Un « nouvel humanisme » est-il possible ? Inspiré par Emmanuel Levinas, ce problème est au cœur du dossier de ce premier numéro de Kairos. Il s’agit ici de mettre à l’épreuve à la fois la vision classique qui fonde l’humanisme sur la souveraineté du sujet et l’antihumanisme qui subordonne ce dernier à des structures impersonnelles. L’enjeu est de tracer une troisième voie : celle d’une éthique entendue non comme aspiration au perfectionnement individuel, mais comme impératif de donner la primauté à l’autre. Peut-être est-ce là la condition pour faire advenir un humanisme qui ne verse ni dans les errements de celui qui marqua l’histoire de la philosophie, ni dans les excès de l’antihumanisme du siècle précédent.
Dépasser l’alternative qui ne laisserait de choix qu’entre un humanisme centré sur l’ego et un antihumanisme débouchant, comme chez Heidegger, sur un mépris de l’éthique : telle est donc la possibilité que l’on entend mettre à l’épreuve.
Cette possibilité est envisagée ici par des auteurs qui s’inscrivent dans des champs et des traditions aussi différents que la phénoménologie, la philosophie chinoise, la philosophie du soin, l’écologie et la sociologie, l’éthique, la politique, l’esthétique et la littérature. La plupart d’entre eux pensent l’humanisme dans le sillage de Levinas. Tous s’inscrivent dans une réflexion éthique sur ce que signifie placer l’humanité au cœur de la pensée.
Antonino Mazzù ouvre le dossier en envisageant la possibilité d’une articulation entre éthique et esthétique dans la pensée lévinassienne. Une articulation qui ne va pas de soi quand on connaît la défiance de Levinas envers l’art qu’il rejette bien souvent dans le champ de l’ontologie.
Jean-François Rey aborde le problème de la « souffrance inutile » posé par Levinas dans toute son acuité ; en se référant notamment à Binswanger et Maldiney, il explore la « souffrance psychotique » et les enjeux d’une éthique du soin en psychiatrie.
Alexis Lavis propose de mettre en regard la pensée de Levinas sur la « pratique religieuse » dans le judaïsme, avec celle du ritualisme confucéen. Il évalue la pertinence d’un tel dialogue en explorant les rapports entre rite et religion, ordre naturel, efficacité et vie éthique — des questions qui préoccupèrent aussi bien Levinas que Confucius.
Michel Olivier jette un pont entre Levinas et Simmel, en montrant que l’économie est pour tous deux un lieu où se jouent la justice et la signification même de la vie sociale. Il appelle ainsi à réviser le préjugé répandu qui veut que l’économie soit étrangère à l’humanisme.
Alain David interroge la place du « vouloir dire » dans Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Il met en lumière la limite atteinte par la phénoménologie lorsque « les mots nous manquent ». C’est dans cette perspective qu’il explore, aux côtés de l’œuvre de Levinas, celle de Celan et d’Agnon.
Jean-Michel Salanskis met en regard Levinas et Hermann Cohen dans une réflexion sur la philosophie de la culture, en s’appuyant sur la thèse du néo-kantien juif lituanien Cemah Feldstein. Il met ainsi en lumière la proximité, mais aussi la tension entre l’éthique de Cohen, nourrie de la connaissance scientifique, et celle de Levinas, structurée par la phénoménologie.
La conviction qu’il existe un « nouvel humanisme » ne saurait dispenser de prendre en compte les difficultés qu’il y a à l’étayer. C’est d’ailleurs ce à quoi Levinas lui-même, pourtant si critique envers l’antihumanisme, invite à prendre en considération. L’ethnologie, la psychanalyse ou le structuralisme n’ont-ils pas eu le mérite d’opérer ce décentrement du moi qu’implique également l’« humanisme de l’autre homme » ?
Par ailleurs, n’existe-t-il pas, dans la pensée contemporaine, de nouveaux humanismes qui n’ont pas l’altérité pour fondement ? Ainsi en est-il de ceux envisagés ici par d’autres auteurs : Chloé Bousquet relit les textes de Sartre sur l’imagination en montrant que, loin de se limiter à une faculté reproductrice, elle est pour lui création, spontanéité et liberté. Joëlle Zask envisage les conditions d’un « humanisme écologique », articulé aux défis démocratiques et environnementaux actuels. Henri Simhon interroge le slogan de mai 1968, « tout est politique » et sa variante féministe, « le privé est politique », en montrant qu’elle n’en est pas une simple « déclinaison ».
