplacement sont mobilisés en raison de l’interruption, pour le patient, du pouvoir de configurer lui-même un monde.
Ce procédé qui est porté par l’activité du soignant se présente comme une forme de suppléance dans la fabrication de pseudo-objets intentionnels et d’un monde rendu appropriable. L’enjeu est que ce monde puisse être reconnu dans sa familiarité, alors qu’il n'est pas issu de mouvements autonomes. Construire un monde destiné à autrui relève de la substitution dans l’intimité de l’œuvre de subjectivation. L’espoir du soignant est qu’à son réveil, le patient puisse accueillir ce lieu comme sien, c’est-à-dire l’intégrer comme s’il était issu de lui-même. Le pari thérapeutique de ce pseudo-monde, qui s’exprime dans le lieu éphémère du box de réanimation, peut se comprendre comme une forme de holding : la mise en place d’un cadre soutenant et contenant destiné à recevoir la fragilité du retour à l’existence et l’anxiété associée au moment de la sortie du coma. Mais, au-delà de cette fonction contenante à venir, ce qui est en jeu c’est l’importance de la création d’une zone intermédiaire entre le lieu spontanément familier et l’espace dépersonnalisé de l’hôpital.
Cette qualité d’intermédiaire témoigne d’un phénomène de l’ensemble ; une situation où les catégories de l’autre et du même coïncident dans un nouveau façonnage de la limite entre l’intérieur et l’extérieur, le familier et l’étranger. Le monde pré-fabriqué qui est proposé au patient vient s’inscrire dans l’intervalle laissé vacant par la mise entre parenthèse de son activité subjective. Il vise à pallier le sentiment d’étrangeté, implication directe de son vécu d’impuissance. La relation de soin ne se constitue ainsi pas seulement comme une assistance, mais avec l’intention de prendre part à l’entretien d’une pseudo-dynamique existentielle dans laquelle le sujet peut se retrouver à son réveil.
La notion d’« ici en deux » s’entend dans cette situation à travers l’intervention du soignant à l’intérieur de la sphère existentielle du patient. En d’autres termes, le façonnage d’un lieu voué à devenir le là d’autrui se présente comme une participation à l’activité subjective. La mise en suspens de la subjectivation n’est pas un motif de retrait de l’existence dans la mesure où le soin en déplace et en modifie la modalité. Alors que le coma induit interrompt l’acte de séparation, le soin de cet infirmier vise à le rétablir en bordant l’expérience de faillite existentielle subie par le patient. L’« ici en deux » ne s’appuie pas sur le lieu dans son effectivité de milieu, mais sur une relation moi/autre décloisonnée. Cette ouverture de l’existence au sein de la relation de soin manifeste une subjectivation à deux, dans laquelle l’autre soutient provisoirement la possibilité d’un monde pour celui qui ne peut plus l’assumer lui-même.
L’histoire
Un deuxième procédé qui est mis en œuvre par cet infirmier pour participer à cette dynamique d’existence consiste dans la rédaction d’un journal de bord.
Un journal de bord pour que la famille, ou les soignants, racontent… sur l’étape de vie des patients qui sont dans un coma, qui ne savent pas ce qui se passe, quel jour, ils ont une perte de repères temporel et spatial. Et donc grâce à ce carnet on écrit des choses de manière courante, simple, pour que quand le patient sort il puisse lire "ah tiens y avait le match de mon équipe de foot que j’aime beaucoup… ah ils ont perdu ou ils ont gagné…".
L’utilisation du journal de bord est inscrite dans le quotidien du soin, comme une modalité qui s’ajoute à l’aménagement de l’espace en introduisant la production d’un monde à partir du récit d’une histoire quotidienne. Penser sa propre histoire permet de construire son identité en se donnant une situation dans le temps. Il ne s’agit pas de compiler des éléments factuels et informatifs, mais de se livrer à une synthèse créant une continuité entre une variété de vécus en tant qu’histoire de vie. Une telle appréhension intérieure de notre vécu de la succession des événements dans le temps tient lieu de description de la situation singulière du sujet.
