Le pouvoir politique de la psychothérapie institutionnelle : pour en finir avec l’autoritarisme, la réification et la stagnation en psychiatrie

Compte rendu de Désaliénation : Politique de la psychiatrie. Tosquelles, Fanon, Guattari, Foucault de Camille ROBCIS (Seuil, 2024)

Texte

La psychiatrie a toujours été utilisée à des fins politiques à travers l’histoire : le Grand Renfermement opéré en France (et plus généralement en Europe) pendant plus de 100 ans (de 1656 avec la création de l’Hôpital général jusqu’à la Révolution française) qui consistait en une opération de nettoyage social et politique des « indésirables » dont faisaient partie les personnes atteintes de maladie mentale, la stérilisation des « fous » par les nazis qui s’est prolongée en France sous le régime de Vichy.

En bref on voit comment le pouvoir psychiatrique a toujours permis de différencier le normal de l’anormal afin d’exercer une répression politique à l’encontre des personnes atteintes de maladie mentale. Mais des résistances ont pu être observées face cette oppression, et une en particulier est explorée et analysée dans le livre Désaliénation de Camille Robcis : la psychothérapie institutionnelle. En adoptant une approche dialogique historique empruntée à Dominick LaCapra, l’autrice recoupe les discours de quatre grandes figures qui sont attachées de près ou de loin à ce courant, à savoir François Tosquelles, Frantz Fanon, Félix Guattari et Michel Foucault qui ont chacun combattu à leur manière l’aliénation des personnes atteintes de maladie mentale : Tosquelles combat l’aliénation et la stigmatisation systémique des malades mentaux exercées par une psychiatrie orthodoxe trop normative et biologisante, Fanon lutte avec acharnement contre l’aliénation raciale par le prisme du colonialisme européen et l’impérialisme qui a déraciné tant de peuples à travers le monde en vue d’une reconstruction du social post-colonial, Guattari se concentre sur l’aliénation simpliste de l’œdipianisation orchestrée par le capitalisme et le mythe psychanalytique du complexe d’Œdipe, et enfin Foucault met en lumière la manière dont des techniques de disciplinarisation et d’assujettissement sous couvert de systématisation administrative et sémantique peuvent mener à l’aliénation du Soi.

En passant par les hôpitaux de Saint-Alban, Blida-Joinville ou encore La Borde, Camille Robcis montre comment la psychothérapie institutionnelle cherche à instituer et institutionnaliser le social comme objet et enjeu thérapeutique en imaginant de nouveaux vecteurs transférentiels pour soigner le collectif. Car toute l’entreprise de cette « révolution psychiatrique » n’est pas de s’attarder uniquement sur les personnes atteintes de maladie mentale, mais a également pour objectif de « soigner les soignants » en leur permettant d’aborder la relation avec le patient avec un oeil nouveau, vierge de toute catégorisation et sans être dominée par une approche organiciste et neuro-psychiatrique. Il y a donc double désaliénation, à la fois des patients mais aussi des soignants. Cette approche profondément désorganisatrice mais surtout réorganisatrice permet le fondement d’une psychiatrie démocratique autant que d’une démocratie psychiatrique qui, « en considérant la folie comme une pathologie de la liberté » pour reprendre les mots de Frantz Fanon, permet d’arriver à une analyse institutionnelle nouvelle et profondément marquée par une volonté politique.

Si la psychothérapie institutionnelle est née de la volonté de réhumaniser la pratique psychiatrique au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, au même titre que certains grands textes comme le Code de Nuremberg (1947) ou la Déclaration Universelle des droits de l’Homme (1948) qui ont refaçonné les fondements de la bioéthique en réaction aux horreurs médicales (si encore le mot « médicales » est employable) perpétrées par les nazis, alors il faut considérer ce mouvement comme une césure claire avec la psychiatrie classique : la psychothérapie institutionnelle est consciente de son pouvoir, et essaye d’insuffler cette vision dans le cœur de ses acteurs en voulant redonner leur agentivité au personnes atteintes de maladie mentale.

Cette généalogie de la désaliénation effectuée par Camille Robcis permet de mettre en exergue comment des auteurs qui écrivaient et agissaient de manière a priori autonome et dé-synchrone avaient en réalité un objectif et une vision communs : la métamorphose de la psychiatrie et la volonté de dénoncer l’instrumentalisation normative de cette discipline au service d’un dessein politique et autoritaire. Et la portée de la psychothérapie institutionnelle dépasse le simple cadre hospitalier par son désir de refaçonner le social à un niveau total : comme le disait Georges Daumézon, « le médecin peut combattre la maladie, mais seule la société peut combattre l’aliénation ».

Pendant que les totalitarismes fasciste et staliniste montaient en flèche à travers l’Europe, Tosquelles fondait la chose et le mot de la psychothérapie institutionnelle à Saint-Alban dès les années 30. Pendant que la France colonisait et pillait l’Algérie grâce à la terreur et la réification totale d’un peuple, Fanon posait les mots sur un traumatisme ethnique et transgénérationnel tout en s’efforçant d’intégrer un éclat d’humanisme au sein d’institutions corrompues par le racisme et la xénophobie. À l’issue des évènements ayant mené à mai 68, Guattari se lance dans une analyse institutionnelle avec des confrères tels que Gilles Deleuze ou Jean Oury en lançant une dé-terrioralisation psychiatrique de la psychothérapie institutionnelle, l’étendant aux champs de la sexualité, la politique, la santé publique.

La psychothérapie institutionnelle a donc été fondée et pratiquée en réponse à des politiques répressives importantes, et Camille Robcis nous rappelle qu’il est de notre devoir d’entretenir le souvenir de ces personnes et de leur œuvre afin de « prévenir l’apparition de nouveaux concentrationnismes et rendre possible une liberté collective et individuelle » comme l’affirmait Tosquelles. Foucault nous disait lui de « ne pas tomber amoureux du pouvoir », et Camille Robcis nous révèle avec cet ouvrage que la psychothérapie institutionnelle est le reflet institutionnel et médical de ce conseil vital, qui peut parvenir à nous éclairer même au-delà du pur cadre psychiatrique. La flamme de la désaliénation fut peut-être amoindrie depuis mais jamais éteinte, entretenue à travers le temps et l’espace par des acteurs variés dont les voix se sont mêlées dans un écho radical et plein d’espoir, dont nous sommes désormais responsables.

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Référence électronique

Pablo ZIESMAN, « Le pouvoir politique de la psychothérapie institutionnelle : pour en finir avec l’autoritarisme, la réification et la stagnation en psychiatrie », Kairos [En ligne], 2 (30) Printemps | 2026, mis en ligne le 08 avril 2026, consulté le 21 mai 2026. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/kairos/216

Auteur

Pablo ZIESMAN