Ainsi, si la familiarisation du box d’hôpital tend à proposer au patient son lieu, le journal de bord lui propose son histoire. Ce sont les autres qui endossent le rôle de narrateurs d’une pseudo-histoire destinée à devenir appropriable. Le récit des fragments du quotidien, auxquels le patient aurait pu être attentif, met en évidence une série de choix à travers lesquels le soignant et les proches tentent de regarder l’environnement à partir de ce qu’ils supposent être le prisme intérieur du patient. Le journal de bord articule ainsi une narration personnelle et personnalisée à la perspective du vécu à venir du patient. Il est destiné à étayer la construction d’une égohistoire mais uniquement sur le mode du passé reconstitué. En effet, le patient ne vivra jamais dans l’actualité de ce récit. Ces bribes de moments quotidien ne constitueront jamais ni son quotidien, ni son expérience propre. La construction d’un récit de cette période ne remplacera pas la mémoire. Pour autant, ces fragments racontés pourront s’intégrer dans le fil de son histoire, comme un passé auquel il ne pourra avoir accès qu’après coup, à son réveil, à travers les mots des autres. Autrement dit le journal de bord ne comblera pas le trou de ce qui n’a pas été vécu, mais pourrait être adopté et reconstruit intérieurement comme une pseudo-mémoire. Cette modalité de la production d’une histoire, dans la stratégie soignante, relève d’une forme de suppléance existentielle, exercée en même temps que la suppléance vitale.
La perspective optimiste de l’infirmier, dans laquelle le patient est présumé avoir un temps à vivre après la période de réanimation, trace le sens de l’actualité du soin. Du point de vue soignant, le patient est attendu. Les deux dispositifs que nous avons décrits sont destinés à aider le patient dans la perspective de son retour au monde. Ils expriment toute l’intensité de l’attente de l’advenue de ce sujet. Une place est tenue prête et entretenue pour lui au sein de la famille et de la communauté humaine. On peut ainsi comparer la situation du soignant à celle du chasseur décrit par Maldiney. Il intervient au titre de son projet et de ses missions institutionnelles, et il se retrouve au service de l’advenue d’autrui. En sorte que le sens de son soin est tout entier contenu dans l’avenir qui s’ouvrira avec l’éveil du patient. L’infirmier se tient aux aguets des signes venus de cet apparaître futur, tout autant qu’il s’y expose. C’est ainsi devant l’autre qu’il se situe. Il exécute un soin qui est une veille de l’autre, tenue par l’autre, même si celui-ci demeure retiré dans le coma.
Conclusion
De même que le chasseur n’est pas métamorphosé par l’irruption du chamois, mais ébranlé par une altérité irréductible, la réanimation ne crée pas une structure subjective autre. Au contraire, elle dévoile brusquement les fragilités contenues par le travail d’aplanissement continuel de la subjectivation. Lorsque la dynamique subjective est suspendue, l’existence ne disparaît pas : elle subsiste dans la tenue par l’autre, dans l’exposition à ce qui vient, telle que l’éprouve André du Bouchet.
En posant la séparation comme condition initiale de l’advenue subjective, la phénoménologie fait le pari d’une existence capable de se tenir par elle-même. Mais sous l’apparente robustesse de l’unité subjective, que l’on croit fondée sur sa seule autonomie, gît une modalité intermédiaire, une modalité ensemble, où l’autre et le même peuvent coïncider momentanément. La séparation n’est pas alors celle de l’un vis-à-vis de l’autre, mais, à la pointe de l’intime, celle d’une unité travaillée de l’intérieur par l’irruption de l’altérité. À rebours d’une histoire linéaire du sujet, et avant toute croyance en son autonomie, l’autre infuse l’existence subjective jusqu’à lui permettre de se confronter à lui-même et d’élaborer le sens de son expérience. Ainsi, loin de signifier une dilution du sujet dans l’autre, l’ouverture de l’« ici en deux » oblige à repenser les notions d’identité et d’existence, non plus comme des propriétés déterminés, mais comme des processus intrinsèquement relationnels. L’identité ne précède pas la relation : elle en procède.
